Le lieu d’exécution des tribunaux militaires allemands du Gross Paris





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Le Mont-Valérien, lieu d’histoire, lieu de mémoire

Le Mont-Valérien1 fut pendant des siècles un important lieu de pèlerinage chrétien, puis au milieu du XIXe siècle, un fort de la ceinture parisienne y fut construit. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le site a été le principal lieu d’exécution des autorités allemandes en France. Dès 1944, grâce à la volonté politique du général de Gaulle et au travail inlassable des associations des familles des fusillés, il est devenu un lieu de mémoire. Le Mémorial de la France combattante y a été érigé en 1960. Depuis le début du 21e siècle, divers aménagements permettent de rappeler la mémoire de plus de mille personnes fusillées dans la clairière du Mont-Valérien et au-delà de faire rayonner ce lieu de mémoire de la France au combat.

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Après la défaite et l'armistice du 22 juin 1940, la France est divisée en plusieurs zones : la zone nord est occupée par l’armée allemande, tandis que le nouvel « Etat français » s'installe en zone sud, à Vichy. Le commandement militaire allemand en France occupée (Militärbefehlshaber in Frankreich – MBF) met immédiatement en place un arsenal répressif pour assurer la sécurité de ses troupes et le maintien de l’ordre. Face aux premiers actes de résistance de ceux qui refusent l’Occupation, la répression est immédiate et sévère. Dès 1941, le MBF fait du Mont-Valérien le lieu d’exécution attaché à la région parisienne : les résistants condamnés à mort par un tribunal militaire allemand, puis les otages désignés en représailles aux attentats commis contre des soldats. De mars 1941 à août 1944, plus d’un millier de personnes sont exécutées au Mont-Valérien2.

Le lieu d’exécution des tribunaux militaires allemands du Gross Paris


Le Mont-Valérien est avant tout le lieu d’exécution des tribunaux militaires allemands3 du département de la Seine et plus largement, de ce que l’occupant désigne comme le « Gross Paris »4.

Dès l’automne 1940, la répression allemande fait ses premières victimes, mais, la première exécution connue à Suresnes survient quelques semaines plus tard, le 23 mars 19415. Plusieurs peines capitales sont aussi appliquées dans d’autres sites du département de la Seine, comme Vincennes et Chatenay-Malabry, et le Mont-Valérien n’apparaît pas encore comme un lieu privilégié par les autorités allemandes.

Encart

Dès les premiers jours de la mobilisation en septembre 1939, le 8e régiment du génie quitte le Mont-Valérien pour rejoindre le front. Il ne reste dans le fort qu’un dépôt de munitions avec un personnel réduit. Le 3 juin 1940 les premières bombes allemandes frappent la forteresse. La Wehrmacht entre à Suresnes le 24 juin et se fait ouvrir les portes du fort. En août, des unités d’infanterie, de défense anti-aérienne et d’artillerie y séjournent brièvement. À partir de 1941, les services de l’intendance allemande y tiennent garnison. Le périmètre du fort devient une zone interdite. À l’intérieur des fortifications, la clairière sert de lieu discret pour l’exécution des résistants et otages transportés depuis les prisons et camps de la région parisienne : Fresnes, la Santé, le Cherche-Midi, Drancy, Romainville et Compiègne.

C’est à partir de la fin du mois d’août 1941 que les autorités d’occupation semblent définitivement choisir le Mont-Valérien comme lieu d’exécution. Les 26 et 27 août, cinq résistants communistes y sont fusillés. Le 29 août, ce sont trois gaullistes, Honoré d’Estienne d’Orves, Maurice Barlier et Jan Doornick, du réseau de renseignements « Nemrod », qui tombent face au peloton d’exécution allemand. Jusqu’au mois de juillet 1942, les exécutions au Mont-Valérien se succèdent alors à un rythme grandissant ; 200 condamnés à mort par les tribunaux allemands de Paris y sont fusillés.

A partir de juillet 1942, les Allemands utilisent en parallèle un autre lieu de mise à mort, un ancien stand de tir de l’armée française, place Balard (15e arrondissement). Ces deux lieux d’exécution sont alors tour à tour ou conjointement utilisés. Le Mont-Valérien reste néanmoins le lieu privilégié par les tribunaux militaires allemands pour leurs fusillades sur toute la période6 : 61 exécutions en 1941, plus de 200 en 1942, environ 180 en 1943 et plus de 180 autres durant les huit premiers mois de l’année 19447. Il semble que la discrétion du site et sa proximité avec Paris, sans toutefois en être trop proche, soient les raisons qui amènent les Allemands à privilégier la forteresse de Suresnes.

Par ailleurs, les autorités allemandes font juger à Paris, où le MBF s’est installé, des affaires mettant en cause la Résistance non seulement parisienne, mais bien celle de toute la zone occupée. De cette façon, l’occupant affirme sa prééminence face aux autorités de Vichy en matière de maintien de l’ordre et instaure une propagande active autour de sa politique de répression destinée à frapper l’opinion. Sur plus de 640 condamnés à mort fusillés à Suresnes, près de 40% ont été arrêtés en dehors du département de la Seine avant d’être transférés dans la capitale afin d’y être jugés pour des raisons diverses et notamment lors d’affaires considérés comme importantes8.

Au total, parmi les quelques 640 condamnés à mort fusillés au Mont-Valérien, environ 550 ont été conduits au poteau d’exécution sur décision du tribunal militaire du « Gross Paris »9. Les autres tribunaux sont ceux de Saint-Cloud, Chartres, Caen, Nancy, etc.

Les exécutions d’otages au Mont-Valérien.

De même que pour les condamnés à mort, le Mont-Valérien est le plus important site utilisé en zone occupée pour l’application de la « politique des otages ».

A partir de septembre 1941, pour chaque attentat commis contre les forces d’Occupation, un nombre déterminé d’otages doit être exécuté. Ces victimes doivent appartenir au « cercle présumé des auteurs des attentats » et donc être issues des mêmes milieux politiques, sociaux et géographiques qu’eux. De plus, leur exécution doit avoir lieu, autant que possible, dans les régions concernées par ces attentats. Ceci explique qu’en zone occupée, les exécutions d’otages du mois de septembre 1941 se soient déroulées exclusivement au Mont-Valérien puisqu’elles répriment des attentats commis à Paris par la résistance communiste. Trois fusillades ont lieu les 6, 16 et 20 septembre faisant, au total, 25 victimes.

Le 15 décembre 1941, survient l’une des exécutions les plus massives de toute l’Occupation. En représailles à plusieurs séries d’attentats ayant touché Paris et sa banlieue depuis le mois de novembre, le MBF ordonne que 100 otages soient fusillés. Pour la première fois les Juifs sont clairement désignés pour porter le poids de ces représailles aux côtés des communistes. Ne disposant pas des 100 otages en région parisienne, ce sont 95 personnes qui sont mises à mort ce jour là, dont 69 au Mont-Valérien, les autres étant exécutées dans d’autres départements de la zone occupée10.

Au début de 1942, le problème des autorités allemandes est alors d’avoir toujours à leur disposition une réserve suffisante d’otages à exécuter dans les territoires touchés par la lutte armée. Surtout que depuis l’exécution massive du 15 décembre, le MBF a décidé d’associer aux exécutions, la déportation systématique vers l’Allemagne d’éléments « judéo-bolcheviques ». De ce fait, alors même qu’un grand nombre de communistes et de Juifs partent vers les centres d’internement parisiens pour être déportés en Allemagne, les autorités d’occupation viennent à manquer de prisonniers pouvant servir d’otages en province.

La place des exécutions au Mont-Valérien s’en trouve indirectement renforcée. En effet, parallèlement aux représailles ordonnées pour des attentats commis en région parisienne – qui se multiplient jusqu’au mois de mai 1942 – les autorités du Gross Paris sont amenées à fusiller au Mont-Valérien les otages qui font défaut dans les régions de province touchées également par les attentats. Le camp de Drancy11 pour les Juifs et les prisons de Fresnes, de la Santé et du Cherche-Midi pour les communistes deviennent des réserves d’otages dans lesquelles les Allemands puisent. Du mois de février 1942 à la fin du mois de mai suivant, ce sont plus de 60 personnes qui sont fusillées au Mont-Valérien pour des attentats commis au quatre coins de la zone occupée.

Ainsi, sur plus de 730 personnes exécutées en France12 de septembre 1941 à octobre 1943 dans le contexte de la « politique des otages », plus de 370 ont été mises à mort à Suresnes, soit un otage sur deux.

Encart

Les fusillades suivent un schéma pré-établi. Les prisonniers sont transportés en camions militaires dans l’enceinte du fort. Lors des exécutions massives, comme celles d’octobre 1943, certains étaient enfermés dans la chapelle désaffectée, où ils ont passé leurs derniers instants. Ils ont gravé sur les murs leur témoignage, en délivrant leurs ultimes messages. Pour tous, une fois arrivés à la clairière, un officier leur notifie en allemand la décision du tribunal qui les a condamnés ou l’ordonnance qui les a désignés pour être exécutés comme otages. Par petits groupes de 3 ou de 5, ils sont attachés mains derrière le dos aux poteaux, les yeux bandés s’ils le désirent. Le peloton (qui peut comporter jusqu’à 40 hommes) procède à la mise à mort, parfois devant les camarades qui vont leur succéder. L’officier allemand donne le coup de grâce, puis un médecin militaire constate le décès.

Après les exécutions, les corps des fusillés étaient transportés vers différents cimetières de la région parisienne pour y être inhumés dans des fosses communes ou des tombes individuelles : essentiellement à Ivry-sur-Seine, mais aussi à Suresnes, Puteaux, Bois-Colombes, Thiais, ou encore au Père-Lachaise où ils étaient incinérés. La dispersion et l’anonymat des corps, imposés par les forces d’occupation, avaient pour but d’éviter que ces sépultures ne deviennent des lieux de rassemblement et des symboles du martyr de la Résistance.

Le rôle du camp de Romainville13


Au printemps 1942, Hitler nomme le général Oberg en tant que chef suprême des SS et de la police en France et retire progressivement les prérogatives répressives du MBF pour les confier à la Sipo SD, les policiers nazis. En août 1942, après un attentat contre des soldats allemands au stade Jean Bouin, le général Oberg décide de redonner leur caractère massif aux représailles. 93 otages sont extraits des camps de Compiègne, de Romainville14 et des prisons de la région parisienne puis regroupés au fort de Romainville avant d’être conduits au Mont-Valérien. Le 11 août, 88 otages y sont abattus15.

Constatant que le regroupement des otages à Romainville a largement facilité l’application des représailles, les SS font du fort le lieu de rassemblement des « victimes expiatoires » détenues de façon préventive en région parisienne.

Le 21 septembre 1942, pour sanctionner une nouvelle série d’attentats, les Allemands décident d’exécuter 116 otages. 46 personnes sont alors extraites du camp de Romainville pour être fusillées au Mont-Valérien ; les 70 autres sont exécutées à Bordeaux car les autorités allemandes ne disposent pas encore de suffisamment d’otages sur Paris.

A l’automne 1942, les Allemands mettent en sommeil la politique des otages jugée inefficace puisque les attentats se poursuivent. Exceptionnellement, une nouvelle fusillade d’otages est décidée à la fin du mois de septembre 1943 en représailles à l’assassinat de Julius Ritter, le président allemand du service de la main-d’œuvre en France. Le 2 octobre, 50 otages sont extraits du camp de Romainville et conduits au Mont-Valérien.

Au total, 184 internés du fort de Romainville sont fusillés à Suresnes à partir d’août 1942. En utilisant le camp de Romainville comme unique réserve d’otages, et en seulement trois vagues d’exécutions, les policiers nazis font exécuter au Mont-Valérien autant d’otages que les militaires du MBF pendant toute la période précédente.

Romainville, Compiègne, Drancy, Fresnes, le Cherche-Midi, la Santé, Ivry-sur-Seine… différents lieux jalonnent le parcours des fusillés du Mont-Valérien. Tous ces sites ont une fonction bien précise dans le dispositif de répression allemand et forment un réseau dont le centre est le Mont-Valérien. Condamnés à morts et otages expiatoires, de 1941 à 1944, plus de 1000 personnes y ont été fusillées, faisant du Mont-Valérien le principal lieu d’exécution de toute la zone occupée.

La France Libre rend hommage aux fusillés du Mont-Valérien


Malgré la discrétion voulue par les autorités allemandes sur le rôle qu’elles attribuent au Mont-Valérien, mais aussi à Châteaubriant, Bordeaux ou aux autres lieux d’exécution16, les informations sur les fusillades d’otages et de résistants parviennent jusqu’à Londres. Dès 1941, les émissions en langue française de la BBC les évoquent. Sur les ondes, le 25 décembre 1943, Maurice Schumann parle aux auditeurs : « Je relisais, cette nuit, l’anthologie déjà si vaste des dernières lettres d’otages et de martyrs fusillés (…) ce garçon, fusillé le lundi 9 mars 1942, neveu d’un aveugle de guerre et dont la mère a voulu, de l’île d’Haïti (…) nous envoyer le dernier adieu (…) écoutez (sa) voix : « J’ai la certitude que le monde de demain sera meilleur et plus juste, que les humbles et les petits auront le droit de vivre plus dignement, plus humainement… » 17.

Le général de Gaulle, dans ses discours à la BBC, rappelle lui aussi le sacrifice des résistants et des otages. Le 25 octobre 1941, à la suite de l’exécution de 98 otages à Châteaubriant, Nantes, Bordeaux et au Mont-Valérien, les 22 et 24 octobre, de Gaulle s’exclame : « En fusillant nos martyrs, l’ennemi a cru qu’il allait faire peur à la France ! ».

La libération du fort du Mont-Valérien


Le 20 août 1944, les Allemands présents à Suresnes, rejoints par des miliciens français, se réfugient dans la forteresse. Après les combats pour la libération de Neuilly, la compagnie des FFI de Suresnes, composée en majeure partie des jeunes résistants de Suresnes, Nanterre, Puteaux, Courbevoie et de Boulogne, encercle le fort. Cependant, l’officier qui commande les troupes allemandes refuse de se rendre à des hommes sans uniforme. Le colonel Rémy du 1er régiment de spahis marocains (2e DB), stationné à Longchamp, est appelé pour parlementer. Les Allemands acceptent enfin de se rendre. Juste avant la reddition de la forteresse, les troupes retirent les cinq poteaux d’exécution érigés dans la clairière afin de ne pas laisser de traces. Le 26 août 1944, à 10h30, le drapeau français flotte sur le Mont-Valérien.

« Faire quelque chose au Mont-Valérien »

Lorsqu’à la libération de Paris, en 1944, le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire de la République française, propose d’ériger un mémorial de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, le rôle du Mont-Valérien comme lieu de fusillades utilisé par les Allemands est donc présent dans les esprits.

Et, quand le 1er novembre 1944, le général de Gaulle rend « l’hommage de la Toussaint aux morts de la Résistance », il va d’abord se recueillir dans la clairière du Mont-Valérien, avant de se rendre au fort de Vincennes18, puis au cimetière d’Ivry-sur-Seine, principal lieu d’inhumation des fusillés de l’Île-de-France. Parallèlement, dès cette époque, les associations des familles des fusillés, souhaitant à la fois préserver le site, qui est encore une emprise militaire, et honorer la mémoire des résistants et des otages, organisent les premières cérémonies d’hommage.

Le 18 juin 1945, lors des célébrations du cinquième anniversaire de l’Appel de Londres, le général de Gaulle préside le défilé militaire sur les Champs-Élysées, puis, de nouveau, se rend au Mont-Valérien. Précédé de deux cents Compagnons de la Libération, le Général pénètre dans le fort avec les porteurs de la flamme recueillie à l’Arc de Triomphe. Il se recueille dans l’ancienne casemate, à proximité du poste de garde, où les condamnés attendaient la mort, puis allume la flamme, symbole de la Résistance, dans une vasque de bronze. Par ce geste, le général de Gaulle consacre le Mont-Valérien comme le lieu de la mémoire de la France au combat pendant la Seconde Guerre mondiale.

En septembre, de Gaulle demande à Henri Frenay, ministre des prisonniers, déportés et réfugiés, d’organiser à l’occasion du 11 novembre, une grande cérémonie en hommage aux Morts pour la France pendant la guerre 1939-1945.

Frenay décide de s’inspirer du symbole du Soldat inconnu de la Grande Guerre, en l’adaptant aux spécificités du deuxième conflit mondial. Le Soldat de 1914-1918 est seul : Frenay imagine que pour 1939-1945 les différentes catégories de combattants devront être représentées par la dépouille de l’un des leurs19. Le Soldat de 1914-1918 est inconnu ; les noms des Morts pour la France de 1939-1945 seront rendus public après avoir été tirés au sort20.

Le 29 octobre, à l’Hôtel national des Invalides, Henri Frenay, les ministres et les chefs d’état-major des trois armées, les représentants du Conseil national de la Résistance, des anciens combattants, des déportés, des prisonniers de guerre procèdent au tirage au sort des « héros dont les dépouilles seront honorées par la nation : combattants de 1940, FFL, résistants, déportés, prisonniers, hommes de la France d’Outre-Mer... »21.

Frenay imagine ensuite que les cercueils seront transportés dans une sépulture provisoire : « la sépulture définitive..., je la vois sous la forme d’un phare, semblable à ceux de l’Océan, érigé au point culminant du mont Valérien, là où tant de résistants ont été fusillés »22.

Dans ses Mémoires de guerre, le général de Gaulle écrit : « Le 11 novembre, je présidai la cérémonie de l’Etoile. Quinze cercueils, amenés de tous les champs de bataille, étaient rangés autour de l’Inconnu, comme si ces combattants venaient lui rendre compte de leur propre sacrifice avant d’être transférés dans une casemate du mont Valérien. Au pied de l’Arc, prononçant quelques mots, j’en appelai à l’unité et à la fraternité « pour guérir la France blessée. Marchons, disais-je, sur la même route, du même pas, chantant la même chanson ! Levons vers l’avenir les regards d’un grand peuple rassemblé » ! Sur le pourtour de la place, la foule était aussi chaleureuse que jamais »23.

Les dépouilles des quinze combattants sont ensuite déposées dans une casemate du fort du Mont-Valérien transformée en caveau provisoire24. Sur la paroi est gravée la liste des noms, ainsi que l’inscription : « Nous sommes ici pour témoigner devant l’histoire que de 1939 à 1945 ses fils ont lutté pour que la France vive libre ».

Le 20 janvier 1946, le jour même où de Gaulle quitte le pouvoir, un décret est publié au Journal officiel désignant les membres du « comité national pour l’édification d’un monument national au morts de la guerre 1939-1945 ».

La cérémonie du 18 juin


Dès le 18 juin suivant, décidé à faire de cette date et du site du Mont-Valérien un véritable rendez-vous de la mémoire nationale, de Gaulle préside une cérémonie devant la crypte provisoire où reposent les quinze Morts pour la France. Au milieu d’une foule considérable, accompagné par l’amiral Thierry d’Argenlieu, grand chancelier de l’Ordre de la Libération, il se recueille dans le caveau provisoire, puis il rallume la flamme. Il confie alors qu’il souhaite que chaque année cette cérémonie au Mont-Valérien se renouvelle pour que « la tombe de l’Inconnu et la terre des fusillés soient unies dans une même cérémonie symbolique »25.

Dorénavant, chaque 18 juin, accompagné du chancelier de l’Ordre de la Libération, des Compagnons de la Libération et par une foule nombreuse, le général de Gaulle rallume la flamme devant la crypte provisoire du Mont-Valérien. Dans le même temps, les associations des familles des fusillés, fidèles à la mémoire de leurs proches, organisent des cérémonies, des prises d’armes dans la clairière, au cours desquelles les noms des fusillés sont rappelés.

Pour leur part, les gouvernements de la 4e République, il est vrai éclipsés par de Gaulle, s’intéressent peu au site de Suresnes. Certes, les présidents Vincent Auriol puis René Coty, après leur élection à la présidence de la République, les 16 janvier 1947 et 1954, rendent un « hommage aux morts de la Résistance » en déposant une gerbe dans la clairière, mais, si le site n’est pas abandonné26, le projet d’un mémorial de la guerre 1939-1945 semble mis en sommeil.

Le Mémorial de la France combattante


Revenu au pouvoir en juin 1958, le général de Gaulle relance l’idée et démontre qu’il souhaite même en être le maître d’œuvre puisque dès la première réunion organisée au ministère des anciens combattants, en juillet, son représentant, le colonel Ponchardier, précise que « le monument est érigé à la gloire de la France Combattante, il devra comporter une crypte privée appelée à recevoir les 16 dépouilles actuellement déposées dans la crypte du fort, les abords seront aménagés de telle sorte que les cérémonies puissent grouper au moins 5 000 personnes avec parking »27.

Le 23 novembre, de Gaulle nomme l’Architecte des bâtiments de France, Félix Brunau « directeur des travaux et architecte d’opérations pour la réalisation technique d’un haut-lieu de la France Combattante » sur les glacis sud-est du Mont-Valérien et, un mois plus tard, il donne son accord au projet présenté par l’architecte.

Le 18 juin 1960, le général de Gaulle inaugure le Mémorial de la France combattante. La veille, les cercueils des seize combattants ont été transférés dans la crypte. Les cénotaphes, présentés en arc de cercle et recouverts du drapeau tricolore, entourent l’urne contenant les cendres de déportés inconnus. Un emplacement de caveau, le n°9, reste vide : il est réservé au dernier Compagnon de la Libération.

Le monument est érigé près de la clairière des fusillés, contre le mur d’enceinte sud-est du fort, sur une esplanade de 10 000 m2, dont la forme symbolise le V du mot Victoire. Le Mémorial est formé d’un mur de grès rose de 150 mètres de long portant seize hauts-reliefs en bronze, œuvres de seize sculpteurs différents, qui rappellent l’héroïsme des combattants et les formes multiples du combat. Au centre, se dresse une croix de Lorraine de 12 m de haut devant laquelle brûle une flamme permanente.

Depuis le 18 juin 1960, l’esplanade de la France combattante est le lieu de nombreuses cérémonies, et notamment de celle qui commémore l’appel du général de Gaulle le 18 juin 1940, organisée sous l’égide de la Chancellerie de l’Ordre de la Libération. Elle regroupe les plus hautes autorités de l’État, les Compagnons de la Libération, leurs familles et celles des Compagnons décédés, ainsi que les représentants des villes et unités militaires titulaires de l’Ordre. Depuis 2006, la cérémonie officielle du 18 juin fait partie des journées nationales annuelles de commémoration.

Le 10 mars 1962, Raymond Triboulet, ministre des anciens combattants, inaugure la seconde composante mémorielle du site, le parcours du souvenir qui permet de parcourir depuis la chapelle le chemin suivi par les condamnés jusqu’à la clairière, lieu des fusillades.

L’hommage aux fusillés


Le Mémorial de la France combattante marque la volonté du général de Gaulle de rassembler toutes les « catégories » de combattants français de 1939-1945. Toutefois, l’impressionnant monument semble masquer la clairière des fusillés. En effet, ce n’est qu’après avoir traversé la crypte du Mémorial puis suivi le parcours du souvenir que la mémoire des fusillés du Mont-Valérien peut enfin être révélée aux visiteurs. Et encore, de façon parcimonieuse, car si certains de ces fusillés sont des héros connus de la résistance (Gabriel Péri, Honoré d’Estienne d’Orves, Missak Manouchian, entre autres), la plupart sont inconnus voire ignorés, puisque le nombre exact de résistants et d’otages fusillés dans la clairière n’est alors pas connu avec précision.

Certes, depuis novembre 1959, une dalle, déposée au centre de la clairière, rappelle qu’« Ici, de 1940 à 1944, tombèrent plus de 4 500 résistants fusillés par l’ennemi pour leur indomptable foi dans les destins de leur pays ». Mais ce chiffre de 4 500, admis dans les années 60, peut être mis en doute. Dès février 1945, la première étude sur le sujet, menée par l’adjudant Robert Dor, fait état de 939 exécutions. Il faut ensuite attendre la fin des années 80 pour que l’association « Les fils et filles des déportés juifs de France », puis la Délégation à la mémoire et à l’information historique du ministère des anciens combattants confirment le nombre d’un millier de victimes avec respectivement 953 et 1039 noms.

En octobre 1997, maître Robert Badinter, sénateur des Hauts-de-Seine, rappelant que les « noms des fusillés du Mont-Valérien ne sont gravés nulle part dans ces lieux où ils connurent l’ultime sacrifice », propose au Sénat le vote d’une loi pour « combler cette regrettable omission » en édifiant un monument qui porterait le nom de ces résistants et otages. La loi est votée le 22 octobre 1997.

En mars 1998, Jean-Pierre Masseret, ministre des anciens combattants, crée une commission composée de représentants des principales associations oeuvrant pour la mémoire des fusillés du Mont-Valérien. Sa mission est « d’établir la liste nominative la plus exhaustive possible des fusillés et d’émettre un avis quant aux conditions de la matérialisation de cet hommage ». En janvier 1999, « quatre personnalités qualifiées »28, membres de la commission, rendent publique une première liste de noms, liste régulièrement mise à jour grâce aux études en cours et à la découverte de nouvelles archives.

Dans le même temps, la commission choisit l’emplacement du futur monument rendant hommage aux fusillés. Au début de 2000, Pascal Convert remporte le concours avec son projet de monument en forme de moule de cloche qui « rassemble la communauté par l’appel du tocsin, le glas des morts et la sonnerie de la victoire ». Le monument porte en relief, classée par année et par date de décès, la liste alphabétique des 1 014 fusillés du Mont-Valérien jusque là identifiés29. Estimant qu’une liste exhaustive des martyrs ne pourra sans doute jamais être établie, la commission du Mont-Valérien a souhaité qu’une dédicace soit inscrite sur le monument : « Aux résistants et aux otages fusillés au Mont-Valérien par les troupes nazies 1940-1944 et à tous ceux qui n’ont pas été identifiés »30.

Les nouveaux aménagements


Malgré les différents aménagements mémoriels évoqués ici, le Mont-Valérien est longtemps resté dans son état d’origine. Cela lui confère une importante puissance évocatrice, mais ne permet guère la diffusion d’un discours historique et pédagogique, pourtant indispensable à la compréhension du lieu, et ce d’autant plus que la sociologie des visiteurs évolue : d’un public essentiellement familial ou « ancien combattant », les visiteurs se composent aujourd’hui en majorité de jeunes et de scolaires, n’ayant pas connu l’époque.

Dans le cadre de la politique de mise en valeur des hauts-lieux de mémoire, qui aura vu la création du Centre européen du résistant déporté au Struthof et la rénovation de la salle pédagogique du Mémorial des guerres en Indochine à Fréjus, le ministère de la Défense a entrepris de rénover le Mont-Valérien. Exprimant l’ensemble des sensibilités des mémoires combattantes et résistantes du site, le projet mené vise à insérer le lieu dans un contexte plus global et à étoffer l’offre muséographique, grâce à un centre d’information et à une exposition permanente.

Situé sur l’esplanade du Mémorial de la France combattante, le nouveau centre d’information permet un meilleur accueil du public. Conçu sous la forme d’un espace multimédia, le centre d’information permet d’accéder à la liste des fusillés d’Ile-de-France, via des bornes interactives, où les biographies individuelles sont accompagnées de numérisations de lettres, photographies, documents d’archives etc. se rapportant à chaque individu. Une place particulière est également consacrée aux Compagnons de la Libération. Par ailleurs des écrans diffusent des extraits d’images d’archives sur la mémoire des fusillés après-guerre en Ile-de-France, ainsi que sur le Mémorial de la France combattante et les cérémonies qui s’y sont déroulées.

L’exposition permanente « Résistance et répression 1940-1944 » se tient dans l’ancien bâtiment d’écurie qui fait face à la chapelle, au début du parcours du souvenir. Elle est consacrée aux « fusillés et à la répression en Ile-de-France », et permet d’inscrire le Mont-Valérien dans son contexte historique et géographique. L’exposition retrace l’évolution des politiques de répression et le parcours des fusillés, depuis leur arrestation et leur internement jusqu’à leur exécution. Elle présente les différents sites d’emprisonnement, de fusillade et de sépulture en Ile-de-France. La partie centrale, plus intime, est dédiée aux dernières lettres de fusillés, ces ultimes traces laissées à leurs familles, seuls témoins de l’engagement et du martyr de ces hommes.

Avec les nouveaux espaces de visite, qui permettent de moderniser l’accueil du public, tout en développant l’offre, notamment pédagogique en direction des plus jeunes, l’objectif est de susciter un nouvel intérêt pour ce site hautement symbolique de la Seconde Guerre mondiale et de la mémoire de la Résistance, des Résistances, conformément au souhait du général de Gaulle.

1 Sur le territoire de la commune de Suresnes dans l’actuel département des Hauts-de-Seine.

2 Pour une lecture plus détaillée sur le rôle du Mont-Valérien au cours de la Seconde Guerre mondiale, voir les articles de Thomas Fontaine et Thomas Pouty dans Le Mont-Valérien. Résistance, Répression et Mémoire, co-édition ministère de la Défense-Papier & Co, Paris 2010.

3 Tribunal du Gross Paris qui siège rue Boissy d’Anglas à Paris, auquel il faut ajouter le tribunal de la Luftwaffe (armée de l’air) qui siège boulevard Victor près de Balard et le tribunal XXI de la police et de la SS. Selon les recherches actuelles, le tribunal SS n’aura condamné à mort qu’un seul résistant, Bernard Courtault, fusillé au Mont-Valérien le 3 novembre 1943.

4 Le « Gross Paris » correspond à peu près aux limites de l’actuelle région Île-de-France.

5 La victime, sur laquelle peu d’informations sont disponibles, est un ressortissant néerlandais, Gerardus Beks.

6 Nous verrons dans le paragraphe suivant que le Mont-Valérien est aussi le lieu privilégié par les autorités allemandes pour les exécutions d’otages à partir de l’été 1942 : il n’y a aucun otage fusillé à Balard.

7 Par comparaison, 150 personnes ont été fusillés au stand de tir de Balard au cours de la Seconde Guerre mondiale.

8 C’est notamment le cas du réseau Nemrod en août 1941 ou du groupe de résistants bretons « Elie » en décembre de la même année. Les raisons ayant pu motiver le transfert de ces prisonniers sont nombreuses : une enquête menée en province prise en charge par une équipe parisienne plus qualifiée ; une affaire traitée sur la région parisienne conduisant à dévoiler des ramifications dans d’autres départements, etc.

9 Ces 640 condamnés à mort fusillés au Mont-Valérien représentent près d’un quart de tous les condamnés à mort exécutés sur ordre des instances judiciaires placées sous l’autorité du MBF en zone occupée (sans compter les condamnés à mort exécutés dans le Nord Pas-de-Calais, zone rattaché au commandement militaire de Bruxelles).

10 Parmi elles, neuf sont extraites du camp de Châteaubriant (Loire-Inférieure), quatre sont sorties de la prison de Fontevrault (Maine-et-Loire) et treize de la maison centrale de Caen (Calvados).

11 Drancy est l’antichambre de la déportation des juifs de France vers l’Allemagne.

12 Il y a aussi des exécutions en zone rattachée du Nord-Pas-de-Calais. Au total, en additionnant les exécutions en zone nord et en zone rattachée, on dépasse les 830 victimes.

13 Sur cette question se référer à l’ouvrage de Thomas Fontaine, Les oubliés de Romainville. Un camp allemand en France (1940-1944), Paris, Tallandier, 2005, 144 p.

14 Dans l’actuel département de la Seine-Saint-Denis.

15 Cinq d’entre eux n’ayant pu être amenés à temps sur le lieu de l’exécution.

16 Il y a globalement un par département de zone occupée.

17 Il s’agit de Tony Bloncourt, fusillé au Mont-Valérien le 9 mars 1942.

18 Autre lieu de fusillade à Paris. Le premier parisien fusillé par les Allemands est exécuté au fort de Vincennes. Du 20 au 22 août 1944, 56 résistants, policiers et agents de la RATP, sont arrêtés et rassemblés à Vincennes ; 36 d’entre eux sont fusillés dans les fossés du fort et à la Cartoucherie.

19 Le nombre est fixé quinze. Un seizième corps, symbole de la lutte contre les Japonais en Indochine, les rejoint en 1952.

20 Henri Frenay, La nuit finira, Robert Laffont, 1973, page 548.

21 Henri Frenay, Idem.

22 Henri Frenay, Idem.

23 Charles de Gaulle, Les Mémoires de guerre, L’Unité, Le Salut, Gallimard, 2000, page 858.

24 Cette ancienne casemate où le général de Gaulle s’est recueillie le 18 juin 1945.

25 Claude Mauriac, Aimer de Gaulle, Grasset, 1978, page 308.

26 Le 26 avril 1954, une urne contenant des cendres prélevées dans les camps de concentration est déposée dans la casemate.

27 Procès-verbal de la conférence tenue le 10 juillet 1958 pour l’aménagement du Mont-Valérien (archives du bureau des archives des victimes des conflits contemporains à Caen, SHD).

28 Raymond Triboulet (ancien ministre), Arsène Tchakarian, Léon Tsevery et Florence Sekhraoui, historiens.

29 Comme le souhaitait le sénateur Badinter ne figurent sur le monument que les noms des résistants et otages (et non les fusillés de droit-commun par exemple) ayant eu au cours de la guerre une « attitude honorable ».

30 Un espace a été laissé à la base de la cloche pour y graver le nom de ceux encore anonymes aujourd’hui.


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