Après grand c’est comment ?





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Après grand c’est comment ?

Claudine Galéa


L’AUTEUR
Née en 1960 à Marseille. Etudes de lettres.

« Je suis d'origine maltaise, mon père est venu d'Algérie quelques années avant ma naissance et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris, mais ce sont toujours la lumière du sud et la présence de la mer qui me portent. Je n'aime pas beaucoup les catégories qui enferment et scindent. C'est sans doute pour ces raisons que j'ai toujours exploré différents territoires, seule ou accompagnée, avec des artistes d’autres horizons. » : à l’image de ces origines, complexes et métissées, l’œuvre de Claudine Galéa est polymorphe, diversifiée, difficile à qualifier par conséquent, tant il est vrai que définir ou qualifier, c’est fatalement circonscrire – donc enfermer.

Signalons donc seulement que son travail a pris des directions multiples: elle écrit en effet des romans, du théâtre, des récits. Elle écrit pour les adultes, elle écrit pour la jeunesse. Elle est aussi journaliste littéraire. Elle travaille régulièrement avec des illustrateurs, des chorégraphes ou des musiciens, et elle écrit également des fictions radiophoniques.

En 2009, elle a reçu le Prix Radio de la SACD.

De 2006 à 2008, elle a fait partie du Bureau de Lecture de France-Culture.

«  Je n’écris pas des romans ou des pièces de théâtre, je n'écris pas pour les enfants ou pour les adultes, j’écris des livres. »

LE TEXTE
Né de son album jeunesse « Au pays de Titus » (illustré par Goele Dewanckel, éd. Du Rouergue, 2008).

L’histoire de Titus, petit garçon de 7 ans, est l’histoire d’un enfant qui vit dans son monde. Et ce monde s’oppose en tous points à celui des adultes – qui s’inquiètent (mais n’est-ce pas le propre des adultes ?). A l’action et à l’urgence, Titus oppose en effet le temps libre de la rêverie, et la lenteur. A la parole incessante des adultes, il préfère le silence. Son rapport au monde introduit dans celui-ci la poésie, et la magie : c’est un rapport ouvert aux choses, au vivant, au langage. En face de lui, celui des adultes apparaît à la fois étriqué, et étouffant.

Si les parents de Titus incarnent ce que c’est qu’être adulte, alors assurément nous voudrons, au sortir de cette lecture, tâcher autant que possible de demeurer enfants, de préserver tout au moins la part d'enfance qui demeure en nous, et que notre éducation n'a pas « saccagée »… Car la vision de l’éducation que ce livre porte en lui est affligeante, pour ne pas dire mortifère : éduquer ici c’est en effet étouffer, ordonner, enfermer, formater (les grands « essaient tout le temps de me capturer »), et au final in-quiéter (l'adulte étant dans ce livre celui qui, littéralement, jamais ne connaît plus la quiétude).

Les personnages du texte sont nombreux, à l'image des rêves de Titus : autour de lui et de ses parents, gravitent en effet diverses figures – le docteur, les enfants, l'amie Lili, mais aussi le rêve, l'escalier, l'histoire, le chemin de l'école, la soupe, la maison, le lit, le piano, l'oiseau, le vent, les nuages, etc. Et la richesse de son monde se lit là, dans ce dialogue permanent que Titus engage avec des « choses », avec « la nature » : loin de l'habituel anthropocentrisme des adultes.

PISTES DE TRAVAIL : INTERPRETATIONS ET QUESTIONNEMENTS
Tout oppose donc le monde de Titus et celui de ses parents, c'est-à-dire le monde de l'enfance et celui des adultes :

DES QUESTIONS DIFFERENTES
« D'où vient la pluie ? », « où va le soleil ? » : les questions que pose Titus, toujours, sont de « vraies » questions – qui signalent sa curiosité, son désir de comprendre le monde et ses lois (« pourquoi le ciel ne tombe pas ? »), ou de saisir la légitimité de nos lois, mœurs ou conventions (« est-ce qu'on est obligé de se laver tous les jours quand on est grand ? », « Pourquoi un arbre s'appelle un arbre ? »). Ces questions « de fond », qui se voient pêle-mêle regroupées en une chanson, s'opposent en tous points aux questions incessantes que formulent les adultes : questions qui elles sont concrètes, relèvent de la préoccupation, du souci, et/ou d'une volonté de surveiller, de « maîtriser » : savoir ce que fait Titus, en effet, c'est avoir la main mise sur lui (« tu es où ? », « tu as faim ? »), et c'est ainsi que les questions de ses parents, permanentes et intrusives (« à quoi tu penses ? »), confinent au harcèlement. Ces questions sont évidemment agaçantes, et sont le signe d'un rapport au monde inquiet. Les parents en effet n'interrogent pas seulement Titus, mais ne cessent de se poser (entre eux) de petites questions relatives à de petits tracas (« tu sais où est ma chemise verte ? », « tu as sorti les poubelles ? ») : montrant par là même que c'est leur existence toute entière qui est soucieuse. Aucune sérénité, aucune tranquillité chez ces adultes, dont l'inquiétude se manifeste risiblement en ce qu'ils peuvent dans le même temps demander « tu as ramassé le linge ? » et « tu m'embrasses ? », comme si ces deux actions pouvaient être à mettre sur le même plan : besoin, dans les deux cas, de se rassurer. Car ce sont bien là des « parents-soucis »...


UN RAPPORT AU TEMPS DIFFERENT
Leurs questions alternent avec des remarques, des ordres ou des injonctions dont l'objet le plus fréquent est d'aller plus vite : « dépêche-toi », « Tu es trop lent, Titus », « Tu vas nous mettre en retard », « Titus, je n'ai pas le temps », etc. Ce rapport « pressé » à toutes choses signe sans doute la plus grande différence entre l'enfant et l'adulte. La chanson du temps de l'A dit cette nostalgie, d'un temps d' « avant » l'inquiétude et l'action, car toutes deux sont liées. Si les adultes en effet semblent vivre dans une course perpétuelle, c'est qu'ils s'imposent trop de choses « à faire » : comme si vivre, au final, c'était d'abord et avant tout agir. Et non pas paresser, penser, interroger, ou rêver... Si les adultes parfois prennent conscience de cette perte (« souviens-toi avant, on avait le temps », « c'est vrai on court tout le temps »), ils sont néanmoins la plupart du temps pris dans le (prisonniers du) mouvement, dans l'agitation, et, sans recul, ils cherchent alors à y entraîner les enfants.

Or précisément, Titus résiste. Titus freine, il rêve, il s'interroge, et son mot d'ordre est contraire à celui des adultes (« dépêche-toi pas ») ! Exaspéré par l'insistance de ses parents, et l'impatience des adultes en général, il leur oppose une sorte de résistance passive : ainsi, de sa mère il décide de faire « lentement le tour de [son] visage avec des baisers », prenant le contrepied de cette course incessante, et se moquant par là-même de celle-ci – qui dégénère et s'emballe, devient insensée, comme on peut le voir dans la grotesque tirade qui s'achève par ces mots « hop hop hop LA VIE PLUS VITE QUE CA ».
Sommes-nous donc si pressés d’en finir, pour donner ainsi à la vie le sens d’une accélération ?
Le temps de l'enfance, au contraire, est un temps élastique, un temps souple, qui ne se laisse pas dicter sa loi par le temps des horloges. La rêverie en effet dure, par principe, le temps qu'elle doit durer, « L'imagination a besoin d'un allongement, d'un ralenti. » écrit Bachelard dans L'Air et les Songes (1943, II, 7) : et l’enfant qui rêve, par conséquent, prend son temps, il accepte et même il revendique la possibilité de s'égarer (en pensée), de se fourvoyer, de s'interroger sans issue peut-être... Pour Titus agir, bouger, s'agiter, n'est pas une fin en soi, même si certains (le docteur en particulier) croient que telle est la loi de l'enfance, et que « un enfant ça va vite (..) un enfant ça court » : Titus au contraire aime la lenteur : il aime même attendre que son chocolat refroidisse.

C'est seulement dans le jeu, dans l'enthousiasme du jeu avec Lili, qu’on le verra prendre de la vitesse : dans la course avec son amie, il voudra cette fois aller « plus vite plus vite plus vite plus vite » – mais c'est que la vitesse ici est signe de joie. Ce n'est pas une accélération inquiète, c'est au contraire une manière légère de s'emballer, presque de s'envoler...

UN MONDE DIFFERENT
« On n'est pas à l'étroit dans mon pays à moi » dit (rêve) Titus : cette remarque à elle seule résume bien ce qui oppose l'univers de l'enfant à celui des adultes. Titus respire dans un espace « ouvert », quand ses parents évoluent dans un espace étriqué. Car Titus s’installe sur l’escalier, et il prend le temps de rêver : or « imaginer », comme l’écrit Bachelard, c'est « hausser le réel d'un ton »… (L'Air et les Songes).  

Dans le monde de Titus, il n'y a pas seulement les autres, il y a aussi les animaux, il y a aussi les éléments, il y a aussi les objets. A l'univers clos des adultes, et centré sur l'efficacité, Titus oppose donc un monde dans lequel une place est faite à la rêverie, et dans lequel on est sensible à tout ce qui nous environne – un monde qui n'est donc pas seulement peuplé par les hommes, et dans lequel on respire plus à son aise... Cheminer dans ce monde (« mon copain le chemin »), c'est refuser la vitesse, celle notamment de la voiture, qui  « ennuie » Titus – car elle n'autorise pas la rêverie, ni qu'on se mette au rythme des nuages, du papillon, ou encore des fleurs.

La position de Titus, enfin, est position de réceptivité. Son rapport au monde est accueillant, ouvert, curieux. Il peut ainsi « papillonner » avec les papillons, « nuager » avec les nuages, et ces possibilités sont l’autre nom de sa liberté, si comme le dit encore Bachelard, c’est bien «  dans la rêverie que nous sommes des hommes libres. » (La poétique de la rêverie).

Cette liberté s’incarne aussi dans un usage plus souple de la langue :

UN LANGAGE DIFFERENT
Car si nous utilisons avant tout les mots pour communiquer (des informations), décrire (le réel), ou encore agir ensemble (ordonner), dans le monde de Titus, en revanche, il y a place pour un autre usage des mots – poétique. Dans la bouche de Titus les mots sont légers, ils sont beaux ou ils sont drôles, on peut se jouer d’eux ou jouer avec eux, (« j’avais des mots très beaux / Qu’on dit en secret / Fée Trésor MachinChose (…) Saperlipopette Ouistiti Tourdumonde Hélicoptère ») : ce sont des mots qui ouvrent une brèche dans notre réel si sérieux. Qui loin de seulement témoigner de ce qui est, véhiculent des histoires, et sont le matériau du rêve. Et qui, enfin, ne s’adressent pas seulement aux hommes : puisque Titus en effet parle « aux nuages aux tables aux chaises à l’herbe à la lune ».

Etranger aux adultes, à leur existence étroite, confinée, conformiste, ennuyeuse, Titus n’en parle pas la langue. Celle-ci est devenue si pauvre qu’elle n’est qu’injonctions, sommations, lieux communs. Elle n’est pour eux qu’un désolant outil de désolation (« je ne sais plus quoi faire, je ne sais plus quoi dire, je ne sais plus où j’en suis »). Elle « fonctionne » en mode automatique, elle n’est pas habitée, elle reproduit l’ordre des choses, un ordre du monde sclérosé, jamais interrogé. Et c’est pourquoi Titus, à ces mots là, préfère le silence. « Vous parlez sans arrêt / Vos mots sont en papier / Dedans on dirait une maison vide ». La parole incessante des adultes, paradoxalement, est donc creuse et comme muette ; leurs permanentes questions, de même, masquent l’absence d’interrogation véritable. Ils « parlent pour ne rien dire », pour le dire simplement : mais pensent toujours avoir, précisément, « quelque chose à dire »….

Triste usage de la langue donc : que le poète Georges Perros déjà condamnait, dans ses Papiers collés, lorsqu’il écrivait : «  « Avoir quelque chose à dire », la sotte expression. Mais on n’a rien à dire, ça crève les yeux et le reste. C’est pourquoi l’on parle, écrit, bouge sans cesse. Pourquoi l’on vit, en quelque sorte. C’est le ciel, la fleur, l’âne, la mer qui ont quelque chose à dire, qui nous supplient de les aider dans leur difficile prononciation, tonitruante ou muette. Le langage, c’est l’outil qui nous est donné pour leur faire trouver à eux leur dire, leur parole, Les hommes s’entraînent entre eux pour conserver intact cet outil. Malheur à eux s’ils s’en croient les propriétaires, ou s’ils pensent qu’il est fait pour leur usage personnel. Pour leur misérable commerce. Le langage ne peut faire que du mal, ou rien –la morale– aux hommes. Toute la dignité des hommes est dans la sacralisation des choses. Penser qu’on a quelque chose à dire, c’est pire que se masturber, plaisir triste, petite mort. Amen. »

EN GUISE DE CONCLUSION
Avec Claudine Galéa et par la bouche de Titus, la possibilité nous est offerte, salutaire, de sortir un peu de notre usage commun des mots, qui est aussi usage commun du monde. Inventifs, frais, au service d’interrogations véritables, les mots d’enfants en effet ouvrent l’espace, espace physique et espace mental. Ils bousculent nos certitudes et nos évidences, ils étonnent et ils font rire (« Range ta soupe Parle en dormant Rêve en parlant ») : et cette ouverture reconduit celle que la lecture en elle-même permet.
« Je pratique la lecture depuis l’enfance.(…) Ravissement. Suspension du temps, élargissement de l’espace. Une chambre devient un paysage, un lac, une route, une ville. (…) Lire fait voir, entendre, regarder, sentir autrement. Autrement que ce que je sais déjà, que comme je le sais déjà. » Claudine Galéa

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