Essais ou la Recherche que comme la prise de la Bastille. Sans grand risque de désaveu de sa part. Sans doute n’avait-il pas prévu que les combats où tombèrent «ceux qui pieusement sont morts pour la patrie»





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Victor Hugo : Histoire vécue, histoire écrite




Cet histogramme des publications hugoliennes toutes catégories confondues1 montre un Hugo en proie à l’histoire et aux commémorations. C’est tout un, puisque la commémoration inscrit le temps dans le temps, fait événement de la mémoire, suture l’histoire-discours à l’histoire réelle. Les faits et les personnages historiques en ont donc le monopole, comme des anniversaires et des fêtes. La littérature n’y a pas droit parce que les œuvres se lisent au présent même si l’auteur a disparu –et sont pour cette raison réputées éternelles. En s’emparant de Hugo, la commémoration n’affirme donc pas l’excellence de ses livres mais son appartenance à l’histoire et le consacre, malgré la contradiction, écrivain historique.

Au prix, parfois, d’une réduction à cet homme politique qui, moins heureux que Schoelcher, aurait eu pour premier mérite d’être le précurseur de Robert Badinter, mais non sans une profonde justesse. En le commémorant, nous posons que son œuvre fut événement et que Les Misérables, par exemple, doivent moins être traités comme Les Regrets, les Essais ou la Recherche que comme la prise de la Bastille. Sans grand risque de désaveu de sa part.

Sans doute n’avait-il pas prévu que les combats où tombèrent « ceux qui pieusement sont morts pour la patrie » donneraient rétroactivement valeur de prodrome d’une révolution et nom de bataille à Hernani et il n’a pas non plus conçu lui-même cette cérémonie de 1881, mère de toutes les célébrations, où il fut commémoré tout vif. Mais il avait fait de la censure de Marion de Lorme une affaire d’Etat et mené la contre-attaque avec les mêmes troupes qu’insurgeraient les ordonnances, de sorte que si la conversion de l’initiative artistique d’Hernani en événement historique ne fut certes pas voulue, elle ne fut pas non plus fortuite. De même, toute la conduite de Hugo depuis 70, de l’achat du képi au siège de sénateur accepté sous condition de liberté de parole en faveur des communards condamnés, en passant par la longue campagne pour leur amnistie, la résistance à Mac-Mahon, toutes les œuvres et l’interminable exil, avaient rendu inévitable que la victoire électorale des républicains ne fût pas autrement fêtée que par l’hommage au plus ancien, au plus rigoureux, au plus prestigieux et au plus familier d’entre eux. Depuis, la République connaît trois célébrations : tous les ans, le 14 juillet fête sa fondation, le 11 novembre sa préservation et, tous les 50 ans, elle commémore en Hugo le siècle qu’il lui fallut pour s’imposer.

En un mot, le statut public de Hugo, le mode de sa présence dans la conscience –j’allais dire nationale mais, pour lui, elle s’étend au-delà sans renoncer à être française-, résulte de la relation particulière que l’intrication de sa vie et de son action avec ses œuvres a instituée entre lui et l’histoire.

*


La durée de sa vie y est pour beaucoup qui, soulignée, sanctionnée et encore étendue par l’œuvre, fait de lui l’homme siècle. Il a connu Chateaubriand et Clemenceau, Verlaine et le chancelier Pasquier2. Sa précocité l’autorise à faire coïncider, dans Les Misérables, ses débuts avec Waterloo, la date de sa naissance et sa parenté à absorber dans un « moi » impérialement spéculaire la résolution despotique du conflit révolutionnaire originel3. Sa longévité lui permet de confondre sa mort avec la fin du « siècle éclatant » mais il prend soin, pour plus de sûreté, que la publication de ses œuvres inédites porte sa présence jusqu’à la confirmation historique de sa clairvoyance politique. Surtout, à coups de paris audacieux –1830 et 1851, de calculs minutieux –1870-, de choix rigoureux –1859 et 1871, il ajuste si parfaitement sa carrière au rythme de l’histoire que, jusque dans le détail –1825, 18414, 1877-, leurs dates se superposent exactement, comme pour faciliter aux élèves la compréhension du dix-neuvième siècle.

Cela se double de l’adhérence –et de l’adhésion- aux époques que sa longue vie traverse. Il n’a aucun souci de la mode mais, à l’écart des avant-garde comme de tout passéisme, il colle instinctivement à son temps. On le voit en matière d’habillement, d’allure et de conduite de sorte que, ajoutée une surprenante plasticité du visage, ses portraits datent avec exactitude, sans aucun des ces anachronismes qui font ressembler Baudelaire à Malraux et Gautier à Picasso5. Son univers intellectuel aussi prend l’air du temps. Attentif au mouvement des idées, curieux de tout, lecteur attentif et rapide, grand consommateur de journaux, il éponge, de Bonald à Nadar et de Fulton à Darwin, toutes les initiatives du siècle et jusqu’à ses engouements –pour les Tables par exemple. Les œuvres, Le Dernier jour d’un condamné excepté, ont plus qu’il ne semble couleur d’époque par le ton, les sujets et les genres. Sans que ce soit fortuit. Les travaux de Jean-Marc Hovasse ont prouvé le souci chez Hugo de rester dans le courant vivant de la poésie contemporaine ; plus spectaculaires encore l’abandon du drame romantique avant même que la défaveur du public n’enregistre sa caducité, puis, parallèles à d’autres, les expérimentations esthétiques du Théâtre en liberté qui, dès l’exil, anticipent sur les formules naturaliste et symboliste.

Cette aptitude mimétique participe au rapport de Hugo à l’histoire et maintenant à sa gloire. Jeunesse de la Restauration raide, chaste et désespérément contre-révolutionnaire ; épanouissement entreprenant de la Monarchie de Juillet, inventif, généreux en même temps qu’égoïste parfois jusqu’au cynisme ; sévérité farouche, hallucinée, de l’exil ; assurance sereine quoique inquiète, modératrice et sage de la fondation de la République par ses pères et grands-pères, les Jules : les images qui dessinent le Hugo légendaire sont « empreintes moulées sur [le] masque du siècle ».

Moulage d’autant plus exact qu’inversement le siècle reçoit en partie son aspect de l’action de Hugo. Est-ce parce que ses premières expériences de la vie furent celles de la traversée des existences individuelles par l’histoire –guerre et guérilla en Italie et en Espagne, aux Feuillantines exil, conspiration, clandestinité- ? toujours est-il que le trait le plus constant de la biographie de Hugo le porte à assister aux événements et s’il le peut à y participer. En 1821, il offre à son cousin Delon recherché par la police l’asile de sa maison, comme sa mère à Lahorie et comme il le refera, cinquante ans plus tard, aux Communards en fuite. Du haut du dôme de la Sorbonne il guette l’approche des Alliés et, un demi siècle après, leur retour du haut des forts. Au collège, il se contente de mimer au théâtre l’épopée impériale ; dans Paris assiégé, les lectures publiques de Châtiments paient la fonte d’un canon baptisé de son nom. Pour le rétablissement de la statue de Henri IV, « Victor présent à l’opération n’y put tenir, raconte Mme Hugo, et il fallut que de ses petites mains il s’attelât au colosse »6; ses vieilles mains ne dénouent pas les cordes du ballon de Gambetta quittant Paris mais il est également présent à l’opération. Il assiste au sacre de Charles X, au retour des cendres de l’Empereur, aux funérailles de Thiers et, quoique avec un inévitable retard, se rend sur le lieu de la mort du duc d’Orléans. Il suit le procès des quatre sergents de la Rochelle, puis juge ceux de Lecomte, Joseph Henri, du duc de Praslin, de Teste, Cubières et Pellapra. En 1832, 34, 39, le voici dans la rue au premier bruit d’émeute et il s’approche des combats jusqu’à entendre siffler les balles. Bon entraînement pour le service commandé de juin 48 et la tournée des barricades en décembre 51.

A partir de 1845, lorsque sa qualité de pair le met au contact de l’histoire sans lui donner pouvoir sur elle, les fragments qu’il intitule Faits contemporains ou Le Temps présent enregistrent une expérience historique souvent directe, parfois empruntée à des témoins et même, dans quelques cas, étendue à des faits hors de portée par conversion en narration de la description d’une gravure –la mort de Louis XVI et celle de Lepelletier de Saint-Fargeaud, la révolte de Saint-Domingue7. Et s’il fréquente alors si assidûment ministres, ambassadeurs, princes et rois –sur le trône : Louis-Philippe, ou découronnés : Jérôme- on jurerait que la vanité d’approcher les puissants y a peu de part au regard de la curiosité de leurs personnes et de leurs récits. Au cours de l’année 49 cette veine se tarit : l’action sur l’histoire se substitue à son spectacle.

Son inconstance fut souvent critiquée ; on la conteste avec raison et lui-même s’en est défendu8. Reste que le poète officiel du sacre de Charles X célèbre, cinq ans plus tard, la piété des insurgés qui l’ont détrôné, que le familier de Louis-Philippe met moins de temps encore à se rallier aux républicains qui l’ont chassé et qu’après avoir été le contempteur de Buonaparte puis l’un des artisans de la légende de l’oncle et de l’élection du neveu, Victor Hugo finit par les accabler tous deux, l’un par l’autre. Cependant, les vingt années de l’exil et une dissidence, d’amplitude variable mais constante, avec les gouvernements, y compris au temps ultime de la grande gloire républicaine, interdisent absolument d’en faire « le chantre de tous les pouvoirs ».

Reconnaissons que la conduite de Hugo ne s’éclaire ni par ses opinions –l’évidence de leur changement résiste à toutes les arguties- ni par son ambition –nulle ou alors maladroite à pleurer et payée d’un prix qu’aucun ambitieux n’a jamais consenti; seule lui donne continuité l’idée qu’il adopte toujours la position qui lui semble du côté de l’histoire, non pas où elle penche mais où elle va : la plus propre à hâter l’avenir9.

L’avenir a ratifié ses choix –et n’a peut-être pas fini. Redressant les sinuosités de ses préférences politiques, l’histoire a donné forme rectiligne et valeur de progrès à son parcours. Mais la réciproque est vraie : la figure de Hugo, son évolution de droite à gauche à rebours du commun, sa rectitude morale, confèrent unité et sens au chaos des événements du siècle. Est-ce l’histoire qui louvoyait –avec ce grand détour inutile du second Empire- autour du droit chemin tracé par la marche de Hugo ? ou Hugo qui zigzague et s’attarde –durant la Monarchie de Juillet et les premiers temps de la II° République- sur la voie du sens de l’histoire ? Cette incertitude même confond le siècle des révolutions avec l’homme capable des « révolutions intérieures d’une opinion politique honnête10 ».

Un lien aussi étroit à l’histoire, d’autres contemporains pourraient y prétendre, au premier chef Chateaubriand, dont le statut historique plus que la célébrité inspire à Hugo la volonté d’être lui ou rien ; Lamartine également, dont la carrière ensuite lui sert d’exemple –à ne pas suivre ; ou encore, plus tard, Vallès, Zola, voire Thiers, Guizot et, pourquoi pas ? Emile de Girardin. Est-ce à cause de l’infériorité de leur génie, de la moindre portée de leur action qu’a été réservée à Hugo cette gloire qui est l’aveu par l’histoire et l’absorption en elle d’une excellence ? C’est selon. Mais surtout, en Lamartine comme en Chateaubriand, seule l’individualité réelle réunit les deux personnages distincts de l’écrivain et de l’homme d’action ; ils restent des poètes qui ont fait de la politique, même si la réputation et le savoir-faire acquis dans chacun de ces exercices s’investissent dans l’autre; l’histoire et l’histoire littéraire se les partagent sans peine11. Rien de tel pour Hugo. S’il est entré de plain pied dans l’histoire et y figure de plein droit, ce n’est pas seulement pour avoir assimilé le parcours de sa vie à celui de son siècle, mais aussi parce que son œuvre ne s’empare jamais de l’histoire comme d’un objet mais comme d’une expérience, vécue par l’écrivain qui la dit et à laquelle participe le fait de la dire.

Car toutes les difficultés que rencontre l’étude du sujet « Victor Hugo et l’histoire » entendu au sens de « Victor Hugo historien et philosophe de l’histoire » : une œuvre saturée d’histoire sans aucun livre d’historien ; des romans et des drames méritant l’épithète « historiques » que l’auteur leur refuse tout en affirmant que l’histoire est bien leur objet et non leur cadre seulement12 ; un grand ouvrage représentant l’histoire entière du genre humain mais divisé en plusieurs séries et régressant vers la légende ; des doctrines de philosophie de l’histoire aussi changeantes qu’à chaque fois péremptoires ; l’avortement donc des entreprises totalisantes13 dans une pratique fragmentaire voire ouvertement anecdotique – tout ce brouillard se lève et laisse voir un paysage varié mais simple dès lors qu’on admet que Hugo représente moins l’histoire elle-même que le rapport des hommes à l’histoire. A commencer par le sien propre.
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