Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 15, 2008, «Les Goncourt moralistes». Un vol de 235 p





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Revue d’Histoire littéraire de la France

Cahiers Edmond et Jules de Goncourt, n° 15, 2008, « Les Goncourt moralistes ». Un vol. de 235 p.

Les Cahiers Goncourt poursuivent la très fructueuse prospection thématique engagée sous l’égide de Jean-Louis Cabanès et de Pierre Dufief depuis le n° 2004. Les dossiers, centrés sur des problématiques esthétiques (« L’image », n° 11, 2004), sociologiques (« La bohème », n° 14, 2007), ou génériques (« Les Goncourt et le théâtre », n° 13, 2006 ; « Les Goncourt historiens », n° 12, 2005), ont permis des mises en perspective fort intéressantes pour tout le XIXe siècle. Ici encore, avec « Les Goncourt moralistes », se trouve revisitée l’héritage d’un genre, dans une série d’enquêtes qui allient une très utile théorisation à des études de cas fort éclairantes. Ce numéro des Cahiers Goncourt s’inscrit en outre dans un réseau de réflexions convergentes, qu’il s’agisse de l’étude de Louis Van Delft, Les Moralistes. Une apologie (Gallimard, Folio-essais, 2008), du volume collectif dirigé par Jean-Charles Darmon, Le moraliste, la politique et l’histoire. De La Rochefoucauld à Derrida (Desjonquères, 2007) ou d’une livraison récente de la revue Romantisme, « La question morale au XIXe siècle » (n° 142, 2008), où la question de la forme et de la posture d’écriture s’effacent au profit du questionnement philosophique et éthique, que suscitent à la fois la réalité sociale et ses mises en scène littéraires.

Dans son article liminaire, « Les Goncourt moralistes : le général et le particulier » (p. 7-24), J.-L. Cabanès part de la définition du moraliste par Louis Van Delft : « c’est un écrivain qui traite des mœurs et (ou) s’adonne à l’analyse, en ne s’interdisant pas de rappeler des normes ; qui adopte très généralement pour forme soit le traité, soit le fragment ; dont l’attitude consiste avant tout à se maintenir à hauteur d’homme, du fait du vif intérêt qu’il porte au vécu. » Si J.-L. Cabanès ne s’en tient pas pour sa part aux formes brèves ou fragmentaires, comme le recueil Idées et sensations ou le Journal, c’est non seulement parce que les Goncourt ont toujours cherché l’hybridation des genres et importé dans leurs romans une esthétique du morcellement où reparaissent aphorismes et « caractères », mais surtout parce que lesdits romans relèvent d’une posture d’écriture où se combinent constamment observation détaillée des mœurs et recherche de lois latentes à valeur explicative, ainsi que mise en cause des normes morales établies. C’est pourquoi, de l’anecdotique à l’allégorique, figure essentielle du discours moral, et du personnage typifié au détail particulier qui est marque de vérité, de vie, d’authenticité, on observe « un battement incessant du général au particulier » (p. 9). La stratégie est encore plus complexe, si l’on observe que l’anatomie morale rencontre aussi, sous la plume des Goncourt, le savoir médical : les lois morales se doublent d’un déterminisme physiologique et social, pour aboutir à un « universalisme négatif » (p. 15), dont préservent d’une part les choix esthétiques, centrés sur le moi, d’autre part une sorte de proximité affective avec l’individu éprouvé et meurtri. Coexistent ainsi dans les romans une étude clinique des corps et une approche de l’intériorité psychologique sur le mode de l’indicible : le discours généralisant, dans un cas, dégagera des lois, dans l’autre cherchera, par des analogies, à suggérer l’innommable d’une psychologie approchée sur le mode de l’empathie et du singulier.

Après cette mise en place essentielle, à la fois très large dans les problématiques qu’elle croise et très fine dans les articulations qu’elle révèle, les études de Françoise Gevrey (« La Bruyère moraliste : un modèle pour les Goncourt », p. 25-40) et de Jean Garapon (« Les Goncourt lecteurs de Saint-Simon dans leur Journal », p. 41-52) viennent très utilement révéler toute une série d’emprunts, de la transposition voyante à l’assimilation profonde. L’article de Jacques Bersani, « Idées et sensations ou les Goncourt en court », resserre la perspective sur un texte trop longtemps considéré comme un succédané du Journal, un premier recueil d’extraits publié en 1866, bien avant qu’Edmond ne lance la publication de l’ensemble à partir de 1887 : on redécouvre alors véritablement un texte tout à fait original, un montage de portraits, d’aphorismes et de poèmes en prose, où les Goncourt empruntent certes à La Bruyère et Saint-Simon, mais sont aussi très proches de Baudelaire, comme le suggérait également J.-L. Cabanès à propos de la paradoxale association de l’ironie et de la compassion.

Les trois contributions suivantes sont consacrées aux romans. Dans « L’écriture de la généralité : Sœur Philomène, Renée Mauperin, Germinie Lacerteux » (p. 71-84), Éléonore Reverzy prolonge la réflexion de J.-L. Cabanès sur l’incessant passage du général au particulier dans une perspective narratologique très éclairante. Le discours analytique généralisant des Goncourt lui semble, au rebours des intrusions d’auteur chez Stendhal, analysées par Georges Blin puis Michel Crouzet, non un moyen pour renforcer la proximité entre lecteur et personnage, et partant l’illusion réaliste, mais un moyen pour détacher le lecteur de cette illusion ; cette prise de distance est en fait prise à témoin d’une réalité qui se voit ainsi conférer une valeur historique ou pour laquelle on sollicite une perception empathique. De sorte qu’alternent écriture de l’instantané et discours qui l’accrédite et la transmet, conjuguant visées cognitive et affective de la « chose vue ». Dans « Élisa et le libre arbitre » (p. 85-94), Paolo Tortonese approfondit l’opposition entre morale subjective et norme collective dans La Fille Élisa (1877), roman d’Edmond de Goncourt où la question cruciale de la liberté est « à la fois un problème moral, philosophique, théologique, et un problème de stratégie narrative » (p. 88). P. Tortonese montre comment la liberté est évacuée dans le discours des personnages, qu’ils représentent la religion, l’institution carcérale ou le savoir médical, et la forme même du roman (la sentence est prononcée au premier chapitre) entérine ce déterminisme physiologique et social, montre l’individu écrasé par « l’aveuglement catégorisant de la loi » comme par « l’indifférencié catégoriel de la science » (p. 90). Cependant, dans ce système narratif « dé-moralisé », « la morale revient en force dans le discours du narrateur » (p. 93), qui s’affiche, particulièrement dans la préface et dans la conclusion, par ses prises de positions politiques contre le système carcéral qu’il décrit. Stéphanie Champeau se focalise sur un autre roman des deux frères (« Les Goncourt moralistes dans Renée Mauperin », p. 95-122), qui lui semble « sous-tendu par une vision à la fois tragique et chrétienne » (p. 113), en dépit de l’agnosticisme des auteurs. D’une toute autre façon que dans La Fille Élisa se trouvent posés le problème de la culpabilité et la difficulté pour le discours moral de se déprendre d’une tradition judéo-chrétienne ou païenne, ce que suggérait aussi P. Tortonese.

Le dossier se clôt sur deux contributions qui montrent les Goncourt en historiens des mœurs. Anne-Simone Dufief aborde le problème spécifique de l’éducation des filles, qui parcourt de fait l’œuvre des deux frères, ce qu’on n’attendrait pas d’emblée de leur misogynie supposée (« Devenir femme ? L’éducation des filles dans l’œuvre des Goncourt », p. 123-142). A.-S. Dufief souligne un héritage (notamment rousseauiste) et des proximités dix-neuviémistes (Sand, Flaubert, Michelet, Zola), mais aussi un positionnement tantôt idéologique et critique (pour les Goncourt, « l’instruction féminine est une instruction au rabais », p. 130), tantôt esthétique et socialement réducteur : le roman Chérie (1884) est l’apologie de la coquetterie, « paradoxale chez un moraliste », mais le personnage éponyme devient du même coup créateur, et l’émule de l’auteur, « dans un domaine qui n’est pas encore un art mineur, la mode » (p. 139-140). On mesure la distance parcourue depuis le pamphlet La Révolution dans les mœurs (1854), dont Pierre-Jean Dufief donne ensuite le texte désormais introuvable (p. 157-176), qu’il accompagne ici d’une étude éclairante (« Les Goncourt moralistes et politiques : La Révolution dans les mœurs », p. 143-156). Il confronte notamment ce document, qui met en cause l’idéologie des Lumières et son influence contemporaine, à d’autres philosophies de l’histoire, comme celle de Herder ou de Tocqueville ; les Goncourt apparaissent ici comme ces « anti-modernes » étudiés par Antoine Compagnon, et placés « dans la continuité d’un Burke, d’un Carlyle et d’un Joseph de Maistre » (p. 155-156).

Deux articles extérieurs au dossier viennent compléter cette livraison : l’un, de Jean de Palacio, « Le Pierrot des Goncourt : de Boisroger à Mauperin » (p. 179-188), permet à l’auteur de Pierrot fin-de-siècle, ou Les Métamorphoses d’un masque (Séguier, 1990) de compléter une étude qui réservait déjà une place de choix aux Goncourt, et de renforcer la proximité des deux frères avec Banville et Gautier autour de cette figure ambiguë, emblématique de la fantaisie comme de la modernité, quand la légèreté funambulesque se teinte de noirceur ; l’autre, de Nao Takaï, « Le corps nu de Manette Salomon  : intertextualité et interesthéticité » (p. 189-202) souligne les influences diverses qui ont façonné le personnage du modèle féminin : Le Roi Candaule de Gautier (1845) ; les toiles de Chassériau La Toilette d’Esther (1841) et Le Tepidarium (1853).

Comme de coutume, cette livraison est complétée d’un cahier de belles illustrations en couleurs, qui reproduisent les tableaux cités ci-dessus, mais aussi plusieurs gravures tirées d’éditions dix-neuviémistes de La Bruyère, des lithographies en rapport avec l’éducation des jeunes filles, des couvertures d’ouvrages centrés sur la figure de Pierrot. Il faut mentionner également la bibliographie de l’année écoulée, les notes de lecture et les informations sur la vie de la Société des Amis des frères Goncourt (p. 203-235). Mais, on l’aura compris, outre sa belle apparence et l’incessant dialogue des textes et des images instauré par son fondateur Alain Barbier Sainte Marie, cette revue est le lieu d’une réflexion élargie sur toute la littérature du XIXe siècle.

Dominique Pety


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