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date de publication11.10.2017
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A propos d’un nouveau film de Benoit Jacquot inspiré par le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau.
Le 1er avril sort en salle le nouveau film de Benoît Jacquot inspiré par le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Ce livre inspire décidément les cinéastes après la version de Jean Renoir en 1946 et celle de Luis Buñuel de 1964 avec Jeanne Moreau. Renoir mêlait burlesque et tragique. Buñuel tout en gardant l’intrigue principale avait transposé les événements dans les années 1930. Le film de B. Jacquot, lui, respecte le contexte historique, celui de l’antisémitisme violent de l’affaire Dreyfus incarné par le personnage du jardinier Joseph, joué par Vincent Lindon. Le cléricalisme hypocrite d’un petit bourg normand est aussi évoqué par plusieurs scènes à l’église. Mais la cible principale de Mirbeau c’est la relation de domination maître/serviteur et en l’occurrence maîtresse/femme de chambre tandis que tous les hommes, bourgeois ou non ne voient dans les domestiques femmes que des proies sexuelles quel que soit leur âge (des plus jeunes aux plus décatis comme la cuisinière, lot de consolation pour le maître faute d’avoir pu séduire l’héroïne Célestine, incarnée par Léa Seydoux). Cette dernière en dépit de sa jeunesse, de son bon air, de ses capacités à tourner les situations à son avantage qu’elle a acquises au fil des nombreuses places à Paris occupées dans la meilleure société (quelques flashbacks les évoquent dans le film) ne rêve au final que de « s’établir ». Elle veut sortir à tout prix de cette condition subalterne même quand les maîtres sont humains ou même cordiaux, accéder à cette petite bourgeoisie indépendante que le jardinier lui propose grâce à l’achat d’un café dirigé en couple. Célestine n’est pas la seule dans le film à opter pour cette sortie de l’esclavage et de la soumission aux caprices et aux désirs de ceux qui vous logent et vous nourrissent pour des gages dérisoires (30 à 40 francs par mois, chiffres donnés dans le livre et le film). Déjà, dans les scènes où elle est au bureau de placement face à la gérante ou à des employeuses possibles, Célestine n’observe pas la réserve et la soumission que celles-ci attendent. Elle se le permet parce qu’elle est encore jeune et attractive, qu’elle a servi dans des familles de grande bourgeoisie qui impressionnent des bourgeoises moins à l’aise comme le sont les Lanlaire qui malgré leur fortune vivent chichement (Madame Lanlaire compte jusqu’aux pruneaux consommés pour détecter les vols domestiques). Son air de Paris en impose à ses nouveaux maîtres provinciaux comme aux deux autres domestiques avec qui elle partage ses médiocres repas à l’office en leur lançant qu’elle a déjà mangé des truffes dans ses places précédentes. Ses robes trop élégantes comme son parfum excitent le désir des hommes et la jalousie des provinciales coincées et mal fagotées de cette Normandie conservatrice que Mirbeau connaissait bien puisqu’il y habitait une partie de l’année.

Le film est donc très fidèle à l’œuvre sauf sur deux points, l’épisode final du faux cambriolage qui permet à Joseph de dérober l’argenterie de ses maîtres et d’ajouter les sommes nécessaires à son projet d’établissement au café et le parti pris du roman d’une histoire racontée à la première personne. Selon le scénario du film, Célestine est complice consentante du vol ce qui n’est pas le cas dans le roman, où elle ne fait que soupçonner Joseph du fait de la coïncidence avec son annonce brusque de départ peu après quand l’enquête a échoué.

Comme dans le livre, le point de vue de Célestine est l’angle principal d’appréhension du monde mais sa parole elle-même est beaucoup plus rare, les commentaires en voix off sont peu nombreux tout comme ses remarques à voix basse quand elle commente une injonction ou un ordre absurde ou insupportable de sa patronne. Le caractère provoquant du roman et qui a profondément choqué la critique était précisément de donner la parole pour la première fois aux sans voix et au surplus à une femme qui juge les hommes et les autres femmes sans aucune aménité, soulignant toutes leurs lâchetés, leurs petits arrangements (servante maîtresse, avorteuse, épouse acariâtre mais complaisante aux écarts du mari pourvu qu’on ne sache rien), leur bêtise, leurs manies, leur violence physique ou symbolique malgré les formes apparentes du bon ton et des bonnes manières. Zola avait choqué en montrant la bestialité et la violence du peuple dans ses romans ouvriers et paysans. Mirbeau, plus radical encore, attaque à travers cette femme les dominants dont aucune des turpitudes n’est oubliée. Il n’en fait pas pour autant un modèle : elle aussi pactise quand c’est son intérêt avec les uns ou les autres.

Les retours en arrière, très nombreux dans le roman, sont limités dans le film à deux ou trois épisodes comiques ou dramatiques : les scènes au bureau de placement, la rencontre avec une tenancière de maison close lui proposant un emploi pour échapper à la domesticité, le passage de la douane et la fouille des bagages qui fait découvrir un objet érotique dans un coffret fermé à clé d’une bourgeoise insatisfaite, la relation amoureuse impossible avec un jeune tuberculeux dont elle a la garde.

Tous ces incises dans le récit principal permettent d’enrichir le quotidien répétitif des tâches (laver, coudre, faire le ménage, faire des courses) et des monotones rituels de la vie de province (la messe, l’enterrement, les bavardages entre domestiques à l’office) qui risquerait de manquer de tension dramatique. Les deux seuls événements marquants du film sont le meurtre et le viol non élucidé d’une enfant dans la forêt (où seule Célestine soupçonne son futur improbable époux le jardinier) et le cambriolage qui prépare la sortie de la condition domestique. Le roman souffrait du même problème lié à la façon dont Mirbeau a peu à peu composé son œuvre par ajout de strates successives (avec une première version brève en feuilleton en 1891-92), une seconde version en feuilleton enrichi de nouveaux épisodes tirés de chroniques déjà publiés ici et là dans la Revue blanche du 15 janvier au 1er juin 1900 et enfin le volume publié le 1er juillet 1900 chez Fasquelle. Jacquot échappe au papillonnage des souvenirs en resserrant l’intrigue et les flasbacks mais il perd cependant en épaisseur pour comprendre l’évolution psychologique et sociale de Célestine résignée peu à peu à faire « une fin » malgré ses incertitudes sur la personnalité de Joseph qui la fascine et lui fait peur tout à la fois. Mirbeau explique ce choix étrange par ce besoin d’être dominée qui reste en elle, même quand elle veut échapper à la condition domestique. En tenant le café de son époux voleur ne troque-t-elle pas une dépendance contre une autre puisqu’il achète sa beauté (susceptible d’attirer le client) avec le capital mal acquis, tout comme ses maîtres précédents pouvaient asservir les autres grâce à la fortune héritée de leurs parents et fruit d’une autre exploitation.

Après avoir donné la parole à une « esclave », Mirbeau nous révèle que même apparemment libérée elle continue d’être la voix de son maître. Ce pessimisme social contraste avec le combat farouche que Mirbeau vient de mener tout au long des deux années précédentes dans l’affaire Dreyfus. Cette bourgeoisie qu’il caricature sans état d’âme c’est celle qui a fait bloc avec le cléricalisme et le militarisme pour étouffer la voix des dreyfusards et y parvenir presque et qui a même su mobiliser via l’antisémitisme et le nationalisme tout ce petit peuple dominé, comme Joseph, qui n’aspire qu’à l’ordre, à la soumission, au bonapartisme et se trouve de faux ennemis les juifs pour ne pas voir les vrais qui l’oppriment. Si Célestine réagit par le bon sens aux propos antijuifs incendiaires de Joseph, cela ne l’empêche pas finalement de rallier son projet d’un café dédié « à l’armée français » et sis à Cherbourg pour profiter des marins en goguette. On comprend qu’un tel livre n’ait pas plu à la grande presse du temps même si le succès de vente fut l’un des plus forts qu’ait connu Mirbeau (150 000 exemplaires jusqu’à sa mort en 1917 soit près de 10 000 volumes par an).
A l’heure où l’extrême droite atteint un niveau inégalé en France, ou l’antisémitisme refait surface violemment, ou la gauche officielle a perdu ses repères et navigue à vue en attendant « la croissance » comme d’autre le messie, un tel roman et un tel film nous rappellent la profondeur historique de ces « maux » français.
Christophe Charle
Bibliographie, filmographie :

Luis Buñuel, Le journal d’une femme de chambre, découpage intégral, Seuil « Points »/ l’Avant-scène, 1971.

Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre, édition Garnier Flammarion Michel Mercier, 1983.

Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre, Edition livre de poche, 1969.

Pierre Michel et Jean-François Nivet, Octave Mirbeau l'imprécateur au cœur fidèle, biographie, Paris, Séguier, 1990.

Benoit Jacquot réalisateur, scénario d’Hélène Zimmer, Journal d’une femme de chambre brochure de présentation, avec Léa Seydoux (Célestine), Vincent Lindon (Joseph),

Clotilde Mollet, Madame Lanlaire, Hervé Pierre, Monsier Lanlaire, Mélodie Valemberg, Marianne, Patrick d’Assumçao, le capitaine, Vincent Lacoste, Georges, Joséphine Derenne, la grand-mère de Georges, Dominique Reymond, la plaçeuse, Rosette, Rose, Adriana Asti, la tenancière de maison close. Durée 1h35.
Au ciné club du XIXe siècle le 30 mars 2015. Avec B. Jacquot réalisateur, X. Lardoux (directeur général adjoint d’Uni-France auteur de Le cinéma de Benoît Jacquot), C. Charle, professeur Université Paris 1, auteur d’Histoire sociale de la France au XIXe siècle et Paris fin de siècle.

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