Discours normatifs et discours descriptifs





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La faute au savant philologue Renan !

Déjà, dans L’Origine des langues Renan écrit (Chap. IX, p. 96-97) :

« C’est en effet dans la diversité des races qu’il faut chercher les causes les plus efficaces de la diversité des idiomes. L’esprit de chaque peuple et sa langue sont dans la plus étroite connexité : l’esprit fait la langue, et la langue à son tour sert de formule et de limite à l’esprit. La race religieuse et sensitive des peuples sémitiques ne se peint-elle pas trait pour trait dans ces langues toutes physiques, auxquelles l’abstraction est inconnue et la métaphysique impossible ? La langue étant le module nécessaire des opérations intellectuelles d’un peuple2, des idiomes peignant tous les objets par leurs qualités sensibles, presque dénués de syntaxe, sans construction savante, privés de ces conjonctions variées qui établissent entre les membres de la pensée des relations si délicates, devaient être éminemment propres aux énergiques déclamations des Voyants et à la peinture de fugitives impressions, mais devaient se refuser à toute spéculation purement philosophique. Imaginer un Aristote ou un Kant avec un pareil instrument n’est guère plus possible que de concevoir un poème comme celui de Job écrit dans nos langues métaphysiques et réfléchies. Aussi chercherait-on vainement chez les peuples sémitiques quelque tentative indigène d’analyse rationnelle, tandis que leurs littératures abondent en expressions vraies de sentiments moraux, d’aphorismes pratiques.

Il ajoute (ibid. p. 97) :

Organes d’une race monothéiste, appelée à simplifier l’esprit humain et à fonder dans le monde, par la triple prédication, juive, chrétienne et musulmane, une religion plus raisonnable, les langues sémitiques sont de

même sans perspective, sans saillie et sans demi-jour.

Et il poursuit (ibid. p. 98) :

Au contraire, de même que la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique en un mot de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indoeuropéenne, qui, du fond de l’Inde jusqu’aux extrémités de l’Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jusqu’aux temps modernes, a cherché à expliquer Dieu, l’homme et le monde par la science et a laissé derrière elle, comme échelonnés aux divers degrés de son histoire, des systèmes, toujours et partout soumis aux lois d’un développement rationnel; de même, les langues de cette famille semblent créées pour l’abstraction et la métaphysique. Elles ont une souplesse merveilleuse pour exprimer les relations les plus intimes des choses par les flexions de leurs noms, par les temps et les modes si variés de leurs verbes, par leurs mots composés, par la délicatesse de leurs particules. Possédant seules l’admirable secret de la période, elles savent relier dans un tout les membres divers de la phrase ; l’inversion leur permet de conserver l’ordre naturel des idées sans nuire à la détermination des rapports grammaticaux ; tout devient pour elles abstraction et catégorie. Elles sont les langues de l’idéalisme. Elles ne pouvaient apparaître que chez une race philosophique, et une race philosophique ne pouvait se développer sans elles.

On le voit, la conception d’ensemble est en fait déjà entièrement donnée : il s’agira de systématiser l’idée d’un contraste radical entre les langues sémitiques, « simples, et dénuées des outils grammaticaux permettant la pensée analytique et rationnelle », et les langues indo-européennes qui en sont l’exact opposé, et de tirer toutes les conclusions anthropologiques de ces analyses.

Mais ce « règlement de comptes » ne se fait pas « à huis clos » dans l’ignorance des autres langues de l’humanité et des peuples qui les parlent. En fait, comme nous allons le voir, Renan ne s’intéresse de près aux Sémites qu’en tant qu’ils sont à ses yeux les seuls « interlocuteurs valables » des Aryens, car le cas des autres races peut être rapidement « réglé ». Voyons plutôt (OL, p. 98-99) :La Chine et l’Égypte, en apparence si éloignées, mais rapprochées par tant detraits communs, donneraient lieu à des remarques analogues. (…) pour ne parler ici que de la Chine, dont la langue et la civilisation nous sont mieux connues, la langue chinoise, avec sa structure inorganique et incomplète, n’est-elle pas l’image de la sècheresse d’esprit et de coeur qui caractérise la race chinoise ? Suffisante pour les besoins de la vie, pour la technique des arts manuels, pour une littérature légère de petit aloi, pour une philosophie qui n’est que l’expression souvent fine, mais jamais élevée, du bon sens pratique3 (2), la langue chinoise excluait toute philosophie, toute science, toute religion, dans le sens où nous entendons ces mots.

Et Renan de poursuivre :

(2)Ici encore Renan écarte une possible objection : La philosophie de Lao-Tseu semble contredire notre assertion. Mais cette philosophie est une réaction contre l’esprit positif dela Chine, et ne semble pas exempte d’influences étrangères. Cette tendance à écarter par quelques vagues considérations toute objection à ses théories est une caractéristique de la pensée de Renan. Nous ne connaissons point assez l’ancienne sagesse de l’Egypte pour dire comment elle trouvait sa limite dans la langue même du pays. Remarquons cependant que l’analogie qui existe entre l’histoire sociale de l’Egypte et celle de la Chine ne saurait être fortuite : l’absence de liberté individuelle, d’esprit public, d’institutions politiques, la tendance vers une administration perfectionnée, si l’on veut, mais étouffante, le manque d’aptitude militaire, se retrouvent de part et d’autre. Ajoutons que les deux exemples d’écriture primitivement idéographique que nous a légués l’antiquité se rencontrent précisément dans les deux langues qui, par leur structure, appelaient pour ainsi dire ce genre de notation. On a déjà, dans ces quelques extraits de OL, des éléments essentiels de la conception de Renan : Langue et pensée sont dans un rapport d’étroite interdépendance entre elles, mais aussi avec tous les autres éléments de la vie sociale et culturelle des peuples qui les parlent. La philologie comparée va donc constituer le fondement d’une anthropologie scientifique permettant de situer les peuples le long d’un continuum révélant leurs aptitudes intellectuelles et, par-delà, leur capacité à contribuer à la civilisation humaine ». 95-97
4.1. L’antisémitisme de Renan a un fondement complexe.

Son fondement n’est pas simplement « épidermique » comme l’est celui du racisme vulgaire. Il est bien plus sophistiqué. Ce racisme est, si l’on peut risquer l’expression, un « racisme ethno-linguistique » : c’est l’appartenance à une famille linguistique donnée qui constitue la vraie signature de l’appartenance raciale ; elle s’accompagne nécessairement d’un ensemble d’autres traits culturels : »La race sémitique, en effet, et la race indo-européenne, examinées au point de vue de la physiologie ne montrent aucune différence essentielle ; elles possèdent en commun et à elles seules le souverain caractère de la beauté. Sans doute la race sémitique présente un type très prononcé, qui fait que l’arabe et le juif sont partout reconnaissables mais ce caractère différentiel est beaucoup moins profond que celui qui sépare un Brahmane d’un Russe ou d’un Suédois : et pourtant les peuples brahmaniques, slaves et scandinaves appartiennent certainement à la même race. Il n’y a donc aucune raison pour établir, au point de vue de la physiologie, entre les Sémites et les Indo-Européens, une distinction de l’ordre de celles qu’on établit entre les Caucasiens, les Mongols et les nègres. Aussi les physiologistes n’ont-ils pas été amenés à reconnaître l’existence de la race sémitique et l’ont-ils confondue, sous le nom commun et d’ailleurs si défectueux de Caucasiens, avec la race indo-européenne. ». L’étude des langues, des littératures et des religions devait seule amener à reconnaître ici une distinction que l’étude du corps ne révélait pas. Sous le rapport des aptitudes intellectuelles et des instincts moraux, la différence des deux races est sans doute beaucoup plus tranchée que sous le rapport de la ressemblance physique. (HGLS, Chap.I)

Ernest Renan : un antisémitisme savant de Djamel Kouloughli, Histoire Épistémologie Langage 29/II (2007) p. 91–112 © SHESLhttp://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/29/51/14/PDF/kouloughli_hel_29_2.pdf p 96 97 et 104

C’est la faute à Renan !

Ernest Renan, De l’origine du langage (1848-1858) , Histoire générale des langues sémitiques (1855)

Comme le souligne P.-A. Taguieff, la propagande nazie a prôné une lutte sans merci entre le « sur-autre » Aryen et le « sous-autre » humanoïde non-Aryen, que dirige l’ « autre démoniaque » Juif. C’est précisément ce statut démoniaque qui appelait une destruction totale 27.Cette recherche d’origine, en produisant ce que L. Poliakov a appelé le « mythe Aryen », renoue en fait avec la mythologie préchrétienne 28. D’un point de vue historique, elle résulte d’une confusion méthodologique entre la linguistique, l’anthropologie, la mythologie et la biologie.

L’essor de la grammaire comparée au e siècle a permis de forger le concept de famille de langues apparentées, en classant les civilisations situées à l’ouest de la Chine selon deux grands groupes linguistiques : les langues sémites et les langues aryennes. Cependant on assiste, au milieu du siècle, au passage subreptice d’une analyse purement linguistique à des considérations d’ordre ethnographique puis raciste. Toute parenté supposée entre les langues est alors interprétée comme « indice de parenté génétique » 29. Cette confusion s’est accrue lorsque le terme de race a lui-même changé de sens. Alors qu’il désignait d’abord une entité nationale et culturelle puis anthropologique, ce terme s’est confondu avec la notion philologique de groupe linguistique et celle biologique de race. Cette confusion est due en grande partie à E. Renan, linguiste et historien. En 1855, il prétend démontrer que la « race sémitique comparée à la race indo-européenne représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine » 30.Renan permet ainsi d’affermir la théorie présentée par Gobineau en 1853,visant à démontrer que la qualité d’une civilisation est fonction de la quantité de race aryenne qu’elle comporte 31. La perspective comparatiste se trouvera renforcée, après la parution, en 1859, du livre de Darwin On the Origin of Species, qui permettra notamment à A. Schleicher d’identifier, à travers le combat des langues pour l’existence, la victoire de la souche « indo-germanique » 32. A partir des années 1870, le racisme allemand va s’attacher à identifier l’aryanité à la germanité, pour l’opposer à la judéité.
27. P.-A. T, La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, La Découverte, 1987, p. 175.

28. L. P, Le Mythe Aryen. Essai sur les sources du racisme et des nationalismes, nouvelle édition, Bruxelles, Complexes, 1987, p. 16-17.

29. P. T, Evolutionnisme et Linguistique, avec le concours de D. Modigliani, Paris, Vrin, 1980, p. 14.

30. Cf.M.O, Les Langues du Paradis, Aryens et Sémites ; un couple providentiel, Paris, Gallimard/Le Seuil, 1989.

31. J.-A. de G, Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, 1853-1855.

« Biologie de la race et psychopathologie. La dialectique mythique de l’antisémitisme » par Jacques J. ROZENBERG | Centres Sèvres | Archives de Philosophie 2001/1 - Volume 64 http://www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2001-1-page-71.htm
Georges Dumézil 1968  Mythe et épopée : I. L'idéologie des trois fonctions dans les épopées des
peuples indo-européens (Gallimard, 3e éd. corrigée, 1979). L'Idéologie tripartie des Indo-Européens (1958).

( …) ce qui fait la valeur, et le charme, des écrits de Dumézil, c’est l’admirable ingéniosité, ou, pour mieux dire, le génie, dont il fait preuve quand il analyse les traits constitutifs de chacune des trois fonctions et la façon dont ils se groupent et se séparent, et quand il raisonne sur les connexions mobiles entre ces fonctions et l’écho que chacune d’elles produit dans les deux autres. Mais on ne saurait oublier que pour Dumézil le système tripartite des fonctions, ou plus précisément l’idéologie à laquelle il donne lieu, est une caractéristique de la manière de penser que les Indo-Européens hypothétiques des origines ont transmise aux locuteurs des langues indo-européennes historiquement attestées et nous ne pouvons éviter de nous interroger sur les modes de transmission de cet héritage mental. Il s’agit d’un paragraphe du chapitre conclusif (intitulé “ Pro domo ”) de L’héritage indo-européen à Rome (p. 238 à 254), publié en 1949, l’année même où s’amorçait le tournant. Dumézil attachait beaucoup d’importance à ce chapitre, puisqu’il l’a repris en 1985, comme conclusion à L’oubli de l’homme (p. 318 à 338). Voici le paragraphe en question (p. 241 de L’héritage, p. 323 de L’oubli) : “ Que l’idéologie tripartite soit conforme à la nature des choses, c’est probable et peut-être est-ce justement une des raisons de l’incontestable succès temporel des Indo-Européens que d’avoir, mieux que d’autres sociétés parfois non moins bien douées, pris conscience de cette division naturelle des fonctions de la vie collective ; ce n’est sans doute pas un hasard si quelques-unes des grandes réussites ou des grands efforts de puissance, jusque dans la plus moderne histoire de notre Europe, reposent sur des reviviscences claires et simples du vieil archétype, comme dit avec bonheur M. Mircea Eliade : les trois ordres sous la monarchie française (clergé, noblesse, tiers état), les trois rouages essentiels de 1’Etat soviétique (le parti avec la police, l’Armée Rouge, les ouvriers et les paysans), ceux de 1’Etat nazi (la Partei avec la police, la Wehrmacht, 1’Arbeitsfront) constituaient ou constituent des machines dont l’efficacité n’est pas contestable. ”

Les deux régimes politiques ont été, accordons-le, de grands “ efforts de puissance ”. Qu’ils aient été de “ grandes réussites ” est plus douteux, et l’on éprouve aujourd’hui quelque difficulté à reconnaître en eux des exemples de 1’“ incontestable succès temporel des Indo-Européens ”. Dira-t-on que Dumézil a voulu simplement reproduire en 1985 un texte ancien ? Cette idée n’est pas recevable : partout où Dumézil a tenu à marquer en 1985 la distance qu’il prenait par rapport à son écrit de 1949, il l’a indiqué clairement par une note en bas de page Charles MALAMOUD, «Histoire des religions et comparatisme : la question indo-européenne. Présentation», Revue de l'histoire des religions, 2/1991, Histoire des religions et comparatisme : la question indo-européenne, [En ligne], mis en ligne le 6 juillet 2006. URL : http://rhr.revues.org/document5195.html. Consulté le 21 octobre 2008...

Quarante-sept ans après la publication de la première oeuvre majeure de M.Dumézil, on peut s'étonner qu'il ait pu susciter tant d'hostilité et d'incompréhension. La découverte que les hommes qui, il y a quelque cinq millénaires, parlaient des langues indo-européennes découpaient le champ de l'activité humaine en trois fonctions, souveraineté magique et juridique, force physique et guerrière, fécondité, et exprimaient cette tripartition en mythes ou épopées très précisément structurés ; l'explication d'un certain nombre de triades et de légendes comme vestiges de cette tripartition ; l'élucidation par des faits iraniens, indiens ou scandinaves d'archaïsmes latins ; la démonstration que cette idéologie indo-européenne continue, sous des formes très diverses et très évoluées, à modeler certains schèmes de pensée contemporains et peut encore expliquer le déroulement de fêtes religieuses, tout cela est très neuf, mais n'est pas après tout bouleversant.

Nous importe-t-il vraiment que Romulus et Numa soient des personnages mythiques et la belle histoire des premiers temps de Rome une habile fiction ? http://www.college-de-france.fr/media/ins_dis/UPL48337_necrodumezil.pdf
Des ambitieuses restitutions d’une culture primitive indo-européenne, vous-même, d’ailleurs, ne retenez pas grand-chose : l’origine géographique, entre la plaine hongroise et la mer Noire ; l’époque où les Indo-Européens commencèrent à s’ébranler en vagues successives, au troisième et au début du deuxième millénaire ; le mécanisme de ces migrations par essaimage de jeunes classes d’âge ; leur poussée irrésistible due à la présence en leur sein de guerriers animés d’une fureur sacrée, et à l’emploi de chars de combat traînés par des chevaux ; enfin, le rôle dévolu à de puissants corps sacerdotaux.
Maigre bilan, au regard des lumières que vous allez jeter sur les structures de pensée, les systèmes de représentations, la conception du monde et de la société qui inspiraient des peuples dont, sous d’autres rapports, nous ne savons presque rien. Mais c’est que vous avez découvert une issue permettant de sortir des impasses où s’étaient fourvoyés vos devanciers et dans lesquelles restaient pris tant de vos contemporains. Au lieu de comparer des faits crus superficiellement semblables, vous vous attaquez à des faits homologues en profondeur, c’est-à-dire différents de prime abord, mais entre lesquels ces différences, préalablement critiquées et analysées, révèlent à une deuxième inspection des caractères invariants.

Or, cette constante de l’ensemble indo-européen, ce motif récurrent qui sous-tend toute la philosophie sociale et la pensée religieuse, n’est autre que l’idéologie des trois fonctions, devenue grâce à vous si fameuse qu’on hésite à s’appesantir sur ce sujet. Selon cette idéologie, non seulement la société, mais le monde pris dans sa totalité ou réduit à tel ou tel de ses mécanismes particuliers, ne peuvent vivre, durer et se reproduire que par la collaboration harmonieuse de trois fonctions hiérarchisées : en tête, la puissance souveraine qui se manifeste sous deux aspects, l’un magique et l’autre juridique ; ensuite la force physique, principalement celle du guerrier ; enfin, la fécondité des humains, des animaux et des champs, avec le cortège de notions qui s’y rattachent : santé, beauté, jeunesse et volupté...

Mais cette idéologie n’affleure pas en surface. Elle se tapit tantôt dans la théologie, tantôt dans les mythes, tantôt dans la littérature épique, tantôt même dans l’histoire ou ce qu’on avait pris pour telle, alors qu’il s’agissait d’une projection, sur l’écran du passé, d’une sorte de genèse idéale de l’ordre social imposée aux réflexions des annalistes par de très vieilles exigences philosophiques.

Chez les Indo-Iraniens, les anciens Romains, les Scandinaves, vous mettez au jour une même structure théologique où les noms seuls diffèrent : Mitra et Varuna, Indra, les Açvin dans le premier cas ; la triade précapitoline formée de Jupiter, Mars, Quirinus dans le second ; celle d’Odin, Thor, Freyr dans le troisième. À partir de là, tout diverge. Les Indiens ont choisi de redoubler cette structure théologique dans une poésie épique qui substitue des héros terrestres aux divinités célestes. En revanche, les Romains l’ont utilisée pour reconstruire leur plus vieille histoire où les trois fonctions, au lieu d’être incarnées simultanément par des dieux, le sont en succession par des rois qui, l’un après l’autre, confèrent à la société romaine ses attributs canoniques : d’abord la puissance, dont Romulus illustre l’aspect magique et Numa l’aspect juridique ; puis la force guerrière avec Tullus Hostilius ; la prospérité enfin, apportée par Ancus Martius. Après quoi la société romaine est complète.

Et ce modèle têtu, on le retrouve aussi ailleurs dans toutes sortes de traditions mythiques ou légendaires : en Grèce, les races d’Hésiode et le jugement de Pâris ; en Irlande, dans le mythe des peuples divins, occupants successifs du pays ; au Caucase, dans les contes d’un peuple indo-européen, les Ossètes, sur les démêlés de trois familles légendaires aux noms imprononçables, mais qui désignent respectivement les Intelligents, les Forts et les Riches.

Armé de cette grille, vous pouvez superposer et déchiffrer des récits, les uns tenus jusqu’alors pour plausibles sinon même véridiques, les autres franchement imaginaires, raison pour laquelle on ne s’était pas avisé de les rapprocher. Vous retirez tout fondement à la croyance que Rome naquit de l’union des compagnons de Romulus et des Sabins, du mariage des uns avec les filles et sœurs des autres, et démontrez que ce conte met en scène deux races d’essence mythique figurant, l’une, la première et la deuxième fonctions, et l’autre la troisième. L’enlèvement des Sabines correspond donc, sur un mode pseudo-historique, au thème scandinave des deux races divines, Ases et Vanes, dont les attributions respectives sont les mêmes et qui, d’abord opposées par la guerre, se réconcilient et s’unissent elles aussi par mariage.

(…) Pendant un temps, vous avez cru que le schème trifonctionnel représentait une sorte de vestige idéologique d’une organisation sociale jadis réelle. Vous vous êtes ensuite persuadé que la comparaison ne révèle rien sur la préhistoire, et que, par ce moyen, vous atteigniez seulement — mais c’est énorme — une vieille doctrine politico-religieuse dont la division de la société indienne en castes, respectivement prêtres, guerriers et producteurs, a plutôt constitué un durcissement tardif. En revanche, contre ceux de vos adversaires qui prétendent qu’un tel schème ne peut être diagnostique des seuls Indo-Européens parce qu’il reflète les conditions d’existence et de survie de n’importe quelle société — se gouverner, se défendre et se reproduire —, vous maintenez que les Indo-Européens seuls prirent de ces trois nécessités une conscience assez nette pour leur donner une expression théorique, et appliquer celle-ci à tous les aspects de leur vie sociale et de leur pensée religieuse.
À vrai dire, j’aperçois une région du monde où l’on est allé aussi loin. En Polynésie occidentale, l’ordre social repose sur la collaboration harmonieuse entre des chefs immigrés dont les lignées respectivement aînée et cadette ont pour attributions l’une le sacré, l’autre la guerre, et des autochtones dits « gens de la terre », propriétaires du sol. Le mythe d’origine relate comment la paix s’établit entre les deux races par le mariage vite imité d’un des envahisseurs divins avec une indigène. C’est l’histoire même du conflit résolu entre les Ases, patrons de la première et de la deuxième fonction, et les Vanes, patrons de la troisième. Telle que Virgile, toujours sensible au schème trifonctionnel, l’a racontée, c’est aussi l’histoire de la fondation de Lavinium par le mariage d’Énée — autre envahisseur d’origine divine — avec une fille des premiers habitants, détenteurs des richesses matérielles nécessaires à la prospérité du pays.
Mais, dans le cas présent, le rapprochement ne prouverait rien, car la Polynésie s’est en majeure partie peuplée par l’ouest et des influences indo-européennes ont pu s’exercer jusque-là. Plus loin encore, peut-être, à croire vos disciples japonais qui retrouvent le schème des trois fonctions dans leur ancienne mythologie, et expliquent ces résonances par l’arrivée d’envahisseurs originaires d’Asie centrale ou méridionale entre le IIIe et le VIe siècle de notre ère.
Extraits du discours de réception de Georges Dumézil à l’Académie française par Claude Levi-Strauss
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