Discours normatifs et discours descriptifs





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Extrait de Anne-Claude Ambroise-Rendu Un siècle de pédophilie dans la presse (1880-2000) : accusation, plaidoirie, condamnation, in Le Temps des médias, 2003 n°3, p. 31 à 41 http://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2003-1-page-31.htm#
« Dans le sillage de mai 68, la parole et les corps sont libérés. Du même coup, la presse lève le voile qu’elle tenait pudiquement étendu sur la pédophilie — le mot apparaît alors — et l’inceste. Pour les dénoncer avec violence ou — et c’est la grande nouveauté de la décennie — pour leur rendre leur dignité : en les inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral. C’est le temps de la plaidoirie. De ce point de vue, la remise à l’honneur de la pédophilie participe du même mouvement qui conduit les intellectuels, et parmi eux la rédaction de Libération, à investir les délinquants d’une véritable mission sociale et à leur conférer un statut contestataire de la société bourgeoise. Alors que Foucault se fait le défenseur de Roger Knobelspiess, des journalistes de Libération rencontrent secrètement Mesrine en rupture de ban et publient leur entretien [17].

Une certaine permissivité intellectuelle régnait déjà au profit des pédophiles. Illustrée sur un mode mineur par la notoriété sans nuage d’un Gide ou d’un Montherlant, et même par celle, plus contestée, dont a bénéficié Roger Peyrefitte, elle se manifeste désormais plus résolument dans la manière dont certains journaux se transforment en tribune, vantant toutes les sexualités alternatives, parmi lesquelles la pédophilie trouve sa place, aux antipodes de la réprobation et de la condamnation.

C’est pourquoi l’évolution des années qui suivent équivaut à une vraie rupture culturelle et morale : une partie de la presse renonce à la discrétion qui était jusqu’alors la sienne sur les choses du sexe, quelles qu’elles soient, et à la réprobation sans nuance dont elle entourait les pédophiles et les pères incestueux. Au nom de la libération des mœurs, du droit à la différence des « amours minoritaires » [19] et de la contestation de l’ordre bourgeois, Libération accueille Tony Duvert et Gabriel Matzneff, interviewés par Guy Hocquenghem.

Les livres de Tony Duvert décrivent des activités pédophiles sans dissimuler, et même en revendiquant leur caractère autobiographique(…) La levée du tabou n’est pas isolée. Elle accompagne la défense de la liberté sexuelle, de l’avortement et de la prostitution, mais s’appuie aussi sur la contestation d’une éducation répressive qui brime les désirs et les pulsions des enfants, sur la mise en cause des droits culturels exclusifs de la famille et de la prééminence de mères dénoncées comme castratrices (Tony Duvert parle du « matriarcat qui domine l’impubère » [20]). Tout est mis sur le même plan, au nom du droit à la différence : amours libres, couples informels, homosexualité, zoophilie, pédophilie.

Du reste, la pédophilie est définie comme une culture [21] qui cherche à briser la « tyrannie bourgeoise qui fait de l’amoureux des enfants un monstre de légende » [22]. Libération affirme vouloir tout simplement « traiter des relations entre les gens comme des faits de société (…) et ne pas les ghettoïser, en circuits fermés et cinémas spécialisés » [23]. C’est pourquoi le quotidien ouvre ses colonnes à ceux qui, attaqués par la presse bien pensante, tiennent à s’expliquer. Ainsi, les 26 et 27 janvier 1979, Jacques Dugué, mis en cause pour attentat à la pudeur sur mineurs sans violences, évoluant, selon Libération, dans l’univers des « couples échangistes, qui se passent des photos d’enfants » et loué pour « sa franchise quant à la sodomie », publie une lettre écrite depuis sa prison. Sur un mode plus direct, moins élaboré que les écrivains, il défend en réalité les mêmes thèses : les lois actuelles oppriment les enfants qui, dès 12 ou 13 ans, sont dotés d’une sexualité. Décrivant une famille « heureuse et unie » dans laquelle le beau-père « fait l’amour avec sa femme mais aussi avec les garçons et surtout celui de 11 ans et pas en catimini, dans le lit conjugal », il demande instamment qu’on laisse aux parents le soin d’assurer l’éducation sexuelle de leurs enfants. Et il oppose la gentillesse, l’ouverture d’esprit, la gaieté, la tolérance et le pacifisme des jeunes garçons qu’il a aimés et qui sont devenus adultes, à l’égoïsme, la jalousie, la méchanceté, la bêtise, l’hypocrisie et le racisme des couples hétérosexuels qui « souvent croient en Dieu ! » Le seul tabou reconnu par Jacques Dugué reste l’usage de la violence. « Qu’on ne laisse subsister des lois que pour des actes sexuels consommés avec violence qui sont d’ailleurs le plus souvent le fait d’hétérosexuels irascibles sur des petites ou des jeunes filles ». Mais pour les autres, invoquant la « loi naturelle » et les « 4 milliards de spermatozoïdes fabriqués par un homme au cours de sa vie », il interroge : « Pourquoi un homme n’aurait-il pas le droit d’aimer un enfant ? » [24]

Une des grandes nouveautés dans cette sortie du silence et de l’opprobre, c’est la place nouvelle faite à l’enfant : le voici enfin au cœur du débat, présenté comme une victime manipulée, abusée, souffrante et possiblement détruite par ceux qui condamnent la pédophilie, défini comme un être autonome et conscient, capable de discernement et de choix, et surtout habité de désirs par ceux qui défendent la pédophilie. Non que la parole soit donnée aux enfants par la presse, mais au moins sont-ils évoqués comme des personnes et des sensibilités et pas seulement comme les purs objets sur quoi est perpétré un délit ou un crime.

Cette position vaut à Libération quelques ennuis. En mars 1979, le journal titre triomphalement sur « les outrages de Libération » et annonce que, depuis 19 mois, il a subi 9 inculpations pour outrages aux bonnes mœurs et incitations à la débauche. Ces poursuites sont présentées par Serge July comme des manœuvres visant à obtenir du journal « qu’il s’autocensure et revienne à une conception plus classique de la presse », c’est-à-dire au respect du partage traditionnel entre politique et sexe. Ce que visent le garde des Sceaux et le Parquet, c’est le dessèchement et la sclérose d’une presse trop innovante, une presse qui, en l’occurrence, « respecte le mouvement, les mouvements contradictoires et multiples de la vie », affirme-t-il. C’est la liberté de la presse qui est ici mise en péril, et Jean-Luc Hennig a cette formule : « on n’a pas eu Libération par la politique on l’aura par le cul » [25]. Petites annonces demandant des mineurs de 12 à 18 ans, témoignages de lecteurs, dessins [26], ainsi qu’un article annonçant la naissance du Front de libération des pédophiles, paru en mai 1977, ont en effet été attaquées par le Parquet, au nom de la protection de l’enfance. Cette rafale judiciaire est interprétée par le quotidien comme la riposte des censeurs, de la société oppressive, de l’ordre moral à sa lutte révolutionnaire, le triomphe de France Soir ou de Minute, journaux bien pensants et réactionnaires.

Libération n’est pas tout à fait isolé, cependant, dans cette défense de la pédophilie ; Le Monde, quoique plus prudemment, s’y livre aussi. Et plus prudemment, parce que le biais est ici plus strictement littéraire : c’est souvent via la critique de livres que la pédophilie émerge de l’océan de silence et de réprobation où elle gisait. En octobre 1976, un album publié par Schérer et Hocquenghem est ainsi salué : « les auteurs ne cachant pas que le corps des enfants — sexué, désirant, désirable, ludique — les intéresse. Leur livre n’est pas « à mettre entre toutes les mains » aurait-on dit naguère. On serait bien embarrassé, aujourd’hui, de préciser lesquelles. Celles des parents, peut-être. » [27] En novembre de la même année, c’est Gabriel Matzneff qui pose la question : « L’amour est-il un crime ? », dénonçant la longue détention provisoire dont sont victimes depuis trois ans un médecin et ses amis pour « une simple affaire de mœurs, où les enfants n’ont été victimes de la moindre violence, mais au contraire, ont précisé au juge instructeur, qu’ils étaient consentants et que cela leur avait été fort agréable ». Lui aussi plaide pour le respect des « pratiques sexuelles chez la très jeune fille ou le très jeune garçon ». Plus averti que ses compagnons, il invoque en revanche les articles 330 et 331 du Code pénal, complétés par des ordonnances vichyssoises et qui opèrent une discrimination entre l’hétérosexualité et l’homosexualité en matière d’attentat à la pudeur [28]. Deux ans plus tard, en 1978, le même récidive dans le compte rendu fait par Le Monde des livres du dernier ouvrage de René Schérer et Guy Hocquenghem : « sous le prétexte de « protéger » l’enfant, la société adulte trace autour de lui un véritable cordon sanitaire. […] Jadis on expliquait à l’enfant que la masturbation rendait fou ; à présent on lui apprend à se méfier des vilains messieurs et à les dénoncer à la police » [29].
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