Leçon d’ouverture au cours d’histoire du Moyen Age, à la Faculté des Lettres de Paris en décembre 1881- extrait de la Revue des Deux Mondes livraison du 15 février 1882





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II


Telle est la double cause, politique et administrative, de cet abandon où nous laissons l’histoire de France nous ne sommes point en un bon état d’esprit pour l’étudier, et il y a de graves défauts dans notre organisation scolaire. Le temps seul change un état d’esprit, mais on peut trouver un remède aux vices d’une organisation.

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Ce remède est trouvé  : con commence à l’appliquer en Sorbonne et dans la plupart des Facultés des lettres.

Pendant que des jeunes gens abandonnés cherchaient des maîtres, les maîtres des Facultés cherchaient des élèves. Les Facultés de droit et de médecine ont toujours eu leur clientèle assurée d’étudiants qui se destinent aux fonctions et professions juridiques ou à la profession médicale; mais la seule fonction à laquelle puissent préparer les Facultés des sciences et des lettres, est le professorat, et, comme la grande majorité des professeurs se recrutait et se formait à la grâce de Dieu, pendant que la très petite minorité entrait à l’École normale, ces facultés avaient des auditeurs, mais pas d’élèves. On leur a donné leurs élèves naturels, les futurs professeurs ainsi a commencé une réforme de l’enseignement supérieur, qui permet aujourd’hui les plus belles espérances.

Pour faire l’histoire de cette réforme, il faudrait remonter au ministère de M. Duruy, bien entendu : car M. Duruy a mis en route toutes les réformes de l’enseignement public. Pour donner des élèves aux professeurs de sciences et de lettres, il s’adressa aux jeunes gens sur lesquels il avait autorité, aux maîtres d’études, aux professeurs bacheliers qui voulaient devenir licenciés. Il nomma, dans les lycées des chefs-lieux académiques où siégeaient les Facultés, des maîtres auxiliaires. à qui la maison donnait le vivre et le couvert. Il engagea les jeunes professeurs dans chaque ressort académique à se rendre au chef-lieu, le jeudi, pour y suivre des conférences. Il négocia avec les Compagnies de chemin de fer afin d’obtenir le parcours à prix réduits pour ces pèlerins universitaires, et il suivit avec une sollicitude constante le progrès de ces petites écoles 

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normales secondaires, qui naissaient et croissaient mais par tous ces moyens, les Facultés les plus favorisées n’obtenaient qu’une vingtaine d’élèves. M. Duruy aurait voulu faire davantage. Dans le rapport à l’empereur qui précède la Statistique de l’enseignement supérieur publiée en 1867. il parle de la nécessité de donner aux Facultés des élèves boursiers : d’y multiplier les moyens de travail, et de doter largement laboratoires et bibliothèques; mais le budget d’alors n’était pas généreux envers l’instruction publique le malheur ne nous avait point encore appris qu’une économie faite sur l’école coûte cher. Aujourd’hui le budget n’a pour nous que des largesses 1 ; il nous comble, dès que nous avons désiré : il va même au-devant de nos désirs. Un des meilleurs emplois de cette générosité patriotique a été l’institution de bourses nombreuses. bourses de licence, créées par M. Waddington. et bourses d’agrégation, créées par M. Ferry qui permettent à des jeunes gens de se préparer auprès des Facultés aux grades et aux fonctions universitaires. Les boursiers ont été à peine réunis auprès des maîtres que des étudiants libres sont arrivés. Il y a aujourd’hui près de quatre cents étudiants à la Faculté des sciences ; il y en a plus de trois cent cinquante à la Faculté des lettres, et le progressa été si rapide pendant ces dernières années qu’il est difficile de dire où il s’arrêtera. On en jugera par l’extraordinaire accroissement qui s’est produit d’une année à l’autre dans le nombre des étudiants en histoire.

Le 28 octobre 1880, des professeurs de la Faculté des lettres se réunissaient dans le cabinet de M. Gréard, vice-recteur de l’Académie de Paris, avec des maîtres

1 Ceci a été écrit en 1882.

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de conférences de l’Ecole des Hautes études. et il se partageaient l’étude des auteurs et des questions marquées au programme de l’agrégation d’histoire et de géographie 1 C’était une heureuse innovation que de grouper ainsi des hommes séparés par un cadre administratif, mais unis par la communauté de la vocation, et tous désireux de fonder en Sorbonne une École historique. Huit jours après, le comité d’histoire, composé des professeurs d’histoire, présidé par M. Wallon. alors doyen de la Faculté, faisait comparaître devant lui les candidats à l’agrégation  : c’étaient deux boursiers d’agrégation et une douzaine de professeurs licenciés, délégués pour l’enseignement historique dans les lycées de Paris. Le 22 novembre, dans une troisième séance, les professeurs et maîtres de conférences rédigeaient une affiche portant en tête « Agrégation d’histoire et de géographie. Conférences et exercices préparatoires ».

Chacun avait choisi son auteur et sa question : chacun s’était engagé à diriger des exercices pratiques, et à donner aux candidats les indications utiles à leurs études. On avait décidé que ces conférences seraient ouvertes seulement aux boursiers de la Faculté, aux élèves des écoles normales et des Hautes études et aux étudiants régulièrement inscrits sur un registre ouvert au secrétariat de la Faculté; que l’entrée des salles serait défendue contre le public par un appariteur spécial que des livres seraient achetés au moyen d’un crédit à solliciter du ministère. Dans une dernière réunion, tenue le 4 janvier i881, la liste des livres à acquérir fut arrêtée. Déjà les conférences étaient ouvertes et le petit séminaire d’histoire en activité. Tout ce qui avait été demandé avait été accordé.

i. Cette importante séance était présidée par M.AlbertDumont, directeur de l’Enseignement supérieur.

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Cette première année d’enseignement intime de l’histoire s’est bien passée. Des élèves de l’École normale et quelques étudiants libres s’étaient joints aux boursiers et aux délégués nous avions vingt-cinq élèves auxquels les conférences ont rendu de grands services. Mais ces conférences n’étaient qu’un essai d’organisation de l’enseignement historique en Sorbonne, car nous pensions qu’il n’est point de la dignité d’une Faculté de préparer des étudiants pour un concours, si relevé qu’il soit. D’ailleurs les jeunes gens que nous avions devant nous étaient pressés de terminer leurs études tardives, et quiconque prépare un examen à courte échéance n’écoute ni son maître, ni lui-même il entend à l’avance les questions de l’examinateur. En aidant nos élèves, nous ne faisions que réparer ce passé où on les avait laissés errer sans guides, nous ne préparions pas l’avenir; mais il était permis d’espérer que l’année suivante amènerait à la Faculté des étudiants plus jeunes et qu’elle garderait assez longtemps pour leur donner l’éducation historique. Cette espérance n’a pas été trompée. Les étudiants ont amené des étudiants, le travail des travailleurs, et la réforme de la licence ès lettres est venue fort à propos seconder nos efforts.

Cet examen reste un examen littéraire, mais il nia plus l’inflexible uniformité d’autrefois il tient compte des vocations particulières. Le futur historien y trouve des épreuves littéraires sérieuses, une composition en français, une autre en latin, et des explications d’auteurs grecs, français, latins; mais certaines épreuves de la licence ès lettres pure lui sont épargnées; il les remplace par des épreuves historiques. Le premier examen de la licence ainsi modifié ne devait se faire qu’au mois de juillet d882 mais la seule annonce de cette réforme a eu pour effet de nous amener plus d’une centaine d’étudiants 19-20 en lettres et en histoire. C’est la première fois qu’en France tant de jeunes gens se trouvent réunis pour étudier l’histoire.

Dès le début de l’année scolaire, le comité d’histoire s’est réuni, sous la présidence de son directeur, M. Himly aujourd’hui doyen de la Faculté des lettres. Cette première séance a été employée à rédiger l’affiche et à répartir entre les professeurs les matières du concours d’agrégation. Mais nous avions désormais mieux à faire que de préparer des candidats à l’agrégation le moment était venu d’organiser une Ecole historique. Il fut décidé que l’affiche annoncerait un ensemble de cours et de conférences faits à la Faculté et à l’École des Hautes études, et propres à servir, par la variété des sujets et des méthodes, à l’éducation d’un historien. Ces cours sont très nombreux et le nombre s’en accroît chaque année dès la fin de la dernière année scolaire, un cours de philologie et d’histoire grecque au commencement de celle-ci, un cours de paléographie et de diplomatique du moyen âge et un cours d’histoire contemporaine ont été institués. Peu à peu, les vides se comblent, les desidérata sont satisfaits. Il est donné aujourd’hui à la Sorbonne vingt-cinq leçons d’histoire et de géographie par semaine. Il s’agit maintenant de diriger les étudiants, (le mettre de l’ordre dans leur travail et de déterminer un système d’éducation où chacun d’eux prendra ce qui convient à ses forces, à ses goûts et à sa vocation.

1.Cette conférence a été instituée par M. Charles Graux, que la mort vient de nous enlever. Nul n’était plus capable d’enseigner à la fois la philologie et l’histoire que ce jeune homme, qui, étant un philologue de premier ordre, allait mettre sa science au service de l’histoire. Je me fais un devoir de rendre une fois de plus hommage à sa mémoire

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C’est une garantie de succès que le comité d’histoire voie bien toutes les difficultés de l’œuvre entreprise.

L’éducation la plus parfaite serait celle qui formerait un historien sans programme ni souci des futures exigences d’un métier. Un jeune homme arrive à la Faculté son goût et le libre choix de sa volonté le prédisposent aux études historiques. Aucune contrainte ne lui est imposée. Il demande à l’enseignement des lettres et des sciences d’achever la culture de son esprit, et en même temps il apprend à connaître l’immensité du domaine historique.

Les professeurs et les livres lui donnent les notions actuellement acquises sur les périodes principales de l’histoire. Son intelligence déjà sérieuse et réfléchie se pénètre d’idées générales dont il vérifiera lui-même un jour la valeur, mais qui seront ses guides provisoires. Cette partie de son éducation terminée, l’étudiant apprend ce qu’il faut savoir pour arriver par soi-même à la connaissance de la vérité. Il manie le microscope, mais sans courir le danger de perdre son temps à considérer des objets inutiles, car il sait la valeur et la proportion des choses. Supposez maintenant que cet étudiant devenu un homme soit libre encore dans la vie sa curiosité se porte sur les points discernés et choisis par lui : il apprend ce qu’il veut savoir, et il n’est jamais tenu à dire que ce qu’i! sait. Voilà un historien privilégié.

Il viendra un jour à la Faculté des étudiants de cette sorte ; il en vient même déjà : mais le groupe principal de nos élèves se composera toujours de candidats aux grades et aux fonctions universitaires. Or les professeurs de la Sorbonne, à qui l’État donne des boursiers de licence et d’agrégation, ont le devoir de former de bons maîtres pour les lycées et les collèges, et. dans ces maîtres, ils veulent en même temps préparer l’historien

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L’éducation professionnelle ne nuira-t-elle pas à l’instruction scientifique, ou l’instruction scientifique à l’éducation professionnelle? Peut-on préparer à la fois à l’enseignement qui est une affirmation, et à la pratique de la méthode historique, qui est une recherche? Ne court-on pas le risque que ces étudiants deviennent des savants incompréhensibles pour leurs élèves ou bien des professeurs qui, accoutumés à jurer in verba magistri n’auront point l’activité des intelligences affranchies par l’usage personnel de la liberté ? Oui, sans doute, et pour éviter l’un et l’autre termes de l’alternative, pour concilier les deux propositions de l’antinomie, il faut prendre ses précautions. On les prendra. Il suffit de préparer les futurs professeurs à la licence et à l’agrégation, en ayant toujours devant les yeux l’étudiant idéal dont je parlais tout à l’heure.

Nos étudiants ne se présenteront à l’examen de licence qu’après deux années d’études faites à la Faculté. Les professeurs d’histoire se garderont de les accaparer pendant ce biennium. Ces jeunes gens poursuivront leur éducation littéraire : ils s’exerceront dans l’art de composer et d’écrire, à cet âge où le style se fait avec la personne; ils apprendront par l’étude des grandes littératures quel secours l’histoire de la vie intellectuelle d’un peuple apporte à qui en veut connaître l’histoire politique et sociale : ils comprendront, en suivant la conférence de philologie et d’histoire grecques, que la philologie est l’indispensable science auxiliaire de l’histoire ancienne, puisque cette. histoire nous est révélée par des textes dont la critique et l’interprétation réclament un philologue. Nous nous contenterons de traiter avec eux les principales questions de l’histoire générale; mais déjà nous les munirons de connaissances bibliographiques, de notions sommaires, mais précises de paléographie, de diplomatique et de chronologie. Ce sont encore là des sciences auxiliaires ; mais la modestie de l’épithète ne doit pas tromper sur l’importance de la chose  : ces sciences ne sont pas l’histoire, pas plus que l’outil n’est l’oeuvre; mais elles sont nécessaires à l’historien comme à l’ouvrier l’outil. Ainsi, pendant ces deux premières années, un commencement d’instruction pratique viendra s’ajouter à renseignement général.
Quand les étudiants seront licenciés, ils se prépareront pendant deux années au concours d’agrégation. En étudiant les auteurs dont on leur demandera, au concours, l’explication et le commentaire, ils s’exerceront à lire un écrivain ou un document, à définir les termes historiques, lesquels, désignant les institutions et les usages, ont une histoire, et, si je puis dire, une géographie : car ils ne signifient pas la même chose à des moments et dans des lieux différents ; et l’on commet de graves erreurs pour ne pas les traiter comme des personnes, qu’il faut placer dans le milieu historique et géographique où elles ont vécu. Enfin, la préparation des questions historiques indiquées au programme sous le nom de thèses obligera l’étudiant à écrire sous l’œil du maître quelques chapitres d’histoire. II n’y a pas de doute que ces jeunes gens seront mieux préparés que leurs devanciers au travail historique. Pour se former au professorat, ils auront, pendant toute la durée de leurs études, des exercices hebdomadaires où ils apprendront comment il faut enseigner, avec quelle simplicité, avec quelle clarté, avec quelle méthode, en laissant de côté l’appareil des recherches et de l’érudition.

Je n’ai parlé que des étudiants proprement dits de la Faculté; mais les élèves de l’École normale et de l’École

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des Chartes sont aussi les bienvenus aux conférences d’histoire. Ils y choisissent ce qu’il leur plaît d’y prendre. La Sorbonne est un terrain commun pour des jeunes gens qui ont profit à se rencontrer; car le goût français des instituts isolés et clos de muraille est aussi un obstacle au progrès des études. Les uns ignorent ce qui se passe chez les autres on ne se connaît pas, on ne s’aime pas. On est réparti en petites corporations dont chacune garde soigneusement ses défauts. L’élève de l’École des Hautes études aurait cru autrefois déchoir de sa qualité de futur savant en allant écouter les cours de la Faculté. L’élève de la Faculté trouvait barbares et pédantesques les leçons de l’Ecole des Hautes études. Pour le normalien, le chartiste était un ouvrier incapable de passer architecte; le chartiste tenait le normalien pour un constructeur de façades où tout était en apparence. Il est bon qu’ils vivent les uns à côté des autres, sous la direction de maîtres sortis les uns de l’Ecole normale, les autres de l’Ecole des Chartes, appartenant les uns à la Faculté, les autres à l’Ecole des Hautes études, et qu’ils s’entendent pour trouver et appliquer ensemble le meilleur système d’éducation historique.

Ce n’était donc pas sans raison qu’on disait tout à l’heure que de grandes espérances sont permises. Cette jeunesse rajeunit la Sorbonne. Elle a pour domicile provisoire, rue Gerson, un baraquement en planches, où se trouve une salle de conférences pour l’histoire, une autre pour la grammaire et les lettres. Ce n’est plus la salle des cours publics, banale, avec ses bancs sans tables et sans dossiers, disposés en gradins et salis par les pieds du passant inconnu. C’est une vraie salle de cours, avec tables et encriers, tableaux et cartes sur les murs. Jadis le professeur qui se rendait
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en Sorbonne pour faire ce qu’on appelait la petite leçon se demandait en chemin s’il ne trouverait pas la salle vide; car il n’avait point à compter avec le public de la grande leçon. écarte par l’heure matinale et par la nature même du sujet traité. Assis à sa place habituelle, il apercevait, dans un amphithéâtre qui peut contenir quelques centaines de personnes, de rares auditeurs appuyés aux murs et séparés par de longues rangées de bancs inoccupés. Il parlait sans regarder dans ce vide, la tête vers ses notes, vers son livre. vers sa montre, qui ne marquait pas assez vite la fin de ce monologue dans le désert. Aujourd’hui. la présence d’étudiants que l’on connaît, qui parlent et à qui l’on parle, comme il convient entre personnes vivantes a changé cet ennui en un plaisir. Auprès des salles de conférences. les étudiants ont des salles d’études où sont réunis déjà les livres, documents, dictionnaires et atlas les plus nécessaires à leur travail. Ils y peuvent demeurer jusqu’au soir. C’est assez pour leur donner l’idée que la Faculté des lettres est leur domicile intellectuel. Enfin les professeurs ont un cabinet. Ceux qui connaissent le local accolé à l’amphithéâtre de la Faculté dans la Sorbonne, réduit misérable où le professeur s’arrête pour suspendre son pardessus à un mur blanchi, avant de se rendre à sa chaire par un corridor noir qui sert de bûcher, s’étonneront d’apprendre que le cabinet des baraquements a deux fenêtres, une cheminée, quatre fauteuils, autant de chaises, une pendule, une grande table, une bibliothèque. Cela donne au professeur aussi l’idée qu’il est chez lui. Il y vient, il y reste volontiers les étudiants frappent à sa porte pour se faire connaître de lui et recevoir ses conseils.

L’enseignement public est toujours donné à tout

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venant dans les amphithéâtres, et la grande leçon n’est pas supprimée. Il faut qu’elle dure car elle rend service à tout le monde. Peut-être la présence des étudiants au cours public changera-t-elle par l’effet du bon exemple les habitudes et la tenue d’une partie du public ; car un professeur assis en sa chaire de Sorbonne voit des choses singulières pendant qu’il parle. Il ne peut se plaindre que l’on dorme dormir est le droit des personnes âgées qui écoutent; mais lire son journal, circuler comme si l’on était chez soi ; arriver à tout moment de la leçon, même à la fin, comme si l’on était un amateur spécial et un collectionneur de péroraisons; paraître sur les hauts degrés de l’amphithéâtre et rester ou partir, suivant que le visage du professeur plaît ou déplaît : amener un chien avec soi ; quitter sa place et gagner la porte, quand on flaire la fin, pour n’être point pressé à la sortie, comme on fait au théâtre cinq minutes avant la chute du rideau cela passe la permission, et il serait temps de protéger contre ces inconvenances le professeur et la partie sérieuse et permanente de l’auditoire. Mais les abus et ridicules ne prouvent rien contre le cours public. Il est une école intellectuelle largement ouverte, qui entretient dans la société française le goût des choses de l’esprit. II est utile, nécessaire même au professeur et à l’étudiant, car le professeur a dans le cours privé le sans-façon de l’intimité; il travaille avec ses élèves en tenue d’ouvrier. Le cours public l’oblige à se contraindre, à exposer, non ses recherches, mais le résultat de ses recherches, à éliminer le détail qui ne vaut que par la contribution apportée à l’ensemble; à montrer aux étudiants qu’après avoir, dans un long travail préparatoire, réuni des matériaux dont on a éprouvé la valeur, i! faut les disposer avec art et les dresser en édifice.

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III

Il est peut-être téméraire de rêver de l’avenir d’une institution naissante; mais cela est permis, quand l’institution a été longtemps désirée et répond à des besoins durables. Représentons-nous donc l’avenir, un avenir lointain, car les effets de causes intellectuelles se produisent lentement.

On peut être assuré que le plus grand nombre de ces nouveaux travailleurs se porteront sur l’histoire de France. 11ne sera point impossible de coordonner leurs efforts; car la Faculté de Paris, où se passent presque toutes les épreuves doctorales, approuve ou rejette les sujets de thèse qu’on lui propose, et il arrive souvent que les professeurs indiquent ces sujets. Ils savent quelles choses on ignore et dont la connaissance importe; ils ont qualité pour désigner à leurs élevés tel ou tel objet de recherches. Cette organisation du travail se fera sans contrarier les goûts ni gêner la liberté de personne.

Les uns, se plaisant aux grandes questions générales, étudieront une période de l’histoire de la royauté française des juristes, les difficiles questions de l’état des choses et des personnes aux différents moments de notre histoire. Rennes, Toulouse, Montpellier, Dijon, Lyon, Bordeaux, toutes nos vieilles capitales où siègent aujourd’hui nos facultés, rajeuniront et compléteront nos annales provinciales; nous aurons des histoires d’institutions, de personnages, de villes; et ainsi, par l’usage des documents connus et des travaux déjà faits, mais aussi par la mise en oeuvre de documents nouveaux, ce qui méritera de revivre revivra; ce qui n’est pas impénétrable sera pénétré. Chacun de nous
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sera fortifié en pensant qu’il fait partie d’une légion. Les revues spéciales de critique et d’information, déjà fondées, nous mettront au courant de ce qui se passe partout, des oeuvres faites et même de celles qui se préparent. On s’ingéniera certainement à multiplier les moyens de travail. Il faut, par exempte, résumer les connaissances acquises sur l’histoire du moyen âge, en dresser l’inventaire et marquer le point où l’on est arrivé ce sera l’oeuvre de dictionnaires historiques pour lesquels les collaborateurs ne manqueront plus. Il faut résumer l’histoire du droit en France, droit civil, droit politique, droit ecclésiastique dans des manuels qui soient la classification bien faite, avec citations abondantes, des documents sur la matière. Il faut entreprendre la composition d’annuaires, dressés règne par règne, où chaque fait soit mis à sa date, avec l’indication des textes qui nous l’ont révélé. Il faut remettre en circulation les produits admirables de la vieille érudition française : découper dans les in-folio des trois derniers siècles, soit des documents essentiels, soit des dissertations modèles, et les mettre en un format commode à la portée de toutes les bourses et de toutes les mains. A mesure que s’accomplira cet immense travail, des historiens qui ont l’aptitude aux vues d’ensemble et ce talent particulier de résumer les choses acquises, entreprendront de rédiger par périodes l’histoire de la France.

Pendant ce temps, les professeurs d’histoire ne se formeront plus au hasard. Dans nos collèges, nul n’enseignera sans être pourvu du diplôme de licencié. Nos lycées n’auront plus que des professeurs agrégés. Les plus vaillants et les plus instruits mettront en usage les moyens de travail qui leur auront été donnés et subiront les épreuves du doctorat pour recruter les
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facultés. L’enseignement à tous ses degrés sera meilleur, et les maîtres, mieux instruits:, aidés par de meilleurs livres, feront pénétrer dans toute la nation la connaissance de notre histoire.

La pensée maîtresse et directrice de ce grand travail qui s’accomplira, si nous le voulons bien, doit être en effet, d’apprendre aux Français leur histoire. Ils l’ignorent plus qu’aucun autre peuple civilisé n’ignore la sienne. On en a dit la cause pour juger des effets, il faut faire la curieuse et triste expérience de chercher dans l’esprit de jeunes hommes sortis de l’école primaire ou de !’école secondaire les souvenirs que l’enseignement historique y a laissés. L’élève de l’école primaire apprend des noms c’est-à-dire des mots et des dates, c’est-à-dire des chiffres; reliés par des phrases et des formules : mais on ne sait pas mieux son histoire pour avoir rangé dans sa tête un magasin de faits et de dates. que sa tangue pour appliquer imperturbablement en tout cas difficile la règle des participes ou toute autre invention des grammairiens.

L’élève de l’enseignement secondaire donne au baccalauréat la mesure de sa force. Si l’on écarte, d’une part, la catégorie misérable et nombreuse des candidats spécialement dressés pour l’examen, nourris, comme certains volatiles. par des procédés artificiels, indifférents à tout ce qui n’est pas du programme, ignorants jusqu’au scandale, capables même de ne pas dire l’ordre où se sont succédé nos dynasties nationales, et. d’autre part, les rares jeunes gens qui, doués d’une aptitude particulière et, bien instruits par de bons maîtres satisfont l’examinateur en montrant qu’ils comprennent l’histoire, il reste une moyenne de candidats honnêtes. Ceux-ci savent plus d’une chose qu’ignore l’élève de l’école primaire  : des détails sur quelques

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hommes et sur quelques événements, des faits de l’histoire étrangère : mais il ne faut pas leur demander de pénétrer au-dessous de la surface la banale surface est tout ce qu’ils connaissent. Ils diront tous les termes du problème de la succession d’Espagne, par exemple ; mais si l’on cherche leur sentiment sur le droit de ce prince à disposer de ses peuples par testament, de cet autre à revendiquer les mêmes peuples du chef de sa femme, de sa mère ou de sa grand’mère - sans que les peuples s’indignent ou même s’étonnent - le candidat n’a pas de sentiment sur ce point, il ne sait pas l’ordre chronologique des idées générales qui ont formé l’opinion de l’humanité sur elle-même et celle des nations sur leurs propres droits et ceux de leurs chefs cela pourtant. c’est de l’histoire. Ils énuméreront les manufactures fondées par Colbert mais ne répondront jamais à une question, même facile sur les lois et coutumes du travail en France, au temps où Colbert en était le grand ordonnateur. Pourtant les lois du travail, cette source de la richesse et aussi du progrès de l’esprit, cette cause effective des transformations sociales et politiques c’est encore de l’histoire apparemment. Et toujours le candidat demeure muet quand on l’interroge sur les vrais faits de la véritable histoire. Il n’est pas arrive une seule fois qu’on m’ait répondu à cette question « Qu’est-ce que les Etats généraux, et que signifie le mot Etat ? On dirait que l’ancienne société française soit morte depuis des siècles, et qu’on n’y puisse rien trouver qui mérite une étude.

Que se passe-t-il donc. après quelques années écoulées, dans ces têtes mal instruites? Les vagues souvenirs deviennent plus vagues : les rares traits connus des figures historiques s’effacent; les compartiments du cadre chronologique cèdent Clovis, Charlemagne,
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saint Louis, Henri IV tombent de leur place, comme des portraits suspendus par un clou fragile à un mur de plâtre; ils errent dans ces mémoires confuses où le brouillard s’épaissit en ténèbres, et ces écoliers sont des Français en vertu du hasard qui les a fait naître en France, mais ils vivront comme des étrangers parmi les monuments de leurs ancêtres.

Bien autre sera le résultat, lorsque tous les professeurs d’histoire auront reçu l’éducation historique et, s’adressant à la raison autant qu’à la mémoire des élevés, les introduiront dans l’intimité de l’histoire. Il ne s’agit pas d’initier des enfants à l’érudition, ni de leur prêcher une philosophie de l’histoire en substituant aux faits des sentences qui seraient il peine intelligibles à des hommes, et à des hommes intelligents. Il s’agit de choisir les faits, de laisser tomber les menus et les inutiles, de jeter toute la lumière sur ceux dont la connaissance importe et d’en dérouler la série, de façon que l’écolier sache comment a vécu la France. On dit que l’histoire des moeurs et des institutions ne peut être enseignée à des écoliers. Non, elle ne peut être enseignée par termes abstraits, par des phrases et des théories; mais à tous les moments de la vie française se trouvent des faits, même des anecdotes qui expliquent les choses, et il y a une pédagogie de l’enseignement historique c’est non point une science rébarbative, c’est l’art de placer l’écolier au point exact d’où il verra bien et comprendra vite. Il serait ridicule de dépouiller devant un enfant des chartes et des cartulaires pour y chercher la condition des terres et des personnes : mais il est possible de décrire simplement cette condition en se servant des mots connus et des notions élémentaires que possède tout enfant sur la société où il vit. Autant il est dangereux à l’historien, autant il est nécessaire
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au professeur de choisir son point de départ dans le présent pour expliquer le passé. Les mots
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