Université de Toulouse II – Le Mirail





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Le conteur, le scribe, le chansonnier

Formes et raisons de l’autobiographie chez les compagnons du Tour de France
Nicolas ADELL

Maître de conférences

Université de Toulouse II – Le Mirail


LISST – Centre d’anthropologie sociale
« La vie ne se raconte pas, écrivait Günther Müller, elle se vit » (cité dans Ricœur 1984 : 145). Sans doute cette assertion gagne-t-elle encore en force lorsque le récit se veut écrit. Les frais de la mise en scène, le passage du vécu au raconté, les nécessaires omissions que cela implique et les mises en ordre qui sont effectuées, sacrifient les biffures du réel sur l’autel des façons de dire et des manières d’écrire la vie. Dépouillé de sa part d’inénarrable, la vie se voit d’autre part aplatie sur une trame et soumise à la raison chronologique dont Proust (1999 : 511) avait signalé, déjà, la dimension aporétique : « notre vie [est] si peu chronologique, interférant tant d’anachronismes dans la suite des jours », constatait-il dans une parenthèse de La Recherche.

Néanmoins, ces opérations réductionnistes de la vie permettent, en retour, une extension de son domaine par la mise en série de vies distinctes. Le règne de la trame rend particulièrement attentif aux résonances imitatives, aux « airs de famille » que procure la lecture d’expériences semblables (la violence conjugale, le licenciement, la conversion religieuse, etc.) ou d’existences homosociales (les vies des artisans, des artistes, des hommes politiques)1. Le geste même de l’écriture, quand il s’agit de se raconter, autorise la constitution de « communautés imaginées », soit qu’on l’associe à l’un des critères précédents (le groupe des autobiographes « sans qualités » par exemple2), soit qu’on l’estime suffisant en lui-même pour la constitution d’un « Nous, les autobiographes »3.

Parmi ces groupes reconstruits a posteriori, certains se détachent, soit pour la précocité de leurs récits comme chez les bergers (Fabre 1993a), soit encore en vertu d’une exceptionnelle capacité autobiographique comme chez les compagnons du Tour de France qui, depuis le XVIIe siècle, assurent, dans le cadre de communautés initiatiques, un encadrement et une formation (plus récemment) aux métiers de l’artisanat4. Du milieu du XVIIIe siècle à nos jours en effet, ce sont plus d’une douzaine d’autobiographies compagnonniques qui nous sont parvenues. La récurrence extraordinaire de cette mise en récit de soi chez les compagnons semble de prime abord vérifier l’hypothèse de James Amelang (1998) concernant les ressorts de l’autobiographie artisane. De son point de vue, l’artisan-autobiographe témoigne, dans sa prise d’écriture, d’une volonté de s’élever au-dessus de sa condition. Victime d’une sorte de complexe d’Icare pour reprendre l’image de l’auteur, il manifeste sa singularité non seulement dans l’écriture d’un moi mais surtout dans la mise en œuvre d’une pratique qui n’appartient pas au « nous » auquel il est quotidiennement rattaché. Les hommes de métier ne s’écrivent pas, en tout cas pas d’une manière aussi radicale. Livres de raison, livres de comptes, journaux de voyages, carnets de bord sont, au départ, des modes plus communs d’accès à une écriture du for privé5. À ce niveau, James Amelang suit de près l’ancienne position de Georges Gusdorf (1956) qui voyait dans l’autobiographie le précipité d’une série de transitions : de la trame traditionnelle et mythique à l’histoire, de la communauté à l’individu, de la petitesse réelle de celui-ci à sa grandeur mise en scène.

L’acte autobiographique compagnonnique revêt sans doute, en partie, cet aspect. « Chevalerie du travail » selon le mot George Sand, le compagnonnage prend, au début du XIXe siècle, ses distances avec la classe ouvrière. Il se met en quête de marques de distinction qui consistent aussi bien en l’élaboration d’archives qui attestent l’ancienneté du groupe, en la mise en place de rites « antiques » destinés à assurer la reproduction sociale de la communauté, qu’en la production de récits sur soi. Néanmoins, parallèlement à la volonté de se démarquer, le récit de vie compagnonnique, mais cela vaut pour les autres également, recèle un désir du Même, un souci de signaler une appartenance. Ces deux aspects ne sont pas contradictoires. Ils se soutiennent l’un l’autre, se nourrissant de référents distincts, celui qui fonde le Même discrétisant le groupe plus vaste duquel on souhaite se distinguer : le compagnonnage dans la classe ouvrière, les autobiographes dans les écrivants… Et cela peut aboutir, à des degrés divers, à la division de la personne qui se raconte6, fruit de la tension due à ce double mouvement vers le Même (c’est-à-dire les autres rapportés à soi) et vers l’Autre (c’est-à-dire soi-même comme un autre) qui dynamise et oriente le récit de l’existence (Ricœur 1985 : 256-263 ; 1990).

Cette orientation constitue le projet autobiographique, qui est une dimension du « pacte » pour reprendre la terminologie de Philippe Lejeune (1975). Ce projet varie selon les individus, c’est-à-dire selon la manière dont chacun tresse ensemble les fils du Même et de l’Autre afin d’élaborer une unique configuration. En affirmant que l’autobiographie est la validation (« certificate ») d’une traversée humaine singulière du temps (« unique human passage through time »), John Sturrock (1993 : 3) nous met sur la voie d’un équilibre entre l’identité et la différence au sein du projet autobiographique. L’auteur est un exemple de son espèce tout en étant qu’un exemple.

Ainsi, les perspectives autobiographiques des compagnons peuvent être différentes, ce que révèle bien l’observation conjointe des premiers récits de vie dont nous disposons, le Journal du vitrier Jacques-Louis Ménétra (1738-1812), rédigé dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et les Mémoires du menuisier Agricol Perdiguier (1805-1875), fruits d’un exil forcé en 1852-1853. Pour ce dernier, c’est cette prise de recul qui a permis de franchir le pas du « je ». Il en est de même pour le compagnon boulanger Arnaud (1816-1864) sensiblement à la même époque, dont la mise à distance semble plus radicale encore puisque ses Mémoires sont rédigées sur les « côtes occidentales d’Afrique » en 1847, ultime voyage entrepris après ses années d’apprentissage effectuées dans le cadre de plusieurs Tours de France (Arnaud 1859 : 463). Pour le vitrier Ménétra, c’est une autre histoire. Il commence son Journal le 9 août 1764 à 26 ans. Son Tour de France est achevé, il s’est installé à Paris. La prise d’écriture correspond à une période de stabilisation : elle n’est pas suscitée par l’exil, l’éloignement. Le dernier feuillet retrouvé par Daniel Roche est daté du 25 vendémiaire an XI : près de quarante ans d’écriture ! Il est cependant très probable qu’une première version du manuscrit ait été rédigée en 1764, puis reprise intégralement vers 1802-1803 (Daniel Roche dans Ménétra 1998 : 17-18).

Ces voies différentes menant à l’écriture de soi manifestent des écarts importants entre les pactes autobiographiques. Contrairement à un Perdiguier, Ménétra affiche un « je » apparemment sans complexe, sans les garde-fous de la distance géographique ou chronologique. En fait, le processus d’objectivation est différent. L’acte d’écriture lui-même prend la fonction que l’exil occupe chez le menuisier. La reprise du manuscrit par le vitrier sur la fin de ses jours, le fait également qu’il ait tenté de proposer une version en vers de son récit7, l’attestent. Et cela révèle un autre point de rupture. Tandis que Ménétra travaille à la mise en texte de sa vie, Perdiguier s’attèle à la mise en forme d’un groupe social, les compagnons. Entre le Journal de ma vie « écrit pour moi en l’an 1764 » (ibid. : 30) et les Mémoires d’un compagnon, les objets de l’écriture et les projets autobiographiques sont à deux pôles opposés du genre. Si le vitrier écrit « pour le seul plaisir de m’en ressouvenir », le menuisier a le souci de l’utilité sociale de son autobiographie : « Ma vie se lie à la vie des ouvriers en général ; en parlant de moi, je parle d’eux », dit-il comme pour s’excuser d’avoir pris la plume (cité dans Perrot 1997 : 3956). Et, au-delà des deux projets personnels, un mouvement se dessine qui fait que des Perdiguier s’écriront par la suite alors que l’on ne rencontrera plus de Ménétra. Précisément, ces derniers n’écrivent plus après les Mémoires du menuisier. C’est toute la question des palimpsestes autobiographiques qu’il s’agit de mettre en perspective, car ils orientent et ordonnent en grande partie l’écriture de soi. Il paraît clair qu’après la publication du texte de Perdiguier tous les compagnons autobiographes disposent d’une référence à quoi se rattacher, d’une source qui légitime leur geste et, peut-être, le suscite. Mais qu’en est-il de Perdiguier lui-même, d’Arnaud également qui rédige ses Mémoires avant le menuisier, ou de Ménétra, le premier d’entre eux ? De quelles ressources disposent-ils ?

De façon absolument remarquable, les premiers textes compagnonniques ont tous eu le souci de convoquer Rousseau afin de bénéficier de sa caution. Ménétra l’aurait rencontré lors de ses errements parisiens. Ils se fréquentent quelques jours à peine rapporte le vitrier, mais de manière si complice qu’on les prend pour deux frères (Ménétra 1998 : 219-222). Cette rencontre est tout à fait possible d’après la chronologie établie par Daniel Roche, mais après tout qu’importe de notre point de vue. La référence, même inventée, est suffisamment significative. Elle pèse sur le récit du vitrier ainsi que le précise Robert Darnton dans sa préface : « Le Journal se lit comme un récit de Rousseau mis sens dessus dessous, et réécrit en langue populaire : les confessions d’un titi parisien » (ibid. : III).

Perdiguier entretient aussi un rapport spécial avec l’auteur des Confessions, d’une autre intensité. Ménétra a vécu avec Rousseau ; le menuisier vit comme Rousseau. Et Michelle Perrot (1997 : 3950) n’hésite pas à affirmer que ce dernier est un modèle sous-jacent de l’autobiographie de Perdiguier. On pourrait même franchir le pas et dire qu’il est un exemple revendiqué. « Il m’arrivait aussi d’aller me promener seul : j’en sentais le besoin. J’avais besoin de rêveries », écrit le menuisier (Perdiguier 1992 : 219). Ce sont les Rêveries du promeneur solitaire vécues et paraphrasées par le jeune Agricol. Cette empathie va même au-delà, quand Perdiguier dit faire du Rousseau sans le savoir. Errant dans la campagne lyonnaise, il parvient à une grotte qui le stupéfait et le plonge dans une méditation profonde mâtinée d’un ravissement lamartinien :
« Ce ne fut que deux ou trois ans plus tard, en lisant les Confessions de J.-J. Rousseau et quelques notes attachées à cet ouvrage, que je sus que le sentier que j’avais parcouru était le Chemin des Étroits, et que la grotte avait contenu et charmé le philosophe par sa beauté simple et grande ».
Quelle sensation pour le menuisier de savoir que « Jean-Jacques s’était reposé dans le même lieu, s’était assis sur le même gazon, sur les mêmes pierres » (ibid. : 389-390). Et surtout quel effet sur le lecteur. On peut probablement soupçonner, là encore, que Perdiguier rêverait, plus qu’il ne les vivrait, les Rêveries de Jean-Jacques. Mais, une fois de plus, l’authenticité des faits importe peu. Le menuisier, comme le vitrier, cherchent en Rousseau la voix qui justifie une écriture. Et son écho résonne également chez le boulanger Arnaud qui en fait mention à plusieurs reprises dans son autobiographie (1859 : 65, 118, 300-301). Rousseau est tantôt celui qui lui a décillé les yeux quant à la nature humaine ; tantôt celui sur lequel il peut appuyer ses projets de réforme du compagnonnage, à partir du Contrat social notamment.

Mais si pour ces « primitifs de l’autobiographie » (Daniel Fabre) compagnonnique Jean-Jacques est systématiquement appelé au chevet de l’écrivain, il l’est d’abord dans un souci de légitimation. Comme si les « nous » usuels (« nous », les hommes de métier, les itinérants, les compagnons), la part idem de l’identité narrative établie par Paul Ricœur (1990)8, étaient insuffisants, et peut-être même inadéquats, pour justifier le geste qui conduit à s’écrire. La présence de Rousseau sous la plume de chacun des auteurs construit ainsi une nouvelle communauté, celle des autobiographes qui existait donc dans certains esprits près de deux siècles avant l’émergence de groupes constitués ad hoc. Et cette association sans statuts permet de répondre à l’appel du Même dans l’écriture de soi, un appel qu’elle est la seule à pouvoir satisfaire dans toutes ses exigences.

Seulement, de même que des perspectives d’élévation sociale n’épuisent pas à elles seules le passage à l’acte autobiographique, de même le modèle rousseauiste, s’il peut la légitimer dans une certaine mesure, n’offre pas d’accès aux conditions de possibilité de cette écriture chez les compagnons. Il reste donc à déterminer l’ensemble des phénomènes qui permettent d’expliquer, pour ce groupe particulier, ce passage précoce et durable à une écriture de soi, les raisons qui, hors Rousseau, ont poussé vers Rousseau. Car, à ce niveau, les compagnons se présentent comme un parfait contre-exemple à la thèse avancée par Anthony Giddens. D’après ce dernier, la production autobiographique serait une pratique constitutive de l’identité personnelle au sein d’une société qui a vu disparaître les rites de passage traditionnels. Construire son identité dans la modernité implique pour Giddens (1991 : 54) un travail réflexif, un retour sur soi, notamment au moyen de la production d’un récit de vie. Or, les compagnons ont su conjoindre admirablement l’usage de grands rites de passage d’un côté, qui se trouvent même renforcés et complexifiés au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, et l’écriture de soi de l’autre.

Il nous a semblé qu’il fallait abandonner dès lors les explications de type psychologique qui postulent des quêtes de grandeur (Gusdorf, Amelang) ou des nécessités identitaires (Giddens) pour s’attacher à déterminer des faits plus sensibles dont la mise en relation doit permettre de constituer, pour l’autobiographie compagnonnique, son territoire archéologique. Ce faisceau sensible consiste en des actes objectifs, des dire et des faire dont la répétition par la coutume fait qu’ils deviennent peu à peu des compétences, règles d’une grammaire autobiographique. Celles-ci sont au nombre de trois : il faut une capacité à se raconter, un rapport spécial à l’écrit et une faculté de s’objectiver comme sujet d’un texte. Et, précisément, les compagnons et la formule compagnonnique ont su faire jaillir en leur sein des figures qui répondent à cette triple exigence, celles de conteurs, de scribes, puis de chansonniers dont quelques individus ont su proposer la synthèse : les autobiographes.


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