La religion en tant que référence, de la Révolution Française à la iii° République





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La religion en tant que référence, de la Révolution Française à la III° République

Colloque de psychohistoire, Berlin, avril 2011
Pierre Legendre, psychanalyste, historien et anthropologue du droit, définit dans un de ses ouvrages les plus importants, „le désir politique de Dieu“ sa notion de „référence“.Celle-ci procure selon lui une base aux être humains pour fonder leurs actions, leurs pensées, et donc aussi leurs relation inter-personnelles. C’est à partir de cette notion que j’aimerais essayer d’interroger certains évènements de l’histoire française. Lorsque les révolutionnaires abandonnent peu à peu leur référence au catholicisme à partir de 1789, puis tout à fait en 1793/1794, après que le Pape eût condamné la déclaration des droits de l’homme et la Constitution civile du clergé en mars 1791, ils essayent d’imaginer de nouvelles références religieuses pour créer un nouveau modèle de société. Après l’échec de la Révolution, l’Eglise est malgré tout confrontée à la modernité à travers les aspirations libérales qui la travaillent de l’intérieur, et les débuts de la révolution industrielle. La papauté, après avoir condamné la modernité dans l’Encyclique „Mirari Vos“ en 1832, a dû développer une nouvelle stratégie et un nouveau discours pour prescrire son modèle de société et de relations humaines. Ces épisodes importants de l’histoire française permettent de réfléchir sur le rôle joué par les références collectives dans la vie sociale. Après une première partie historique, j’exposerai le point de vue de quatre psychanalystes concernant la référence religieuse. Il s’agit ici de René Kaës, Erich Neumann, Pierre Legendre et Alain Didier-Weill
Au XVIII° siècle en France, l’Eglise catholique donne sa légitimité au pouvoir politique et structure la vie sociale, l’espace, le temps. Les villages se rassemblent autour des églises et le temps est rythmé par le son des cloches et les fêtes religieuses. Avec le bouleversement de la Révolution, c’est aussi tout ce maillage social qui est remis en cause. Cependant, si les révolutionnaires ne veulent pas se référer à l’Ancien Régime soutenu par l’Eglise Catholique ni à son histoire, ils ne veulent pas non plus se couper du catholicisme, que pratique la majorité de la population. En refusant la référence à l’histoire, les Révolutionnaires mettent en avant le thème de la régénération de la société et de l’individu, mais aussi le retour aux sources du christianisme originel. C’est ce que commence à prêcher l’Abbé Fauchet, ancien prédicateur du roi, et orateur très populaire. A Notre-Dame de Paris, il prononce des sermons enflammés, dont le souffle rappelle le ton de l’Ancien Testament.
Il commence à identifier les ennemis de la patrie. Selon lui, « Jésus-Christ mourut pour le Genre-humain, en mourant pour sa Patrie. C’est comme ennemi de César qu’il fut immolé (…) enfin, ô mes Frères, je mourrais content, après avoir dit cette seule parole : C’EST L’ARISTOCRATIE QUI A CRUCIFIE LE FILS DE DIEU »

Ainsi, « Les impies qui dévoraient la Patrie comme une proie facile, disparaissent à l ‘heure marquée par eux pour le carnage. Les citoyens prêts à être dévorés lèvent leurs têtes parmi les ombres de la mort, frappent d’un seul coup l’Aristocratie, forte de mille années de règne, de deux-cents mille satellites armés pour la destruction ; et l’Aristocratie n’est plus ; et la Patrie respire » L’aristocratie avait « cumulé toute les horreurs sur nos têtes », Elle « avait des projets atroces  (…) c’était l’heure indiquée par les Ennemis de l’Etat, pour égorger la Patrie » Il faut résister, « mes frères, jusqu’à mourir pour la Liberté de la Patrie. Voilà l’Evangile mes frères ; toute autre Religion est une impiété ». 1) Ailleurs, l’aristocratie est comparée à une hydre, qui « portait dans les nues ses cent têtes orgueilleuses, insatiables de la substance des peuples, et qui de ses pieds d’airain foulait comme une vile fange tous les enfants de la Patrie » Abattue, l’hydre se transforme en serpents venimeux qui « lancent le poison de la haine et le feu de la discorde (… ) ces monstres dévoreraient et engloutiraient la Patrie » Il n’est selon lui « que deux classes d’hommes dans toute la France, les bons et les mauvais citoyens. » 2) « Ces vils étrangers, ces rebuts des Nations vont disparaître. Nous allons, avec l’humanité qui convient à un peuple généreux, en purger la capitale et la France ». Et pour être plus clair : « le parfait Chrétien (…) est le seul Concitoyen sûr dans la Patrie ». En effet, « la catholicité n’est que l’Assemblée, la Communauté, l’Union des Frères, fidèles à la Patrie de la Terre, pour s’élever ensemble à la Patrie des Cieux. 3)
Pendant ce temps, les Constituants élaborent une nouvelle Constitution, précédée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, suivie par la promulgation de la constitution civile du Clergé. Mais la condamnation par le Pape en mars 1791 de la Déclaration des Droits de l’Homme dans les termes les plus durs, vient mettre un terme à la référence des révolutionnaires au christianisme même primitif, et provoque le début d’une guerre civile.
La liberté, et surtout la liberté de penser et de s’exprimer sur la religion est ainsi considérée par le pape comme un «droit monstrueux. » L’égalité et la liberté sont décriées comme « des chimères et des mots vides de sens », il faut être « soumis par la nécessité. »
Dans le Manifeste du Pape à toutes les puissances catholiques pour former une croisade contre la France il souhaite que « Que le règne heureux du fanatisme commence, qui malheureusement pour nous a trop longtemps été étouffé dans notre cœur, par ces préjugés ridicules de la philosophie moderne ; et de toutes les absurdes rêveries (…) Suggérées adroitement par l’impie Voltaire, et J.J. Rousseau, monstres abominables, vomis dans la colère pour faire le malheur des peuples. » 4)
Cette déclaration de guerre à la Révolution française a des conséquences catastrophiques, dont la guerre civile et la guerre avec les puissances européennes.
Le clergé et le catholicisme ne sont plus considérés comme fiables par les Révolutionnaires, et ils décident alors comme Rousseau l’avait proposé, d’instituer une religion civile. Rousseau qui était protestant, appréciait beaucoup la religion chrétienne, mais considérait que le chrétien ne fait pas un bon soldat prêt à mourir pour la patrie, d’où la nécessité de l’établissement d’une religion civile qui crée le sentiment d’obligation de l’individu envers l’Etat et soude le corps social. Cette religion civile doit constituer en des « sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle. Sans pouvoir obliger personne à (les) croire (ces dogmes), il peut bannir de l’Etat quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir comme non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d’aimer sincèrement les lois, la justice et d’immoler au besoin sa vie à son devoir. (…) Ces dogmes de la religion civile doivent êtres simples, en petit nombre, (…) L’existence de la divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois, voilà les dogmes positifs. » 5) Selon Rousseau cette religion peut très bien exister à côté d’une autre religion, toute intérieure cette fois-là.

Pour les révolutionnaires, cette religions civile doit être propagée d’abord par des fêtes révolutionnaires. C’est le peintre David qui est nommé grand ordonnateur de ces fêtes. David est franc-maçon depuis 1787 et entretient des liens étroits avec Cagliostro depuis 1789. Cagliostro était un adepte du rite égyptien de la franc-maçonnerie  dont l’objectif était la régénération du corps social. David utilisait les images propres à la franc-maçonnerie (le triangle, l’œil qui voit tout, le niveau, etc…) à travers lesquels il s’adressait à un public d’initiés. Il souhaitait cependant donner à ces codes une dimension universelle pour élargir son public.

C’est ainsi que pour le premier anniversaire de la chute de la royauté en août 1793, qu’il organise un grand défilé. Le point d’orgue en est l’hommage rendu à la déesse égyptienne Hathor, dont une immense statue est érigée sur la place de la Bastille C’est un retour au culte de la Nature qui est exprimé ici, associé à l’exaltation de la famille à la mode romaine antique, dont doit découler l’amour pour la patrie. 6) Mais ces cultes et ce panthéisme ne « prennent » pas, et Saint-Just pourra ainsi déclarer que la Révolution est « glacée ». C’est alors que se déclenche une campagne violente de déchristianisation, dont les organisateurs affirment qu’il n’y a pas de vie après la mort. Robespierre procède à l’élimination de cette fraction rivale en affirmant comme Rousseau que le peuple a besoin d’une religion qui donne l’espoir d’une vie dans l’au-delà et d’une récompense ou d’un châtiment. Il institue le culte de l’Etre Suprême tout en menaçant ceux qui ne s’y conformeraient pas. C’est à ce moment-là qu’il tombe à son tour, et que la bourgeoisie prend la pouvoir. Quelques années plus tard, avec Napoléon et la Restauration, c’est le catholicisme qui fait son retour en force
Toutefois, l’Eglise est également travaillée par les idées libérales. Le prêtre Lamennais est considéré comme le précurseur du catholicisme libéral, du catholicisme social et de la démocratie chrétienne. Il plaide en 1830 pour la liberté de l’enseignement, la liberté de conscience, de presse et de religion. Ce sont d’ailleurs les idées de Lamennais que la Belgique devenue indépendante en 1830 adopta. Avec l’Abbé Lacordaire, il posa les questions de la nécessaire alliance entre l'Église et les idées de liberté, et de l'exigence d'une véritable doctrine sociale de l’Eglise. En 1831 il se révolte contre la position du pape Grégoire XVI qui condamnait le soulèvement en Pologne. C’en est trop pour le Saint-Siège, qui réplique avec l’encyclique Mirari Vos publiée en1832 et avec l’encyclique Singulari Nos (1834).Lamennais ne plie pas et rompt alors avec l’Eglise. Il est à noter que ces encycliques paraissent alors que les premières voies ferrées sont construites en France, et que les premières grandes insurrections ouvrières modernes bouleversent la France à partir de la révolte des Canuts à Lyon. Marx et Engels ont d’ailleurs estimé que ces insurrections lyonnaises n’étaient comparables dans le passé qu’à la guerre des esclaves de Spartacus.
Dans ces encycliques, l’outrance verbale avec laquelle s’exprime le pape est celle que l’on retrouve dans de nombreux documents de ce type. Toutes les nouveautés y sont condamnées. « Que tous s’en souviennent : le jugement sur la saine doctrine dont on doit nourrir le peuple, le gouvernement et l’administration de l’Eglise entière appartiennent au Pontife romain. » 7) La liberté de conscience est qualifiée de « délire » 8), la liberté de la presse « pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur » 9) , etc.. D’où les injonctions de tirer le glaive de l’esprit « qui est la parole de Dieu ». 10) Mais pour que toutes ces choses « s’accomplissent heureusement, levons les yeux et les mains vers la très sainte Vierge Marie. Seule elle a détruit toutes les hérésies ; en elle nous mettons une immense confiance, elle est même tout l’appui qui soutient notre espoir. » 11) La liberté de conscience, la liberté de la religion, la liberté de la presse, doivent être abolies au profit du culte de la Vierge Marie.

La piété mariale se développe ainsi à un rythme soutenu à partir des années 1830 qui voient la réapparition des pèlerinages marials, le rétablissement des fêtes patronales, « la redécouverte de statues miraculeuses solennellement portées sur les autels. » Le dogme de l’Immaculée Conception sera d’ailleurs proclamé en 1854.
C’est l’abbé Lacordaire, autrefois proche de Lamennais, mais qui s’est soumis à l’Eglise, qui va donc « tirer le glaive » de l’esprit et propager la parole de Dieu. En 1834, il s’en va parfaire sa formation à Rome. Il entre alors dans l’ordre des Prêcheurs, chez les Dominicains. (Vocation : enseigner et prêcher). Lacordaire revient en France en 1841 et prêche avec succès à Notre-Dame de Paris, à Lyon et dans la France entière.
Au fil de ses conférences, se déploie sa vision des rapports de l’individu avec l’Eglise catholique. L’Eglise serait pour le croyant comme la mère pour le petit enfant
En effet, le sens commun humain transmis par la parole de la mère est équivalent au sens commun divin transmis par la parole de l’Eglise  « comme votre mère vous a parlé, l’Eglise, cette mère universelle, vous a parlé aussi. Dans l’ordre de la nature, l’humanité, par l’organe de votre mère, a déposé en vous un sens commun humain, et dans l’ordre des choses éternelles, Dieu, par l’organe de l’Eglise, a déposé en vous ce qu’on peut appeler le sens commun divin. » 12)

Par contre, si « l’enfant interroge sa mère pour en recevoir la vérité avec la foi ; le sophiste interroge son disciple pour lui ouvrir la perspective mystérieuse où s’abîme la raison qui ne veut reconnaître aucune autorité. C’est pourquoi je vous ai défini l’interrogation telle qu’elle fut pratiquée par le premier tentateur, l’art de mettre en question ce qui est. » 13) Pour Lacordaire, le « pourquoi ? » vient du tentateur : «  « qui assiégeait l’humanité à son berceau. Il ne demanda pas à l’homme :  Etes-vous sûr qu’il y a un Dieu ? Il lui demanda : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé ? Et cette question qu’il posait alors, c’est encore celle qu’il pose aujourd’hui, celle qu’il posera toujours : aujourd’hui comme alors, la question des ruines, c’est la question qui met en doute l’autorité de Dieu. » Cette interrogation est donc « la première puissance et le premier crime du monde. » Il suffit de se rappeler Spartacus, qui disait : « pourquoi des esclaves ? Sieyès disait : pourquoi des nobles ? D’autres disent aujourd’hui : pourquoi les pauvres ? » Et donc toute question « ébranle le monde », elle est « une puissance » et « elle est aussi un crime. » 14)
D’où l’importance pour le salut de l’humanité que les femmes soient élevées dans la conscience de leur mission : mères chastes, il leur incombe d’élever leurs enfants selon les préceptes de l’Eglise. L’Eglise étant infaillible (le dogme de l’infaillibilité pontificale sera promulgué en 1870), il n’y a pas à discuter..
Ce système logique veut que l’obéissance à la loi découle de la religion, qui est elle-même, en ce qui concerne l’Eglise catholique, associée à l’autorité de la mère sur son enfant.
Lacordaire était cependant considéré comme faisant partie du clergé progressiste, il soutient avec enthousiasme la Révolution de 1848, et sera élu député de la nouvelle assemblée avant d’en démissionner.. Mais avec l’écrasement de la Révolution de 1848, le clergé catholique se range en bloc derrière le pouvoir, et les « rouges », les révolutionnaires principalement des ouvriers, seront qualifiés d’ »égoïstes » par la majorité de la population paysanne, pour mieux disqualifier leurs revendications sociales et politiques.
Cette stratégie du Saint-Siège aura des conséquences importantes sur l’histoire en France. En effet, pour combattre la modernité, l’Eglise décide de tout faire pour garder l’emprise sur l’enseignement des filles. En 1879, à leur arrivée au pouvoir, les Républicains vont donc entrer en conflit ouvert avec l’Eglise. Ce conflit aboutira notamment à la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Les premières mesures qu’ils prennent sont celles d’instaurer l’instruction obligatoire et laïque à partir de 1881/82. Pendant toute cette période, les hommes politiques entretiendront une grande méfiance vis à vis du vote politique des femmes, trop soumises à l’emprise des prêtres selon eux. Ceci explique pourquoi les femmes françaises n’ont obtenu le droit de vote qu’à partir de 1944, grâce au Général de Gaule
Pendant la Révolution française nous avons donc assisté à une tentative de reconstituer le corps social à partir d’une ré-interprétation du christianisme sans relation avec l’histoire, puis à la tentative d’institution d’une religion artificielle qui devait garantir l’unité du corps social,. A l’échec de ces tentatives a succédé l’emprise du catholicisme le plus réactionnaire, jusqu’aux années 1830.
Au début de la Révolution industrielle, le Saint-Siège construit une sorte de clôture vis à vis de la modernité. Il s’agit de rassembler les fidèles autour d’une représentation rassurante et hors du temps, celle de la Vierge. Cet imaginaire clos a aussi pour fonction de détourner les esprits des enjeux posés par les bouleversements socio-économiques.
Dans les deux périodes que j’ai choisies, la référence à la religion a pour rôle de fonder un imaginaire commun qui garantit l’unité du collectif. Ce collectif imaginaire présuppose un individu compact, sans faille, sans histoire. Il y a un déni des processus de subjectivation et le clivage collectif induit par l’idéalisation imaginaire a forcément des conséquences sur chaque membre dont est composé le groupe.
Plusieurs psychanalystes ont évoqué de leur point de vue les conséquences du rôle du collectif et en particulier de la référence religieuse sur le psychisme individuel. Je propose de vous proposer le point de vue de quatre psychanalystes.
Selon René Kaës, les alliances inconscientes seraient l’une des principales formations de la réalité psychique. Ainsi il écrit qu’ »elles organisent et caractérisent la consistance des liens qui se nouent entre plusieurs sujets (…), et soutiennent ce que chacun, pour son propre compte, doit refouler, dénier ou rejeter ». 15) La référence religieuse en tant que représentation commune exigée par l’alliance du groupe, permet d’assurer un rapport d’isomorphie entre le groupe et chacun des membres du groupe. Par la sacralisation de l’unité se constitue un tout insécable. Cette exigence d’unité peut alors provoquer l’angoisse et le doute vis à vis de toute expression d’une parole ou d’un désir singulier qui pourrait provoquer la division du collectif. La soumission à l’exigence d’unité se paye alors du prix de la mort psychique et de l’abandon de la pensée.
Le petit livre d’Erich Neumann, „Tiefenpsychologie und neue Ethik“ (Psychologie des profondeurs et nouvelle éthique), malgré quelques passages qui me paraissent désuets, semble avoir gardé toute sa pertinence.

Selon Neumann, l’ancienne éthique correspond aux idéaux les plus différents. (…) Mais chaque fois, il s’agit de l’absolutisation de valeurs, qui sont posées comme des prescriptions. (...) La négation du négatif, son exclusion violente et systématique constituent le caractère principal de cette éthique. 16) Il s’agit ici non d’une répression voulue, mais du refoulement de différents contenus, de parties de la personnalités, qui contredisent la valeur éthique. Ce surmoi culturel provoque l’illusion d’une identification avec une personnalité factice. 17) Cette ancienne éthique conduit ainsi à l’apparition d’un clivage, et à une négation de contenus psychiques importants. Un sentiment de culpabilité inconscient et une insécurité intérieure correspondent à cette situation. .
Selon Erich Neumann les conflits psychiques inconscients des groupes et des masses s’extériorisent dans des explosions psychiques à caractère épidémique, sous forme de guerres et de mouvements sociaux violents, au cours desquels les forces inconscientes collectives accumulées prennent le dessus et font l’histoire. 18)

On peut donc se poser la question de savoir pourquoi autant de personnes ont accepté ou acceptent de se soumettre à ce surmoi collectif en renonçant à leur vie psychique, à leur désir, à leur pensée  ?

René Kaës a souligné dans le passage que je vous ai rapporté l’angoisse qu’il y a à affirmer sa différence, qui tient aussi à la culpabilité de susciter une division dans le groupe. Mais cette angoisse a aussi partie liée à l’angoisse suscitée par la violence du discours, tels ceux que j’ai cités.
Pour Pierre Legendre, l’identification – il utilise le terme fusion - avec la référence et ses représentations emblématiques permet de se vivre soi-même en tant que prolongement indifférencié de l’absolu. Mais le plus important est qu’en offrant sa volonté propre en sacrifice à la Référence sur un mode divin par le biais du lien fusionnel du voeu, le sujet est rétribué par le fait d’être innocenté par avance. Il constate en effet que « Les traditions politiques regorgent d’anecdotes relatant des mises à mort au nom de, c’est-à-dire référées, et de ce fait, légitimées. Autrement dit, la culpabilité inhérente au meurtre est à la charge de la référence, c’est-à-dire annulée. Voilà déjà un point important à noter : les montages institutionnels agencent un attribut fondamental du pouvoir, la capacité d’innocenter. De grands procès célèbres – procès de Socrate et du Christ – ont valeur archétypique sur cette base. » 19)
A D-Weill, quant à lui, souligne l’avantage ou le bénéfice que procure le surmoi au moment d’angoisse et de doute. En effet, tout se passe comme s’il proposait «  au sujet un marché peu ordinaire, dont on peut même dire – en constatant l’empressement de tant d’hommes à y souscrire – qu’il détient un pouvoir de séduction extraordinaire. Le paradoxe de cette séduction tient à ce qu’elle est tentation de cesser d’assumer le prix à payer pour exister comme sujet de l’inconscient. 20) (…) L’efficacité de la tentation proposée par le surmoi consiste dans ce fait : elle propose au sujet de céder sur ce que son existence désirante peut avoir d’angoissant pour se livrer à la jouissance du surmoi. Livré à cette jouissance, le sujet est aussitôt délivré du poids de son existence : désormais voué à se faire le militant de la jouissance de l’autre, il ne connaît plus le doute qu’implique le fait d’assumer l’existence d’un sujet éthique. » 21) Pour lui le tentateur, contrairement à l’Abbé Lacordaire, n’est pas celui qui poste la question du pourquoi, mais celui qui dans la Bible ne dit jamais « je » et ne dit jamais « tu ». La tentation pour l’homme consiste alors dans le fait de cesser d’exister comme « je ».
Nous avons pu constater l’importance du rôle de la référence religieuse lors de ces périodes clé de l’histoire française. J’ai mentionné les travaux de R. Kaës et de Erich Neumann, qui rendent compte des effets de l’identification à la référence sur la psyché individuelle. Pierre Legendre et Alain Dicier Weill évoquent tous les deux un « marché » qui serait conclu entre l’individu et la référence (pour Pierre Legendre) et le Surmoi (pour Alain Didier Weill), et le bénéfice qu’en retire l’individu concerné. Dans le premier cas, c’est la volonté propre du sujet qui est abandonnée, pour bénéficier du fait d’être innocenté à l’avance. Dans le second cas, le sujet se voue à la jouissance du surmoi, mais est en contre-partie débarrassé du doute qu’implique l’existence du sujet éthique. Mais ce que Alain Didier Weill considère comme nouveau dans notre culture, c’est qu’ « A l’œil de Dieu qui peut être ravageant par la culpabilité qu’il induit, car il juge et condamne, s’oppose l’oeil scientifique qui ne juge pas : il se contente de savoir absolument. » 22) Le malaise dans notre civilisation consisterait alors dans le fait que le développement scientifique des technique menacerait l’humanisation promise par la vie de la parole - car, « au début était le verbe ».

Notes





  1. Abbé Fauchet, « Discours sur la liberté française prononcé le mercredi 5 août 1789 » (23 p.)




  1. Abbé Fauchet, « Second discours sur la liberté française, prononcé le 31 août 1789 », (28 p.)




  1. ibd.




  1. « Manifeste du Pape à toutes les puissances catholiques pour former une croisade contre la France » – 16 pages mars 1791




  1. Rousseau – « Le contrat social », Garnier-Flammarion, 1966 187 pages p. 179


6) « David contre David », Actes du colloque des 6 et 10 décembre 1989 Tomes I et II 1993 1220 pages – Albert Boime Professeur à l’université de Californie, « Les thèmes du Serment : David et la franc-maçonnerie » Los Angeles, pp. 259-291
7) « Mirari Vos », 15. Août 1832 P.. 207 - « Bons livres, Editions exactes et belles, Lettres apostoliques de Pie IX, Grégoire XVI, Pie VII - Encycliques, Brefs, etc.. , Textes latins, avec traduction française en regard, précédées d’une notice biographique avec portrait de chacun de ces papes, suivies d’une table alphabétiques. « Mirari Vos », P. 200-221
8) ibd p. 211

9) ibd. p. 213
10) ibd. p. 219
11) ibd. P;. 221
12) Œuvres du R.P. Henri-Dominique Lacordaire, de l’Ordre des Frères prêcheurs, « Conférences de Notre-Dame de Paris », Paris, Librairie Poussielgue Frères, 1872 Tome I à V - T. I p. 247
13) ibd. T. V p.293
14) ibd. T.V p. 289-293
15) René Kaës, « Les alliances inconscientes », Dunod, Paris, 2009, 243 pages.
16) Erich Neumann, „Tiefenpsychologie und neue Ethik“, Dritte Auflage, Kindler Verlag, München, page 17/18
17) ibd. p. 27
18) ibd. p. 38/39
19) Pierre Legendre, Leçons VII - Le désir politique de Dieu, Etude sur les montages de l’Etat et du Droit – Fayard 1988, p.354
20) Alain Didier-Weill « Lila et la lumière de Vermeer, La psychanalyse à l’école des artistes », Denoël, Paris, 2003 p. 50
21) ibd. p. 51
22) ibd. p. 123

Références bibliographiques
« David contre David », Actes du colloque des 6 et 10 décembre 1989 Tomes I et II 1993 1220 pages – Albert Boime Professeur à l’université de Californie, « Les thèmes du Serment : David et la franc-maçonnerie » Los Angeles
Boudon, Jacques-Olivier (2007) : Religion et politique en France depuis 1789. (Armand Colin), Paris 2007)

Cousin Bernard / Cubelles, Monique / Moulinas, René (1989 : La pique et la croix, Histoire religieuse de la Révolution française (Centurion, Paris, 1989)
Didier-Weill, Alain (2003) : Lila et la lumière de Vermeer. La psychanalyse à l’école des artistes (Denoël, Paris 2003)
Guillebaud, Jean-Claude (2005) : La force de conviction (Le Seuil, Paris 2005)
Kaës René (2000) : L’appareil psychique groupal (Dunod, Paris 2000)
Kaës René (2007) : Un singulier pluriel, la psychanalyse à l’épreuve du groupe (Dunod, 2007)
Kaës, René (2009) : Les alliances inconscientes (Dunod)
Legendre, Pierre (1988) : Leçons VII – le désir politique de Dieu. Etude sur les montages de l’Etat et du Droit. (Fayard, 1988)
Legendre, Pierre : L’amour du censeur, essai sur l’ordre dogmatique (Le Seuil, 2005)
Neumann, Erich (1973) : Tiefenpsychologie und neue Ethik (Kindler Verlag, München)
Rohou, Jacques : Le XVII° siècle, une révolution de la condition humaine (Seuil 2002)
Rousseau, Jean-Jacques : Le contrat social (Garnier-Flammarion, 1966)




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