Littérature et politique Un titre plus exact serait «Littérature et politique en France au xxème siècle»





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Art, littérature et politique
Un titre plus exact serait « Littérature et politique en France au XXème siècle ». Ce cours se justifie en termes de science politique, c’est un complément aux cours d’histoire des idées politiques, mais aussi dans une perspective de culture générale. Ce cours est d’abord un cours d’idée.



  • Le dictionnaire des intellectuels français au XXème siècle, Julliard et Winock.

  • Le siècle des intellectuels, Winock.

  • L’écrivain engagé et ses ambivalences, Lotman.


Ce cours porte sur le XXème siècle. C’est encore présent mais est déjà du passé. Un certain nombre des idées qui circulent aujourd’hui sont empruntées au XXème siècle. Par exemple, le mot fasciste : qu’est-ce que c’est ? Ca renvoi à une réalité précise, le régime italien de 1922 à 1945. Mais aujourd’hui, on est loin de ces références. Le XXème siècle, c’est aussi du passé, souvent caricaturé, mythifié, et on se condamne à ne rien comprendre si on s’en tient à la vision des médias. Il faut se garder d’une attitude d’ethnocentrisme historique, il ne faut pas faire l’histoire du XXème siècle en le regardant dans le rétroviseur du XXIème. Cet ethnocentrisme a aujourd’hui un aspect intellectuel et moral. Du point de vue intellectuel, il faut analyser les réalités du XXème siècle en se gardant des savoirs qu’ignoraient les contemporains. Cette attitude est d’autant plus nécessaire que les faits n’ont pas le même sens aujourd’hui qu’hier. En plus, il y a l’ethnocentrisme moral, avec un sentiment de supériorité moral des hommes d’aujourd’hui sur les hommes d’hier. Il ne faut pas voir les choses en terme manichéen, « les hommes sont médiocrement bon ou médiocrement mauvais » disait Machiavel. Il faut se garder d’une dernière dérive consistant à juger sans savoir, alors qu’il faut savoir avant de juger.
Ce cours comportera des citations de texte. Il aura trois parties : une générale, et une sur des écrivaines particuliers.
Partie 1 : littérature et politique.
Chapitre 1 : Quel est le rapport entre la littérature et la science politique ?
I- Une approche sémantique du problème.
Il s’agit de préciser la notion de littérature et de politique. Les dictionnaires sont très peu précis pour le mot littérature. Ce n’est qu’une approche, plutôt qu’une définition. Il y a deux orientations : une approche large et extensible (« mode d’expression qui recours à l’écrit ») ou une approche restrictive (« qui a trait aux belles lettres »). De ces approches, on peut extraire trois éléments. D’abord, c’est un mode d’expression, un moyen d’extérioriser ses pensées, ses idées, ses émotions. C’est un moyen de communication. Ensuite, c’est un mode d’expression faisant appel à l’écrit. C’est une référence aléatoire pour les origines de la littérature : les premières œuvres littéraires furent transmises oralement. Enfin, c’est lié aux belles lettres, c’est une recherche esthétique, une recherche de beauté.

On peut donc additionner ces trois éléments : mode d’expression écrit à but esthétique. Mais c’est trop restrictif, ça s’écarte des formes de littérature populaire (roman d’espionnage, policier…) Si on ne retient que les deux premières références, la définition est trop extensible (un rapport administratif serait une œuvre littéraire). On retiendra une distinction entre la littérature artistique et populaire (= mode d’expression écrite avec pour but de distraire et d’amuser le lecteur sans avoir une préoccupation esthétique particulière) : la littérature artistique, ce sont les productions littéraires qui ont une recherche esthétique, la grande littérature. Les frontières entre les deux sont difficiles à tracer.

La conception retenue englobera la grande littérature sans exclure des domaines où la recherche esthétique n’est pas primordiale.
Le terme politique est sensé être un peu connu. C’est un mot qui n’est pas facile à définir, qui change selon que le déterminant est le, la, une, ou un. C’est un mot polysémique. Le politique désigne l’appareil décisionnel qui permet de prendre des décisions collectives à caractère obligatoire avec possibilité d’utiliser la force pour l’imposer (=the polity, political). Une ou des politiques désigne les décisions prises par ce mécanisme décisionnel collectif (=policy). La politique désigne la concurrence, les conflits auxquels donne lieu le contrôle de l’appareil décisionnel et la décision du contenu de ces décisions (=politics).
La littérature peut avoir une fonction descriptive, mais également une décision normative.
II- La littérature, objet de la science politique.
La question est de l’intérêt de la littérature pour le politologue. La littérature peut l’intéresser en un double point de vue : la philosophie politique, et la sociologie politique. Du point de vue de la philosophie politique, la littérature est composée de jugements normatifs. Le travail du politologue consiste à mettre à jour, à expliciter, systématiser ce qui est contenu dans l’œuvre littéraire : il cherchera les implications politiques, les recensera, les synthétisera, les systématisera. L’activité du chercheur est alors une activité d’analyse. Dans cette perspective, le politologue considérera les œuvres littéraires de la même manière que l’historien étudie les idéologues politiques. Cette démarche est moins facile que pour les théoriciens (Rousseau, Hobbes…), mais permet de mettre en rapport les idées et la vision du monde, qui est plus explicite chez les écrivains que chez les théoriciens. La voix du rapport entre les choix politiques et la biographie est aussi intéressante. Dans un certain nombre de cas, on peut étudier des idées politiques chez des théoriciens et des écrivains. Dans cette perspective, les références les plus importantes sont celles à la grande littérature.

Le politologue peut également se placer dans une voix de sociologie politique. On étudie les œuvres politiques dans leur rapport avec la société, dans leurs rapports d’interaction. Ils tiennent à deux phénomènes : d’abord, les idées sont rarement des créations totalement originales, elles sont pour une part conditionnées, influencées par l’environnement social. Une œuvre renseigne sur les caractéristiques de la société dans laquelle elle a été conçue. Deux pistes peuvent être exploitées : étudier, à travers l’œuvre littéraire, les mouvements d’idée, les courants idéologiques, auquel cas l’œuvre est une information supplémentaire. L’écrivain est là le reflet des idées de l’époque. Dans cette perspective, le politique considère la littérature comme un produit des idées de la société.

La seconde perspective sociologique consiste à s’intéresser au contexte que traduisent les œuvres littéraires. Il s’agit de s’intéresser aux faits, les œuvres ne sont là que des reflets de la structure de la société. Cette orientation est à l’origine de la sociologie de la littérature.
Mais la littérature n’est pas passive, c’est aussi un phénomène social susceptible d’avoir une efficacité sociale. C’est un instrument actif de la diffusion des idées, de changement des mentalités. La littérature peut contribuer à déterminer les orientations de la société. La littérature est un facteur de la socialisation politique (= mécanisme social à travers lequel se constitue la personnalité politique des individus). La littérature traduit ou révèle les courants d’idée d’une société, mais contribue aussi à les créer. Ce n’est pas seulement un produit, elle contribue à faire l’histoire (ex : Soljenitsyne).
Dans cette perspective, il est évident que la grande littérature est importante. Mais la littérature populaire a au moins autant d’importance que la grande littérature. C’est dû au fait que en général, l’influence sociale est beaucoup plus importante que sur celle de la grande. En plus, la littérature se diffuse en millions d’exemplaires, ça touche beaucoup de gens.
Chapitre 2 : Les rapports entre la littérature et la politique.
Il s’agit d’évoquer un certain nombre de points de repères. Les controverses qui seront évoquées sont celles qui, depuis le XIXème siècle, ont posés la question des rapports politique/littérature. Est-ce que l’écrivain doit s’abstraire de la politique ? L’écrivain doit-il rester à l’écart des débats contemporains ?
I- Littérature pure ou littérature engagée ?
La question est de savoir si les écrivains doivent mêler leurs activités politiques et littéraires. On verra les positions de Sartre pour la littérature engagée, et celles de Julien Benda (1867-1956) pour la littérature pure.
La thèse de la littérature pure :

On peut prendre comme référence La trahison des clercs (1927) de Benda. Le terme clerc n’est pas employé au sens religieux, mais englobe tous ceux qui ont une activité intellectuelle désintéressé et dont elle est commandée par la référence à des valeurs universelles transcendantes (vrai, beau, bien, et juste). Depuis la fin du XIXème, les intellectuels ont trahis leur mission : ils ont adoptés et partagés les passions politiques des foules, ils ont mêlés les passions politiques à leur activité intellectuelle, et ils ont contribués à nourrir les passions politiques par leurs œuvres et par les idées créées et diffusées, qui trahissaient les valeurs universelles en favorisant « l’attachement aux pratiques au détriment du spirituel, l’attachement au particulier au détriment de l’universel. » Ce réquisitoire visait particulièrement les intellectuels qui se sont fait les chantres de la renaissance du sentiment national, bref, les écrivains nationalistes : Maurice Barrès, Charles Maurras, Paul Bourget, Charles Péguy, Brunetière. En Allemagne, c’était essentiellement des historiens : Mommsen, Treitschke. En Angleterre, Rudiard Kipling, en Italie, d’Annunzio. Il faisait aussi allusion à ceux qui exaltaient les passions de classe, comme George Sorel, et certains intellectuels communistes dans la réédition de 1946. Face à eux, Benda évoquait l’exemple d’écrivains qui étaient restés au dessus de la mêlée politique et qui avaient ce qu’il pensait devoir être l’attitude des écrivains : Goethe (« Il fallait connaître l’homme, pas les hommes »), Ernest Renan (« Goethe et Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut mener une vie noble et heureuse au milieu de l’abaissement de sa patrie. ») L’intellectuel n’est pas solidaire et ne doit pas être solidaire de sa société. Benda exprimait la nostalgie d’une époque où les intellectuels seraient libérés des corvées terrestres. Il avait le rêve de la création d’une académie détachée de la société ou les intellectuels pourraient se livrer à leur activité d’une manière totalement libre. « Une classe d’homme exempt des devoirs civiques et au service des valeurs non pratiques. » Les clercs ne doivent pas polluer leur activité par des activités politiques ou sociales.

Mais cet hymne au désengagement est plus ambigu que ce qu’il parait au premier abord, le comportement de Benda était moins désengagé que ce qu’on pourrait penser. D’un point de vue pratique, cet essai avait une portée politique dans la mesure où il dénonçait les écrivains nationalistes. Sur le plan théorique, Benda ne condamnait pas tout engagement politique. Il approuvait un type d’engagement quand il était justifié par la défense d’idées abstraites et universelles, ce qu’il condamnait était l’engagement au service d’idées particulières et pratiques. Il a donc justifié l’engagement de Voltaire en faveur de Calas, l’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus. Benda considérait que l’engagement démocratique des intellectuels était lui aussi justifié dans la mesure où s’engager pour la démocratie était s’engager en faveur d’un certain nombre de valeurs universels : liberté individuelle, justice, vérité. Par la suite, Benda deviendra dans les années 30 un militant de l’antifascisme, et sera jusqu’à sa mort un compagnon de route du PC en précisant que selon lui, l’engagement communiste était justifié quand il se réclamait de la justice. Mais si le communisme était présenté comme un combat pour le prolétariat, alors là, l’engagement communiste devenait condamnable.
La thèse de la littérature engagée :

L’avocat le plus célèbre de cette thèse était Jean-Paul Sartre. Il a exposé plusieurs chroniques dans Les Temps modernes, réunies sous le nom Qu’est-ce que la littérature ? Sartre pourfend tous les écrivains qui refusent ou refusaient de s’engager : Flaubert, Proust, Valéry. Il condamne aussi Jean Giraudoux, et écrivait « je sais que Giraudoux disait, la seule affaire qui compte, c’est de trouver son style l’idée vient après. Il avait tort : l’idée n’est jamais venu. » Pour Sartre, la littérature ne peut être qu’engagée. La littérature est par essence prise de position, la littérature a un contenu moral, dans la mesure où c’est une incitation à certains comportements, à une certaine conduite. « Bien que la littérature soit une chose et la morale une toute autre chose, au fond de l’impératif esthétique, nous discernons l’impératif moral. » il est lié à la fonction de dénonciation qui doit être celle de l’écrivain. Il ne veut pas contempler les injustices avec froideur, mais les dévoiler avec indignation pour qu’elles soient supprimées. « L’écrivain engagé sait que la parole est action. Il sait que dévoiler, c’est changer, et qu’on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer. » « Ecrire, c’est dévoiler le monde et le proposer comme une tache à la générosité des lecteurs. »

La première idée est que la parole, l’écriture, constitue une forme d’action, ce sont des actes susceptibles d’avoir une efficacité sociale. « Il y a des mots qui sont aussi meurtrier que les chambres à gaz. » (Simone de Beauvoir). La deuxième est que cette efficacité tient au fait que le rôle de l’écrivain est de révéler la réalité du monde et les injustices qui s’y trouvent. L’écrivain doit révéler la réalité à elle-même, la littérature doit être la mauvaise conscience de la société. Enfin, cette révélation, ce dévoilement, sont par eux-mêmes une incitation à l’action, au changement. Ils ont par eux-mêmes une portée révolutionnaire sans qu’il soit besoin de prêcher la révolution. Telle est donc la fonction sociale de la littérature et, selon lui, il n’est pas possible d’échapper à ce rôle. Ceux qui ne dénoncent pas sont les complices de l’ordre établi, en aucun cas l’écrivain ne peut échapper à l’engagement et se réfugier dans l’art pur. Même le silence n’est pas un refuge contre l’engagement, c’est une forme d’engagement implicite. « Serions nous muet et silencieux comme des cailloux, notre passivité serait encore une action. »
Ce débat n’est pas né avec Sartre, il a existé au XIXème siècle, il était au cœur de la théorie de l’art pour l’art, qui s’est développé sous la plume de Théophile Gauthier. Il l’a exprimé dans la préface d’un roman, Mademoiselle de Maupim (1834). Dans cette préface, Gauthier opposait sa conception du rôle de l’écrivain en face de la conception défendue par les critiques utilitaires, d’inspiration socialiste. A sa thèse, Sartre répond qu’ « on sait bien que l’art pur et l’art vide sont une seule et même chose » au service de la classe dominante. En réalité, les choses sont plus compliquées si l’on se place au niveau de la littérature.
II- L’écrivain et la politique.
Jean Touchard distingue trois situations types : la première, celle de l’écrivain amené à occuper des fonctions politiques, qui doit s’engager dans des activités à caractère politique, l’écrivain qui fait une carrière politique. Ce cas peut recouvrir des hypothèses différentes : celle d’écrivains qui ont occupés des fonction dans les institutions politiques (député, ministre…). (Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Malraux…) Ou encore, le cas d’écrivains qui ont occupés des postes administratifs importants, à la frontière de l’administratif et du politique. Généralement, ce sont des diplomates. (Claudel, Morand, Jean Giraudoux, Saint John Perse/Alexis Léger.) Ou bien aussi les écrivains qui ont été militants de groupes ou de partis politiques, et qui ont eu des responsabilités dans une activité politique. (Malraux, Aragon.) Il y a aussi des écrivains journalistes, qui se trouvent engagés (Robert Brasillach.)

La deuxième situation est celle d’écrivains dont l’œuvre littéraire a pour toute partie un contenu directement explicitement politique. Il y a ceux dont l’œuvre a un caractère essentiellement politique, ceux dont l’activité d’écrivain se confond avec leur pensée politique, ils peuvent être d’anciens hommes politiques (Machiavel, le cardinal de Retz, le général de Gaulle), ou des journalistes politiques considérés aujourd’hui comme des écrivains (Paul-Louis Courrier, Louis Veuillot). Il y a les écrivains qui ont conduits parallèlement une œuvre littéraire proprement politique et une œuvre littéraire non politique, sans qu’il y ait communication entre les deux. (Benjamin Constant, Jean Giraudoux en partie, François Mauriac.) On peut aussi trouver des écrivains dont l’activité a été essentiellement littéraire mais qui ont, à certains moments, jugés nécessaires d’avoir un engagement politique. (Zola.)

La troisième situation est celle d’écrivains dont l’œuvre est essentiellement littéraire, mais dont l’œuvre comporte des significations, des implications politiques. On peut distinguer le contenu politique manifeste et latent des œuvres littéraires. Il est manifeste quand les implications politiques ont été introduites dans l’œuvre de manière consciente et délibérée. L’œuvre comporte des aspects et une signification politique, et ce sont des éléments que l’auteur a introduits consciemment et volontairement dans son œuvre. Il est latent quand les implications politiques résultent de la lecture ou de l’analyse que l’on peut faire de l’œuvre sans qu’elles aient été voulues explicitement et volontairement par l’auteur. (Balzac, royaliste réactionnaire qui a été considéré par la critique marxiste et soviétique comme un écrivain révolutionnaire, progressiste.)
Tout ça implique un certain nombre de conséquence. L’analyse du rapport entre l’écrivain et la politique amène à prendre en considérations plusieurs types d’information : celles relatives à la carrière politique de l’écrivain, ce qui amène à s’intéresser à la biographie de l’écrivain, et on prend en considération trois types d’évènements : les évènements qu’il a vécu et dont il a été le contemporain, les actes et les engagements qu’il a fait, et les éléments de sa biographie qui peuvent avoir un rapport même lointain avec les attitudes politiques prisent par les écrivains. Les informations relatives au contenu de l’engagement de l’écrivain, et au contenu de sa réflexion politique, telle qu’on peut la découvrir dans ses œuvres à objet directement politique. Les informations résultantes de l’analyse politique de l’œuvre littéraire. Cette analyse peut se situer sur plusieurs niveaux : on peut être amené à distinguer le dit du non-dit. A l’intérieur du dit, il faut distinguer le dit manifeste du dit latent. Le dit explicite dans l’œuvre littéraire, ce sont les déclarations, les jugements, les engagements, qui expriment ouvertement les opinions politiques des personnages qui sont mit en scène. Le dit implicite, latent, c’est les situations, les personnages, les évènements, qui peuvent recevoir une interprétation politique sans que l’auteur ne guide explicitement le lecteur. L’auteur laisse le soin au lecteur de dégager ce sens politique. A l’intérieur du dit implicite, il y a le dit implicite manifeste et le dit implicite latent. Le dit implicite peut être conscient, manifeste, voulu, ou alors il peut être dégagé indépendamment de la signification voulu par l’auteur.
Chapitre 3 : Les rapports au XXème siècle en France.
On peut considérer que le XXème siècle commence en 1914 avec la Première Guerre Mondiale. Dans les 90 ans qui ont suivit, on peut distinguer trois dates clé : 1930, 1950 et 1980. On peut aussi souligner l’importance de cette période clé du XXème siècle que constitue les années 30-50. En effet, ces vingt années ont été caractérisées par le paroxysme de la politisation de la littérature et des écrivains, alors que avant et après, les rapports étaient plus distant.
1) Le désengagement des années folles, 1918-1930.
Après la tension et les sacrifices provoqués par la guerre, les années suivantes se traduisirent par une sorte de défoulement hédoniste favorisant le succès d’une littérature brillante, mais au ton souvent désinvolte et insouciant, qui semblait vouloir effacer le traumatisme de la guerre et de son souvenir. Un certain climat d’euphorie caractérisa cette période, euphorie due au souvenir de la victoire de 1918, et euphorie de l’espoir que cette guerre serait la der des ders, avec l’avènement d’une paix perpétuelle. Euphorie aussi avec les changements matériels et économiques, engendrés par le progrès technique, et par ce phénomène nouveau qu’était l’inflation. On dira plus tard que ces années folles furent aussi des années d’illusion, un chroniqueur évoquera cet univers clinquant, « cette France insouciante de son sort qui se croyait un destin facile, un avenir semé de fleur. » Sur le plan strictement littéraire, cette décennie a été une des plus brillantes de la littérature française. Mais c’est une littérature qui fait peu de place aux préoccupations sociales et politiques. C’est une littérature d’évasion, quel que soit ses formes : littérature du voyage, de l’exotisme, du dépaysement. C’est l’époque qui fait le succès de Pierre Benoît, de Pierre Mac Orlan, de Paul Morand, mais aussi des frères Louis et Marc Chadourne, de Maurice Bedel. C’est l’époque où Jacques Chardonne commence à se faire connaître. Deux thèmes reviennent fréquemment : le départ, et l’ailleurs. La seconde orientation est une littérature caractérisée par la recherche esthétique. C’est le cas de Jean Cocteau, de Giraudoux, de Paul Morand. La troisième orientation est niée à l’influence naissante du freudisme, avec l’apparition de la notion d’inconscient, c’est une orientation s’attachant à la psychologie individuelle. Il y a André Gilles, on découvre Proust, André Mauroy. On peut y situer Chardonne aussi. La quatrième orientation est une orientation vers la réflexion spirituelle et religieuse, avec l’œuvre de Paul Claudel, c’est le début de la carrière de François Mauriac, c’est la publication des premiers romans religieux de George Bernanos. Elle se traduit aussi par l’influence du philosophe catholique Jacques Maritain.

En résumé, c’est une littérature de divertissement et d’évasion, métaphysique, plus tournée vers un questionnement religieux que politique et social. On peut noter trois exceptions : l’intérêt porté par certains intellectuels, au début des années 20, au communisme naissant et à l’expérience soviétique : Henri Barbusse, Romain Roland, George Duhamel. Ensuite, l’audience intellectuelle de l’Action Française et de ses leaders intellectuels : Charles Maurras, Jacques Bainville, et Léon Daudet. Enfin, le cas du surréalisme et de l’orientation nihiliste, tant sur le plan esthétique que social et politique. Il surgit autour d’André Breton, Eluard, Aragon. A l’époque, on ne retient que les aspects les plus provocants, les plus subtils du surréalisme.
2) L’engagement des années 1930-1950.
En trois ans, entre 1930 et 1933, le paysage social, culturel et politique va se modifier considérablement au cours de ces années tournantes. Ca se traduit par un retournement des sensibilités littéraires et par l’introduction de l’histoire dans la préoccupation des écrivains. Ca ne s’est fait qu’en quelques mois. Ces années voient la fin brutale de l’atmosphère d’insouciance. C’est dû au développement de la crise économique, qui touche l’Europe en 1931, à la fin du rôle de la SDN et au retour à une diplomatie classique, à la montée du national-socialisme en Allemagne, à l’impuissance et à l’impopularité du système politique parlementaire français, débouchant à une émeute en février 1934. Cette époque est donc caractérisée par la montée d’une inquiétude croissante. Cette montée des périls va trouver un écho presque immédiat dans la littérature. Il va y avoir une réapparition des préoccupations sociales et politiques chez les écrivains :

Dans l’activité intellectuelle des écrivains, il y a une multiplication d’essais à caractère directement social ou politique. (La grande peur des bien-pensants en 1931). Paul Valéry, publie en 1932 Regards sur le monde actuel, Giraudoux publie en 1939 Pleins pouvoirs. C’est l’époque où Saint Exupéry, Céline, Malraux deviennent connu et célèbres, Malraux sera le prix Goncourt de l’année 1933. Jules Romains commence à publier à partir de l’automne 1932 Les hommes de bonne volonté, et qui est un tableau social et politique de la vie de 1908 à 1933. Chaque année, la publication de deux tomes de ces romans est un évènement. Roger Martin du Gard écrit lui aussi un roman fleuve intitulé Les Thibault. Les premiers tomes ont été écrit dans les années 20 et sont une chronique familiale, et les derniers, écrits dans les années 30, sont consacrés à l’actualité sociale et politique préparant la guerre de 1914. Il y projette les inquiétudes et les préoccupations du présent. Après le 6 février 1934, les écrivains et les intellectuels s’engagent dans la politique militante. A gauche, c’est l’engagement qui se traduit par les manifestations des intellectuels anti-fascistes, qui se réunissent autour de Malraux, de Barbus, d’Aragon, de Romain Roland, de Jean Guéhenno, d’André Chamson. A droite, ça se traduit par des engagements en faveur d’évènements historiques : en 1935, à la faveur de l’Italie fasciste dans sa guerre contre l’Ethiopie, en 1936 en faveur de la rébellion franquiste, la sympathie à l’égard du fascisme italien. C’est le cas de Pierre Brieu la Rochelle, de Robert Brasillach, de Lucien Rebatet. Ca se manifeste par leur rôle dans l’hebdomadaire Je suis partout. Les deux groupes s’affrontent en 1938.

André Gilde, symbole de l’orientation psychologiste des années 20, bascule dans un engagement communiste en 1933, engagement qui s’achèvera en 1936 à l’occasion d’un voyage en URSS. C’est un bel exemple de la politisation des écrivains dans les années 30.
Cet engagement va se renforcer dans la décennie suivante. Certains écrivains vont s’engager en faveur d’une politique de collaboration avec l’Allemagne pour construire une Europe nouvelle opposée au communisme. On retrouve Brieu la Rochelle, Brasillach, Rebatet, Alphonse de Châteaubriant, Céline, Abel Bonnard. A l’opposé, d’autres écrivains s’engagent dans la Résistance. Le comité national des écrivains (CNE) diffusera une publication clandestine, les Lettres française, et organisent une maison d’édition clandestine. On y retrouve Vercors, Aragon, Mauriac, Camus, Sartre, Eluard. A la Libération cette politisation aura pour conséquence que le milieu des intellectuels et des écrivains sera l’un des milieux les plus épurés : l’exécution, le 6 février 1945 de Brasillach et le suicide de Brieu la Rochelle. Le CNE élabore une liste de collaborateurs. Après la Libération, cette politisation va persister. Le PC aura un grand prestige suite à son entrée en résistance. La révélation de l’univers concentrationnaire et l’apparition des armes atomiques auront un impact important sur les intellectuels. A cela va s’ajouter le déclanchement de la Guerre Froide, qui deviendra chaude avec la guerre de Corée.

A gauche, les intellectuels se mobilisent autour de trois pôles : Les Temps modernes, revue autour de laquelle se réunissent les existentialistes, Esprit, qui rassemble les chrétiens de gauche, et le pôle communiste avec Les Lettres françaises (qui existèrent jusqu’en 1972) et La nouvelle critique. Le poids du PC est très important. Les mandarins est une très bonne représentation de cette période. Durant cette période commence à filtrer les premières informations sur le système concentrationnaire soviétique.

A droite, la politisation de la droite est bien plus faible. Malraux devient le principal orateur du RPF, et il est à l’origine de la création de la revue Liberté de l’Esprit, qui tente de mobiliser les intellectuels anti-communistes.

On peut lire Rive Gauche, d’Herbert Lottman et Les années souterraines de Daniel Lindenberg. Pour approfondir cette période.
3) Des années 50 aux années 80.
S’il y a continuité entre les années 30 et 40, la date de 1950 constitue une date équivalente à celle de 1930. Ca va être une période de relatif désengagement. La littérature engagée va conserver des représentants, comme Jean-Paul Sartre, même si, dans Les mots, il semble douter de l’efficacité des mots pour changer le monde. Ce qui va pousser les intellectuels à s’engager ce sont les guerres coloniales, d’Indochine et d’Algérie, et l’avènement de la Vème République. Les évènements de mai 68 seront aussi très mobilisateurs. Mais cette tendance est moins générale, moins systématique que dans la période précédente, et ça va aller en s’amenuisant jusqu’aux années 80.

Les années 50 constituent quand même un tournant à travers l’apparition de deux écoles littéraires se définissant par le refus de l’engagement. Il y a les hussards, caractérisés par le contraste entre le brio de leur écriture, la désinvolture de leur ton, l’amoralisme de leur contenu, ils se définissent en rupture avec les thèmes de la littérature engagée ayant dominé la vie intellectuelle française des années 30-40. Ils se réclament d’écrivains post 1ère guerre mondiale, comme Paul Morand et Jacques Chardonne. Ces écrivains se voulaient et s’affirmaient écrivain avant tout et se lançaient dans de violentes polémiques contre les « cuistres existentialistes ». Ces écrivains sont Antoine Blondin, Roger Minier, Michel Déon, Jacques Laurent. Derrière ces écrivains, il y avait la maison d’édition La Table ronde. Laurent a notamment écrit Caroline chérie. Son nom de plume populaire était Cécile St Laurent. D’une certaine manière, Laurent a été le théoricien des hussards, et il a fondé la revue la Parisienne en 1953. Son éditorial disait que c’était une revue d’humeur, de caprice et de curiosité non dirigé, pas une revue en situation. Il ne voulait pas guider mais séduire. Laurent a écrit un essai polémique intitulé Paul et Jean-Paul, qui démontrait qu’il y avait une filiation dans la façon entre Paul Bourget et Jean-Paul Sartre considérait la littérature. Face à ces hussards, les tenants de la littérature engagée ont considérés que les hussards cachaient, sous leur prétendu apolitisme, des opinions de droite (ce qui n’était pas tout à fait faux pour certains). Mais leur apparition a quand même constitué un tournant dans la vie culturelle de l’époque.

La seconde école est l’école du nouveau roman. C’est une apparition un peu plus tardive, c’est l’école du regard, une école romanesque qui se voulait descriptive. Elle voulait s’en tenir aux apparences extérieures, que ce soit des choses ou des comportements. Les personnages se réduisent à la description des actes extérieurs des personnages. L’engagement idéologique ne pouvait qu’avoir une place très réduite. Il y avait Nathalie Sarraute, Michel Butor, Claude Simon, Alain Robbe-Grillet. Le seul engagement possible de l’écrivain, c’est la littérature, et le nouveau roman ne peut être qu’un constat objectif qui ne saurait être sous-tendu par un quelconque projet politique et social. « Il n’est pas raisonnable de prétendre dans nos romans servir une cause politique. » (Robbe-Grillet.) « Avant l’œuvre il n’y a rien, pas de certitude, pas de thèse, pas de message. » « Croire que le romancier a quelque chose à dire et qu’il cherche ensuite comment le dire représente le plus grave des contresens. Car c’est ce comment qui constitue son projet d’écrivain. »
Mais l’engagement des intellectuels ne disparaît pas totalement, mais il va aller en s’étiolant. La date de 1980 est significative de ce point de vu. Autour de 198 disparaisse les derniers grands noms qui, tout au long du XXème siècle ont symbolisés l’engagement politique de la littérature : 1976, mort de Malraux, 1981, mort de Jean-Paul Sartre, 1982, mort d’Aragon. La deuxième justification est que l’évolution technique et sociale fait disparaître le rôle de maître à penser des écrivains et des intellectuels.

Technique, car selon Mac Luhan, « on est passé de l’âge de Gutenberg à l’âge de Marconi » (un des inventeurs de la TSF), bref, de l’âge de l’imprimé à l’âge de l’audiovisuel. Il dit « le médium est le message », bref, que le moyen de communication est plus important que ce qui est communiqué. Ce qui est communiqué est déterminé par le moyen utilisé pour communiquer. La conséquence est la perte d’influence sociale des intellectuels et des écrivains.

Culturel et intellectuel. C’est de « l’anti-idéiste ». L’influence de ces maîtres à penser passait par les idées, or, aujourd’hui, on se méfie des idées. Ca s’explique par les dérives idéocratiques du XXème siècle. Aujourd’hui, la culture médiatique contemporaine est caractérisée par deux réactions : le sentiment plus ou moins conscient que les idées sont fausses, car elles simplifient abusivement la réalité, et le sentiment que les idées sont dangereuses, car elles impliquent une distinction entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid, entre le bien et le mal. L’idée est dangereuse parce qu’elle produit de l’exclusion. En plus, on considère que c’est une atteinte à la liberté. Cette orientation est aussi favorisée par les orientations individualistes et égalitaires.
Ce cours va pivoter principalement dans les années 1930-1950. Ce choix se justifie par trois remarques : l’importance des évènements qui se sont succédés dans cette période et qui ont encore des importances dans la vie d’aujourd’hui. Les évènements qui se déroulent durant cette période ne se déroulent pas de manière cohérente et prévisible, et qui ont obligés les contemporains à des orientations qui étaient en rupture avec les orientations précédentes. Durant cette période, la rapidité de la succession des évènements a été considérable, le paysage social et politique se modifie presque tous les six mois. Il fallait donc s’adapter à cette avalanche d’évènements, et donc se méfier de tous les ouvrages ne tenant pas compte de la chronologie. Quand on commente un texte de cette période, il faut savoir exactement à quelle date il a été écrit. On tentera de reconstituer la logique des engagements des auteurs que l’on va évoquer, en ne se situant pas en justicier. Ce cours n’a pour but ni d’être une plaidoirie, ni d’être un réquisitoire. D’un point de vue méthodologique, la méthode d’analyse est idéaliste, c'est-à-dire qu’elle croit à la logique des idées, qu’elle croit qu’on peut expliquer les idées d’un écrivain par sa logique individuelle interne. Ca n’exclut pas une analyse psychologique ou sociologique. Il y aura deux écrivains : George Bernanos, de droite, et Albert Camus, de gauche.
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