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Avertissement au lecteur




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S’agissant de prolonger et d’étendre l’influence de quelques articles écrits, au cours d’un demi-siècle, pour propager et défendre des idées qu’on croyait et qu’on juge toujours utiles, on ne s’est interdit :

— ni d’apporter aux textes retenus quelques modifications de forme ;

— ni de les alléger de considérations par trop circonstancielles ;

— ni de modifier certains titres pour mieux souligner l’esprit d’un article ;

— ni même (mais très rarement) de renvoyer le lecteur à des travaux postérieurs et permettant une mise au point du texte premier.

On a, par contre, résisté à la tentation de procéder soi-même à cette mise au point. Aussi bien est-il salutaire que les jeunes historiens qui liront ce livre puissent prendre un sentiment exact de l’évolution des idées et du changement incessant des points de vue en histoire. Non pour qu’ils tirent vanité de ces transformations. Mais pour qu’ils se disent, en connaissance de cause, que leurs efforts ne seront point perdus.
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PROFESSIONS DE FOI AU DÉPART




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De 1892 à 1933 

EXAMEN DE CONSCIENCE
D’UNE HISTOIRE ET D’UN HISTORIEN



Point de retour sur le passé, point de retour sur moi-même. Le Domine non sum dignus qui monte aux lèvres d’un homme quand, pour la première fois, dans ce Collège où tant de présences invisibles l’entourent et le guettent, il sent peser sur ses épaules le fardeau de sa faiblesse — j’aurai la pudeur de le garder secret. Aussi bien, ce qu’attendent de l’élu ses auditeurs et ses collègues, ce n’est point une effusion. C’est la promesse virile d’un effort, le don d’une énergie. A quelle entreprise ? Pour la définir, historien, j’irai droit aux dates.

1892 : à la mort d’Alfred Maury, le Collège de France supprime pour la transformer la chaire d’Histoire générale et de Méthode historique appliquée qu’il possédait depuis plus d’un siècle. Chaire d’Histoire et de Morale, pour l’appeler de son vieux nom : celle qui tour à tour, à Daunou le classique et à Michelet le romantique, permit de donner un enseignement novateur et brillant.

1933, quarante ans plus tard : le Collège obtient la création d’une chaire d’Histoire générale et de Méthode historique appliquée aux temps modernes : traduction personnelle et libre de la formule (Histoire de la Civilisation moderne) qu’on lira désormais sur l’affiche du Collège.

1892, 1933, deux dates, un problème : celui que, de toute nécessité, je dois poser devant vous. Et si, pour le faire, je suis contraint de procéder à un examen sans complaisance des idées que reçurent les hommes de ma génération et des méthodes qui leur furent enseignées, vous n’y verrez point d’orgueilleuse présomption : un grand désir de clarté simplement, et le besoin, pour vous comme pour moi, d’éclairer une route désormais commune. p003
I.

En supprimant la chaire d’Histoire et de Morale, le Collège suivait en 1892 sa raison d’être. Il n’est pas fait pour voler au secours de la victoire, mais pour la précéder. Or, en 1892, l’histoire, telle qu’on la concevait alors, avait joué et gagné sa partie. Elle était dans les lycées, peuplés d’agrégés d’histoire, dans les Universités garnies de chaires d’histoire, dans les écoles spéciales réservées à son culte. Elle débordait, de là, sur les directions d’enseignement, les rectorats, tous les grande postes de l’Instruction publique. Fière et puissante dans le temporel, elle se montrait, dans le spirituel, sûre d’elle-même — mais un peu somnolente.

Sa philosophie ? Faite, tant bien que mal, de formules empruntées à l’Auguste Comte, au Taine, au Claude Bernard qu’on enseignait dans les lycées, si elle montrait des trous et des cassures, l’ample et mol oreiller de l’évolutionnisme était là, tout à point, pour les dissimuler. L’histoire se sentait à l’aise dans le courant de ces pensées faciles ; je me le suis souvent laissé dire d’ailleurs, les historiens n’ont pas de très grands besoins philosophiques. Et me remémorant les narquois propos de Péguy dans un de ses plus brûlants Cahiers de la quinzaine  1 : « Les historiens font ordinairement de l’histoire sans méditer sur les limites et les conditions de l’histoire ; sans doute, ils ont raison ; il vaut mieux que chacun fasse son métier ; d’une façon générale, il vaut mieux qu’un historien commence par faire de l’histoire sans en chercher aussi long : autrement, il n’y aurait jamais rien de fait ! » — j’ai toujours eu peur que, lisant ces phrases faussement débonnaires, beaucoup d’historiens, naguère, n’aient hoché la tête d’approbation, sans percevoir l’arrière-goût vinaigré de cette malice d’Orléans...

Tout ceci, du dehors. Du dedans, les choses s’ordonnaient simplement.
Point de définition préalable : l’histoire, c’était l’histoire... Si pourtant on se mettait en peine de la définir, c’était, assez étrangement, non par son objet, mais par son matériel. Je veux dire : par une partie seulement de son riche matériel.

« L’histoire se fait avec des textes. » Formule célèbre : aujourd’hui encore elle n’a pas fini d’épuiser sa vertu. Qui certes fut grande. Aux bons travailleurs légitimement fiers de leur conscience p004 d’érudit, justement en bataille contre des œuvres faciles et lâches, elle servit de mot d’ordre et de ralliement. Formule dangereuse si l’on y prend garde, et qui semblait vouloir, contre le mouvement général des recherches humaines étroitement solidaires, s’inscrire en faux brutalement.

Par un lien étroit, elle liait l’histoire à l’écriture — et c’était le moment où la préhistoire, au nom bizarrement significatif, s’employait à rédiger, sans textes, le plus long des chapitres de l’histoire humaine. — Une histoire économique naissait, qui d’abord voulait être l’histoire du travail humain ; et cette histoire du travail dont François Simiand déterminait ici, il y a un an, les conditions, comment la faire avec des papiers simplement ou des parchemins, dans l’ignorance des techniques ? — Une géographie humaine naissait ; elle attirait l’attention des jeunes hommes, vite gagnés à des études réelles et concrètes, à des études qui semblaient, dans la morne grisaille des salles de cours, faire pénétrer le ciel et les eaux, les villages et les bois, toute la nature vivante. « L’histoire se fait avec des textes » : et du coup semblait s’évanouir l’observation pénétrante des sites, l’intelligence aiguë des relations géographiques proches ou lointaines, l’examen des empreintes laissées sur la terre humanisée par le labeur acharné des générations, depuis les temps où les néolithiques, départ fait de ce qui resterait forêt ou deviendrait labour, établissaient pour la suite des temps les premiers types historiques connus des institutions primordiales de l’humanité.

Et certes, aux prises d’une telle formule de rétrécissement et de mutilation, les explorateurs des sociétés antiques échappaient heureusement. Vivifiées sans cesse et renouvelées par les fouilles, les trouvailles de monuments et de matériel humain, — leurs études, par là mises en contact avec ces réalités substantielles : une hache de métal, un vase de terre cuite ou crue, une balance et ses poids, toutes choses qu’on peut palper et tenir dans sa main, dont on peut éprouver la résistance et tirer par analyse de formes cent données concrètes sur la vie même des hommes et des sociétés, — leurs études, contraintes de s’appliquer avec exactitude au terrain et conduites par l’éveil du sens topographique à l’acquisition du sens géographique, ne s’asservissaient point aux prescriptions d’un code sévèrement défini.

Dans le domaine des études modernes par contre, les jeunes hommes, façonnés intellectuellement par une culture à base unique de textes, d’études de textes, d’explications de textes, passaient, sans rupture d’habitudes, des lycées où leurs aptitudes de textuaires les avaient seules classés, à l’École Normale, à la p005 Sorbonne, aux Facultés où le même travail d’étude de textes, d’explication de textes leur était proposé. Travail sédentaire, de bureau et de papier ; travail de fenêtres closes et de rideaux tirés. De là, ces paysans qui, en fait de terre grasse, semblaient ne labourer que de vieux cartulaires. De là, ces possesseurs de seigneuries dont nul ne s’inquiétait de savoir ce qu’ils faisaient des produits de leur réserve, ou ce que représentaient leurs domaines pour eux aux diverses époques, en services ou en nature, en fidélités humaines ou en sommes d’argent. L’histoire était grande dame ; l’humble réalité économique faisait, en face d’elle, figure de M. Dimanche. On y vivait sans argent ni crédit. On y pratiquait une agriculture, une industrie, un commerce abstraits. Et par là, l’histoire affirmait mieux encore sa participation à la dignité, à la respectabilité, au parfait et aristocratique désintéressement des études textuelles et littéraires. Elle jouissait de la haute considération dont ces études bénéficient en France depuis la Renaissance. Si, aujourd’hui encore, pour former ses agrégés d’histoire, l’Université leur demande sans plus, en 1933, quatre devoirs français sur des sujets d’histoire, et quatre conférences, si possible « brillantes », sur des sujets d’histoire ; si, voulant les charger de restituer la vie des sociétés passées, — toute leur vie matérielle et spirituelle, politique économique et sociale, — elle ne leur demande ni s’ils savent lire et au besoin dresser, en tout cas critiquer une statistique ; ni s’ils connaissent du droit et de son évolution les premiers rudiments ; ni, je ne dirai certes pas s’ils ont écouté les théoriciens contradictoires de l’économie politique, mais s’ils sont capables d’expliquer avec précision ce qu’est une monnaie dans son maniement quotidien ; ce que signifie le change ; ce qui se passe réellement derrière la façade d’une Bourse des valeurs ou les guichets d’une Banque de dépôts ; si, pour comble de paradoxe, ne leur demandant même pas l’explication critique d’un texte, elle se paie à peu près uniquement de mots, de dates, de noms de lieux et d’hommes, — rappelons-nous la formule : « L’histoire se fait avec des textes. » Alors sans doute, nous comprendrons.
Mais par les textes on atteignait les faits ? Or, chacun le disait : l’histoire c’était : établir les faits, puis les mettre en œuvre. Et c’était vrai, et c’était clair, mais en gros, et surtout si l’histoire était tissée, uniquement ou presque, d’événements. Tel roi était-il né en tel lieu, telle année ? Avait-il, en tel endroit, remporté p006 sur ses voisins une victoire décisive ? Rechercher tous les textes qui de cette naissance ou de cette bataille font mention ; trier parmi eux les seules dignes de créance ; avec les meilleurs composer un récit exact et précis : tout cela ne va-t-il pas sans difficulté ?

Mais déjà, qu’à travers les siècles la livre tournois soit allée se dépréciant progressivement ; qu’à travers telle suite d’années les salaires aient baissé, ou le prix de la vie haussé ? Des faits historiques, sans doute, et plus importants à nos yeux que la mort d’un souverain ou la conclusion d’un éphémère traité. Ces faits, les appréhende-t-on d’une prise directe ? Mais non : des travailleurs patients, se relayant, se succédant, les fabriquent lentement, péniblement, à l’aide de milliers d’observations judicieusement interrogées et de données numériques extraites, laborieusement, de documents multiples : fournies telles quelles par eux, jamais, en vérité. — Qu’on n’objecte pas : « Des collections de faits et non des faits... » Car le fait en soi, cet atome prétendu de l’histoire, où le prendrait-on ? L’assassinat d’Henri IV par Ravaillac, un fait ? Qu’on veuille l’analyser, le décomposer en ses éléments, matériels les uns, spirituels les autres, résultat combiné de lois générales, de circonstances particulières de temps et de lieux, de circonstances propres enfin à chacun des individus, connus ou ignorés, qui ont joué un rôle dans la tragédie : comme bien vite en verra se diviser, se décomposer, se dissocier un complexe enchevêtré... Du donné ? Mais non, du créé par l’historien, combien de fois ? De l’inventé et du fabriqué, à l’aide d’hypothèses et de conjectures, par un travail délicat et passionnant.

De là, entre parenthèses, l’attrait si fort qu’exercent sur les historiens les périodes d’origine : c’est que les mystères foisonnent qu’il y faut éclaircir, — et les résurrections qu’il faut tenter. Déserts infinis, au milieu desquels il est passionnant de faire, si l’on peut, jaillir des points d’eau — et, par la puissance d’investigations acharnées, naître, parties de rien, des oasis de connaissances neuves.
Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère. « L’historien ne saurait choisir les faits. Choisir ? de quel droit ? au nom de quel principe ? Choisir, la négation de l’œuvre scientifique... » — Mais toute histoire est choix.

Elle l’est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l’est du fait de l’homme : p007 dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l’accent sur ceci, passe l’éponge sur cela. Elle l’est du fait, surtout, que l’historien crée ses matériaux ou, si l’on veut, les recrée : l’historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : « ce n’est point attitude scientifique », n’est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand-chose ? L’histologiste mettant l’œil à l’oculaire de son microscope, saisirait-il donc d’une prise immédiate des faits bruts ? L’essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l’aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à « lire » ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue ; car décrire ce qu’on voit, passe encore ; voir ce qu’il faut décrire, voilà le difficile.

Établir les faits et puis les mettre en œuvre... Eh oui, mais prenez garde : n’instituez pas ainsi une division du travail néfaste, une hiérarchie dangereuse. N’encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement que vienne l’homme capable de les assembler. Tant de pierres dans les champs de l’histoire, taillées par des maçons bénévoles, et puis laissées inutiles sur le terrain. Si l’architecte surgissait, qu’elles attendent sans illusions — j’ai idée que, fuyant ces plaines jonchées de moellons disparates, il s’en irait construire sur une place libre et nue. Manipulations, inventions, ici les manœuvres, là les constructeurs : non. L’invention doit être partout pour que rien ne soit perdu du labeur humain. Élaborer un fait, c’est construire. Si l’on veut, c’est à une question fournir une réponse. Et s’il n’y a pas de question, il n’y a que du néant.

Vérités qui trop souvent échappaient à trop d’historiens. Ils élevaient leurs disciples dans l’horreur sacrée de l’hypothèse, considérée (par des hommes qui d’ailleurs ne cessaient d’avoir à la bouche les grands mots de méthode et de vérité scientifique) comme le pire des péchés contre ce qu’ils nommaient Science. Au fronton de leur histoire, ils affichaient en lettres flamboyantes un Hypotheses non Fingo péremptoire. Et pour le classement des faits, une seule maxime : suivre rigoureusement l’ordre chronologique... Rigoureusement ? Michelet disait finement. Mais chacun savait bien que Michelet et l’histoire n’avaient rien de commun. Ordre chronologique : n’était-ce pas duperie ? L’histoire p008 qu’on nous enseignait (et si je mets mes verbes à l’imparfait, n’y voyez point une excessive candeur), l’histoire qu’on nous montrait à faire n’était, en vérité, qu’une déification du présent à l’aide du passé. Mais elle se refusait à le voir — et à le dire.
Histoire de France : de la Gaule romaine, définie par César au seuil des Commentaires, jusqu’à la France de 1933 saisie dans ses frontières, elle descendait le fil du temps sans jamais se perdre ni s’égarer. Elle n’échouait pas sur des écueils cachés, ne sombrait jamais dans les rapides ; parvenue au terme de son voyage, elle concluait : « Voyez ; partie de la Gaule, j’arrive sans encombre à la France d’aujourd’hui : merveilleuse continuité d’une histoire nationale ! » C’était vrai ; mais partant de 1933, l’historien avait commencé par remonter le courant, reconnaître tous les affluents, éliminer les bras qui s’égaraient (je veux dire, ne conduisaient pas en droiture à César). Et ce majestueux déroulement qui l’enchantait, comme il introduisait dans une histoire vivante, faite de catastrophes, de tragédies, d’amputations et d’annexions sans lendemain, je ne sais quelle rigidité factice et, à tout prendre, cadavérique.

Donnons-nous à nous-mêmes, rien qu’en regardant avec des yeux neufs un Atlas historique, la prodigieuse représentation de toutes les figures étonnamment différentes les unes des autres qu’a présentées le pays que nous nommons France, du nom dont lui-même s’est appelé avec continuité depuis des siècles ; évoquons devant nos yeux, si nous parvenons à nous libérer de la hantise du « ce qui est », cette suite de formations pour nous paradoxales : mais si l’une d’elles avait vécu, l’histoire, soyons-en certains, aurait en remontant retrouvé ses ancêtres : et cet alliage de France et d’Espagne, et cet autre de France et de Rhénanie, ou de France et d’Angleterre, ou de France et d’Italie, de France et de Pays-Bas... J’en passe : à ne pas faire leur place à tant de hasards, d’amorces et de novations, qui dira ce qu’une histoire perd en vie et en intérêt ? Et si, dans cette chaire, je pouvais user d’autres mots que de mots scientifiques, qui dira le péril qu’elle peut présenter ?

Histoire du Rhin, j’imagine 1. Vous l’écrivez de bonne foi, partant de cette illusion que vous descendez le fil des événements p009 alors qu’en fait vous avez commencé par le remonter. Vous partez de ce qu’est le Rhin pour nous, — un Rhin chargé de haines nationales, un Rhin frontière, enjeu sanglant de politiques bellicistes. Et de proche en proche, vous parvenez jusqu’au texte fameux des Commentaires qui vaticine : « Le Rhin, séparation de la Gaule et de la Germanie... » Après quoi, vous redescendez. Innocemment, c’est entendu. Librement, d’accord. Mais dans votre main, tout au long du voyage, vous serrez fiévreusement les deux bouts de la chaîne. Le présent brûlant, vous l’avez projeté, malgré vous, dans les siècles refroidis. Vous l’y retrouvez, tel que vous l’avez mis. Méthode régressive, sans que vous vous en doutiez. Qu’un Guillaume II naguère l’ait préconisée, qu’à son exemple la prônent ceux qui, se prenant pour fin dernière du monde, entendent que le passé ne vaille tout entier que comme préparation et justification voulue de ce qu’ils sont et projettent — soit. Mais la science, là-dedans, où la mettre, où la prendre ?

On allait ainsi et l’histoire triomphait. Du dehors, on l’enviait pour sa puissance. Cependant, peu à peu, elle se vidait de sa substance réelle. L’histoire, ce n’était pas, disait-on, une discipline particulière avec un contenu parfaitement défini. C’était une « méthode » : une méthode en passe de devenir, dans le domaine des sciences de l’Homme, la méthode quasi universelle. Comme si cette méthode, qu’un texte connu définissait : « la méthode employée pour constituer l’histoire » était autre chose, en réalité, qu’une des méthodes pratiquées par toutes les sciences : celle de la connaissance indirecte ? L’histoire n’avait pas perdu son ombre. Mais pour une ombre, elle renonçait à son vrai corps. Et ceux-là qui le lui disaient, ceux notamment que groupait autour de la Revue de Synthèse Historique l’homme, Henri Berr, qui en 1911, dans la préface de son essai critique et théorique aux La synthèse en histoire, avait le courage clairvoyant d’écrire (p. VI) : « On affirme que c’est parce que l’histoire est trop scientifique qu’elle est sans contact avec la vie ; je suis convaincu que c’est, au contraire, parce qu’elle ne l’est pas suffisamment » — ceux-là préparaient l’avenir sans doute ; ils ne maîtrisaient certes pas le présent.
II.

Et ce fut le réveil, brusque et désagréable. En pleine crise, au milieu des doutes.

Doutes fils de la guerre. Doutes de ceux qui reprenaient leur métier pacifique mais hantés par l’idée qu’ils étaient là pour p010 faire chacun, non point telle qu’ils l’auraient faite si la tourmente n’avait roulé le monde dans ses tourbillons, leur tâche individuelle ; — mais, par surcroît, la tâche de ceux qui n’étaient plus là, de ces deux générations atrocement décimées qui ne survivaient plus que par quelques débris, comme ces forêts de cauchemar qu’on traversait parfois, au front, sans s’en douter 1... « Faire de l’histoire ; enseigner de l’histoire ; remuer des cendres, les unes froides déjà, les autres encore tièdes : cendres toutes, résidus inertes d’existences consumées... D’autres tâches, plus pressantes, plus utiles pour dire le grand mot, ne réclamaient-elles point que nous leur donnions le restant de nos forces ? »

Doutes de ceux qui raillaient « la faillite de l’histoire » ; ils avaient moins de poids. Car, l’accuser de n’avoir rien prévu, ni prédit ; ironiser sur l’écroulement de « lois » qu’on forgeait pour le plaisir d’en dénoncer l’inutilité ; à ce « spiritualisme économique » naguère signalé par un Frédéric Rauh 2 comme déguisé sous le nom de « matérialisme historique », objecter les ressources d’une énergie morale dont personne ne niait les possibilités ; à ceux qui parlaient du milieu et de sa contrainte, répondre en plaisantin, avec un Bernard Shaw : « L’homme raisonnable s’adapte au milieu ; l’homme déraisonnable essaie d’adapter le milieu ; c’est pourquoi tous les progrès sont l’œuvre d’imbéciles » — rien d’imprévu là-dedans, ni qui pût intéresser les historiens. Car ils le savaient bien : il y a, toujours distincts, l’ordre de la connaissance et celui de l’action ; l’ordre du savoir et celui de l’inspiration ; l’ordre des choses qui ont déjà commencé d’exister, et l’ordre de la création jaillissante. Des lois historiques parfaitement établies sauraient-elles jamais contraindre les hommes ? Et qui peut affirmer qu’un sentiment de création autonome ne soit pas nécessaire pour agir, dans un milieu donné, contre le poids des traditions, contre l’inertie des institutions — alors même qu’au regard de l’avenir l’effort autonome des novateurs s’inscrira sans doute parmi les conséquences du régime qu’ils combattent ?

Plus grave, la crise de tout ce qui entourait, de tout ce qui encadrait l’histoire dans le domaine de l’esprit. Et ici, la guerre n’avait plus rien à voir. Ce monde moderne dont nous étions fiers et qui, à nos activités, offrait l’asile confortable de certitudes acquises ; ce monde dominé par le mathématisme rigoureux d’une p011 physique traitée comme une géométrie du monde, vidant la matière de toute qualité, la ramenant à l’étendue toute nue ; cette science des phénomènes naturels qui, de toute son ardeur, tendait vers l’objectif — un objectif soustrait aux influences du Moi, tirant valeur non de la qualité, mais de la quantité ; plus spécialement, cette science des faits de l’homme qui se constituait par application au domaine humain des méthodes éprouvées jusque-là dans le domaine d’une matière vouée au déterminisme le plus rigoureux — tout cela s’écroulait par larges pans, sous le choc répété d’idées neuves, de ces secousses profondes qui ébranlaient, disloquaient les assises séculaires de la physique.

Une faillite des vieilles idées, des vieilles doctrines rejetées au néant par de nouvelles venues ? Allons donc ! Pas de mer géologique qui ne laisse d’étage attestant sa puissance. Une crise d’idéal, le retour nécessaire à un mysticisme primitif ou évolué ? Encore moins. Un enrichissement, certes, et un élargissement. Sur le point précis qui nous occupe, la possibilité, entrevue, de négociations neuves, de relations intelligibles entre ces deux domaines qu’un abîme jusqu’alors séparait : le domaine objectif de la Nature ; le domaine subjectif de l’Esprit...

Ce n’est point le moment de rechercher comment, dans quelle mesure et sur quels point précis l’histoire — bien qu’à peine née à la vie générale des sciences — peut se trouver affectée par ces grandes transformations d’idées. Sinon tout un livre, il y faudrait un cours. Contentons-nous d’une simple constatation : Comment, au milieu de tels bouleversements, concevoir une histoire parfaitement immobile dans ses vieilles habitudes ? Comment ne pas sentir la nécessité, pour nous, de raccorder nos idées et nos méthodes à d’autres ? Comment, pour dire le mot, ne pas reconstruire, alors que partout apparaissent les lézardes ?
Reconstruire, mais sur quel fondement ? — Ne cherchons pas bien loin : sur le fondement solide de ce qu’il faut bien nommer l’Humanité.

Histoire science de l’Homme, science du passé humain. Et non point science des choses, ou des concepts. Les idées en dehors des hommes qui les professent ? Les idées, simples éléments entre beaucoup d’autres de ce bagage mental fait d’influences, de ressouvenirs, de lectures et de conversations — que chacun de nous transporte avec lui ? Les institutions, séparées de ceux-là qui les font et qui, tout en les respectant, les modifient sans cesse ? p012 Non. Il n’est d’Histoire que de l’Homme, et d’histoire au sens le plus large. Quand James Darmesteter écrivait La vie des mots et prenait pour héros le Langage, on sait avec quelle vigueur, ici-même, au Collège, Michel Bréal dénonçait son illusion.

Histoire science de l’Homme, et alors les faits, oui : mais ce sont des faits humains ; tâche de l’historien : retrouver les hommes qui les ont vécus, et ceux qui dans chacun d’eux, plus tard, se sont logés en eux avec toutes leurs idées, pour les interpréter.

Les textes, oui : mais ce sont des textes humains. Et les mots même qui les forment sont gorgés de substance humaine. Et tous ont leur histoire, sonnent différemment selon les temps, et même s’ils désignent des objets matériels, ne signifient que rarement des réalités identiques, des qualités égales ou équivalentes.

Les textes, sans doute : mais tous les textes. Et pas seulement ces documents d’archives en faveur de qui on crée un privilège — le privilège d’en tirer, comme disait cet autre 1, un nom, un lieu, une date ; une date, un nom, un lieu — tout le savoir positif, concluait-il, d’un historien insoucieux du réel. Mais un poème, un tableau, un drame : documents pour nous, témoins d’une histoire vivante et humaine, saturés de pensée et d’action en puissance...

Les textes, évidemment : mais pas rien que les textes. Les documents aussi, quelle qu’en soit la nature ; ceux qu’on utilise de longue date ; ceux surtout que procure l’effort heureux de disciplines nouvelles : la statistique ; la démographie se substituant à la généalogie, dans toute la mesure où Démos sur leur trône remplace les Rois et les Princes ; la linguistique proclamant avec Meillet que tout fait de langue manifeste un fait de civilisation ; la psychologie passant de l’étude des individus à celle des groupes et des masses : combien d’autres encore ? dans les marais bourbeux du Nord, il y a des millénaires, le pollen des arbres forestiers est tombé. Un Gradmann aujourd’hui, l’examinant au microscope, en tire le fondement de ces études passionnantes de peuplement antique, que la science de l’habitat humain doit s’avouer impuissante à mener à bien — même en ajoutant aux données des textes l’étude des noms de lieux ou celle des vestiges archéologiques. Un document d’histoire, ce pollen millénaire. L’histoire fait son miel avec lui. L’histoire qui s’édifie, sans exclusion, avec tout ce que l’ingéniosité des hommes peut inventer et combiner pour suppléer au silence des textes, aux ravages de l’oubli... p013

Entre disciplines proches ou lointaines, négocier perpétuellement des alliances nouvelles ; sur un même sujet concentrer en faisceau la lumière de plusieurs sciences hétérogènes : tâche primordiale, et de toutes celles qui s’imposent à une histoire impatiente des frontières et des cloisonnements, la plus pressante sans doute et la plus féconde.

Emprunt de notions ? Quelquefois. Emprunt de méthodes et d’esprit avant tout. Fait de chercheurs isolés, quêtant pour eux l’appui des voisins ? c’est la règle aujourd’hui. Demain sans doute, fait de travailleurs d’éducation diverse s’unissant en équipes pour joindre leurs efforts : le physicien, j’imagine, posant le problème ; le mathématicien apportant sa virtuosité à manier le langage scientifique ; un astronome enfin, choisissant dans l’immense champ du ciel les astres qu’il faut choisir, observant et contrôlant. Formule d’avenir sans doute. Au travail, elle enlèvera beaucoup de son intimité. Il ne sera plus, aussi profondément, la chose d’un homme et son émanation. Mais en efficacité, il retrouvera ce qu’il aura perdu en personnalité. Les temps de l’artisanat, qu’on le veuille ou non, descendent lentement au-dessous de notre horizon. Et comme tant d’autres, le petit artisan scientifique que nous sommes tous, que nous aimons jusque dans ses tares et ses manies ; le petit artisan qui fait tout lui-même et par lui-même, crée son outillage, son champ d’expérience, ses programmes d’investigation — il s’en va rejoindre dans le passé tant de beautés mortes. Mais une autre beauté se dessine sur la terre.

Collaboration des hommes, concordance des méthodes, analogie des développements. D’une section de la philologie, la philologie comparée, elle-même issue de la découverte du sanscrit au xviiie siècle, une science nouvelle, la linguistique, s’est dégagée. Or, avant de s’orienter vers l’étude statique des faits du langage, abstraction faite de l’histoire des langues, elle se voua à peu près uniquement à celle-ci. Évolution qui, sans doute, préfigure de très loin et très grossièrement celle qu’un jour accomplira l’histoire, quand de l’étude globale des ensembles historiques — peuples et nations si l’on veut — elle passera, sous une forme qu’on ne peut d’avance déterminer (parce qu’elle est fonction, largement, des progrès à venir d’autres sciences voisines) à l’étude statique des faits de l’histoire... Pour l’instant, modestement, ne lui assignons pas d’autre tâche que de poser des problèmes humains. Par souci d’humanisme, à la fois, et par pressentiment de ce qu’un jour pourra être l’histoire. La science des faits d’histoire. p014

Une science avec des lois ? Peut-être. Tout dépend de ce qu’on nomme Loi. Mot ambitieux, mot lourd de sens divers parfois contradictoires. Lois qui obligent pour l’action, non, nous l’avons dit. N’écrasons pas l’effort humain sous le poids stérilisant du pané. Répétons hautement, historiens — et parce qu’historien — qu’il n’oblige pas. Passé, du reste ? Soyons sans illusion. L’homme ne se souvient pas du passé ; il le reconstruit toujours. L’homme isolé, cette abstraction. L’homme en groupe, cette réalité. Il ne conserve pas le passé dans sa mémoire, comme les glaces du Nord conservent frigorifiés les mammouths millénaires. Il part du présent — et c’est à travers lui, toujours, qu’il connaît, qu’il interprète le passé.

En faut-il un exemple — et de tous sans doute le plus typique ? C’est celui de la coutume médiévale qu’hier alléguait justement Marc Bloch. Pendant plusieurs siècles, une règle de droit a été considérée comme valable, une redevance jugée légitime pour cette seule raison que règle ou redevance étaient immémoriales. Et le juge consciencieux, quand il recherchait la vérité juridique, se tournait vers le passé : « Qu’a-t-on fait avant moi ? Quelle est donc la coutume ? » Le droit aurait donc dû demeurer stationnaire ? Il n’a cessé d’évoluer, et rapidement. Tout comme a évolué le christianisme, entre la paix de l’Église et la Réforme...

Nécessités vitales. Réactions de défense instinctives contre la masse formidable des faits, des idées, des coutumes d’autrefois. Pénétrer de présent la tradition elle-même : premier moyen de lui résister. Et certes, ce n’est point là la réaction de l’histoire objective. Se dégageant de ces interprétations, elle tente, elle, par un effort héroïque et direct, de reconstituer les systèmes successifs d’idées et d’institutions, dans leur état de fraîcheur originelle. Mais elle sait mesurer les difficultés d’une pareille tâche. Elle sait que, jamais, elle ne déclenchera l’appareil introuvable qui, après un sommeil de plusieurs siècles, lui ferait entendre, enregistrée telle quelle pour une éternité, la voix même du passé saisie sur le vivant. Elle interprète. Elle organise. Elle reconstitue et complète les réponses. Elle se fait le passé dont elle a besoin. Et point là de scandale, d’attentat à la majesté supposée de la Science. La Science ne se fait point dans une tour d’ivoire. Elle se fait à même la vie, et par des vivants qui baignent dans le siècle. Elle est liée par mille liens subtils et compliqués à toutes les activités divergentes des hommes. Elle subit même, parfois, l’influence des modes. Baignant dans le même milieu que toutes les autres disciplines humaines, comment échapperait-elle à leurs inquiétudes, cette Science dont Poincaré disait p015 qu’elle « devine le passé » ? Disons, nous, qu’elle n’en touche jamais de sa baguette, pour les ressusciter, que certaines parties : celles-là seules qui ont du prix pour l’idéal qu’elle sert, au temps où elle le sert... Et je reviens à ma question de tout à l’heure.

Des lois ? Si vous parlez de ces formules communes qui, groupant des faits jusque-là séparés, en forment des séries — pourquoi pas ? C’est alors qu’une fois de plus l’histoire éprouvera l’Unité vivante de la Science ; c’est alors qu’elle se sentira, mieux encore, la sœur des autres sciences, de toutes celles pour qui, aujourd’hui, le grand problème, c’est de négocier l’accord du Logique et du Réel — comme il est, pour l’histoire, de négocier l’accord de l’Institutionnel et du Contingent.

Tâche difficile. Partout, dans toutes les sciences, aujourd’hui, ce ne sont qu’oppositions, conflits, antinomies. Ici, dans cette maison, laissons railler ceux qui vont ricanant et dénonçant nos impuissances. Ils n’oublient qu’une chose : à l’origine de toute acquisition scientifique, il y a le non-conformisme. les progrès de la Science sont fruits de la discorde. Comme c’est de l’hérésie que se nourrissent, s’étoffent les religions. Oportet haereses esse.
Combien ces idées, pour être vraiment explicitées, demanderaient de temps et d’efforts — je le savais en commençant cette leçon. Pardonnez-moi de ne m’être pas arrêté à des difficultés que je connaissais. Il s’agissait, pour moi, non d’édifier un système : de vous présenter un homme, ses intentions, ses partis pris peut-être et ses infirmités, sa bonne volonté à coup sûr.

Dans le beau livre jubilaire qu’a publié le Collège de France à l’occasion de son quatrième centenaire, on trouve, reproduit par les soins de Paul Hazard, un document émouvant. C’est une page de notes autographes de Michelet — notes de sa fine écriture jetées sur le papier avant l’une des dernières leçons qu’il professa ici. Voici ce qu’on lit sur cette feuille où déjà vibrent les cadences du grand poète de l’histoire romantique :

« Je n’ai point de parti... Pourquoi ? Parce que, dans l’histoire, j’ai vu l’histoire : rien de plus...

« Je n’ai point d’école... Pourquoi ? Parce que je n’ai pas exagéré l’importance des formules, parce que je n’ai voulu asservir aucun esprit : au contraire, les affranchir — leur donner la force vivante qui fait juger et trouver. »

Au terme de l’enseignement que j’inaugure aujourd’hui, pouvoir un jour, proche ou lointain, mériter que me soit rendu cet p016 hommage : « Dans l’histoire, il n’a vu que l’histoire, sans plus... Dans son enseignement, il n’a pas asservi les esprits, parce qu’il n’a pas eu de systèmes — de ces systèmes dont Claude Bernard disait, lui aussi, qu’ils tendent à asservir l’esprit humain : mais il a eu le souci des idées et des théories ; des idées, parce que les Sciences n’avancent que par la puissance créatrice et originale de la pensée ; des théories, parce que nous savons bien sans doute qu’elles n’embrassent jamais l’infinie complexité des phénomènes naturels : elles n’en sont pas moins ces degrés successifs que, dans son désir insatiable d’élargir l’horizon de la pensée humaine, la Science gravit les uns après les autres — avec la magnifique certitude de n’atteindre jamais le faîte des faîtes, la cime, d’où l’on verrait l’aurore surgir du crépuscule. » p017
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