Diffusion et réception de la legende des siecles de 1877





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à une réalité du texte. Taillandier ouvre son article par une citation de Michelet puis fait l'éloge de Ballanche, de Cousin, de Chateaubriand, de Quinet, et de Michelet. Le critique Revue des deux Mondes oppose à ces histoires glorieuses et pleines d'espoir de l'humanité, l'épopée anti-humaniste, antiprogressiste et nihiliste du soldat de l'ombre que devient Victor Hugo : "Nous avons réclamé tout à l'heure contre cette philosophie de l'histoire, qui supprime la grande loi morale, la loi du mouvement et du progrès ; il faut aussi protester contre une philosophie qui supprime à la fois l'idée de Dieu et l'idée de l'homme. Et Taillandier se sert de Pascal : "Pascal aussi appelle l'homme ver de terre mais avec quelle magnificence il le relève ! (...) chez l'auteur La Légende des siècles, le roseau pensant est écrasée par l'univers, et l'on ne voit rien qui lui rende le sentiment de sa dignité". Et Taillandier va consacrer une page à la philosophie de Leibniz "qui est ici le vrai poète".

Une histoire sans progrès, qui abaisse le créateur et la créature, voilà ce que devient La Légende des Siècles.

On voit apparaître le troisième enjeu, extrêmement important : non pas seulement l'anticléricalisme de Hugo, mais sa religion. Et les critiques sont très embarrassés parce qu'il leur est souvent difficile de dire que Hugo est religieux anticlérical, et qu'on ne peut que difficilement le faire passer pour un athée : il a une religion. Mais quelle est-elle ? La multiplicité des définitions parfaitement contradictoires et peu justifiées montrent l'embarras des journalistes qui voient très mal ce que peut être cette religion : dans la presse on lit tour à tour que Hugo est un spiritualiste, un matérialiste, un athée, ou encore que La Légende des siècles est l'histoire de la lutte victorieuse du déisme contre le panthéisme.

Ce qui est intéressant, c'est de voir que, malgré le flou des critiques, l'enjeu-Dieu est un enjeu qui fait plus directement appel au texte, et que le sens ultime du recueil n'est pas, pour bien des critiques, politique, mais religieux. D'autre part la question religieuse instaure un rapport entre le poète et le critique qui n'est pas celui que sert de fondement au débat politique. Le critique s'affirme non plus comme une voix représentative de son public, mais comme la voix d'une conscience émue et que parle d'âme à âme au poète.

Le dernier enjeu, c'est celui de la revanche patriotique. Et Hugo sera à la fois un allemand, et le seul poète à pouvoir donner à la France son épopée nationale, épopée qui est d'autant plus inattendue que la France est un pays vaincu, et que la génération des critiques de 77 a le sentiment que ses pères ou grand-pères ont participé à une épopée nationale "en vrai". La seule chance qu'ait la fin du siècle pour ne pas être indigne de son début est que la France possède enfin une épopée écrite, à défaut d'une épopée vivante. La Légende des siècles répond en partie, mais en partie seulement, à cette attente. Là encore, l'aveuglement idéologique de tous va les conduire à une lecture euphorisante d'une Légende qui est bien plus complexe et bien plus sombre. L'attente d'une petite épopée napoléonienne est si intense, que tous vont tomer dans le panneau du Cimetière d'Eylau qui est un texte à double lecture, l'une exaltée et admirative, l'autre grinçante, d'un humour noir atroce qui décape complètement l'épopée napoléonienne. Or cette seconde lecture, personne ne l'a faite, les plus attentifs ne parlant que du caractère sinistre du grand chef d'œuvre de la Nouvelle Série, l'épopée de la France.

Et Hugo est considéré par tous comme étant le seul poète à pouvoir écrire cette épopée. Parce que sa supériorité en tant que poète est incontestée, mais aussi parce qu'il fait figure de vétéran pour la génération nouvelle ; il n'est pas le vétéran de la guerre napoléonienne, mais il est le vétéran du récit épique de celle-ci, entendue aux Feuillantines. L'enfant sublime est devenu l'ancêtre qui a parcouru le XIXème siècle français et qui seul en pourra faire l'épopée. Et Hugo contrôle de façon extrêmement rusée son image de mythique de grand-père.

Hugo sait faire parler de lui, et sa courte préface ("Le complément de la Légende des siècles sera prochainement publié, à moins que la fin de l'auteur n'arrive avant la fin du livre") sera citée dans de nombreux journaux, et commentée car elle instaure de façon "dramatique" l'entité "l'homme et l'œuvre", qui, en ce début de la IIIème République, déborde largement des les prolongements de la critique beuvienne : le centenaire de Voltaire et de Rousseau un an plus tard en témoignera.

Hugo en faisant coïncider la publication de la Nouvelle Série avec son anniversaire, se révèle une fois de plus un homme de média hors-pair, une machine cybernétique qui fonctionne à merveille, produisant son propre mythe ("comme résultat, il est créé par lui" écrit un ancien communard dans la Jeune République). Il crée donc sa propre image légendaire pour la recevoir en feedback immédiatement. Le Groupe des Idylles, et en particulier L'idylle du Vieillard illustreront clairement ce phénomène.

Six Idylles sont reproduites dans la presse, ce qui est totalement disproportionné par rapport au nombre de pages qu'elles occupent et même par l'importance qu'elles ont dans la signification d'ensemble du recueil.

Comment expliquer la reproduction des Idylles Segrais, Orphée, Salomon, Ronsard, Chaulieu ? On peut penser que Hugo a voulu donner dans la presse une image adoucie de La Nouvelle Série, mais aussi une certaine image de lui-même. Le 16 janvier, il écrit à Meurice : "Je voudrais adoucir la nuance farouche de ce premier volume, et puisque nous avons les 22 feuilles, je retrancherais Inferi, que je réserverais pour un livre ultérieur." Le 8 février, il envoie à Meurice sept Idylles ; le 9 : deux ; le 10 : quatre, dont Idylle du Vieillard ; le 11 : le bon à tirer. Et la plupart de ces Idylles ont été rédigées en janvier et février 1877, c'est à dire bien après la déclaration d'imprimerie.

Que l'Idylle du Vieillard soit reproduite deux fois dans la presse n'a rien de surprenant. Elle est par ailleurs une des pièces qui ont eu le plus de succès auprès des critiques, ce qui n'est pas plus étonnant. Dès L'Année Terrible, le poète a élaboré son image mythique de grand-père, mythe qui n'attend pas L'Art d'être grand-père pour être entendu. Et le fait que Hugo fête ses 75 ans invite le lecteur à une lecture autobiographique du poème. Véritable aubaine pour l'homme-et-l'œuvre parce que la presse est fascinée par la "verte vieillesse" et le "printemps", "la nouvelle fleuraison" du "vieillard jeune et viril". Ce qui entre ainsi dans l'effet Hugo, c'est son corps : "il faut un esprit sans défaillances dans un corps sans fatigue" pour écrire un chef d'œuvre à 75 ans ; et c'est sa sexualité : la preuve en est cette dénégation du journaliste du Bien Public ; "Car ce qui forme la dominance de son chant, ce n'est pas l'amour futile ou tardif qui répugnerait chez un vieillard (turpe senilis amor)…"c'est l'amour de l'humanité. (La Revue du monde catholique, elle, trouve ces Idylles "voluptueuses et grivoises").

La verte vieillesse de Hugo fait de lui à la fois un homme du présent et du passé. Hugo est le classique vivant, "un homme qui est déjà une statue" de l'avis du baron Schop dans Le National (journal républicain progressiste) mais une statue érotisée par le grand-père goguenard, ou pour emprunter cette expression à Musil, une écrivain pré-posthume, mais dont la vieillesse est "verte".

Le fait que La Légende des siècles soit peu lue n'empêche pas qu'elle soit considérée comme classique dès sa parution. Hugo, l'homme-siècle est constamment regardé du point de vue de la postérité, et jugé à partir de ce que penseront les "neveux" des lecteurs de 77. La critique se projette dans un avenir qui fait de la publication de la Légende des siècles un événement historique, et cela quelle que soit, - ou peut s'en faut, l'opinion politique des journalistes. Seul Zola à ma connaissance voue la seconde Légende et l'ensemble de l'œuvre de Hugo à l'oubli : "Je ne crois pas à la descendance de Victor Hugo. Il emportera le romantisme avec lui, comme une guenille de pauvre dans laquelle il s'est taillé un manteau royal."

Ici Zola fait de Hugo l'acteur d'un combat littéraire dépassé, comme d'autres font de lui l'agent d'une lutte politique révolue. Or ce qui est très surprenant, c'est qu'il est le seul à le dire. Aucun des courants littéraires de ce dernier quart de siècle n'apparaît sous la plume des critiques pour éjecter Hugo de la scène littéraire. Comme il est d'usage en tout temps (mais c'est plus marqué lorsque le décadentisme, double inversé du progressisme, apparaît) la scène littéraire est volontiers décrite comme un espace vide, et cela même par les écrivains, comme Barbey d'Aurevilly : "Le romantisme, qui avait commencé et même poussé notre fortune, était mieux que mort, il était insulté. Il n'y avait plus d'idées à mettre, - elles y étaient toutes. Dans cette table rase de tout bombait seulement sur la platitude infinie la petite chose malpropre de M. Zola, que je crus d'abord que le succès de Victor Hugo en lèverait, comme un balai neuf ! Il n'y eut donc ici que Victor Hugo et sa puissance. Il n'y eut bien que Hugo tout seul. Il n'y eut que le poète et son œuvre : une œuvre qui n'était pas nouvelle, un poète qui n'était pas nouveau."

Il ne faut pas oublier que la plupart des critiques appartiennent à une génération pour qui la préface de Cromwell et la bataille d'Hernani (pièce qui est jouée en 77) sont d'anciennes victoires de la poésie du XIXème siècle, sur lesquelles il n'est pas besoin de revenir, sans pour autant qu'il faille les estimer dépassées. A côté des vieux critiques, toute une génération de lecteurs a été formée par Hugo. Ils sont encore capables, par ce qu'ils ont appris au lycée, d'apprécier l'originalité encore actuelle de la prosodie hugolienne, l'écart qu'elle constitue, mais les vers qu'ils ont lus, scandés, appris dès leur adolescence, sont l'œuvre de Hugo. "Quel est celui parmi nous, demande Karl Stern du Journal Officiel, qui n'a connu le nom de Victor Hugo avant d'avoir su l'écrire, épelé dans ses livres, trouvé son premier élan au bord d'une de ses strophes restées à jamais dans la mémoire éblouie de l'enfant ? On peut dire qu'il a créé un monde. Hugo a éduqué la génération des critiques des années 70 : " La révolution du romantisme a définitivement triomphé (il est temps), en ce sens, - explique Renouvier dans La Critique Philosophique -, en ce sens qu'elle nous a accoutumé à admirer le beau et le grand où ils se trouvent et à en faire notre profit, sans permettre que le voisinage de tel ou tel défaut, dans une œuvre considérée du point de vue de la raison, jette sérieusement le trouble dans nos jouissances esthétiques. Nous n'avons pas fait, en cela, notre éducation nous-même ; c'est le poète qui de vive force nous a tirés à lui, non sans beaucoup de résistance."

Pour certains écrivains comme Catulle Mendès, Hugo a l'autorité d'une immense figure paternelle de la littérature, et est contemporain de la postérité : "Ici je m'adresse, écrit Mendès dans La République des Lettres, aux nouveaux poètes, nos amis, à ceux qui travaillent et qui cherchent, à ceux qui, pour Victor Hugo, sont la postérité déjà, et je leur dis : " N'est-il pas vrai, en effet, que notre art tout entier est contenu dans ce vers extraordinaire." Quelque temps plus tard, avec L'art d'être grand-père, le phantasme, engendré par l'homme-et-l'œuvre Hugo, s'accentuera : "Rien n'existe, littéralement, de beau, de vrai, de bien, qui ne soit le reflet ou la continuation de sa pensée. En vérité, ceci est notre acte de foi : Tout procède du Père."

Cette autorité paternelle subie dès l'enfance provoque chez certains des sentiments oedipiens : la surpuissance du vieillard au lien d'engendrer une nombreuse progéniture littéraire, écrase la nouvelle génération qui ne peut pas écrire. La "crise des vers" a déjà éclaté. Hugo "confisque chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit de s'énoncer." Ce que Mallarmé exprimera plus tard est déjà présent, de façon plus maladroite main non moins sincère, dans l'article que Dupain écrit dans La Revue des Poètes et Auteurs Dramatiques. Comparant Hugo et Michel-Ange, il écrit ceci : " Tous deux, ancrés dans la force, dominent l'humanité de si haut, qu'ils ne laissent plus à la génération suivante que la décadence, avec cette différence que l'œuvre du sculpteur pouvait paraître inachevée, et que le poète a si bien fouillé tous les coins de la contrée immense qu'il a ouverte aux hommes, qu'il ne reste plus rien à y découvrir."

Bien sûr il y a là toute une rhétorique de l'éloge qui ne nous est plus familière et qui autorisait l'exagération. Mais pourtant combien de critiques préféraient s'attaquer à la poésie hugolienne – ne serait-ce – que pour démantibuler son impact politique ! Et c'est d'autant plus impossible que Hugo a inscrit dans son œuvre ce Zoïle auquel les critiques le plus hugophobes ont peur de ressembler, et qu'étant persuadés de la postérité de Hugo, ils s'inquiètent de la leur. Dès lors, seul le terrain politique est attaquable. Mais c'est un terrain glissant. Parce que le message politique de La Légende des siècles, ce qui entre en jeu c'est la position centrale dans l'échiquier idéologique et politique qui triomphera lors des élections de l'automne '77 : homme du compromis, il opère les déplacements ad hoc pour appeler à l'apaisement social : déplacement de la question politique à la question sociale, de la lutte des classes à l'anticléricalisme, de la dictature du prolétariat ou de la répression bourgeoise à la protection de ces douces figures de la marginalité que sont l'enfant et la femme. La voix qui dit la Question sociale ou la Fonction de l'enfant, c'est la voix de la France, la voix du poète national qui donnera à la France son épopée. Il y a autour de Hugo un large consensus idéologique qui passe par un consensus esthétique au delà des divisions politiques. Ce consensus fait de ce sénateur d'extrême gauche un centre d'attraction et de rayonnement. Mais en même temps Hugo est un individu solitaire, marginalisé par son combat pour l'amnistie des communards. Et la Légende des siècles est lu avec le souvenir de L'année terrible : "L'année terrible, c'est Agésilas, La Légende des siècles, c'est Attila. Holà" s'écrie en paraphrasant Boileau Daniel Bernard. Hugo est au centre en même temps qu'à la marge. Du coup parce que cette position oxymorique n'est pas tenable dans l'actualité, ou on rejette Hugo dans le passé où il est un personnage historique (et non pas politique) et l'auteur d'un répertoire désormais classique ; ou il est projeté dans l'avenir de sa glorieuse et immortelle postérité. Il n'y a pas de réception de La Nouvelle série dans le présent.

DISCUSSION
Pour en ordonner le compte rendu, car elle fut longue et approfondie, les interventions peuvent être regroupées autour de deux axes : l'un concerne le retentissement idéologique du livre, l'autre "l'effet Hugo" tel que la réception de La Légende des Siècles le fait apparaître.
A. Laster se dit déçu par la conclusion - gloire nationale et statufication – et regrette que les oppositions aient été négligées, dans leurs objets comme dans leur contenu. Pourquoi les poèmes du "under parade" - si Laster ose dire sont-ils La vision d'où..., le groupe des Idylles, A l'homme, Abîme..? Pourquoi également des poèmes idéologiquement sensibles, le Travail des captifs, Les Enterrements civils, sont-ils laissés sans commentaire ni jugement ? Quelle est, d'autre part, la place faite, dans les critiques, à l'anticléricalisme virulent de ce recueil ?

C. Millet répond qu'elle a volontairement laissé de côté ce dernier aspect, bien connu, et qui n'est abordé que dans les journaux expressément catholiques. Au reste, ajoute Annie U., toute la société partage l'anticléricalisme de Hugo - à moins que ce ne soit l'inverse. C'est en cette année précisément que Gambetta lance, pour les élections, le mot d'ordre : "Le cléricalisme, voilà l'ennemi !" Quant à "Vision d'où...", le poème déplait parce qu'il est jugé, sans plus, illisible. En fait, ce qu'on y apprécie peu, c'est, sans doute, que le mur des siècles s'écroule ou soit écroulé. On l'a dit : l'anti-progressisme de La Légende des siècles 2 choque presque tous les contemporains.

  1. Laster a le sentiment que la seconde série est une "épopée inconfortable'' suscitant le malaise.

C. Millet abonde et évoque le discours de J. Ferry, présidant une association pour les orphelins, où ce n'est pas "Petit Paul", mais "Les pauvres gens" qui est cité. "Abîme" est, lui, rejeté également parce qu'il abaisse la créature ; on est en désaccord avec Hugo lorsqu'on le comprend et, lorsqu'on le suit mal, on lui reproche une philosophie pâteuse. Dans l'approbation même – ce poème et d'autres avaient de quoi séduire les parnassiens, note R. Journet - apparaît l'idée que Hugo est trop en avance sur son siècle pour qu'on puisse le juger. En réalité, observe R. Journet, la philosophie de Hugo a été fort bien comprise sous le Second Empire par les philosophes officiels, en particulier un certain Caro, qui comprend parfaitement et rejette énergiquement.

A quoi C. Millet ajoute - en écho à A. Laster qui rappelle que, dans les manuels d'enseignement secondaire Les Contemplations et La Légende de 59 sont elles aussi rejetées dans l'illisibilité - que l'ambition de Hugo n'est effectivement pas la lisibilité. Bien des textes de La Légende des siècles2 sont des traquenards. Toute la critique tombe dans celui tendu par Le Cimetière d'Eylau. Noble épopée des hauts faits de l'armée des gens du peuple conduite par la génie...mais l'auditeur est sous la table ; Napoléon se promène la lorgnette à la main dans un épais brouillard : le capitaine Hugo faute de pouvoir regarder sa montre (il a un bras blessé et manie son sabre de l'autre) poursuit le combat longtemps après l'heure qui lui a été fixée...si bien que l'éloquent patriotisme du texte s'écroule - lui aussi - sous le grotesque macabre.
A. Ubersfeld, G. Rosa, R. Journet s'intéressent, eux, à la contradiction mise en lumière par C. Millet entre la glorification et le dénigrement.

Elle s'observe, ajoute C. Millet, jusque dans la succession des articles d'un même journal. On annonce, le premier jour, la publication prochaine d'un poème magnifique tiré du nouveau recueil splendide. On le publie peu après, toujours assorti d'éloges. Et, la semaine suivante, un article de fond procède à une exécution en règle.

C'est, pour Annie et Journet, une constante de la réception de Hugo. Cette double attitude s'observe très tôt : tout de suite on a reconnu en Hugo un génie, non sans la satisfaction, souvent, d'y trouver une compensation aux désastres nationaux, et en même temps on s'estimait forcé de constater qu'il sortait du bon sens. Tout au long de sa carrière Hugo est jugé de l'ordre de l'inadmissible en même temps que du respectable, voire du vénérable. Et l'on cogne d'autant plus fort que la solidité de l'adversaire est évidente.

Annie estime que cet "effet Hugo" est, pour ainsi dire, programmé par l'œuvre elle-même. L'accusation de folie, si fréquente, n'est que la conséquence de la conviction hugolienne que la raison ne suffit pas, que le logocentrisme est une limitation. Le progrès de Hugo n'est pas celui des "progressistes" fondé, surtout dans la dernier quart du siècle, sur la diffusion massive des nouveauté technologiques et scientifiques (médecins, électricité, construction métallique aérostats, etc... ). Le progrès de Hugo est celui qui doit "passer par les abîmes". La provocation - qu'enregistrent à leur manière les accusations de folie - est constitutive d'une oeuvre où s'inscrit la conviction qu'il exista un hiatus entre la raison raisonnante et la nature des choses.

Tous deux (Journet et Annie) ajoutent des signes de cette aura populaire indéniable qui entoure très vite Hugo. M. Du Camp lui-même se réjouit de cette anecdote où Hugo, témoin d'un mariage, se voit demander par le maire son nom, qu'il donne, puis sa profession ! Quant à l'idée que Hugo participe à la construction de sa gloire, voire qu'il la conduit, elle est si peu contestable qu'elle est formulée, elle aussi, bien avant l'exil, dans les années 40 par Sainte Beuve par exemple.

G. Rosa s'efforce pourtant de faire partager son étonnement devant cet effort étrange de la critique pour construire une gloire vilipendée. Ni Racine, ni Shakespeare, ni Dante, ni Homère n'en sont l'objet. N'y a-t-il pas là quelque chose de spécifique au statut de Hugo et qui est provoqué - à la fois par les circonstances - politiques et idéologiques en particulier - et par la nature même de l'œuvre ("insensé qui croit ..." ne fait que retourner l'insulte, mais l'explique en même temps) ? Car une chose est d'équilibrer la louange ou l'admirable par des critiques ou des reproches, c'est ce que fait toute ''critique'' (et nous mêmes sur les copies des étudiants), une autre d'échafauder une gloire et de la salir du même geste. Ne peut-on pas dire qu'au début de sa carrière et, peut être, jusque vers ces années 1872-80, Hugo est l'objet de la première conduite, mais de la seconde après et jusqu'à nos jours ? Sans doute William Shakespeare semble répondre lui-même à la question, mais au prix d'un artifice évident : en rapprochant comme s'ils étaient ou avaient été simultanés la gloire entourant les génies et les cris des Zoïles. Surtout, ce que ne dit pas William Shakespeare, l'étonnant est ici que les zones soient aussi les glorificateurs. De là ce dérapage signalé par Claude Millet vers le passé ou le futur : on commémore au futur antérieur et on attaque au présent. Bref, la gloire de Hugo est une autre gloire ; elle lui est peut-être particulière et, si c'était le cas, elle signalerait un rapport original du texte au lecteur que le texte lui-même élabore - au moins en partie - ou qu'il autorise.

Annie préfère prendre Hugo au pied de la lettre. C'est là un effet du génie. Les critiques de Hugo ne font rien d'autre que ce que faisait J.J. Gauthier pour les mises en scène de Brecht. Il éreintait chacune et concluait sur sa bonne volonté envers Brecht en renvoyant à une précédente critique d'un spectacle de Brecht où disait-il, il lui avait été favorable. On y allait voir…et on découvrait qu'il avait fait exactement la même chose.

Les derniers moments de la discussion ont été consacrés à noter d'une part que la critique contemporaine de Hugo est moins bête qu'il n'y paraît, compétente en matière de vers surtout ; d'autre Part que l'accueil de La Légende des siècles 2 est totalement dépourvue de toute attaque formelle : antithèse, érudition, etc.
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