Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés





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1884

Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés.
L'ouvrage fondateur de la conception marxiste de l'Etat. Celui sur lequel tous s'appuieront ensuite.
Un travail provenant de la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec




L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat

Friedrich Engels

Préface de la première édition

Les chapitres qui suivent constituent, pour ainsi dire, l'exécution d'un testament. Nul autre que Karl Marx lui-même ne s'était réservé d'exposer les conclusions des recherches de Morgan, en liaison avec les résultats de sa propre - et je puis dire, dans une certaine mesure, de notre - étude matérialiste de l'histoire, et d'en éclairer enfin toute l'importance. En effet, en Amérique, Morgan avait redécouvert, à sa façon, la conception matérialiste de l'histoire, découverte par Marx il y a quarante ans, et celle-ci l'avait conduit, à propos de la comparaison entre la barbarie et la civilisation, aux mêmes résultats que Marx sur les points essentiels. Or, pendant des années les économistes professionnels d'Allemagne avaient mis autant de zèle à copier Le Capital que d'obstination à le passer sous silence; et l'Ancient Society [1] de Morgan ne fut pas autrement traitée par les porte-parole de la science « préhistorique » en Angleterre. Mon travail ne peut suppléer que faiblement à ce qu'il n'a pas été donné à mon ami disparu d'accomplir. Je dispose cependant d'annotations critiques qui se trouvent parmi ses abondants extraits de Morgan [2], et je les reproduis ici, dans la mesure du possible.

Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D'une part, la production de moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent; d'autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l'espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d'une certaine époque historique et d'un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production: par le stade de développement où se trouvent d'une part le travail, et d'autre part la famille. Moins le travail est développé, moins est grande la masse de ses produits et, par conséquent, la richesse de la société, plus aussi l'influence prédominante des liens du sang semble dominer l'ordre social. Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, là propriété privée et l'échange, l'inégalité des richesses, la possibilité d'utiliser la force de travail d'autrui et, du même coup, la base des oppositions de classes: autant d'éléments sociaux nouveaux qui s'efforcent, au cours des générations, d'adapter la vieille organisation sociale aux circonstances nouvelles, jusqu'à ce que l'incompatibilité de l'une et des autres amène un complet bouleversement. La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées: une société nouvelle prend sa place, organisée dans l'État, dont les subdivisions ne sont plus constituées Par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux, une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété, où désormais se développent librement les oppositions de classes et les luttes de classes qui forment le contenu de toute l'histoire écrite, jusqu'à nos jours.

C'est le grand mérite de Morgan que d'avoir découvert et restitué dans ses traits essentiels ce fondement préhistorique de notre histoire écrite, et d'avoir trouvé, dans les groupes consanguins des Indiens de l'Amérique du Nord, la clef des principales énigmes, jusqu'alors insolubles, de l'histoire grecque, romaine et germanique la plus reculée. Mais ses écrits ne furent pas l'œuvre d'un jour. Pendant près de quarante années il a été aux prises avec son sujet, avant de le dominer tout à fait. Et c'est pourquoi son livre est une des rares oeuvres de notre temps qui font époque.

Dans l'exposé qui va suivre, le lecteur fera, dans l'ensemble, aisément le départ entre ce qui émane de Morgan et ce que j'y ai ajouté. Dans les chapitres historiques sur la Grèce et sur Rome, je ne me suis point limité aux données de Morgan, mais j'y ai joint ce que j'avais à ma disposition. Les chapitres sur les Celles et les Germains sont essentiellement mon ouvrage; là, Morgan ne disposait guère que de sources de seconde main et, quant aux Germains, Morgan n'avait - à part Tacite - que les mauvaises contrefaçons libérales de M. Freeman. J'ai remanié tous les développements économiques qui, chez Morgan, suffisent au but qu'il se propose, mais sont nettement insuffisants pour le mien. Enfin, lorsque Morgan n'est pas expressément cité, il va sans dire que j'assume la responsabilité de toutes les conclusions.

Notes

[1] Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery, through Barbarism, to Civilization. By LEWIS H. MORGAN, London, Macmillan and Co, 1877. Ce livre est imprimé en Amérique, il est étonnamment difficile de se le procurer en Angleterre. L'auteur est mort il y a quelques années. (Note d'Engels.)

[2] Il s'agit d'extraits commentés d'Ancient Society. Ils ont été publiés en traduction russe en 1945 dans le Marx-Engels-Archiv, tome IX. Dans la mesure où nous avons pu les retrouver, les citations de ces extraits sont indiquées en note avec la mention Archiv.















1884

Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés.
L'ouvrage fondateur de la conception marxiste de l'Etat. Celui sur lequel tous s'appuieront ensuite.
Un travail provenant de la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec




L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat

Friedrich Engels

APPENDICE
Un cas récemment découvert de mariage par groupe   [1]


Devant la négation du mariage par groupe qui, chez certains ethnographes rationalistes, est depuis peu à la mode, il est intéressant de connaître le rapport ci-dessous que je traduis des Rousskié Viédomosti (Revue russe) de Moscou, 14 octobre 1892 de l'ancien calendrier. Non seulement on y constate comme étant en pleine validité le mariage par groupe, c'est-à-dire le droit de rapports sexuels mutuels entre une série d'hommes et une série de femmes, mais aussi une forme de ce mariage qui s'apparente étroitement au mariage punaluen des îles Hawaï, donc à la phase la plus développée et la plus classique du mariage par groupe. Tandis que le type de la famille punaluenne se compose d'une série de frères (utérins ou plus éloignés), qui sont mariés avec une série de sœurs, utérines ou plus éloignées, nous observons ici, dans l'île Sakhaline, qu'un homme est marié avec toutes les femmes de ses frères et toutes les sœurs de sa femme, ce qui, vu du côté féminin, signifie que la femme a le droit d'entretenir librement des rapports sexuels avec les frères de son mari et avec les maris de ses sœurs. La seule différence avec la forme classique du mariage punaluen, c'est donc que les frères du mari et les maris des sœurs ne sont pas nécessairement les mêmes personnes.

Notons, en outre, qu'on trouvera confirmé ici ce que j'écrivais dans L'Origine de la famille (4e édition, pp. 28-29) 1: le mariage par groupe n'a point du tout l'apparence que lui prête l'imagination de notre philistin, nourrie dans les lupanars; les conjoints du mariage par groupe ne mènent pas en public la vie dépravée qu'il pratique, lui, en cachette, mais cette forme de mariage, - à tout le moins dans les exemples qui s'en trouvent encore aujourd'hui -, ne se distingue pratiquement d'un mariage apparié un peu plus relâché, ou de la polygamie, que par le fait qu'une série de cas de rapports sexuels y sont permis par les mœurs, alors qu'ils sont ailleurs frappés d'un châtiment sévère. La disparition progressive de l'exercice pratique de ces droits prouve seulement que cette forme de mariage est elle-même en voie de disparition, comme le confirme également sa rareté.

Par ailleurs, toute la description est intéressante parce qu'elle démontre, une fois de plus, combien sont semblables, et même identiques dans leurs traits fondamentaux, les institutions sociales des peuples primitifs qui se trouvent à peu près au même degré de développement. La majeure partie de ce qui est dit ici des Mongoloïdes de Sakhaline peut s'appliquer aux tribus dravidiennes de l'Inde, aux insulaires d'Océanie lors de leur découverte, aux Peaux-Rouges américains. Mais voici le rapport:

« A la section anthropologique de la Société des amis des sciences naturelles à Moscou, N. A. Iantchouk lut, pendant la séance du 10 octobre (ancien style) = 22 octobre, nouveau style), une intéressante communication de M. Sternberg sur les Giliaks, tribu peu connue de l'île Sakhaline, qui en est au stade culturel de l'état sauvage. Les Giliaks ne connaissent ni l'agriculture, ni la poterie; ils se nourrissent principalement de chasse et de pêche; ils chauffent l'eau dans des auges de bois, en y jetant des pierres brûlantes, etc. Leurs institutions sont particulièrement intéressantes quant à la famille et à la gens. Le Giliak appelle père non seulement son propre père, mais aussi tous les frères de son père; les femmes de ces frères, aussi bien que les sœurs de sa mère, il les appelle toutes ses mères; les enfants de tous ces « pères » et « mères », il les appelle ses frères et sœurs   [2]. Cette dénomination existe également, comme on sait, chez les Iroquois et dans d'autres tribus indiennes de l'Amérique du Nord, aussi bien que dans quelques tribus de l'Inde. Mais tandis que chez tous ces peuples elle ne correspond plus, depuis longtemps déjà, aux rapports véritables, elle sert, chez les Giliaks, à désigner un état de choses encore valable aujourd'hui. Aujourd'hui encore, chaque Giliak a droit d'époux sur les lemmes de ses frères et sur les sœurs de sa femme; en tout cas, l'exercice de ces droits n'est pas considéré comme chose illicite. Ces vestiges du mariage par groupe sur la base de la gens rappellent le mariage punaluen bien connu, et qui existait encore aux îles Sandwich dans la première moitié de notre siècle. Cette forme des relations familiales et gentilices constitue la base de tout l'ordre gentilice et de l'organisation sociale chez les Giliaks.

La gens d'un Giliak se compose de tous les frères - frères plus proches ou plus éloignés, frères véritables ou nominaux - de son père, des pères et mères( ?) de ceux-ci, des enfants de ses frères et de ses propres enfants  [3]. On conçoit qu'une gens ainsi constituée puisse englober une foule de membres. La vie dans la gens se déroule d'après les principes suivants: le mariage à l'intérieur de la gens est absolument interdit. La veuve d'un Giliak passe, sur décision de la gens, à l'un des frères véritables ou nominaux du défunt  [4]. La gens se charge de l'entretien de tous ses membres frappés d'incapacité de travail. « Chez nous, il n'y a pas de pauvres », déclare un Giliak à l'auteur du rapport; «quiconque est nécessiteux est nourri par la chal (gens).» D'autre part, les membres de la gens sont unis par la communauté des sacrifices solennels et des fêtes, par un lieu de sépulture commun, etc. ...

A chacun de ses membres, la gens garantit vie et sécurité contre les attaques de ceux qui n'en sont pas membres; la vendetta est considérée comme un moyen de répression, mais, pourtant, sa pratique a considérablement diminué sous la domination russe. Les femmes sont totalement exclues de la vendetta gentilice. Dans des cas isolés, d'ailleurs fort rares, la gens adopte aussi des membres d'autres gentes. La règle générale veut que la fortune ne puisse sortir de la gens; chez les Giliaks règne à la lettre, sous ce rapport, le précepte bien connu des Douze Tables  [5]: si sucs heredes -non habet, gentiles familiam habento -, s'il n'a pas d'héritiers propres, ce sont les membres de la gens qui devront hériter. Aucun fait important de la vie du Giliak ne s'accomplit sans la participation de la gens. Il n'y a pas encore bien longtemps, une ou deux générations, le plus âgé des gentiles était le chef de la communauté, le « staroste » de la gens; de nos jours, le rôle du doyen de la gens se limite presque exclusivement à la direction des cérémonies religieuses. Les gentes sont souvent dispersées dans des lieux fort éloignés les uns des autres, mais, malgré leur séparation, les membres de la gens continuent à se souvenir les uns des autres, à s'offrir mutuellement l'hospitalité, à se prêter aide et protection mutuelles, etc. Sans la plus extrême nécessité, jamais le Giliak n'abandonne les membres de sa gens, ou les tombes de sa gens. L'ordre gentilice a imprimé à toute la vie spirituelle, au caractère, aux mœurs, aux institutions des Giliaks, un sceau très déterminé. L'habitude de tout concerter en commun, la nécessité d'intervenir constamment dans les intérêts des membres de la gens, la solidarité de la vendetta, l'obligation et l'habitude de loger avec dix des siens ou plus dans de grandes iourtes, autrement dit, l'obligation et l'habitude d'être pour ainsi dire toujours au milieu du peuple, tout cela a donné au Giliak un caractère sociable, communicatif. Le Giliak est extrêmement hospitalier, il aime héberger des hôtes, et être reçu comme hôte, à son tour. La belle coutume de l'hospitalité se montre d'une façon particulièrement éclatante, lorsque les temps sont durs. Dans une année de malheur, quand, chez lui, le Giliak n'a rien à manger, ni pour lui, ni pour ses chiens, il ne tend pas la main pour recueillir des aumônes; sans crainte, il se présente comme hôte, et on le nourrit, souvent pendant assez longtemps.

Chez les Giliaks de l'île Sakhaline, des crimes par intérêt personnel ne se produisent pas, pour ainsi dire. Le Giliak garde ses trésors dans un dépôt à provisions, qui n'est jamais fermé. Le Giliak est si sensible à la honte qu'aussitôt qu'il est convaincu d'une action ignominieuse il va dans la forêt et se pend. Le meurtre est fort rare et ne se produit presque uniquement que dans la colère; mais en aucun cas par motif de lucre.

Dans ses rapports avec autrui, le Giliak fait preuve de loyauté, de conscience et de probité.

Malgré leur long asservissement aux Mandchous devenus Chinois, malgré la néfaste influence de la colonisation  [6] du territoire de l'Amour, les Giliaks ont conservé, sous le rapport de la morale, bien des vertus d'une tribu primitive. Mais le sort de leur régime social est inéluctable. Encore une ou deux générations et les Giliaks du continent seront devenus complètement Russes, et ils s'approprieront les tares de la civilisation, en même temps que ses bienfaits. Les Giliaks de Sakhaline, plus ou moins éloignés des centres de colonisation russe, ont quelque chance de se maintenir un peu plus longtemps à l'état pur. Mais là aussi, l'influence du voisinage russe commence à se faire sentir. Ils viennent, pour le commerce, dans les villages, ils vont travailler à Nikolaïevsk, et chaque Giliak qui revient de ce travail à la terre natale rapporte la même atmosphère que l'ouvrier rapporte de la ville dans son village russe. Par surcroît, le travail à la ville détruit de plus en plus, avec ses hasards changeants, cette égalité originelle qui est un trait prédominant de la vie économique, toute simple et naturelle, de ces peuples.

L'article de M. Sternberg, qui contient également des précisions sur les idées et coutumes religieuses, et sur les institutions juridiques, sera publié in extenso dans l'Etnografitcheskoié Obozrénié (Revue ethnographique)  [7]. »

Notes

[1] Paru dans la Neue Zeit, XIe année 1892-1893, tome I, no 12, pp. 373-375. - La source d'Engels est le rapport publié dans le no 284 des Rousskié Viédomosti par l'ethnologue Lev Jacovlevitch Sternberg sur les résultats d'une étude du mode de vie et du régime social des Giliaks, population habitant à l'embouchure de l'Amour et dans la partie septentrionale et moyenne de l'île de Sakhaline. Engels a repris avec quelques modifications ou précisions l'article de Sternberg.

[2] Dans la revue: de tous les parents énumérés.

[3] Dans la revue: de tous les frères de son père (à tous les degrés).

[4] Dans la revue: frère (à tous les degrés).

[5] Voir plus haut, p. 128, note I.

[6] Dans la revue: de la population nomade (au lieu de la colonisation).

[7] Etnografitcheskoié Obozrénié: revue trimestrielle de la section ethnographique de la Société des amis des sciences de la nature, de l'anthropologie et de l'ethnographie auprès de l'Université de Moscou, qui parut de 1889 à 1916. L'article de Sternberg a paru dans le no 2 de l'année 1893.












 



1884

Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés.
L'ouvrage fondateur de la conception marxiste de l'Etat. Celui sur lequel tous s'appuieront ensuite.
Un travail provenant de la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec




L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat

Friedrich Engels

Préface de la première édition

Les chapitres qui suivent constituent, pour ainsi dire, l'exécution d'un testament. Nul autre que Karl Marx lui-même ne s'était réservé d'exposer les conclusions des recherches de Morgan, en liaison avec les résultats de sa propre - et je puis dire, dans une certaine mesure, de notre - étude matérialiste de l'histoire, et d'en éclairer enfin toute l'importance. En effet, en Amérique, Morgan avait redécouvert, à sa façon, la conception matérialiste de l'histoire, découverte par Marx il y a quarante ans, et celle-ci l'avait conduit, à propos de la comparaison entre la barbarie et la civilisation, aux mêmes résultats que Marx sur les points essentiels. Or, pendant des années les économistes professionnels d'Allemagne avaient mis autant de zèle à copier Le Capital que d'obstination à le passer sous silence; et l'Ancient Society [1] de Morgan ne fut pas autrement traitée par les porte-parole de la science « préhistorique » en Angleterre. Mon travail ne peut suppléer que faiblement à ce qu'il n'a pas été donné à mon ami disparu d'accomplir. Je dispose cependant d'annotations critiques qui se trouvent parmi ses abondants extraits de Morgan [2], et je les reproduis ici, dans la mesure du possible.

Selon la conception matérialiste, le facteur déterminant, en dernier ressort, dans l'histoire, c'est la production et la reproduction de la vie immédiate. Mais, à son tour, cette production a une double nature. D'une part, la production de moyens d'existence, d'objets servant à la nourriture, à l'habillement, au logement, et des outils qu'ils nécessitent; d'autre part, la production des hommes mêmes, la propagation de l'espèce. Les institutions sociales sous lesquelles vivent les hommes d'une certaine époque historique et d'un certain pays sont déterminées par ces deux sortes de production: par le stade de développement où se trouvent d'une part le travail, et d'autre part la famille. Moins le travail est développé, moins est grande la masse de ses produits et, par conséquent, la richesse de la société, plus aussi l'influence prédominante des liens du sang semble dominer l'ordre social. Mais, dans le cadre de cette structure sociale basée sur les liens du sang, la productivité du travail se développe de plus en plus et, avec elle, là propriété privée et l'échange, l'inégalité des richesses, la possibilité d'utiliser la force de travail d'autrui et, du même coup, la base des oppositions de classes: autant d'éléments sociaux nouveaux qui s'efforcent, au cours des générations, d'adapter la vieille organisation sociale aux circonstances nouvelles, jusqu'à ce que l'incompatibilité de l'une et des autres amène un complet bouleversement. La vieille société basée sur les liens du sang éclate par suite de la collision des classes sociales nouvellement développées: une société nouvelle prend sa place, organisée dans l'État, dont les subdivisions ne sont plus constituées Par des associations basées sur les liens du sang, mais par des groupements territoriaux, une société où le régime de la famille est complètement dominé par le régime de la propriété, où désormais se développent librement les oppositions de classes et les luttes de classes qui forment le contenu de toute l'histoire écrite, jusqu'à nos jours.

C'est le grand mérite de Morgan que d'avoir découvert et restitué dans ses traits essentiels ce fondement préhistorique de notre histoire écrite, et d'avoir trouvé, dans les groupes consanguins des Indiens de l'Amérique du Nord, la clef des principales énigmes, jusqu'alors insolubles, de l'histoire grecque, romaine et germanique la plus reculée. Mais ses écrits ne furent pas l'œuvre d'un jour. Pendant près de quarante années il a été aux prises avec son sujet, avant de le dominer tout à fait. Et c'est pourquoi son livre est une des rares oeuvres de notre temps qui font époque.

Dans l'exposé qui va suivre, le lecteur fera, dans l'ensemble, aisément le départ entre ce qui émane de Morgan et ce que j'y ai ajouté. Dans les chapitres historiques sur la Grèce et sur Rome, je ne me suis point limité aux données de Morgan, mais j'y ai joint ce que j'avais à ma disposition. Les chapitres sur les Celles et les Germains sont essentiellement mon ouvrage; là, Morgan ne disposait guère que de sources de seconde main et, quant aux Germains, Morgan n'avait - à part Tacite - que les mauvaises contrefaçons libérales de M. Freeman. J'ai remanié tous les développements économiques qui, chez Morgan, suffisent au but qu'il se propose, mais sont nettement insuffisants pour le mien. Enfin, lorsque Morgan n'est pas expressément cité, il va sans dire que j'assume la responsabilité de toutes les conclusions.

Notes

[1] Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery, through Barbarism, to Civilization. By LEWIS H. MORGAN, London, Macmillan and Co, 1877. Ce livre est imprimé en Amérique, il est étonnamment difficile de se le procurer en Angleterre. L'auteur est mort il y a quelques années. (Note d'Engels.)

[2] Il s'agit d'extraits commentés d'Ancient Society. Ils ont été publiés en traduction russe en 1945 dans le Marx-Engels-Archiv, tome IX. Dans la mesure où nous avons pu les retrouver, les citations de ces extraits sont indiquées en note avec la mention Archiv.












 



1884

Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés.
L'ouvrage fondateur de la conception marxiste de l'Etat. Celui sur lequel tous s'appuieront ensuite.
Un travail provenant de la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec




L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat

Friedrich Engels


La famille


Morgan, qui a passé une grande partie de sa vie parmi les Iroquois établis, de nos jours encore, dans l'État de New York, et qui fut adopté par l'une de leurs tribus (celle des Senecas), trouva en vigueur parmi eux un système de parenté qui était en contradiction avec leurs rapports de famille réels. Chez eux régnait ce mariage conjugal, facilement dissoluble de part et d'autre, que Morgan désigne par le terme de « famille appariée » (Paarungsfamilie). La descendance d'un tel couple était donc patente et reconnue par tous; il ne pouvait y avoir de doute sur les personnes que devaient désigner les titres de père, mère, fils, fille, frère, sœur. Mais l'usage  [effectif] de ces termes contredit cette constatation. L'Iroquois n'appelle pas seulement du nom de fils et de filles ses propres enfants, mais aussi ceux de ses frères; eux, de leur côté, le nomment leur père. Par contre, il appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses sœurs qui, eux, l'appellent leur oncle. Inversement, l'Iroquoise appelle non seulement ses enfants, mais aussi ceux de ses sœurs, « fils » et « filles », et ceux-ci l'appellent leur mère. Par contre, elle appelle « neveux » et « nièces » les enfants de ses frères, et elle s'appelle leur tante. De même, les enfants de frères se nomment entre eux « frères » et « sœurs », tout comme le font entre eux les enfants de sœurs. Par contre, les enfants d'une femme et ceux de son frère s'appellent mutuellement « cousins » et « cousines ». Et ce ne sont pas seulement des noms vides de sens, mais bien les expressions d'idées effectivement régnantes sur la proximité et l'éloignement, l'égalité et l'inégalité de la parenté consanguine; et  [ces conceptions] servent de base à un système de parenté complètement élaboré, capable d'exprimer plusieurs centaines de rapports de parenté différents pour un seul individu. Qui plus est: ce système n'est pas seulement en pleine vigueur chez tous les Indiens d'Amérique (on n'y a trouvé jusqu'ici nulle exception), mais il règne aussi, presque sans changement, chez les aborigènes de l'Inde, chez les tribus dravidiennes du Dekkan et les tribus Gauras de l’Hindoustan. Les noms de parenté concordent encore de nos jours, pour plus de deux cents rapports de parenté différents, chez les Tamouls de l'Inde méridionale et les Iroquois Senecas de l'État de New York. Et chez ces tribus hindoues comme chez tous les Indiens d'Amérique,. les rapports de parenté tels qu'ils résultent de la forme de famille en vigueur sont en contradiction avec le système de parenté.

Comment expliquer cela ? Étant donné le rôle décisif que la parenté joue dans le régime social chez tous les peuples sauvages et barbares, il n'est pas possible d'éliminer à l'aide de quelques phrases l'importance de ce système si largement répandu. Un système qui règne partout en Amérique, qui existe également en Asie chez des peuples d'une race toute différente, et dont on rencontre à foison, par toute l'Afrique et l'Australie, des formes plus ou moins modifiées,  [un tel système] demande qu'on l'explique historiquement, et non point qu'on s'en débarrasse par des mots, comme Mac Lennan, par exemple, a tenté de le faire. Les dénominations de père, enfant, frère, sœur ne sont pas de simples titres honorifiques, mais entraînent avec elles des obligations mutuelles très précises, très sérieuses, dont l'ensemble forme une part essentielle de l'organisation sociale de ces peuples. Et l'on en a trouvé l'explication. Aux îles Sandwich (Hawaï), il existait encore, dans la première moitié de ce siècle, une forme de famille qui présentait exactement des pères et des mères, des frères et des sœurs, des fils et des filles, des oncles et des tantes, des neveux et des nièces tels que les requiert le vieux système de parenté des Indiens aborigènes d'Amérique. Mais, chose curieuse: le système de parenté qui était en vigueur à Hawaï ne concordait pas, lui non plus, avec la forme de famille qui y existait effectivement. Dans ce pays, en effet, tous les enfants de frères et sœurs, sans exception, sont frères et sœurs, et sont considérés comme les enfants communs, non seulement de leur mère et des sœurs de celle-ci, ou de leur père et des frères de celui-ci, mais encore de tous les frères et sœurs de leurs parents, sans distinction. Donc, si le système de parenté américain présuppose une forme plus primitive de la famille qui n'existe plus ,en Amérique, et que nous rencontrons encore réellement à Hawaï, le système de parenté hawaïen nous ramène, d'autre part, à une forme de la famille encore plus originelle dont nous ne pouvons plus, il est vrai, établir nulle part l'existence, mais qui doit nécessairement avoir existé, parce que, sans cela, le système de parenté correspondant n'aurait pas pu se créer.

«La famille, dit Morgan, est l'élément actif; elle n'est jamais stationnaire, mais passe d'une forme inférieure à une forme plus élevée, à mesure que la société se développe d'un degré inférieur à un degré plus élevé. Par contre, les systèmes de parenté sont passifs; ce n'est qu'à de longs intervalles qu'ils enregistrent les progrès que la famille a faits au cours du temps, et ils ne subissent de transformation radicale que lorsque la famille s'est radicalement transformée  [1]. »

Marx ajoute: « Et il en va de même pour les systèmes politiques, juridiques, religieux, philosophiques en général  [2].» Tandis que la famille continue de vivre, le système de parenté s'ossifie, et tandis que celui-ci persiste par la force de l'habitude, la famille le dépasse. Mais avec la même certitude que Cuvier pouvait conclure des os marsupiaux d'un squelette animal trouvés près de Paris que ce squelette appartenait à un kangourou, et que des kangourous, alors disparus, avaient jadis vécu en cet endroit, avec la même certitude nous pouvons conclure, d'un système de parenté historiquement transmis, à l'existence d'une forme de famille aujourd'hui disparue, et qui lui correspond.

Les systèmes de parenté et les formes de famille que nous venons de citer diffèrent de ceux qui règnent actuellement en ce que chaque enfant a plusieurs pères et mères. Dans le système de parenté américain, auquel correspond la famille hawaïenne, un frère et une sœur ne peuvent pas être le père et la mère d'un même enfant; mais le système de parenté hawaïen présuppose une famille dans laquelle, au contraire, ceci était la règle. Nous nous trouvons en présence d'une série de formes de famille qui sont en contradiction directe avec les formes de famille ordinairement admises jusqu'ici comme seules valables. La conception traditionnelle ne connaît que le mariage conjugal, avec à côté de lui la polygamie d'un homme et, à la rigueur, la polyandrie d'une femme, et elle passe sous silence, comme il sied au philistin moralisateur, que la pratique transgresse sans mot dire, mais sans façon, ces barrières imposées par la société officielle. L'étude de l'histoire primitive, par contre, nous révèle des conditions où les hommes vivent en polygamie et leurs femmes, simultanément, en polyandrie, et où les enfants communs sont d'ailleurs considérés, pour cette raison, comme leur étant communs, conditions qui subissent elles-mêmes toute une série de changements avant de se résoudre finalement dans le mariage conjugal.

Ces changements sont de telle sorte que le cercle qu'enserre le lien conjugal commun, et qui à l'origine était très vaste, se rétrécit de plus en plus jusqu'à ne laisser finalement subsister que le couple conjugal qui prédomine aujourd'hui.

Morgan, reconstituant ainsi l'histoire de la famille, remonte, en accord avec la plupart de ses collègues, jusqu'à un état de choses primitif où des rapports sexuels sans entraves régnaient à l'intérieur d'une tribu, si bien que chaque femme appartenait également à chaque homme, et chaque homme à chaque femme. Dès le siècle dernier, il avait été question de cet état de choses primitif, mais seulement en termes généraux; le premier, Bachofen - et c'est là un de ses grands mérites - le prit au sérieux et en chercha les traces dans les traditions historiques et religieuses. Nous savons aujourd'hui que ces traces qu'il a trouvées ne ramènent nullement à un stade social de rapports sexuels sans entraves, -mais à une forme de beaucoup postérieure, le mariage par groupe. Quant à l'autre stade social primitif, en supposant qu'il ait vraiment existé, il appartient à une époque si reculée que nous ne pouvons guère nous attendre à trouver chez des fossiles sociaux, chez des sauvages arriérés, des preuves directes de son ancienne existence. Le mérite de Bachofen, c'est précisément d'avoir placé cette question au premier plan de la recherche  [3].

Dans ces derniers temps, la mode s'est établie de nier ce stade initial de la vie sexuelle humaine. On veut épargner cette « honte » à l'humanité. Aussi l'on insiste sur l'absence de toute preuve directe, et par ailleurs on fait essentiellement appel à l'exemple du reste du règne animal; c'est là que Letourneau (Évolution du mariage et de la famille, 1888) a recueilli de nombreux faits selon lesquels des rapports sexuels dépourvus de toute règle appartiendraient, là aussi, à un degré inférieur. Mais de tous ces faits, la seule conclusion que je puisse tirer, c'est qu'ils ne prouvent rigoureusement rien pour l'homme et ses conditions primitives d'existence. Les accouplements à long terme chez les vertébrés s'expliquent suffisamment par des causes physiologiques, par exemple, chez les oiseaux, par le besoin de protection qu'a la femelle pendant la couvaison; les exemples de fidèle monogamie tels qu'on les trouve chez les oiseaux ne prouvent rien pour les hommes, puisque ceux-ci, justement, ne descendent pas des oiseaux. Et si la stricte monogamie est le comble de toute vertu, la palme revient au ver solitaire qui possède, dans chacun de ses cinquante à deux cents anneaux ou articles, un appareil sexuel masculin et féminin complet et passe toute son existence à s'accoupler avec lui-même dans chacun de ses segments. Mais si nous nous en tenons aux mammifères, nous trouvons chez eux toutes les formes de la vie sexuelle, la promiscuité sans règle, des formes analogues au mariage par groupe, la polygamie, le mariage conjugal; il n'y manque que la polyandrie, car seuls des êtres humains pouvaient la pratiquer. Même nos plus proches parents, les quadrumanes, nous offrent toutes les diversités possibles dans le groupement des mâles et des femelles; et si nous traçons des limites encore plus étroites et ne considérons que les quatre espèces de singes anthropoïdes, Letourneau sait seulement nous dire qu'ils sont parfois monogames, parfois polygames, tandis que Saussure prétend, chez Giraud-Teulon  [4], qu'ils sont monogames. Les récentes affirmations de Westermarck sur la monogamie des singes anthropoïdes (The History of Human Marriage, Londres, 1891) sont bien loin d'être des preuves. Bref, les informations sont telles que l'honnête Letourneau avoue que

 ]



1884

Le travail de Marx et Engels le plus global mené sur les sociétés humaines, s'appuyant sur les travaux éthnologiques alors récemment publiés.
L'ouvrage fondateur de la conception marxiste de l'Etat. Celui sur lequel tous s'appuieront ensuite.
Un travail provenant de la bibliothèque de sciences sociales de l'Université de Québec




L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat
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