Histoire de l'allaitement en France : pratiques et représentations





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Histoire de l'allaitement en France : pratiques et représentations
Catherine Rollet

Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

Laboratoire Printemps CNRS

Novembre 2005

Le lait est avec le sang et le sperme une des grandes humeurs fondamentales du corps humain ; comme tel, il est toujours chargé d'une haute valeur symbolique. Dans de nombreuses cultures, l'allaitement est une force mystérieuse qui met en jeu les pouvoirs du lait et qui confère à certains enfants un destin singulier. C'est les cas de certains dieux ou héros de la mythologie antique qui ont été allaités de manière extraordinaire : ainsi Jupiter, nourri par la chèvre Amalthée, ou Romulus et Rémus, allaités par une louve. Par le lait passent les qualités physiques et morales de la mère, de la nourrice ou de l'animal nourricier. C'est tout un héritage qui se transmet par le lait. Dans de nombreux systèmes de parenté, les liens créés par le lait sont aussi forts que ceux créés par le sang. Ainsi, dans la vallée du Niger, la parenté proche, entre frères de lait, appelée joliment "lait du sein entre nous" est aussi forte que s'ils étaient frères utérins. En France, cette parenté peut créer les mêmes interdictions d'alliance que la parenté biologique.
En France comme dans toutes les sociétés anciennes ou traditionnelles, l'allaitement de l'enfant par une femme est la règle générale, dans la mesure où il n'y a pas d'alternative possible au lait de femme. La période de l'allaitement est, avec la grossesse, un temps fort dans la vie d'une femme : le lait qui lui monte dans les seins après l'accouchement est la suite naturelle et nécessaire de la grossesse ; il est indispensable à la croissance du bébé.
Les théories sur le lait

La manière dont le lait est fabriqué dans le corps maternel reste mystérieuse ; les explications qu'on en donne sont extrêmement variées et souvent d'une grande richesse symbolique. En Occident, depuis l'Antiquité, on considère le lait comme du sang cuit et blanchi : pendant la grossesse, le foetus est nourri du sang maternel par l'intermédiaire du placenta ; après l'accouchement, le sang qui allait à la matrice ne trouve plus à s'y employer ; il "monte" aux mamelles de la mère où, après une "coction" (cuisson), il se transforme en lait. On ne saurait mieux indiquer la continuité totale entre grossesse et allaitement. C'est cette continuité biologique qui est à la source des plaidoyers incessants des médecins de l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle, en faveur de l'allaitement maternel. C'est bien elle qui est encore implicite, au début du XXe siècle, dans la maxime préférée du grand accoucheur Adolphe Pinard : "le lait de la mère appartient à l'enfant".


L'allaitement à la demande

L'allaitement à la demande est un grand invariant, dans la plupart des cultures anciennes et extra-européennes. Dans la France ancienne, comme chez les Chinois du XVIIe siècle ou chez les Miang Tuu d'Indonésie, le bébé est allaité dès qu'il pleure, de jour comme de nuit, ce qui suppose qu'il ne quitte guère sa mère. Les mères d'autrefois donnaient le sein très fréquemment même à des enfants assez grands : jusqu'à 9 à 11 fois dans la journée, et 4 à 6 fois la nuit.

Ces tétées très nombreuses ne sont pas toutes alimentaires : il est avéré que certaines fois le bébé n'avale pas grand chose et se contente de suçoter le mamelon. La poitrine maternelle rassure et console. Certaines femmes sont ainsi amenées à spécialiser leurs seins : l'un sert à nourrir, l'autre à apaiser. Il est donc fréquent que le bébé repu ou calmé s'endorme sur la mère. Au fur et à mesure que l'enfant grandit, la fonction alimentaire du sein décline : il est de plus en plus nourri de nourritures solides, mais le sein reste nécessaire pour apaiser les peurs et les tensions. Une femme du pays de Sault, une vallée des Pyrénées, raconte qu'à quatre ans, un enfant montait sur un petit escabeau pour s'approcher de sa mère qui travaillait pour attraper son sein, téter et se rassurer. Dans ces conditions, les mères allaitaient souvent les enfants en public et tout en travaillant à la maison ou au dehors.

Les conséquences de ces tétées à la demande sont multiples et de grande importance : les bébés ne pleurent jamais longtemps, car dès qu'ils expriment le besoin de téter, ils sont satisfaits. Les cris des petits sont toujours considérés avec sérieux dans des sociétés où la mortalité infantile est importante : on redoute qu'ils ne se transforment en convulsions, qu'on ne sait pas guérir. Autre conséquence : les bébés ne sucent pas leur pouce, car leur besoin de succion est contenté par la mise au sein fréquente. Enfin, ils dorment presque toujours dans le lit maternel pour être commodément allaités la nuit, souvent par une mère à demi endomie, même s'ils ont par ailleurs un berceau pour la journée. L'allaitement à la demande construit entre la mère et le nourrisson une symbiose étroite qui prolonge véritablement, à l'air libre, le temps de la grossesse.

Pourtant dans certaines populations traditionnelles, l'allaitement à la demande entre en conflit avec les activités de production de la mère, ce qui implique alors une certaine régulation des tétées. Les paysannes étaient obligées de combiner les tétées avant de partir et au retour et des bouillies données par la grand-mère, une soeur ou une servante pendant la journée. Cependant, beaucoup d'entre elles emmenaient leurs bébés aux champs dans des corbeilles qu'elles surveillaient du coin de l'oeil. Une jeune femme du pays de Sault raconte qu'ayant emmené ainsi son bébé aux champs, elle aperçut une vipère qui s'approchait de la corbeille car, expliqua-t-elle, les serpents sont attirés par l'odeur du lait que recrache le bébé. Elle se jura de ne plus emmener le poupon aux champs. Noter entre parenthèses la persistance du mythe de la proximité du serpent qui représente le mal, le démon, dans notre culture, et le lait. De même, aux premiers temps de la révolution industrielle, les mères emmenaient avec elles à la manufacture leurs nouveau-nés qu'elles allaitaient. Dans une atmosphère pas toujours très salubre (chaleur étouffante, humidité ou sécheresse de l'air, bruit assourdissant...), les mères pouvaient allaiter leurs bébés à la demande.

L'invention des horaires stricts de tétées pour le bien du bébé, en dehors des contraintes du travail maternel, sont une innovation récente des médecins occidentaux de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle. Au départ, cette réglementation repose sur l'observation des mécanismes et des temps de digestion du lait animal ; les médecins ont transposé cette nécessité d'un temps de repos entre les prises aux nourrissons allaités au sein, sans se soucier des grandes différences entre lait animal et lait de femme. Il est avéré en particulier que ce dernier est déjà prédigéré et donc d'une assimilation rapide pour le nouveau-né, quels que soient les délais entre les tétées. En fait, les tétées à heures fixes (toutes les trois heures minimum le jour, jamais plus de deux la nuit) ont aussi un but de dressage de l'enfant. Dans le contexte de la société bourgeoise du XIXe siècle, elles ont été inventées pour habituer dès la naissance le nouveau-né à un contrôle de ses besoins : il ne faut pas, disait-on, lui donner de "mauvaises habitudes", il faut le "régler" et donc le laisser crier s'il a faim avant l'heure ; il apprendra ainsi que, dans la vie, on n'obtient pas tout, tout de suite ; et que les horaires doivent être respectés. Cet espacement strict des tétées, imposé aux mères par la nouvelle puériculture médicalisée qui se met en place dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a été aussi instauré avec rigueur dans les services de maternité des hôpitaux du XXe siècle, car cela arrangeait bien le personnel, en simplifiant l'organisation et la gestion de la manipulation des bébés, qui à l'époque étaient souvent séparés de leurs mères, parfois le jour et toujours la nuit. La règle sacro-sainte des tétées toutes les trois heures a donc prévalu dans tous les espaces médicalisés, où les femmes sont allées accoucher de plus en plus, à partir des années 1950. Jusqu'à ce qu'on s'aperçoive assez tard, dans les années 1980, que c'était souvent la cause de l'échec de l'allaitement maternel, les mères ayant besoin, au début, de donner souvent le sein, en petites quantités, pour stimuler leur sécrétion lactée, ne pas fatiguer un nouveau-né trop faible et éviter engorgements et abcès.
Le plaisir d'allaiter

Le plaisir d'allaiter est rarement décrit dans les observations anthropologiques sur les sociétés traditionnelles. En revanche, en Occident, il est souvent évoqué dans les textes médicaux anciens. C'est un double plaisir, à la fois tourné vers l'enfant et vers le corps maternel. C'est d'abord une joie de sentir le nourrisson s'apaiser en tétant et en enfouissant sa petite tête dans le sein accueillant, de le voir grandir et grossir tous les jours. Laurent Joubert, médecin français du XVIe siècle a donné une très belle description des joies que donne le nourrisson qui tête : "Je vous prie, que l'on estime un peu le plaisir que l'enfant donne (...) Y a-t-il passe-temps pareil à celui que donne un enfant qui mignarde et flatte sa nourrice en tétant : quand d'une main, il découvre et manie l'autre tétin, de l'autre lui prend ses cheveux ou son collet en s'y jouant ; quand il rue coups de pieds à ceux qui le veulent détourner, et en un même instant jette de ses yeux mille petits ris et oeillades à la nourrice.1" A la même époque, le chirurgien Ambroise Paré va plus loin ; il décrit le plaisir physique éprouvé par la femme qui allaite : "Or y a-t-il une sympathie des mamelles à la matrice : car chatouillant le tétin, la matrice se délecte (...) et sent une titillation agréable, parce que ce petit bout de la mamelle a le sentiment fort délicat, à cause des nerfs qui y finissent (...) la femme offre (...) volontiers ses mamelles à l'enfant qui les chatouille doucement de sa langue et de sa bouche. A quoi la femme sent une grande délectation, et principalement si le lait y est en abondance." Au XVIIIe siècle, le docteur Desessartz qui s'efforce d'encourager les femmes des milieux aisés à allaiter, rapporte le témoignage d'une jeune mère à qui il a demandé ce qu'elle avait éprouvé la première fois qu'elle avait donné le sein ; le plaisir, évoqué ici, est bien proche de l'orgasme : "Il m'est difficile, dit-elle, de rendre ce qui s'est passé en moi, j'ai senti une commotion que je ne peux comparer qu'à celle que produit l'étincelle électrique ; aussi vive qu'elle, elle m'a soulevée, m'a entraînée vers mon enfant, elle s'est bientôt épanouie dans tout mon corps en y répandant une chaleur délicieuse, à laquelle a succédé le calme d'une volupté inexprimable, lorsque mon enfant a saisi le mamelon et a fait couler la liqueur que la nature et ma tendresse lui destinaient."2. Un peu plus tard, Prost du Royer, lieutenant de police, explique : "La voix de la nature s'est fait entendre dans le coeur de quelques-unes de nos jeunes femmes... Plaisirs, charmes, repos, elles ont tout sacrifié. Mais qu'elles nous disent si les inquiétudes et les privations de leur état ne sont pas une jouissance comme toutes celles que cause l'amour. Qu'elles nous peignent les douces émotions... que ressent une mère nourrice, lorsque, suçant son lait, lui souriant, jetant ses bras autour d'elle, l'enfant semble la remercier..."3. Mais déjà la tonalité est différente : Prost parle de sacrifice de même que ses successeurs. Le docteur Gilibert notent le plaisir des mères qui s'accomplissent dans les tâches les plus ingrates : "Ces mères trouvent un plaisir indéfinissable dans tout ce qui les rebutait lorsqu'elles étaient filles"4 et madame Verdier-Heurtin souligne "Ces privations, qui vous paraissent cruelles, ce changeront en de pures jouissances"5. Au début du XXe siècle, Freud montre comment l'allaitement est une relation sexualisée, gratifiante pour la mère et fondatrice pour le bébé : "Quand on a vu l'enfant rassasié abandonner le sein, retomber dans les bras de la mère, et les joues rouges, avec un sourire heureux s'endormir, on ne peut manquer de dire que cette image reste le modèle de l'expression de la satisfaction sexuelle qu'il connaîtra plus tard." A cette époque, seule la psychanalyse reconnaît la réalité du plaisir d'allaiter. Aucune mention n'en est faite dans les manuels de puériculture qui sont alors publiés en grand nombre, sauf exception : ainsi Gaston Variot, dans son manuel La puériculture pratique, 1913, cite de longs passages du texte de Laurent Joubert : il est bien le seul.
L'expérience de l'allaitement

En dehors des milieux médicaux, il existe quelques textes littéraires décrivant les joies de l'allaitement, sans compter l'adage populaire : "Tant que l'on nourrit, l'on rit".

Balzac, dans un passage des Mémoires des deux jeunes mariées, étonne par la modernité de ses propos sur l'expérience de l'allaitement. Il se complaît à décrire les joies d'allaiter, joies physiques et psychiques mêlées. Renée de Lestorade allaite Armand, son premier-né, avec passion : "Le petit monstre a pris mon sein et a tété : voilà le fiat lux ! J'ai soudain été mère. Voilà le bonheur, la joie, une joie ineffable, quoiqu'elle n'aille pas sans quelques douleurs. [...] Ce petit être ne connaît absolument que notre sein. Il n'y a pour lui que ce point brillant dans le monde, il l'aime de toutes ses forces, il ne pense qu'à cette fontaine de vie, il y vient et s'en va pour dormir, il se réveille pour y retourner. Ses lèvres ont un amour inexprimable, et quand elles s'y collent, elles y font à la fois une douleur et un plaisir, un plaisir qui va jusqu'à la douleur, ou une douleur qui finit par un plaisir ; je ne saurais t'expliquer une sensation qui du sein rayonne en moi jusqu'aux sources de la vie [...]. Enfanter, ce n'est rien ; mais nourrir, c'est enfanter à toute heure. Oh ! Louise, il n'y a pas de caresses d'amant qui puissent valoir celles de ces petites mains roses qui se promènent si doucement, et cherchent à s'accrocher à la vie"6.

On ne saurait mieux décrire ce plaisir de l'allaitement, pour le bébé comme pour la mère, plaisir qui, selon Balzac, fait la mère et rivalise avec le plaisir sexuel. Ce roman est écrit en 1841, rares seront les auteurs qui, dans la seconde moitié du siècle, se risqueront à célèbrer l'allaitement avec autant de lyrisme. Zola est l'exception. Marianne, l'héroïne de Fécondité, un des trois volumes du tryptique des Quatre Evangiles, allaite successivement ses enfants : c'est le tour du petit Gervais, le cinquième : "Ah ! le petit diable, il me mange, il vient de rouvrir ma crevasse ! [...]" Le père contemple la scène : "Il n'était pas d'épanouissement plus glorieux, de symbole plus sacré de l'éternité vivante : l'enfant au sein de la mère. C'était l'enfantement qui continuait [...]7. Et Zola de célébrer le bonheur et la fécondité de ce couple généreux qui donne la vie et le lait à profusion tandis qu'ailleurs, la vie est calculée, sinon détruite.

En un demi-siècle, la tonalité des discours a changé, l'allaitement, de plaisir, est devenu devoir sous la plume des médecins. Et, pour un même milieu, la fréquence de l'allaitement a beaucoup varié selon les générations et les modes : dans la famille Boileau, l'allaitement n'est guère à l'honneur avant 1890, c'était "une fantaisie bien inutile", et même "une grande folie" de s'entêter à nourrir ses enfants comme le fait Marie Boileau. Marie, qui avait allaité ses deux aînés un an, les trois suivants quatre mois et la dernière six mois, était une originale aussi bien pour le nombre d'enfants que pour son attitude à l'égard de l'allaitement. La génération suivante, au contraire, se convertit à l'allaitement par la mère : "tous ici [...] trouvent que c'est un crime à Jeanne que de ne pas nourrir"8. La jeune femme subit les pressions inverses de celles que sa mère avaient connues trente ans plus tôt : parce que la santé et la vie des mères ne paraissent plus menacées, celles des bébés ont pris la première place. à cette même époque, observe un médecin, "les populations agricoles opèrent un mouvement inverse, elles se détachent de l'allaitement au sein pour faire de l'alimentation artificielle", ceci pour être plus libre, et parce que "elles ont le bon lait".9 Selon ce même médecin, les femmes de mineurs restent fidèles à l'allaitement au sein, de même que les femmes de marins. La différenciation sociale du mode d'allaitement reste très forte en ce début du XXe siècle.
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