Des tensions et des dynamiques sociales au 18e siècle





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Une « Maçonnerie de société » brillante au 18e siècle



Grâce à l’exploitation des ego-documents et à l’abandon de la thèse de la loge maçonnique comme laboratoire de la sociabilité démocratique, comme matrice de l’espace public, soutenue par Ran Halévi, les recherches actuelles mettent en évidence l’existence de ce que j’appelle une « Maçonnerie de société », par référence à la prégnance du modèle aristocratique, à la participation assumée et revendiquée à l’offre de divertissement mondain, à l’animation par les frères et les sœurs d’un théâtre de société, à une sociabilité maçonnique rythmée par ses bals, ses concerts amateurs, ses joutes littéraires, mais aussi par ses cérémonies de réception dont la scénographie conditionne la réussite et la transmission de l’essence du grade.

L’aristocratie qui anime cette Maçonnerie de société et la scène mondaine tient la direction de l’ordre maçonnique en France depuis la fondation du Grand Orient (les ducs de Montmorency-Luxebourg et d’Orléans) et plus largement en Allemagne avec les Schloßlogen et les Hoflogen, dans l’aire baltique où s’épanouit une Maçonnerie royale ou en Russie. Significativement, les critiques à l’encontre des loges qui « au lieu de s’occuper des travaux de l’Art Royal, tiennent des loges de femmes, donnent des bals et jouent la comédie dans leur loge » émanent d’ateliers socialement disqualifiés et exclus du théâtre mondain. Il ne faut donc pas disqualifier comme Maçonnerie d’opérette ou « bagatelle », l’« occasion de faire la cour au beau sexe », pour citer le baron Théodore-Henry de Tschoudy, détracteur de la Maçonnerie des dames, une pratique sociable légitime.

Pourtant cette Maçonnerie de société n’est guère connue. Elle est victime elle aussi de la mono-exploitation des archives administratives des ateliers, et plus précisément de la correspondance administrative qu’ils échangent avec leur obédience. Or, on se doute que la vie de société n’a pas sa place dans de tels échanges. A l’inverse et c’est tout l’intérêt des enquêtes en cours sur les ego-documents : les écrits personnels de francs-maçons -journaux, fragments autobiographiques et correspondances- témoignent de la qualité de l’offre de divertissement mondain proposée par ces loges et la place qu’y tient le théâtre de société. C’est donc sur eux qu’il convient de s’appuyer.

La Maçonnerie de société vit au rythme de l’ouverture de nouveaux ateliers –soigneusement orchestrée par le recrutement de « noms », l’envoi de cartons d’invitation et la lecture d’annonces dans les loges amies-, ainsi que des bals et des fêtes qui saluent leur entrée sur le théâtre mondain. C’est particulièrement vrai à Paris où L’Olympique de la Parfaite Estime, Saint-Jean de la Candeur, les Amis Réunis, l’Âge d’or et quelques autres rivalisent pour créer l’événement. Ces loges figurent dans les guides pour voyageurs et étrangers de qualité, car il est de bon ton de les visiter. En Angleterre, mais aussi à Vienne ou à Berlin, la presse maçonnique qui revendique ouvertement un lectorat profane assure elle-même la publicité de ces manifestations, dont les comptes-rendus sont ensuite relayés par les correspondances particulières et les journaux. L’espace social plus que public –malgré Habermas- est indissociable de cette offre de loisirs et de divertissements mondains. Si elle brille au sein de sphère maçonnique –où la concurrence est rude- en mettant sur pied des loges prestigieuses par la qualité de leur recrutement, la magnificence de leurs temples et des fêtes qu’elles organisent, la Maçonnerie de société a en effet d’autres objectifs : briller à la cour comme à la ville sans renoncer à l’entre-soi cultivé dans le retrait du temple.

La Maçonnerie de société montre alors son aptitude à créer pour ceux qu’unit le lien de l’initiation partagée, des espaces de sociabilité réservés à ceux qui en sont dignes, mais dont l’existence est connue du public et enviée. En Ecosse, elle crée les premiers clubs de golf, en France elle s’associe aux Nobles Jeux de l’arc, à travers tout le continent européen elle capte l’héritage des ordres initiatiques mixtes à la fois badins et chevaleresques, tout en manifestant son adhésion aux Lumières et la conscience de son rôle social en soutenant les créations de Musées et d’institution de bienfaisance. Elle finance la création de concerts par souscription en même temps qu’elle revendique une pratique musicale amateur, qui s’épanouit au centre de la scène mondaine : la Société Olympique s’installe au Palais Royal dans un appartement loué par le fermier général Marin de La Haye 4000 livres par an au duc d’Orléans, Grand Maître. Les Amis Réunis, la Candeur ou les Neuf Sœurs, ne sont pas en reste.

La Maçonnerie de société associe sociabilité mondaine et hospitalité domestique. Elle s’émancipe du cadre contraignant du temple et de la tenue maçonnique, pour s’épanouir dans les appartements et les hôtels particuliers : un tapis de loge portatif, un rideau tiré et des grades conférés par communication assurent la mobilité de la chaîne d’union. La loge est partout où le cercle des amis choisis qui se reconnaissent comme pairs se forme et se rejoint : villes d’eau, fêtes princières ou champêtres, cour, congrès diplomatiques. Pendant l’été, alors que la société migre à la campagne, cette vie de société maçonnique ne ralentit pas, bien au contraire, alors même que les loges préviennent l’obédience de l’interruption des tenues. C’est dans cet environnement sociable et dans l’éventail de cette offre de divertissement mondain que s’opère la rencontre entre Maçonnerie et théâtre de société.

Le cas des Amis Réunis, loge des fermiers généraux, mais aussi des diplomates étrangers, des artistes de renom est tout à fait exemplaire. Les membres de la prestigieuse loge parisienne des Amis Réunis qui revendique dans son livre d’or de former un « club à l’anglaise » ou « en français coterie », se retrouvent pendant l’été au château de La Chevrette pour des représentations de théâtre, de chant et de concerts amateurs –rappelons qu’ils forment le noyau dur de la Société Olympique dont le but déclaré et de prendre le relais du concert des Amateurs. L’hôte de La Chevrette est Savalette de Magnanville, garde du Trésor royal. Son fils, Charles Pierre Paul Savalette de Langes est connu comme fondateur du régime des Philalèthes, académie européenne de recherches en hautes sciences qui réunit les plus grands noms de la Maçonnerie européenne, mais il distribue également les rôles au théâtre de société de La Chevrette, auquel participent notamment ses parents Pierre François Denis Dupleix du Perles et Guillaume Joseph Dupleix de Bacquencourt, et leurs alliés : Marie-Daniel Bourrée de Corberon, son frère aîné, Pierre Philibert marquis de Corberon, musicien talentueux, et son épouse Anne-Marie, nièce du banquier de la Cour et fermier général Jean-Joseph de Laborde.
Lettre de Savalette de Langes à son cousin Dupleix du Perles (Hornoy le 12 septembre 1772)
Eh bien paresseux […]
J’ai cinq à six rôles à te proposer -, et des projets de plus vaste étendue à te communiquer, mais, ma fois, pour ce soir je n’ai pas le temps. Mais voici les rôles que je suis chargé de te proposer. Mande-moi promptement si naturellement tu acceptes :
Le jour de la fête : Le médecin malgré lui. Lucas paysan mari de la nourrice

Dans la parodie de la reine de Golconde, Usbekh, confident premier ministre de la reine

Pour les autres jours : dans le légataire universel, le rôle de Géronte, le légataire ; dans Nadine, Blaise ou à choisir marin ; dans le Joueur, Doranthe, l’oncle du joueur (rôle de complaisance) ; dans les fausses infidélités, Mondor ou à ton refus je le jouerai, tu en es le maître.
Tu vois que tu n’es pas mal partagé. J’attends ta réponse pour arrêter définitivement la liste des rôles. Nous jouerons vraisemblablement pendant une semaine et sûrement tu t’y amuseras, car tout ceux qui composent la troupe t’aiment et te désirent beaucoup. Dumaisniel est très libre à présent et nous pratique toujours dans le cantori. Aussi nous musiquerons. Crois moi, mon ami, laisse ta maîtresse et tes amis de Paris et reviens dans le pays, où tu trouveras des gens qui t’aiment et te désirent et surtout un bon et sincère ami qui t’aime de tout son cœur et t’embrasse de même […]

Tu trouveras rue Saint-Jacques au Temple du Goût, chez la Veuve Duchesne, les exemplaires en fascicule. Je t’enverrai bientôt le rôle d’Usbekh.
On joue également à La Chevrette plusieurs pièces du chevalier de Chastellux, notamment les Amants portugais, comédie en un acte, les Prétentions, comédie en trois actes une imitation libre de Roméo et Juliette.

Le Journal d’un habitué de la Chevrette, Marie-Daniel Bourrée de Corberon, est également une source précieuse pour comprendre les liens qui unissent la Maçonnerie aristocratique, notamment les loges d’adoption –au recrutement mixte- et le théâtre de société. A Paris, en 1775, peu avant son départ pour Saint-Pétersbourg, Corberon fréquente la société de Madame Benoît, née Fr. Albine Puzel de la Martinière, romancière et auteur dramatique…. Elle est également l’auteur de La Supercherie réciproque, comédie en deux actes, en prose de 1768, ainsi que du Triomphe de la probité, 1768, la même année. Chez Madame Benoît, Corberon rencontre le marquis de La Salle, également romancier et auteur dramatique, qui recrute pour la dernière née des loges parisiennes aristocratiques : Egalité et Parfaite Sincérité dont le comte de Buzançais est Vénérable. Corberon est alors un jeune maçon que l’aristocrate interroge sur son catéchisme maçonnique dans le salon des dames Benoît (il le trouve un peu rouillé), avant de lui tirer les cartes. Corberon est invité par Madame Benoît à une tenue d’adoption, suivie d’un bal, occasion pour notre jeune diplomate de courtiser la jeune Josuel Benoît, lui remettre un billet et apprendre son nom de société.

Jeux de séduction et rivalités amoureuses ont donc pour théâtre à la fois l’espace domestique, les festivités que l’on qualifiera de péri-maçonniques et la vie de société avec ses concerts et théâtre amateurs, l’ensemble s’intégrant à l’espace mondain. Le Journal de Corberon en fournit de nombreux témoignages :
Le 22 [janvier 1775]
J’ai arrêté rue neuve Saint-Eustache pour voir un instant Mesdames Benoît, elles m’ont bien rappelé le bal du 29 en loge, et je dois les aller voir après demain de bonne heure dans l’après-dîner. Arrivé chez les Nogué –la belle-sœur de Marie-Daniel Bourrée de Corberon, Anne-Marie, est née de Laborde de Nogué-, j’y ai trouvé un monde énorme ; j’y ai remarqué la petite Sophie qui m’a fort bien accueilli, avec cet air de folie de vivacité que j’aime beaucoup. Le concert s’est passé à l’ordinaire, c’est-à-dire des prétentions de la part du Bacquencourt et des petitesses, comme une petite satisfaction dont l’intendante a joui à l’occasion d’un duo que nous avons manqué ma belle-sœur et moi à cause de la différence.
Par la suite, Corberon prépare avec les dames Benoît la représentation d’une pièce de la composition du marquis de la Salle et se propose pour peindre les décors et composer l’arrangement musical. A Varsovie, Pétersbourg, et Deux-Ponts, il pratiquera avec ses amis les princes d’Anhalt-Bernburg et Adoeski, ainsi qu’avec le baron courlandais Karl-Heinrich von Heyking, ou sa belle-famille –il a épousé une Behmer-, la même association entre Maçonnerie aristocratique et d’adoption et théâtre de société.

Son frère, Théodore Aimé, conseiller au Parlement de Paris, fait quant à lui représenter en 1785 dans son hôtel une pièce de Charles Collé, La Vérité dans le vin, qui met « en scène une petite historiette mondaine et libertine ». Il est député auprès du Grand Orient de la loge toulousaine la Vérité reconnue, « de loin la plus exclusive des loges de la ville » selon Michel Taillefer, dont son beau-frère, Henri Bernard Catherine de Sapte, président au Parlement de Toulouse, membre de l’Académie des Jeux Floraux, est officier. Quant à Madame de Sapte, née Catherine Marguerite Bourrée de Corberon, elle n’est autre que la Grande Maîtresse de la loge d’adoption toulousaine de la Parfaite Amitié.

Il faut insister ici sur la place centrale que la Maçonnerie des dames devenue Maçonnerie d’adoption tient dans cette rencontre réussie. Elle prend en effet le relais des ordres mixtes, à la fois chevaleresques et badins : Ermites de Bonne-Humeur à la cour de Saxe-Gotha, ordre des Mopses en Allemagne et Scandinavie, ordre de la Félicité en France et en Pologne. On y pratique le divertissement lettré, les jeux de la séduction mais aussi à l’occasion des cérémonies de réception aux différents grades  des mises en scène de plus en plus élaborées : avec orchestre, machinerie, décors et reconstitution historique ou mythologique. Les membres de la loge ont chacun leur rôle à jouer dans ces mises en scène. Cette rencontre réussie n’est pas limitée à la Maçonnerie parisienne ou aux grandes capitales européennes. Les ego-documents de francs-maçons provinciaux que nous avons pu mettre au jour confirme l’ampleur de la pratique, aussi bien dans le Boulonnais chez Abot de Bazinghen et ses visiteurs anglais, qu’à Caen et Falaise chez les Séran de Saint-Loup.

Pierre-Yves Beaurepaire
Université de Nice Sophia-Antipolis

Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine

1 Pierre-Yves Beaurepaire, L’Espace des francs-maçons. Une sociabilité européenne au 18e siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003, Histoire.

2 Maurice Agulhon, Pénitents et Francs-Maçons de l’ancienne Provence. Essai sur la sociabilité méridionale, Paris, 3e édition, 1984.

3 Maurice Agulhon, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, Cahier des Annales n° 36, Paris, Armand Colin, 1977.

4 Daniel Roche, Le siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris-La Haye, Mouton, 1973, 2e édition, éditions de l’EHESS, 1984, 2 volumes.

5 Jürgen Habermas, L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, avec une préface inédite de l’auteur –à la 17e édition allemande-, trad. fr. de Strukturwandel der Öffentlichkeit (1962) par Marc B. de Launay, Paris, Payot, Critique de la politique, 1993.

6 Etienne François dir., Sociabilité et société bourgeoise en France, en Allemagne et en Suisse, 1750-1850, Travaux et mémoires de la Mission historique française en Allemagne, Göttingen-Paris, Editions recherche sur les civilisations, 1986.

7 Citons sans rechercher l’exhaustivité : Guy Chaussinand-Nogaret, Les financiers de Languedoc au XVIIIe siècle, EPHE VIe section, Centre de recherches historiques, Affaires et gens d’affaires XXXV, Paris, SEVPEN, 1970, pp. 281-304 ; Monique Cubells, La Provence des Lumières, Les parlementaires d’Aix au XVIIIe siècle, Paris, Maloine, 1984, pp. 351-355 [ainsi que l’article de l’auteur sur « Franc-maçonnerie et société : le recrutement des loges à Aix-en-Provence dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle », dans Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 1986, n°3, pp. 463-484] ; Maurice Gresset dont la thèse sur Le monde judiciaire à Besançon a permis de réunir la matière d’un riche article sur « Le recrutement social des loges bisontines et son évolution dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, dans Studia Latomorum & Historica…, op. cit., pp. 139-153 ; et plus récemment René Favier, Les villes du Dauphiné aux XVIIe
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