Résumé : L’article





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Wikipédia : de la co-rédaction au co-développement de la communauté

Résumé :

L’article Wikipédia : de la co-rédaction au co-développement de la communauté s’attache à mettre en perspective les résultats de quelques travaux susceptibles d’éclairer la dynamique de projet et le modèle de construction de l’espace social dans Wikipédia. Après l’examen de l’architecture complexe du wiki, nous nous interrogeons sur les modes opératoires de la coopération décentralisée et sur les indices temporels de la démarche qualitative. Enfin, nous nous intéressons aux profils des Wikipédiens et à l’articulation des mécanismes de publicisation et des pratiques réflexives dans le processus d’acculturation.

Mots clés :

Wikipédia ; travail collaboratif ; modèle éditorial ; qualité ; encyclopédie.

Auteur :
Laure Endrizzi, Chargée d’études à la Veille Scientifique et Technologique de l’Institut National de Recherche Pédagogique (France)

laure.endrizzi@inrp.fr

http://www.inrp.fr/vst/

Wikipédia : de la co-rédaction au co-développement de la communauté

Laure Endrizzi

Veille scientifique et technologique, INRP

Wikipédia1, cette encyclopédie libre que chacun peut modifier, voit ses contenus croître de manière exponentielle depuis le lancement de sa version anglaise en janvier 2001. A titre d’exemple, le nombre total d’articles sur l’ensemble des versions (plus de 200) est passé de 1 400 000 à 3 400 000 entre janvier 2005 et janvier 2006, tandis que la version française, qui franchissait les 100 000 articles en avril 2005, occupe début 2006 la 3e place avec 230 000 entrées.

Une telle croissance s’accompagne d’une augmentation forte de la fréquentation, plaçant l’encyclopédie parmi les 25 sites les plus visités au monde selon le baromètre Alexa. Parallèlement, le nombre de contributeurs dans la Wikipédia anglaise est passé de 5 500 à 65 700 et de 580 à 8 200 dans sa déclinaison française entre janvier 2004 et janvier 20062.

Si ces chiffres ne peuvent laisser indifférents, Wikipédia est loin de faire l’unanimité. Avec ses barrières éditoriales relativement faibles, son développement multilingue, sa taille illimitée et son actualisation permanente, ce sont nos représentations du genre encyclopédique qui sont bouleversées. Taxée d’« anti-élitisme » (Sanger, 2004) ou bien de « fascisme de la connaissance » (Correa, 2005), Wikipédia cristallise les critiques autour de cette non-reconnaissance des traditionnels producteurs du savoir et mobilise l’attention des médias sur quelques affaires de vandalisme et controverses sur les dérives sectaires, politiques ou marchandes.

Si les conférences Wikimania et Wikisym ont posé en 2005 les premiers jalons pour étudier ces nouvelles formes éditoriales basées sur le wiki, les recherches sur Wikipédia restent peu nombreuses et largement méconnues, en particulier dans la sphère francophone. Dans notre communication, nous intéresserons moins au produit éditorial qu’à la dynamique de projet qui sous-tend l’activité. Nous nous attacherons à présenter les résultats de quelques travaux qui nous paraissent significatifs au regard de cette mobilisation autour de la poursuite d’un objectif commun – la rédaction collaborative d’une encyclopédie – et proposerons des éléments de réflexion pour comprendre le modèle de construction de l’espace social et les modalités d’échanges au sein du wiki dans leur tension dialectique entre production de contenus et développement communautaire3.

1. Le wiki : une architecture complexe et des modes d’appropriation diversifiés

La transparence des mécanismes gestionnaires


Le « wiki » se définit comme un site web qui permet à toute personne disposant d’une connexion internet d’en modifier les pages à volonté, à l’aide d’une syntaxe particulière relativement simple. Le concept, développé par Ward Cunningham en 1995, a depuis donné naissance à plusieurs logiciels libres, qui malgré des fonctionnalités plus ou moins distinctives, présentent quelques points communs : tous offrent des environnements collaboratifs qui favorisent l’auto-gestion et la régulation a posteriori des contenus en intégrant des mécanismes d’interdépendance. Articles, méta-informations et outils de communication sont intimement corrélés au sein d’un même espace et consultables par tous. Ce qui différencie donc fortement le wiki d’autres outils de publication, c’est la visibilité de ces mécanismes gestionnaires, qui permettent à chacun d’identifier les traces de la co-construction de l’article et du co-développement de la communauté.

Wikipédia, de même que l’ensemble des projets coordonnés par la fondation Wikimedia4 (Wiktionnaire, Wikilivres, Wikiquotes, Wikicommons, etc.) est basé sur le moteur MediaWiki, dont les évolutions techniques reflètent en quelque sorte la dynamique impulsée par Wikipédia et les ajustements opérés progressivement par les développeurs. Ainsi, le MediaWiki propose divers outils pour suivre l’actualité de la communauté, ses décisions et ses besoins ; évaluer son activité interne (statistiques et tableaux de bord) ; évaluer son audience externe (revues de presse, bibliographies) ; s’informer sur les règles et conventions de participation ; connaître les rôles et profils des participants (pages personnelles, liste des administrateurs) ; assurer le suivi des articles, etc.

Quels dispositifs pour le suivi des articles ?


A un premier niveau de coopération, l’article donne accès à trois onglets (discussion, modifier et historique) assurant la traçabilité publique de la rédaction. Outre la possibilité avec les listes de suivi d’être alerté des modifications d’une sélection d’articles, des pages spéciales telles que Modifications récentes ou Articles courts favorisent le suivi de l’activité éditoriale, alors que des robots permettent d’automatiser certaines tâches répétitives : vérification de l’orthographe, résolution des homonymies, repérage d’actes de vandalisme, gestion des liens interlangues… De nombreux modèles servent à la fois à standardiser la production des entrées (structure de l’article, arborescence thématique) et à afficher des informations sur le cycle de vie (problèmes de copyright, cas d’homonymie, proposition de suppression, désaccord de neutralité, suspicion de franco-centrage…) ; alors que les liens rouges signalent les articles encore inexistants, le label Article de qualité assure la promotion des meilleures entrées5.

Une partie des activités communautaires se tient toutefois à l’extérieur du site Wikipédia. Les actions relatives à la gouvernance globale des projets de la fondation Wikimedia sont visibles sur le Meta-Wiki6, espace de communication quasi institutionnelle, également multilingue. Des outils de communication asynchrone (listes de diffusion) ou synchrone (canaux IRC) constituent les principaux lieux où les utilisateurs enregistrés échangent, négocient et prennent les décisions, tant sur les contenus que sur les modes de gestion.

Quels modes d’appropriation par les versions régionales ?


Ces dispositifs communs ne sont cependant pas exploités de manière homogène par l’ensemble des univers linguistico-culturels. A partir de l’analyse des corpus allemand, japonais, danois et croate, Jakob Voss (Voss, 2005) montre que les articles représentent de 60% pour la version allemande à 80% pour la version croate. Autrement dit, les 20 à 40% restants sont composés de fichiers multimédias, pages de discussion, pages de catégories thématiques, pages de modèles pour la standardisation des articles, pages méta dédiées à la gestion et pages personnelles des usagers enregistrés. Plus la version est jeune, plus la part des contenus encyclopédiques est importante, l’article constituant la cellule de base autour de laquelle d’autres cellules viennent se greffer. C’est la version allemande qui comprend le plus de pages multimédias (18%) et de pages de discussion (11%), alors que la version danoise se distingue par un niveau de structuration plus important (5% de pages de catégories). Le nombre de pages personnelles, relativement faible dans les deux versions moyennes, atteint 7% dans la Wikipédia allemande et 6% dans son homologue japonaise, alors même que le nombre de contributeurs en japonais est deux fois plus important.

2. Des règles à la régulation : quels modes opératoires ?

Un objectif commun et une adhésion aux principes fondateurs : des ingrédients nécessaires ?


Dès les premiers temps, Wikipédia a édicté quelques principes de base qui aujourd’hui encore constituent les pivots inamovibles du projet : la neutralité de point de vue (NPOV) ; le respect du copyright et la licence GNU GFDL (general free documentation licence) ; le respect des contributeurs dans la rédaction collective (Wikipetiquette et WikiLove). Bien évidemment, les règles se sont affinées depuis, mais ce socle, mis au service d’un objectif à atteindre – l’« horizon encyclopédique » (Levrel, 2005) – guide l’activité des contributeurs, comme le montrent les deux études suivantes7.

Selon Julien Levrel (Levrel, 2005), ce socle suffit dans la majorité des cas à réguler les échanges. L’auto-régulation opère le plus souvent dans des espaces extérieurs au wiki et ne devient visible que lorsqu’elle est mise en échec : le débat devient public et la régulation s’effectue par la consultation élargie de tiers participants. A un troisième niveau, ce sont les membres élus du Comité d’arbitrage qui interviennent pour sanctionner les utilisateurs ayant gravement contrevenu aux principes fondateurs8.

Joseph Reagle (Reagle, 2005) opère un rapprochement entre le processus de résolution de conflits dans Wikipédia et les concepts issus du management et de la prise de décision collective. Ce processus fait appel à différentes stratégies de négociation : concession, rivalité, résolution de problèmes et effacement. Si cette étape informelle échoue, le débat nécessite une médiation, voire un arbitrage. Cependant le conflit doit être considéré dans son interdépendance avec le consensus. Autrement dit, la coopération résulte d’une nécessaire fécondation entre accord et désaccord. La poursuite explicite d’un objectif commun, associée à un état d’esprit marqué par la civilité et la politesse, garantit cette fécondation et fait écho à la notion de communion utilisée par Howard Rheingold pour décrire les communautés virtuelles.

Des interactions sociales valorisées pour une coopération décentralisée efficace ?


Dans ces deux études, l’efficacité de la collaboration ne repose pas tant sur les caractéristiques techniques du wiki, que sur l’émulation des énergies créatives individuelles dans un espace où les interactions sociales sont valorisées. Christian Wagner (Wagner, 2006) fonde son analyse sur la notion de bazaar style empruntée aux travaux d’Eric Raymond sur les communautés de logiciels libres, pour étudier le processus de création de connaissances au sein de Wikipédia. Opposée au cathedral style qui privilégie une approche centralisée, le bazaar style combine les caractéristiques suivantes : un artefact simple et approprié ; des volontaires compétents et motivés ; un processus de développement léger, transparent et visible ; une gouvernance légère mais efficace, basée sur un continuum d’échanges qui place la conversation au cœur de la production / acquisition de connaissances.

La convergence de cette analyse avec l’étude réalisée par des chercheurs de l’Indiana University (Emigh et al., 2005) est frappante : elle souligne les limites linguistiques et stylistiques des articles produits au sein de systèmes à réputation comme Everything2, qui filtrent et hiérarchisent les contenus et profils des auteurs en fonction de la popularité de leurs articles. Comparant le niveau de standardisation et de structuration des articles dans Wikipédia et dans Everything2, ils montrent que plus le contrôle post-éditorial est ouvertement collaboratif et plus la ligne éditoriale est explicite, plus les articles présentent un degré de formalisation linguistique et structurelle fort. Les entrées de Wikipédia sont stylistiquement plus homogènes et mieux organisées que celles d’Everything2 où le modèle éditorial est plus informel, où les contenus ne sont éditables que par leur auteur, où la régulation repose sur les seuls votes (sanction) des participants et où les interactions sociales restent limitées.

3. Le paradoxe de la qualité : une question de temps et/ou de stabilité ?


La moyenne des points de vue d’une masse importante de personnes, quelles que soient leurs compétences, représente-t-elle une information plus pertinente que le point de vue du meilleur des experts, comme le montrent par exemple les travaux de James Surowiecki ? Le consensus peut-il s’établir objectivement sur une majorité de contributeurs plus ou moins anonymes, plus ou moins sincères, voire plus ou moins uniques, votant pour telle ou telle vérité scientifiquement non validée par l’expertise ? A ces questions, soulevées notamment par les participants au séminaire Gremi de mars 2005 et par les membres du groupe Intelligence Collective de la Fing9 (Klein et al., 2006), des éléments de réponse sont fournis par plusieurs études interrogeant la qualité des productions.

Quels indices de la construction temporelle ?


Si l’édition traditionnelle n’échappe pas à ces questions de fiabilité (Quid, Encarta, Dictionary of National Biography), la suspicion est nécessairement plus aigüe s’agissant des contenus libres et collaboratifs. La récente étude commanditée par la revue Nature (Giles, 2005) vient toutefois relativiser cette position, en relevant une moyenne de 3 erreurs dans Britannica contre 4 dans Wikipédia sur les 42 articles scientifiques analysés par des experts, ainsi réparties : 4 erreurs graves respectivement dans chaque encyclopédie et un grand nombre d’inexactitudes (123 dans Britannica contre 162 dans Wikipédia).

Alors qu’Andrew Lih (Lih, 2004) mesure la qualité en termes de nombre d’éditions et de contributeurs uniques par article, Julien Levrel (Levrel, 2005) postule que la progression parallèle du poids des articles en Ko et de la création de nouveaux articles d’une part et le taux de croissance des contributeurs actifs (>100 interventions par mois) d’autre part, constituent des indices d’une démarche qualitative en cours.

L’étude réalisée par des chercheurs de l’université Illinois Urbana-Champaign (Stvilia et al., 2005) croise des informations sur les rôles des participants, les pages de discussion et les articles de qualité, pour examiner le contexte social de production et la variation du niveau de qualité. La grille réalisée montre la prépondérance de critères tels que le degré de précision et la pluralité des perspectives, et dans une moindre mesure le degré de pertinence, la référence à des sources externes et la cohérence stylistique. Si l’analyse souligne l’importance de ces questions de qualité pour les contributeurs, elle pointe également le peu d’intérêt pour des critères tels que la validation scientifique et la stabilité. Elle met en évidence la maturation progressive de l’activité éditoriale par les ajustements opérés dans la définition des standards de qualité et leur répercussion rétrospective sur les articles labellisés « de qualité ».

Une emphase sur l’actualité qui fragilise la légitimité culturelle ?


Avec Wikipédia, l’actualisation des contenus s’inscrit dans une temporalité quasi immédiate et relègue la question de l’obsolescence. L’encyclopédie, « perfectible par itérations successives », s’enrichit de contributions basées sur une « action critique participante » assimilable à une « posture journalistique », pour devenir un « véritable baromètre des sujets de société » (Klein, 2005). C’est également la position d’Andrew Lih (Lih, 2004) qui rapproche Wikipédia du journalisme participatif et compare la neutralité de point de vue au traitement des actualités dans la presse.

Francesco Bellomi et Roberto Bonato (Bellomi et al,. 2005), qui se sont intéressés à la question des biais en appliquant des méthodes issues de l’analyse de réseau au corpus anglais, montrent que les pages de référence (indice d’autorité) révèlent un ancrage fort des articles relatifs à l’espace et au temps (pays, villes, événements et personnalités) dans l’actualité et un recentrage net sur les Etats Unis. Parallèlement les pages les plus souvent citées (indice de popularité) sont clairement marquées par le thème dominant de la religion.

Wikipédia remet-elle en cause le savoir au bénéfice de l’information ? Dès 2000, Bertrand Legendre (Legendre, 2000) estimait déjà à propos de la Webencyclo que la transposition du papier au numérique soumettait l’édition au « risque de l’information » en forçant l’éditeur à privilégier « une approche factuelle des contenus plutôt qu’une approche analytique ». Cet « élargissement » de l’objet encyclopédique substitue à une somme de savoirs autosuffisants et complémentaires inscrits dans une logique circulaire, un ensemble multiforme « construit par simple juxtaposition » d’informations, qui affecte le dispositif de légitimité culturelle fourni par l’édition traditionnelle.

Vers une généralisation des indicateurs de qualité ?


Cette emphase sur l’actualité rend effectivement cruciale la question des biais mais interroge également la pérennité des contenus. Comment créditer de fiables des articles volatiles ? Faut-il stabiliser les contenus de Wikipédia ? Si l’idée paraît à première vue peu compatible avec la philosophie de l’encyclopédie, elle fait son chemin, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la communauté. Alors que la Fing (Klein et al., 2006) se dit favorable à l’instauration de modes collaboratifs dérivés du monde des logiciels libres (versions « releases »), des éléments concrets nous autorisent à penser que Wikipédia s’achemine vers une standardisation progressive de ses contenus.

Plusieurs communiqués du fondateur Jimmy Wales en 2005 annoncent en effet la généralisation des expériences allemandes : commercialisation d’un cdrom et d’un dvdrom, mise à disposition de versions téléchargeables, édition de fascicules thématiques imprimés (wikireaders ou cahiers). Des réflexions sont en cours pour introduire des métadonnées sur le statut de l’article et permettre la cohabitation sur le wiki de deux versions : une version « live » telle qu’elle existe actuellement et une version validée comme stable qui nécessiterait la protection des articles par un verrouillage temporaire – fonctionnalité déjà utilisée pour garantir la permanence de certaines pages et contrôler les actes de vandalisme sur certains contenus polémiques.

4. Les Wikipédiens : des architectes aux profils diversifiés

Adhésion communautaire et carrières légitimées par l’expertise gestionnaire ?


Comme le montre Julien Levrel (Levrel, 2005), les différents statuts qui dessinent une hiérarchie de pouvoirs techniques (utilisateur anonyme ou enregistré, administrateur, développeur) s’interpénètrent avec des fonctions plus ou moins spécialisées variables selon les versions : bureaucrates, stewards, vérificateurs d’adresse IP, médiateurs, arbitres, etc10. Alors que tous les Wikipédiens sont égaux devant l’activité d’édition d’un article, certaines tâches requièrent une forte acculturation technique et sont distribuées, donc restreintes, à certains utilisateurs. Seuls les administrateurs – Wikipédiens dont la candidature au poste d’administrateur a été validée par le collectif – sont par exemple autorisés à protéger, supprimer, restaurer des pages ou bloquer des contributeurs malveillants. Ils tendent donc à structurer leur contribution sur des tâches répétitives choisies et s’affichent comme porteurs de la tâche pour canaliser les initiatives individuelles. Dès lors, la routinisation des procédures de coopération devient plus importante que l’expertise scientifique pour légitimer sa carrière au sein du projet. Dans la version française, ces fonctions sont réparties de la manière suivante (juin 2006) : 103 administrateurs, 5 bureaucrates, 5 vérificateurs d’adresses IP, 3 administrateurs développeurs. Des chiffres qui questionnent l’authenticité de la gestion collégiale, basée sur le vote.

Anonymat et expertise scientifique : plus qu’un épiphénomène ?


Même si l’étude de l’IBM Watson research Center ne permet pas d’établir de relations entre anonymat et vandalisme (Viégas et al., 2004a et b), la proportion des éditions anonymes, qui s’élevait fin 2004 à 42% dans la Wikipédia japonaise, contre 10%, 15%, 22% et 26% respectivement dans les versions italienne, française, anglaise et allemande interpelle (Voss, 2005).

A partir d’un échantillon de 7000 individus issus des Wikipédia allemande et française, des chercheurs du Dartmouth College d’Hanovre (Anthony et al,. 2005) mettent à jour des styles d’engagement qualitatifs diversifiés de la part de contributeurs anonymes, peu enclins à faire carrière ou à s’identifier à une communauté. En croisant le niveau de participation et la proportion de contenus retenue après une intervention, les auteurs distinguent ceux qui se contentent d’apporter des correctifs mineurs aux articles consultés, de ceux qui produisent très occasionnellement et de manière ciblée des contenus de qualité relatifs à leur domaine d’expertise. Dans cette configuration, le maillon faible est représenté par des contributeurs anonymes dont la fréquence des interventions est élevée. A côté de ces contributeurs zélés qui, motivés par l’acquisition d’une bonne réputation et/ou par l’adhésion à un projet communautaire, rendent compte publiquement de leur activité, l’existence de ces « bons samaritains » anonymes relance donc le débat sur l’instauration d’une authentification préalable obligatoire pour la participation au wiki.

5. Publicisation et réflexivité au cœur de l’acculturation

Pragmatisme et zone proximale de développement


Malgré leur dissonance, ces deux études révèlent l’importance clé de la biographie personnelle dans les niveaux et stratégies d’engagement et soulignent une démarche plus pragmatique que contestataire, assez loin de l’idéologie libertaire parfois pointée. Ce sont également les conclusions des chercheurs du Georgia Institute of Technology (Bryant et al., 2005) qui, à la lumière des travaux sur la théorie de l’activité et les communautés de pratique, s’intéressent aux étapes du processus d’acculturation. Au fur et à mesure que la « zone proximale de développement » s’élargit, certains outils deviennent plus visibles parce que porteurs de sens, l’activité se ritualise et les rôles se diversifient tout en se spécialisant. Dès lors que les participants s’intéressent davantage à l’ensemble de l’encyclopédie et au développement de la communauté plutôt qu’à la qualité d’articles isolés, l’adhésion au projet global et la quête de reconnaissance génère des positionnements identitaires marqués par la publicisation de leur activité. Wikipédia, perçue au départ comme une collection d’articles, devient progressivement une collection d’individus avec lesquels des échanges se mettent en place mais dont il importe de se distinguer.

Publicisation externe et diversification des modes d’accès


Si l’une des conséquences de la licence GFDL (general free documentation licence) est la possible exploitation des corpus de Wikipédia par les chercheurs, de telles dispositions juridiques jouent également un rôle majeur pour démultiplier les points d’accès à l’encyclopédie. Dans un mouvement centrifuge, l’hybridation des modes d’accès opère via l’indexation des contenus par des moteurs de recherche généralistes (Google et Yahoo) ou spécialisés (Factbibtes et Clusty) ou par des méta-moteurs d’ouvrages de référence (Onelook, Answers, Thefreedictionary), et via l’interrogation distante à l’aide d’extensions intégrées au navigateur (Firefox essentiellement). Si l’arrivée sur Wikipédia se trouve largement facilitée par ces nouveaux modes de diffusion et d’interrogation, la promotion indirecte des contenus via des citations dans la presse, influe de manière significative sur l’évolution même des articles cités (Lih, 2004).

Publicisation externe et volontarisme pédagogique


Un certain volontarisme pédagogique se développe par ailleurs, drainant enseignants et élèves sur Wikipédia pour accompagner l’« action critique participante » (Klein, 2005) nécessaire à l’activité. Parmi les initiatives en cours, nous citerons celles de Jean Noël Lafargue (université Paris 8), celle de Kevin Zollman (université Indiana) et celle d’Andrew Lih (université de Hong Kong). Dans ces trois projets, l’exercice consiste à créer ou amender des articles suite à une recherche documentaire classique et est sanctionné par une évaluation. Ici, l’objectif est double : stimuler les apprentissages par la participation à un projet authentique d’écriture collaborative et favoriser le développement de nouvelles compétences (maîtrise de l’information, esprit critique, etc.) de plus en plus considérées comme essentielles pour le monde professionnel de demain. Wikipédia ne se nourrit pas seulement de ces contributions : elles les valorisent en les recensant et les intègrent dans sa démarche réflexive en prodiguant conseils et recommandations aux enseignants11.

Wikipédia comme organisation apprenante ?


C’est cette réflexivité explicite permanente qui selon Cormac Lawler (Lawler, 2005) tempère l’emphase du modèle méritocratique et garantit le fonctionnement organique de la communauté. Son potentiel réside dans la promotion de cette pédagogie de la découverte et de la réflexion critique, à la fois « on-action » et « in-action » selon le modèle du praticien réflexif de Donald Schön. Le cumul de l’expertise explicitée dans la mémoire collective constitue un facteur clé de l’acculturation. Consensus et désaccord sont perçus comme des ingrédients nécessaires à la pratique réflexive et la qualité du discours prend alors une importance cruciale, supérieure à celle des contributions, pour encourager cet apprentissage par l’expérience, dans un modèle d’apprentissage où le sujet n’est plus un consommateur passif mais devient véritablement acteur de sa connaissance.

Conclusion :

Ce qui frappe dans cette revue de littérature scientifique, c’est la convergence globale des analyses sur cette dynamique interne, quasi organique, tendue vers le projet encyclopédique : au cœur de l’activité, une communauté auto-gérée, auto-sélective et auto-évolutive. Bien évidemment cette absence de dissonances interpelle et les mécanismes mis à jour nécessitent d’être questionnés plus largement, dans plusieurs versions linguistiques et selon d’autres méthodes.

La croissance exponentielle des contenus et des participants ne risque-t-elle pas d’atteindre un seuil critique où l’équilibre entre les évolutions techniques du wiki et la production des contenus sera rompu ? Peut-on craindre que des formes d’inerties, voire de résistance au changement deviennent suffisamment prégnantes pour figer ces deux dynamiques ? La régulation post-éditoriale pourra-t-elle continuer à opérer et à progresser dans un environnement complètement ouvert et décentralisé alors que contributeurs et contributions vont manifestement continuer à augmenter et que le nombre d’administrateurs demeure proportionnellement limité ? Beaucoup s’interrogent déjà sur la manière dont la communauté va négocier ce tournant de son histoire et faire face à la nécessaire redéfinition de son projet initial, comme le montrent les réflexions actuelles sur l’édition de versions stabilisées. Généraliser les indicateurs de qualité sera-t-il suffisant pour procéder à cette redéfinition ? Faudra-t-il introduire une forme de validation qui reconnaisse l’expertise et bannisse l’anonymat ? Ou bien privilégier la diversité des formes d’engagements que peuvent investir les contributeurs ? Toutes ces questions et bien d’autres ne manquent pas d’offrir de nombreuses pistes à explorer…

Bibliographie12

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3 Cette communication s’appuie sur un travail de synthèse publié en avril 2006 pour le projet ENCYCLEN (ACI « Education et formation ») : L’édition de référence libre et collaborative : le cas de Wikipédia, (document en ligne sur ).

4 Fondation Wikimedia : http://wikimediafoundation.org/wiki/Home

9 Fing : Fondation Internet Nouvelle Génération. http://www.fing.org

12 Ces références annotées, et bien d’autres, sont consultables sur la wikibibliographie du projet Encyclen : http://wikindx.inrp.fr/biblio_encyclen/



Contribution DocSoc – Laure Endrizzi, mai 2006

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