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FACE AU VENT

Manifeste des Annales Nouvelles



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Les Annales, depuis 1929, n’ont pas cessé de paraître. Pas une année, quelles que fussent les calamités qui fondaient sur la France et sur le monde, elles n’ont déserté leur double tâche de science et d’éducation.

Les Annales continuent. Dans un climat nouveau, avec des formules neuves. Et un titre neuf.
« Quel amour du changement ! Vous vous êtes appelés d’abord Annales d’Histoire Économique et Sociale. Puis Annales d’Histoire Sociale. Puis Mélanges d’Histoire Sociale. Vous voici maintenant ANNALES tout court, avec ce long sous-titre : Économies, Sociétés, Civilisations ? »

Nous pourrions répondre que ces changements furent en partie fortuits. Mais pourquoi cet air de nous excuser ? Nous avons voulu, en 1929, Bloch et moi, des Annales vivantes — et j’espère bien que, longtemps encore, ceux qui prolongeront notre effort prolongeront aussi notre vouloir. Or, vivre c’est changer.

Nous admirons beaucoup, et il faut admirer, ces grandes revues qui s’installent sur un domaine du savoir avec la certitude tranquille, l’indifférente placidité d’une Pyramide d’Égypte. Elles y sont. Elles y restent. De loin, elles offrent une belle image de majesté. Mais après tout, les pyramides sont des tombeaux. Elles tiennent captif, au centre de leur masse, un mort illustre et momifié. Vive le ciment et le verre transparent ! Quand leur assemblage ne répond plus à des besoins nouveaux, on le jette à bas sans peine ni remords. On reconstruit. On repart. C’est une autre force : la force en expansion de ces grandes cités d’Amérique qui, tous les dix ans, rebâtissent leurs avenues et font peau neuve. p034

Les Annales changent parce que tout change autour d’elles : les hommes, les choses ; d’un mot, le monde. Déjà, celui de 38 n’était plus du tout celui de 29. Que dire du monde de 42 ou de 46 — qu’en dire qui soit juste et donc efficace ?

Car nous allons, communément, orchestrant le thème romantique des ruines. Nous allons décomptant les centrales électriques, les viaducs et les ponts, les quartiers de villes et les villages qui manquent à l’appel. Les yeux grands d’inquiétude nous ajoutons, tout bas : « Et la bombe atomique... Allons, le monde est ruiné ! » — Ruiné ? Il y a bien autre chose que les ruines, et plus grave : cette prodigieuse accélération de la vitesse qui, télescopant les continents, abolissant les océans, supprimant les déserts, met en brusque contact des groupes humaine chargés d’électricités contraires — et les plus fondés, jusqu’à ce jour, à « conserver leurs distances », au moral comme au physique : contact brusque, court-circuit...

Voilà par quoi, essentiellement, notre monde est détruit. Il est vital de s’en rendre compte. Qui n’a d’yeux que pour les ruines se console bientôt : « Patience... Un an, deux ans, dix ans et tout sera rétabli. Les stations du métro toutes rouvertes. Les viaducs restitués. Et des bananes chez tous les fruitiers. » — Fausse sécurité.

Pareillement, il y a une certaine façon de penser la vitesse qui nous égare aussi dangereusement : « Bah ! problème d’échanges. On l’a résolu pour les Nations dans le cercle de leurs frontières. On travaille à le résoudre pour les Continents. Eh bien, on le résoudra pour la Planète entière ! Question de temps, d’études, de matériel. Surtout de matériel... » Illusion d’ingénieur. De politique aussi, entouré de fonctionnaires à qui, pour qu’ils sachent manier les hommes, on a bien appris l’algèbre.

Certes, il y a des problèmes techniques. Et des problèmes économiques. Mais pour l’avenir de l’humanité, le problème qui compte — c’est le problème humain. Celui qu’en 1932, rentrant d’une visite à l’Exposition Coloniale où j’avais vu se manifester, irrésistible, la hantise nouvelle, je posais en ces termes : « L’historien redescend vers la ville, méditant sur tout ce qu’ont produit, déjà, de dérèglements dans l’histoire, les variations alternées des distances entre races, entre peuples : les unes, les distances matérielles, chaque jour se raccourcissant ; les autres, les distances morales, énormes, peut-être infranchissables. » — Tout le drame est là. Le drame de civilisation. Il s’annonçait en 1932. Il se joue en 1946. p035

« Nous autres, civilisations, nous savons bien maintenant que nous sommes mortelles. » Cette phrase eut un grand retentissement, que Valéry écrivait à la fin des années 20 — et qui d’ailleurs, pour l’historien, ne rendait pas un son bien neuf ; le vieux Ballanche, pour ne citer que lui, avait déjà dit textuellement la même chose, en 1817 : réflexion de sinistrés, ici et là. Mais Ballanche pouvait tenir un tel propos — Ballanche, citoyen d’une Europe prestigieuse, et qui se sentait, et se proclamait, en dépit des ricanements de Fourier, la terre civilisée par excellence. Valéry ? Déjà, au temps des Regards sur le monde actuel, le problème n’est même pas de savoir si notre civilisation, que nous continuons d’appeler la civilisation, va mourir. Mourir, mot noble, empreint de majesté tranquille et de naturelle sérénité. Le problème n’est même pas de savoir si notre civilisation va périr, assassinée. Il est de savoir quelle civilisation s’établira demain sur ce monde nouveau qui déjà s’élabore au fond du creuset.

Car une civilisation peut mourir. La civilisation ne meurt pas. Cet instinct des hommes, ce propre des hommes : se dépasser, prendre sa volonté comme tremplin, pour toujours sauter plus haut. Seulement, jusqu’à présent, c’est dans le cadre étroit de groupes limités qu’ils donnaient leur plus grand effort. Ils produisaient ainsi des civilisations de groupes, de tribus, de nations, de continents même, ou de portions de continents. Des civilisations parquées. Demain, sans nul doute, pour la première fois et sauf catastrophe — ils présenteront sinon tout de suite une civilisation mondiale, la civilisation des terriens, épandue sur l’œkoumène — du moins une ou deux civilisations intercontinentales qui, grossies déjà de plusieurs civilisations locales, se prépareront, en s’affrontant, à s’absorber l’une l’autre.

Quelles seront les étapes de cet immense procès ? Quelles, les premières réussites partielles ? A quels niveaux successifs s’établiront-elles ? Que représenteront dans l’œuvre totale les apports des non-Européens ? Que passera-t-il de notre civilisation dans ces civilisations à l’échelle du monde qui, peu à peu, se substitueront à elle ? Secret d’avenir. Comme on voudrait prévoir, et sinon savoir, deviner...

« Folies, tout cela. Et sous la plume d’un historien ... ». — Eh, sous la plume de qui voudriez-vous qu’elles viennent, ces notations d’Histoire ? Car, enfin, que s’est-il passé, s’il vous plaît, en Europe, aux vie, viie, viiie, ixe et xe siècles ? Quoi, sinon déjà, au milieu de convulsions sans nom, d’éboulements, de massacres, d’incendies intermittents mais prolongés, avec des rémissions et des reprises — une bataille de civilisations : barbares contre p036 romaines, nordiques contre méditerranéennes, asiatique contre européennes — une digestion de civilisations les unes par les autres. Au terme de quoi, toute fraîche, toute jeune, la civilisation chrétienne du moyen âge. Cette grande novation dont, hier encore, nous vivions uniquement. Dont nous sommes toujours saturés. Alors, mes « prédictions » d’historien ? Des retours en arrière.
Un fait est certain, dès maintenant : vivre, pour nous-mêmes et pour nos fils, ce sera demain, c’est aujourd’hui déjà, s’adapter à un monde perpétuellement glissant.

Un grand travail est commencé. Il ne s’arrêtera plus. Quelle que soit la durée des haltes et des répits. Liquidez vos « Branches-Vie », Compagnies d’assurance. Le temps est passé où les pères mettaient dans vos tirelires quelques centaines d’écus sur la tête de leurs fils — pour les récupérer, vingt ans plus tard, avec les intérêts. Développez vos « Branches-Incendie », en les modernisant. Et vos « Branches-Vol » aussi...

Oui. Nous allons être très menacés. Gémir ne sert à rien. Il faut s’accommoder. Et d’abord ne pas se perdre. Faire le point tous les jours. Se situer dans le temps, et dans l’espace.

L’Espace — que nous nommons autrement l’Univers. Cette minuscule boulette de matière perdue, parmi des millions d’autres, dans un coin de la voie lactée — et qui déjà commence à ne plus suffire à nos rêves d’explorateur. Pour la première fois, nous prenons conscience de sa petitesse. Mesurée à la toise, elle était si grande ! Au kilomètre, déjà moins. A vitesse d’avion, ce n’est plus rien du tout. Qui monte dans son avion un matin à Karachi, prend le thé à Londres le lendemain, à 16 heures. Est-ce un hasard si, depuis dix ans, blasés sur une planète sans inconnu, nous rêvons de fusées, d’excursions dans l’infini, en direction de cette lune blafarde que nous finirons bien par atteindre un jour ?...

Oui, comme brusquement elle nous semble petite, mesquine, sans mystère, notre humble planète... Sur quoi tous cependant, blancs, noirs ou jaunes, nous devons, bon gré, mal gré, passer notre existence. La Maison des hommes — avec son « Règlement » au pied de l’escalier : à tout manquement, la mort...

Maison aux cent logements, maison aux mille chambrées. De toutes couleurs, de toutes dimensions, de tout ameublement. Mais il les faut connaître les unes comme les autres puisque maintenant — quelques pas dans le couloir, ou deux paliers dans l’ascenseur — le jaune entre chez le blanc et le blanc chez le p037 noir, mitraillette en main et sac tyrolien au dos, plein de bonnes choses à manger : les deux aspects du plus récent internationalisme.

Apprendre à connaître l’agencement de cet univers, le contenu de ces compartiments, pleins de marchandises et aussi de forces dont il nous faut dresser l’inventaire, mais, toujours, du seul point de vue de l’homme : première tâche de l’Européen 46. Seconde tâche ? Se situer par rapport non seulement aux sociétés qui, dans notre propre logement, ont vécu avant notre naissance — mais à toutes celles qui, dans les autres logements de la Maison des hommes, ont précédé les hôtes actuels, aménagé les lieux, laissé quelques meubles à leurs héritiers, noué quelques relations avec nos propres ancêtres. Première coordonnée, l’Espace. Seconde, le Temps. Empruntons sa formule à Gustave Monod, réformateur de notre enseignement secondaire : l’homme cultivé en 1946 ? « Celui qui est capable de saisir sa situation d’homme à la fois dans le temps et dans l’espace. De rapporter aux autres civilisations celle dont il est l’acteur et le témoin. L’homme qui, avec la connaissance d’un certain nombre d’événements essentiels, s’est acquis, dès l’école et par l’école rénovée, une sorte d’expérience de la vie et de la mort des civilisations... »

En clair, l’Espace : disons la géographie. Le Temps : disons l’histoire.
Certes, d’autres solutions ont leurs défenseurs.

« Regardez le voisin », disons-nous ici. De lui vient le danger. Même s’il ne vous veut pas de mal, un tel coude à coude s’est établi déjà entre les hommes — blancs, noirs, jaunes — que tout mouvement des uns se répercute immédiatement sur les autres. Un tel coudoiement. Ce qui ne veut pas dire une telle fraternité. Car autour de nous, quels étranges, quels inquiétants voisins ! Des hommes, c’est tout dire.

Je dis : oui, dit l’humaniste, des hommes. Et vous dites : regardez-les ; mais moi, je réponds, avec Socrate : « Regardez-vous vous-même. Prenez conscience de l’Homme qui est en vous. De l’Homme semblable à l’Homme, à travers les siècles et les civilisations. Toujours le même, dans ses vertus, ses qualités, ses excellences. Et dont seules changent les formes extérieures, les apparences. Négligez l’homme circonstanciel. Sans grandeur ni constance. Pittoresque, c’est tout dire. Allez droit à l’Homme éternel. Travaillez, enfant, à le dégager en vous. Achevez, adulte, de le sculpter en vous. Fort, fier, solide, capable de résister aux pressions du dehors, sans se faire écraser... » p038

L’Homme éternel ? Mais à cette belle académie, exécutée selon les règles (élire dix beaux modèles ; prendre à l’un ses épaules, à l’autre ses jambes, etc ... ), tout notre effort à nous, jeunes « sciences de l’Homme » : et la psychologie, et l’écologie humaine, et l’ethnographie, et le folklore, et la sociologie, l’histoire naturellement — tout, jusqu’à la chirurgie de Leriche, qui chaque jour se veut plus humaine, plus soucieuse directement de l’être humain — tout notre effort n’est-il pas au contraire d’opposer, et de plus en plus, les hommes ?

Il y a trente ans, les géographes ne parlaient-ils pas volontiers de « l’Homme », et de ses œuvres sur terre ? Ne les avons-nous pas conduits à ne plus parler que des groupes humains et de leurs prodigieux efforts d’adaptation par quoi s’explique la réussite terrestre d’êtres si faiblement armés par la nature, si fragiles, si vulnérables — et qui pourtant se rencontrent aussi bien sous le cercle polaire que sous l’Équateur, au Groenland qu’au Congo — partout ou presque exactement partout sur la surface du globe ? Tout notre désir n’est-il pas de les saisir à l’œuvre, dans ce persévérant et magnifique effort qu’ils poursuivent, depuis qu’ils sont sur terre, pour s’insérer dans les milieux les plus hostiles, et en les disloquant, en les désagrégeant, en profitant des moindres fissures, s’y ménager une place toujours plus grande, s’y tailler un rôle — vivre, dans la plénitude humaine de ce beau mot ?

« Regardez-vous vous-même ? » Mais quand nous descendons en nous, quand nous nous fouillons nous-mêmes en profondeur — non, ce ne sont pas les linéaments d’une académie aussi parfaite que possible dans son abstraite nudité — ce sont les vestiges de nos devanciers que nous nous étonnons de trouver si nombreux en nous : cette surprenante collection de témoins des anciens âges, des antiques croyances, des plus vieilles façons de penser et de sentir dont chacun de nous hérite au jour de sa naissance — sans qu’il le sache. Et que nos historiens découvrent jusque dans la conscience de Périclès, de Phidias, de Platon — au prix d’un sacrilège que réprouvent toujours nos humanistes de vieille observance. Car de telles trouvailles, au fond, ne nous plaisent pas beaucoup. Elles nous humilient. Elles nous rabaissent à nos propres yeux. Mais enfin, les faits sont là. Et parfois, sous le coup d’une violente émotion, individuelle ou plus souvent collective — ne ressort-il pas brusquement, le vieux fond hérité, le vieux fond sauvage, provoquant des paniques, animant toute une foule de fureur sacrée, s’emparant de nous au point de nous « aliéner » ? p039

Regardons-nous nous-mêmes. Dans les couches successives de ces alluvions qui garnissent le fond de nos consciences — que de trouvailles pour l’archéologie des pensées humaines ! Legs de nos ancêtres. Mais l’accepter sous bénéfice d’inventaire, impossible. Le mort nous tient, vifs que nous sommes.
Alors, vite à la besogne, historiens. Assez de discussions. Le temps passe, le temps presse. Vous voudriez peut-être qu’on vous laisse souffler ? Le temps de balayer chacun devant sa porte ? Il s’agit bien de cela. Le monde vous pousse, le monde vous souffle au visage son haleine de fièvre. Non, on ne vous laissera pas tranquilles. Ni les Anglais, ni les Américains, ni les Russes, ni les Libanais, ni les Syriens, ni les Arabes, ni les Kabyles, ni les portefaix de Dakar, ni les boys de Saïgon. Tranquilles ! Mais vous être pris dans la masse. Pressés, serrés, bousculés, par des gens qui n’ont pas appris les belles manières. Vos belles manières, dont vous êtes si glorieux. (Encore qu’à la moindre occasion on sache ce qu’elles deviennent, vos belles manières.) Ils vous marchent sur les pieds, les voisins : « Ôte-toi de là, je veux m’y mettre. » Que faire ? Prendre votre petit air pincé : « Mais monsieur... » Il ricanera un bon coup, Monsieur le Kabyle, Monsieur le Ouoloff, Monsieur le Tonkinois — et vlan, dans vos côtes, une bourrade vraiment fraternelle. — Alors tanks, canons, avions ? Mais ils en ont, eux aussi. C’est même vous qui les leur vendez. Et puis, ils sont trop, trop, trop... Saupoudrer l’univers de bombes atomiques, méthodiquement, kilomètre par kilomètre ? Carroyage de précision ? Beau progrès ; mais on sait des moyens moins chers de se suicider...

Fini le monde d’hier. A tout jamais fini. Si nous avons une chance de nous en tirer, nous Français — c’est en comprenant, plus vite et mieux que d’autres, cette vérité d’évidence. En lâchant l’épave. A l’eau, vous dis-je, et nagez ferme. Cette solidarité de fait qui, dès maintenant, unit les naufragée — qui demain unira tous les hommes — travaillons à en faire une solidarité de labeur, d’échange, de libre coopération. Nous avons tout perdu, ou presque, de nos biens matériels. Nous n’avons rien perdu s’il nous reste l’esprit. Expliquons le monde au monde.

Par l’histoire. Mais quelle histoire ? Celle qui « romance » la vie de Marie Stuart ? qui fait « toute la lumière » sur le Chevalier d’Eon et ses jupes ? qui pendant cinquante ans, étudie les deux p040 derniers segments de la quatrième paire de pattes ? Pardon, je confondais.

Eh bien ; non ! Nous n’avons plus le temps. Trop d’historiens, et bien formés, et consciencieux, c’est là le pire — trop d’historiens encore se laissent égarer par les pauvres leçons des vaincus de 70. Oh, ils travaillent bien ! Ils font de l’histoire comme leurs vieilles grand-mères de la tapisserie. Au petit point. Ils s’appliquent. Mais si on leur demande pourquoi tout ce travail — le mieux qu’ils sachent répondre, avec un bon sourire d’enfant, c’est le mot candide du vieux Ranke : « Pour savoir exactement comment ça s’est passé. » Avec tous les détails, naturellement.
Nous n’avons plus le temps, nous n’avons plus le droit. En 1920, il y a vingt-six ans, montant pour la première fois dans ma chaire, à l’Université de Strasbourg libérée — moi rescapé, mais face aux cimetières où dormaient, mal apaisés, les morts de deux générations fauchées dans leur fleur — comme je m’interrogeais, anxieux, sur mon devoir !

Avais-je le droit, historien, de refaire de l’histoire ? de consacrer à l’histoire mon temps, mon activité, tout ce qui me restait de forces, alors que tant d’autres besognes requéraient impérieusement les citoyens ? Avais-je le droit, professeur, de prêcher les autres d’exemple, d’engager de jeunes hommes, derrière moi, dans la voie qui était mienne ? Avec quel redoublement d’angoisse aujourd’hui, dans une situation bien plus dramatique, devons-nous, tous, nous interroger ?

Pour répondre net. Or, je réponds, ici, sans hésiter : « Faire de l’histoire, oui. Dans toute la mesure où l’histoire est capable, et seule capable, de nous permettre, dans un monde en état d’instabilité définitive, de vivre avec d’autres réflexes que ceux de la peur, des descentes éperdues dans les caves — et tout l’effort humain réduit à soutenir pour quelques heures, à étayer au-dessus des têtes branlantes, les toits crevés, les plafonds éventrés. »

L’histoire, qui ne lie pas les hommes. L’histoire, qui n’oblige personne. Mais sans quoi rien ne se fait de solide. Sur le haut de Montmartre qui veut bâtir le Sacré-Cœur pousse d’abord un sondage à travers la butte — jusqu’au niveau de la Seine. Sables, marnes, gypses, calcaires : quand on sait ce qui soutient, en dessous, le sol lépreux de la surface, alors on peut construire en connaissance de cause. La géologie, certes, ne contraint pas p041 l’architecte à faire du néo-byzantin plutôt que du néo-gothique. Quel que soit le style qu’il adopte finalement, elle lui permet de fonder sa bâtisse solidement, sans qu’elle s’affaisse dans l’année. Ainsi l’histoire. Celle qui comprend et fait comprendre. Celle qui n’est pas une leçon à apprendre chaque matin, dévotement — mais vraiment une condition permanente d’atmosphère. Ce qu’elle a toujours été, ici, pour Marc Bloch et pour moi. Ce qu’elle sera demain, pour tous les amis qui m’aideront dans ma tâche, L’histoire, réponse à des questions que l’homme d’aujourd’hui se pose nécessairement. Explication de situations compliquées, au milieu desquelles il se débattra moins aveuglément s’il en sait l’origine. Rappel de solutions qui furent celles du passé — et donc qui ne sauraient être, en aucun cas, celles du présent. Mais bien comprendre en quoi le passé diffère du présent, — quelle école de souplesse pour l’homme nourri d’histoire ?
« Ainsi, vous subordonnez la majesté d’une Science aux exigences de ce que nos journalistes nomment l’actualité... » Je ne subordonne rien du tout. Je ne confonds pas, faut-il l’assurer, les historiens avec ces dames obligeantes que les abonnés du téléphone, ayant formé les lettres S. V. P., sont en droit d’interroger sur l’âge de leurs notoires contemporains ou sur les galons de grade dans l’armée péruvienne. Mais je n’entends pas non plus subsumer sous le concept de l’Éternel le Fulgence Tapir du vieil Anatole France. Je demande aux historiens, quand ils vont au travail, de ne point s’y rendre à la Magendie : Magendie, ce maître de Claude Bernard, ce précurseur de la physiologie qui prenait tant de plaisir à flâner, les mains dans ses poches, à travers les faits rares et curieux — et comme le chiffonnier, disait-il, à travers les ordures. Je leur demande de s’y rendre à la Claude Bernard, une bonne hypothèse en tête. De ne jamais se faire collectionneur de faits, au petit bonheur, comme on se faisait jadis chercheur de livres sur les quais. De nous donner une Histoire non point automatique, mais problématique.

Ainsi agiront-ils sur leur époque. Ainsi permettront-ils à leurs contemporains, à leurs concitoyens, de mieux comprendre les drames dont ils vont être, dont ils sont déjà, tout à la fois, les acteurs et les spectateurs. Ainsi apporteront-ils les plus riches éléments de solution aux problèmes qui troublent les hommes de leur temps. p042

Méthode historique, méthode philologique, méthode critique : beaux outils de précision. Ils font honneur à leurs inventeurs et à ces générations d’usagers qui les ont reçus de leurs devanciers et perfectionnés en les utilisant. Mais savoir les manier, aimer les manier — voilà qui ne suffit pas à faire l’historien. Celui-là seul est digne de ce beau nom qui se lance dans la vie tout entier, avec le sentiment qu’en s’y plongeant, en s’y baignant, en s’y pénétrant d’humanité présente — il décuple ses forces d’investigation, ses puissances de résurrection du passé. D’un passé qui détient et qui, en échange, lui restitue le sens secret des destinées humaines. p043
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LA VIE, CETTE ENQUÊTE CONTINUE




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Il ne sera point question, ici, de conclusion. Conclure, c’est arrêter. Tirer un trait. Sous quel paragraphe de quel chapitre ? J’évoque tout ce que mes yeux ont lu et regardé, tout ce que mes oreilles ont entendu et écouté depuis que j’ai seize ans. J’évoque les transformations successives d’un esprit à deux ou trois reprises modifié, et jusqu’en son tréfonds, par des révolutions d’art et de littérature. Sous l’une, sous l’autre, pourquoi de préférence, comment tracer la barre : celle qui « arrête » ?

Me voici à dix-sept ans — 1896 — à la veille de gagner Paris depuis ma province nancéienne. Je, moi, commodes pronoms ; ils ne signifient, ici, que mes contemporains, les hommes nés entre 1875 et 1880. Notre bagage, à cette date ? Déjà, pour le reconstituer, il me faut un effort. Et tout ce que je vais dire, homme d’entre cinquante et soixante ans, paraîtra bien étrange aux lecteurs de trente.

Littérature ? En dehors du lycée, aux classiques reconnus, nous ajoutions les romantiques, Michelet, Flaubert (les romans et la correspondance), un peu de Renan parfois. Vigny avait ses fanatiques, Leconte de Lisle ses fidèles. Auteurs « modernes » mais avouables : signe certain d’adoption, dans la bibliothèque de nos parents ils avaient droit à la demi-reliure — en tout cas au bradel. Plus risquées, nos autres lectures : aussi les faisions-nous dans des volumes brochés — les « trois cinquante » blancs, rouges ou jaunes de Vanier, de Calmann ou de Charpentier. D’ailleurs, à l’heure même où nous tentions de nous dégager d’elle, c’était notre trop bonne formation lycéenne qui continuait à dicter nos jugements. Ainsi goûtions-nous surtout, chez France, les ironies pastichées de Jérôme Coignard ou l’érudition narquoise de La Reine Pédauque ; ainsi, mieux que l’anarchisme subtil des trois romans idéologiques de Barrès, nous plaisaient Le Sang, la Volupté et la Mort teintant de couleurs romantiques une p044 Espagne plus qu’à demi-rhétoricienne. Pourtant, avec beaucoup d’émoi mais quelque résistance, nous commencions à goûter Verlaine. Quant à notre époque, Les nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains (comment résister au plaisir de citer ce titre, si parfaitement daté, d’un livret d’Ernest La Jeunesse ? ) — ces Nuits, et quelques autres, nous révélaient le sens d’adjectifs à la mode : « décadent » et « fin de siècle ». D’aucuns, parmi nous, s’aventuraient jusqu’aux Goncourt. D’autres, jusqu’à Huysmans. Mais tous, en cachette, nous lisions Maupassant. Un peu Daudet. Et Zola beaucoup.

Musique ? quelques concerts classiques. Du Beethoven, du Schumann. Du Berlioz rarement. Entre une reprise de Roméo et le triomphe de Werther ou d’Hérodiade, le Théâtre Municipal nous révélait, pêle-mêle, Samson et Dalila, Sigurd, ou L’attaque du moulin : toutes nouveautés fortement discutées. Derrière quoi, peureusement, se glissaient Lohengrin et Tannhäuser.

Peinture, sculpture, pas grand-chose. Par fortune, je pouvais aimer un Rodin — le Claude Lorrain juchant, dans le parc de la Pépinière, sa silhouette pataude, ses lourdes bottes et son visage ébloui sur le piédestal qu’entraînent, d’un si furieux élan, les chevaux d’Apollon. Mais, en dépit de curiosités fortement éveillées, à seize ans aucun de nous n’avait vu un Manet, un Monet, un Renoir. Connaissions-nous seulement les noms de ces réprouvés — même pas, de ces ignorés ? Ceux des grands hommes du Salon, oui. Avec la déférence requise, chaque année, dans le Figaro-Salon d’Albert Wolf, nous contemplions les Bonnat, les Benjamin Constant, les Jean-Paul Laurens — parfois, si audacieux, un Bernard ou, si révolutionnaire, un Henri Martin. Au reste, dans le pays du fer, nous usions nos ardeurs à maudire l’industrie. Nous avions bien des yeux pour admirer, la nuit, le flamboiement des coulées ou l’étrange paysage qu’au matin composent, surgissant de la brume, les usines aux silhouettes métalliques. Mais les dogmes étouffaient nos impressions. Comme ils nous empêchaient de rattacher à l’art tout ce qui n’était pas architecture, peinture, sculpture ou gravure. Il est vrai, en ce temps, les usines étaient lépreuses, les hauts fourneaux mesquins, les ponts métalliques sans ampleur. Il est vrai, la photographie (pour ne citer qu’elle) justifiait par trop les anathèmes de Flaubert : elle n’était qu’un moyen de fabriquer ces albums dont on ouvrait les fermoirs pour admirer la crinoline de tante Marie, ou le pouf de la cousine Jeanne.

Dans tout ceci, une nouveauté — une seule. Mais qui n’intéressait que l’« art décoratif ». On nous lançait dans le monde p045 soigneusement munis de catégories étanches : il y avait l’Art, qui était Beauté, et l’Industrie, qui était Laideur ; pareillement, aux arts « purs », inutiles et prestigieux, s’opposaient les arts « appliqués », souillés d’utilité et donc inférieurs. Or, c’était dans le domaine de ces derniers que naissait quelque chose : l’art sylvestre et floral d’Émile Gallé, qui déjà se transportait de ses vases pleins de mystère à ses meubles improvisés — à tous les plateaux de table en marqueterie qu’il jonchait des dépouilles d’un automne mordoré. Dûment stylisée, cette flore sinueuse commençait d’envahir le socle des monuments publics et la façade des hôtels bourgeois. Le « modern style » se constituait : iris, vigne-vierge, feuilles de platane et de marronnier. Aux devantures de Majorelle, nous assistions chaque soir à sa genèse. Tables à thé et bahuts, assiettes peintes et verreries, bois de fauteuil ou tentures, encadrements sculptés des portes et des fenêtres — le décor entier de notre vie s’abîmait dans une orgie de fleurs en bois sculpté et de rameaux en bronze.
Brusquement, Paris, 1896-1902. Luttes et crises — politiques, morales, esthétiques. Tout à la fois. En ces troubles années, petits provinciaux découvrant la Ville, nous nous battions pour nos vérités, pour nos raisons d’être — et aussi pour nous faire d’autres yeux, d’autres oreilles, une façon neuve de sentir le monde. Pour des joies inconnues.

Un dimanche après-midi, au Châtelet. Ce plastron blanc légèrement cabossé ; cette barbe nestorienne ; cet homme replet qui s’incline : c’est, réprouvé par les fauteuils pour crime de wagnérisme, Édouard Colonne — frénétiquement acclamé par nous autres, les troisièmes galeries : debout, tous battoirs en action, toutes clameurs hors du gosier. Après quoi, pendant des heures, le long des quais et des rues, tandis que les savants discutaient thème et leitmotiv, les silencieux, encore émerveillés, écoutaient leur cœur sauter dans leur poitrine.

Autre dimanche : le Palais de l’Industrie. Par bataillons, par régiments, par corps d’armée, les portes grandes ouvertes « les » vomissent : dans la nef, tous se ruent, joyeux et repus, s’excitant d’avance au plaisir promis. Et parvenus au pied du socle sur quoi, tête en arrière, hautain et dédaigneux dans sa robe de bure, le Balzac de Rodin ne les brave point mais les rejette — ils crachent leurs plaisanteries et leurs rires obscènes.

Cependant la salle Caillebotte au Luxembourg — mais surtout, à l’Exposition de 1900, la Centennale de l’Art français — révèlent p046 à nos yeux, éblouis par tant de clarté, l’impressionnisme et ceux qui lui faisaient cortège. Eh quoi, la France était le lieu universel de la Peinture — mais on ne nous le disait pas ? Révolte et, dans nos esprits, coup de pic formidable. Monet, Renoir, Pissarro, Sisley, Cézanne, Manet et Degas, et puis Rodin — tous entrent en nous. Fraternellement. Et nous occupent. C’est fini, le reste disparaît : nous n’irons jamais, plus aux Salons officiels révérer les virtuoses du faux dessin et du clair-obscur pédagogique. Nous connaissons nos dieux, les vrais. Ils nous refont une âme.

A nous, qui jamais n’avons tenu tire-ligne ni archet, ébauchoir ni pinceau. A nous philosophes, historiens, biologistes, médecins ou philologues. Sans doute, sur le moment nous n’analysons guère. Nous aimons, nous possédons ; nous ne faisons la théorie ni de nos amours, ni de nos brusques dégoûts. Entre la sérénité volontaire d’un Cézanne, absorbé dans ses soucis d’exactes mises en place ; entre la santé et la joie d’un Renoir, aussi vierge qu’un Rabelais d’intentions littéraires — et, d’autre part, le romantisme germanique de Wagner, ou les cris, les sanglots, les appels désespérés qui montent d’un couple enlacé de Rodin ; entre la dureté de Manet, la cruauté de Degas, les visions de Monet ou les fêtes sur l’eau vive de Sisley — qu’il y ait heurt, conflit, opposition certaine, nous ne voulons pas le voir. Brusquement dilaté, notre cœur est assez large pour les contenir tous.

Eux, et ceux qui déjà se pressent pour les remplacer — tant, en ces années fécondes, la sève est généreuse. Un jour, chez Druet, nous allons découvrir, après ses paysages, les nus de Marquet. Ou bien, chez Bernheim, place de la Madeleine, les portraits de Bonnard, les intérieurs de Vuillard, les églogues de Roussel. Chez Durand-Ruel, la robustesse plénière des Renoir. Un peu partout, les dessins de Rodin. Le tout, impunément ? Je veux dire, bien enfermé dans un casier réservé, avec l’étiquette : « Plaisirs d’art et de littérature » ? A pareille question si nous répondons : non, — ce n’est point pour avoir lu des traités d’esthétique. Mais nous avons senti s’opérer en nous, par la grâce de ces « ouvriers » et de leur art, la métamorphose qui nous a faits, vraiment, ce que nous sommes toujours, trente ans plus tard.
A quoi bon ces souvenirs ? J’ai l’air de divaguer, de raconter pour rien, pour le plaisir, nos jeunes années... En fait : Encyclopédie française, tomes XVI et XVII, Arts et littératures, fin — il me semble que j’y suis en plein ? p047

Quelque chose était entré en nous. De si fort, de si rayonnant que tout, brusquement, nous semblait par là désaccordé. Il fallait rétablir les liens rompus, recréer un ordre nécessaire. Raccorder. Et d’abord, le décor même de notre vie. Allez donc accrocher un Renoir, ou un Monet, dans un salon Félix-Faure, enlaidi de meubles aux profils ronds, aux courbes molles — encombré de bibelots hétéroclites et contournés, de lourdes tentures sombres, d’une profusion d’inutilités agressives ? Allez donc insérer les lignes d’un Cézanne dans un cadre « modern style » ? Déjà Loos, depuis Vienne, nous prêchait la guerre à l’ornement. Mieux encore nous l’enseignaient, et agissaient, les tableaux des fils de Courbet et de Delacroix.

Raccorder, quoi encore ? Notre littérature ? Certes, si nous nous étions posé la question en termes abstraits, nous aurions été fort embarrassés pour la résoudre. De toutes ces toiles, de tous ces marbres et ces bronzes qui nous avaient conquis, je l’ai dit et nous le sentions confusément : une leçon unique ne se dégageait point. D’un Rodin, d’un Degas, d’un Renoir et d’un Monet contemplés dans une même matinée, avant une audition de Tristan — ou de Pelléas — nul n’aurait su déduire, ni que le romantisme avait disparu, ni que le naturalisme était enterré, ni qu’un lyrisme spontané achevait de vaincre, en combat singulier, un âpre réalisme. Mais pareillement, en littérature, nous n’avions pas renoncé d’un coup à tout ce que nous aimions « avant ». Et dans ce que nous accueillions maintenant avec le plus d’élan, nous n’étions guère soucieux de discerner cette unité d’inspiration qui ne s’épanouit vraiment que dans les manuels. Pas plus que d’établir un lien de discours académique entre « nos » peintres, d’une part, et de l’autre (je cite pêle-mêle, à dessein, des œuvres fort disparates) — disons, les Histoires naturelles de Jules Renard (d’ailleurs illustrées par Bonnard) et son Poil de Carotte ; et encore, les Charles-Louis Philippe, de Bubu aux Charles Blanchard ; les Octave Mirbeau ; les Pierre Hamp de La peine des hommes, ou Colette de La vagabonde. Il est certain toutefois qu’à l’origine de certaines répudiations, de certains dégoûts, de certaines impossibilités (par exemple, le théâtre des Boulevards et ses drames bourgeois) — il y eut pour nous, et pour combien d’autres, la prise de possession, aux environs de l’année 1900, et l’adoption passionnée de cette toute petite chose inconnue et négligeable dans l’histoire de la Civilisation d’Occident : la peinture française — celle des maîtres nés aux alentours de 1830 et de 1840.

Faut-il aller plus loin ? parler de morale aussi à « raccorder », p048 ou de philosophie ? Certes, entre l’impressionnisme et telles attitudes philosophiques qui alors séduisaient tant de jeunes esprits, nous nous défendrions de vouloir nouer des liens trop précis. Non moins qu’entre nos appétits fougueux de justice, nos besoins passionnés de clairvoyance et, par exemple, le propos de Monet à Renoir, à Sisley et à Bazille, ce jour de l’année 1862 où, devant un modèle vivant, Gleyre leur enjoignait de penser à l’antique : « Filons d’ici, l’endroit est malsain, on y manque de sincérité ... » Qu’il soit du moins entendu qu’au renversement des termes du problème nous opposerions, non pas seulement la question préalable, mais des dates positives et une question précise. Bergson et le bergsonisme ? Mais pourquoi loger les peintres, qui œuvrèrent bien avant lui et sans lui, dans le décor fragile du philosophe — plutôt que la philosophie transitoire dans le palais éternel de la peinture ?

Il fallait raccorder. Nous raccordions. En éliminant. En accueillant. Mais aussi en regardant d’anciennes choses avec des yeux tout neufs. C’est le temps où quelques-uns d’entre nous s’avisaient d’acquérir l’édition Calmann — clous et papier à chandelle — des Promenades dans Rome et des Mémoires d’un touriste, tels que le bon Colomb les avait légués à une postérité qui d’ailleurs, à cette date, ne s’empressait pas beaucoup de les adopter... Déjà, dans ces années fiévreuses, nous étions prêts à accueillir Proust. Et Valéry. S’ils sont entrés en nous — et dans la mesure où ils y sont entrés — c’est introduits par ceux qui nous ont transformés et contre qui eux-mêmes réagissaient. Comme c’est Wagner, en définitive, qui a donné audience, chez nous, à Debussy. Et Debussy à Ravel, à Strawinsky, à Florent Schmitt. Et ceux-ci... ne continuons pas. Qui donc disait : « Je vis peut-être en 1900 ; mais mon voisin, que vous voyez ici, vit en 1890 ; et cet autre, là-bas, en 1880. » — Au vrai, c’est chacun de nous qui vit, pour une part, en 1935, et aussi en 1920, et toujours en 1912.

Résumons tout d’un mot. Il n’y a pas que les conquêtes de la Science pour aboutir, parfois, à ce qu’on a nommé de véritables « mutations » de l’intellect humain : transformations soudaines et si profondes qu’en quelques années les notions mêmes dont la conquête a coûté le plus d’effort aux premiers génies scientifiques d’une époque, deviennent évidentes et faciles même pour les écoliers. Il y a ce qu’on peut, ce qu’on doit nommer les conquêtes p049 de l’art. Dont les résultats font « mutation » eux aussi, en s’incorporant, en quelques années, à la vision commune de l’Univers. Et pas à celle des artistes seulement ; ou des amateurs d’art ; ou même de cette « élite » dont parlait hier un excellent historien de l’art dénonçant, dans l’incompréhension totale, furieuse et obstinée des Français d’entre 1860 et 1900 pour Courbet, pour Manet, pour Monet, pour Rodin et combien d’autres, « un des multiples effets de la démocratie qui supprime les élites » : c’était bien cependant, sauf erreur, les « élites » qui remplissaient leurs salons des uniformes fort coûteux de ce Meissonnier dont on ne trouve pas trace dans la récente Histoire de la peinture en France de notre auteur — et des combats de ce Detaille et des portraits cotés de ce Chartran, et des imageries en couleurs de tant d’académiciens chamarrés, dont un homme cultivé rougirait de citer un seul nom aujourd’hui. Révolutions d’art. Quand elles ont la puissance, et l’ampleur, de celle qui s’accomplit sous nos yeux d’hommes dont les vingt ans sonnèrent aux horloges de 1900 — reconnaissons en elles un des ferments les plus actifs de l’histoire humaine.
Et l’on voit peut-être à quoi tend tout ceci ? D’abord (inutile maintenant d’y revenir) à achever de démontrer qu’aux volumes XVI et XVII de l’Encyclopédie aucune conclusion n’est désirable, ni possible. Parce que, même nous, les cinquantenaires d’aujourd’hui, nous n’avons pas tiré la barre sous nos conquêtes de 1900 à 1910. Parce qu’au retour de la guerre (et la guerre, ici, n’est alléguée que comme un repère chronologique, non pas comme une cause ou, en tout cas, « la » cause) — nous avons connu, goûté d’autres peintres, d’autres sculpteurs, d’autres musiciens, une autre architecture encadrant d’autres décors. Bien plus, d’autres arts : l’homme collaborant, dans la photographie, au travail brut de la lumière ; l’homme enregistrant le mouvement pour le recréer à sa guise. Tout ceci, dans un monde complètement bouleversé et rénové par un prodigieux ensemble de découvertes scientifiques aboutissant à la télégraphie sans fil, à l’aviation, au phonographe, à la radio — demain à la télévision, etc. Tout ceci, tellement fort et profond qu’hier Henri Wallon nous en avertissait : déjà, en si peu d’années, ces inventions d’une prodigieuse universalité ont commencé d’agir sur nos organismes, de modifier nos perceptions, de transformer une humanité depuis des siècles et des siècles à peu près immobile dans sa constitution. p050

Mais il y a autre chose. Dans le plan total de l’Encyclopédie, si j’ai fait aux Arts et aux Littératures, dès le début, une place ample et large ; si, en face des deux volumes, nécessairement assignés à la physique moderne, cette révolution des révolutions de notre temps, j’ai voulu placer deux volumes, deux gros volumes destinés à « faire comprendre » ce qu’était l’art dans notre civilisation et dans nos vies ; si, ayant tenté un instant de ramener, pour des raisons de commodité, ces deux volumes à un seul, j’ai dû renoncer bientôt pour revenir à mon dessein primitif — ce ne fut point fantaisie gratuite. C’est que je trouvais, dans mon expérience même, dans mes souvenirs, dans ce que j’ai conscience d’avoir « été fait », la notion vivante que l’art ne s’inscrit pas, ou ne s’inscrit qu’accessoirement et au prix d’une déformation, parmi ces « Loisirs et Divertissements » dont il sera traité au tome XIV de l’Encyclopédie : sa vraie place, je l’ai marquée dès l’origine (Pierre Abraham a bien voulu le rappeler au seuil du tome XVI). Elle est parmi les plus efficaces moyens de Connaître et de Comprendre dont l’Humanité dispose. Dès maintenant — et sans préjuger de ce qu’elle sera demain.

De ce qu’elle pourra et devra être... Il faut le dire, à l’heure où les savants ouvrent devant nos yeux, à la fois ravis et troublés, les perspectives qu’on sait ; à l’heure où ils nous montrent la recherche expérimentale et la recherche mathématique se relayant pour mieux capter l’univers dans les mailles du filet humain — pour mieux l’enclore dans de puissantes constructions, faites de ces formes et de ces notions abstraites que la raison tire des choses déjà connues. Explorateur des contrées sans limites dont parle Jean Perrin ; prospecteur de ce cerveau humain « où dorment dans la nuit des possibles sans nombre que la conscience pourra ne jamais animer » — le mathématicien tire d’objets connus ses chaînes indéfinies d’êtres rationnels. Jusqu’au jour où, le contenu des réalités se trouvant tout entier élaboré, il réclame aux travailleurs de l’expérimentation une moisson nouvelle de faits, éléments nécessaires des constructions futures.

Cycle sans fin, engrenage un peu terrifiant, entre les dents de quoi bien des choses sans doute, fragiles, tendrement vivantes et à quoi nous tenons, risqueraient de se voir broyer sans merci — si l’art précisément n’intervenait ici comme un contrepoids. Ou comme un perceur d’avenues ensoleillées. L’art, qui n’est pas l’antithèse de la Science. L’art qui ne doit point l’ignorer, ou la combattre — mais, de plus en plus, s’appuyant sur elle, prendre p051 ses données comme objet de son travail. Non seulement pour enrichir ses possibilités, se doter de moyens nouveaux, s’ouvrir des terres neuves, Mais encore, mais surtout, pour présenter à certains hommes qui ne sauraient l’accepter que de lui, cette interprétation générale des choses que la Science propose et que l’art suggère. L’art — ou les artistes.

Dans le cycle des deux recherches se suppléant l’une l’autre et conjuguant leurs efforts alternés, il est bon de prévoir un relais de l’art. Une troisième recherche. Plus en surface qu’en profondeur ? Croyez-vous ? Profondeur, qu’importe. Je me penche sur l’Océan, vous me dites : « Ici, trois mille mètres de fond. » Trois mille ou trois cents, c’est tout un. Ce qui compte, c’est de savoir jusqu’où la clarté descendra. C’est de faire descend la lumière plus loin, plus bas, toujours plus bas. De faire reculer l’obscurité. Et donc d’être profond : je veux dire, d’éclairer l’obscur. L’art peut l’illuminer. p052
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