L’Utopie, nom du pays de nulle part et de la contrée qui n’existe pas





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La défense de l’utopie et Victor Hugo

Communication à la séance du Groupe Hugo du 12 septembre 2015
« Un immense besoin de dévouement, voilà la loi des mondes ; la nuit c’est la démocratie étoilée ; le firmament, c’est la république symbolique qui mêle les astres de tous les rangs et réalise la fraternité par le... – J’ai dit : L’avenir c’est l’hymen des hommes sur la terre / Et des étoiles dans les cieux. – ... rayonnement1. »

Préambule2
Les régimes qui viennent après la fin du xviiie siècle s’emploient à rendre inaudible l’héritage politique de la Révolution. Il faudra deux révolutions et une défaite pour remettre un peu de démocratie, de droits de l’homme et de liberté dans la marche en avant de l’histoire du xixe siècle. Au-delà des luttes idéologiques, le vrai conflit est entre le libéralisme économique de type concurrentiel et le libéralisme politique appuyé sur l’égalité et la fraternité. Louis Blanc a fortement aidé Victor Hugo à en prendre conscience, mais non au point de lui en faire approfondir le mécanisme. Hugo lui emprunte des concepts (répartition, consommation, plus value, distribution, etc.), mais il n’entre pas ou peu dans le dysfonctionnement de la « compétition universelle » que dénonce Louis Blanc. Devant la catastrophe humaine que représente l’extension industrielle dont il voit les effets en suivant Adolphe Blanqui dans les caves de Lille, il passe tout à coup (l’exil aidant) du côté de l’utopie armée, tout en la regrettant. C’est ce parcours politique que j’ai essayé de suivre avec les énoncés du nom « utopie » au singulier et au pluriel dans son œuvre.

1ère partie
L’évolution diachronique du mot
À l’aube du xvie siècle, le mot « Utopia » dérivé du grec (« ou topos » = non lieu) conceptualisa et nomma la représentation d’un système idéal de société dans l’ouvrage que Thomas More, grand chancelier d’Angleterre et humaniste, fit paraître en 1516 : De optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia (De la meilleure forme de gouvernement et de la nouvelle île d’Utopie). Dans Pantagruel en 1532, Rabelais le maintint comme toponyme et le traduisit en français : il fit naître son héros, Pantagruel, de « Badebec fille du roy des Amaurotes en Utopie », pays qui est le royaume même de Gargantua son père.

L’Utopie, nom du pays de nulle part et de la contrée qui n’existe pas3, devient un nom commun chez Leibnitz (Théodicée 1710) qui, au contraire de Platon dans La République, refuse l’idée d’un gouvernement idéal dirigé par la philosophie, car selon lui Dieu a créé le meilleur des mondes possibles. Voltaire lui répondit sans prononcer le nom d’« utopie »4 dans un épisode de Candide où le pays d’Eldorado est la représentation fictionnelle d’un monde qui fonctionne à l’inverse du reste de l’univers pour le plus grand bonheur de ses habitants. L’utopie comme genre littéraire sera encore illustrée au xixe siècle, entre autres, par Étienne Cabet qui utilise cette forme romanesque pour vulgariser son idéal communiste dans Voyage en Icarie.

Pendant la Révolution française, le nom prend un sens politique qui oppose les valeurs et les principes aux attitudes pragmatiques. Camille Desmoulins, en 1793, fidèle à l’idéal de 1789, attaque ainsi la pratique autoritaire du Comité de Salut Public :
On voit que ce qu’on appelle aujourd’hui dans mes feuilles, du modérantisme, est mon vieux système d’utopie. On voit que tout mon tort est d’être resté à ma hauteur du 12 juillet 1789, et de ne pas avoir grandi d’un pouce non plus qu’Adam ; tout mon tort est d’avoir conservé les couleurs de la France libre ... et de ne pas avoir renoncé aux charmes de ma république de cocagne5.

Il est un des rares révolutionnaires à donner à « utopie » un sens positif, car par dégradation de sens le nom a fini par signifier une projection irréaliste, irréalisable et chimérique. Au xixe siècle, les membres des différents partis s’accuseront réciproquement d’être des utopistes : la droite accusant les communistes et les socialistes d’utopie et de rêve, et ces derniers contre attaquant et qualifiant d’utopie le scientisme bourgeois. À gauche, Proudhon et Fourier s’accusent mutuellement de véhiculer des utopies et Blanqui critique les systèmes utopiques de Fourier, Saint-Simon et Proudhon :
Le communisme, qui est la Révolution même, doit se garder des allures de l’utopie et ne se séparer jamais de la politique […] Il lui est impossible de s’imposer brusquement, pas plus le lendemain que la veille d’une victoire. Autant vaudrait partir pour le soleil. Avant d’être bien haut, on se retrouverait par terre, avec membres brisés et une bonne halte à l’hôpital6.
Pierre Leroux en 1848 dans De la ploutocratie tente d’arrêter à gauche le tir entre familles d’utopistes : « À quiconque parle de la nation, des intérêts de la nation, du peuple, des classes pauvres, des travailleurs ; à quiconque réclame au nom de la morale et de la raison, elle [la presse] dit dédaigneusement : vous êtes un utopiste ou un révolutionnaire7 ». 
L’utopie comme genre littéraire
L’utopie comme genre littéraire possède une vocation didactique. Même ludique, comme dans Candide, le monde imaginaire vise à corriger le monde réel de ses maux politico sociaux. On trouve dans toutes les représentations de contrées utopiques des constantes dont les principales sont : la clôture, la dévalorisation monétaire, le collectivisme, le pacifisme.

La première condition pour que l’utopie fonctionne est d’intéresser un monde clos8. Chez Thomas More, le fondateur a séparé l’île du continent pour pouvoir réaliser son rêve. L’Icarie d’Étienne Cabet est aussi une île, et le pays d’Eldorado est enserré dans un cirque de montagnes infranchissables. Dans les représentations de l’utopie, les thèmes de la remise en question des échanges monétaires et de leur remplacement par la propriété collective sont liés. La société communiste de Cabet, est fondée sur le mot d’ordre « De chacun selon ses besoins. De chacun suivant ses forces9. » Le pays d’Eldorado a une monnaie fiduciaire, mais laisse les diamants et les pierres précieuse être les cailloux des chemins10. Chez Thomas More, l’économie et la propriété sont planifiées par l’État. Concession faite au monde réel, malgré le pacifisme dont se réclament les utopiens11, ils doivent parfois faire la guerre pour se protéger des pays voisins ; de là le maintien d’une armée pour défendre l’île chez Thomas More, et la contrée chez Rabelais. Les régimes varient d’une utopie à l’autre, mais tous témoignent de la primauté de l’intérêt collectif. Exceptionnellement dans Gargantua Rabelais imagine l’Abbaye de Thélème sans muraille, sans horloge, mixte et sans maîtres. La devise en est « FAY CE QUE VOULDRAS », mais ce contre couvent ne peut recevoir que de belles adolescentes de dix à quinze ans et de beaux adolescents de douze à dix-huit ans12.

Dans la réalité, plusieurs tentatives furent faites au xixe siècle pour créer des communautés selon les systèmes utopiques décrits par les auteurs (phalanstères fouriéristes, communautés saint-simonienne, etc.) ; c’est ce que Engels dénonce dans son ouvrage Socialisme utopique et socialisme scientifique en 188013.

Victor Hugo, quant à lui, se garde bien de situer géographiquement l’utopie et d’en faire un lieu circonscrit, ne serait-ce que de façon imaginaire, car il la veut universelle. Tout juste fait-il célébrer par Monseigneur Bienvenu dans Les Misérables « une petite république » idyllique, fidèle à un modèle ancien de communautarisme rural, située dans les environs de Digne :

Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il [monseigneur Bienvenu] disait : – Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! c’est comme une petite république. On n’y connaît ni le juge, ni l’huissier. Le maire fait tout. Il répartit l’impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines sans honoraires, rend des sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c’est un homme juste parmi des hommes simples. (Mis., 12.)
Les conditions de cette harmonie politico sociale, inattendue sous le ier Empire, et où la vertu du premier magistrat est essentielle, donne à cette description une connotation rousseauiste.

Hugo cite plusieurs fois Thomas More de son nom latin Morus, et Campanella, mais jamais leurs œuvres ; ils sont dans la longue cohorte des victimes de la tyrannie, More en relation avec « le billot14 », et Campanella torturé par l’Inquisition15. En ce qui concerne Cabet, il ne l’attaque pas directement mais qualifie en 1859 de « grotesques du socialisme, béatifiant l’Icarie ou adorant le circulus16 » ses adeptes et ceux de Pierre Leroux.
La théorisation de l’utopie dans la perspective révolutionnaire : Anacharsis Cloots17
Michelet l’appelle « l’ange blanc  des cordeliers18 ». Il a le type physique de l’utopiste rigoureux que Hugo décrit dans Les Misérables en évoquant Enjolras : « Beaucoup de front dans un visage, c’est comme beaucoup de ciel dans un horizon » (Roman ii, 515). Anacharsis Cloots répond physiquement à cette exigence sur l’estampe dessinée et gravée faite au physionotrace par Edmée Quenedey en 1792 (estampe BNF n° 6251). Michelet a beau en faire une victime innocente, il est de son époque, c’est à dire de la Convention montagnarde, et malgré son pacifisme, il constate que : « le sang coule nécessairement lorsqu’un roi tergiverse, et force un peuple magnanime à s’armer contre sa pitoyable politique19 ».

Sur bien des points, le Hugo de l’exil lui ressemble. Dès avant 1789 Cloots avait rédigé plusieurs écrits dénonçant le Révélationnisme, et pour contourner la censure, ce sont les miracles des religions juive et mahométane qu’il dénonçait clairement dans ses écrits20. En 1793, il reprendra les mêmes arguments en y ajoutant le christianisme :
Admettre un roi dans le firmament, c’est introduire dans nos murs le cheval de Troie, qu’on adore le jour et qui vous dévore la nuit. Un rêveur, dans son cabinet, peut se préserver des conséquences de sa folie platonique ; mais un peuple théiste devient nécessairement révélationniste, c’est à dire l’esclave des prêtres, des intermédiaires entre Dieu et lui, des médecins d’une âme damnable. Le Nil, fleuve, coule tout seul ; le Nil, dieu, marche avec un cortège. La nature, charmante par elle-même, perdrait beaucoup par une superfétation cabalistique. Le soi-disant theos gâte le très réel cosmos. (Écrits révolutionnaires, 641-643.)
À quoi Hugo fait écho dans la Première Série de La Légende des siècles, avec le grand navire triomphant qui est la métaphore de l’utopie dans « Plein Ciel : « Tout s’envola dans l’homme, et les fureurs, les haines, / Les chimères, la force évanouie enfin, / L’ignorance et l’erreur, la misère et la faim, / Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres, / Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres, / Tombèrent dans la poudre avec l’antique sort, / Comme le vêtement du bagne dont on sort21. »

Cloots est partisan de la république universelle, ce dont Hugo se souviendra lorsqu’il l’évoque dans Les Misérables en en faisant un des maîtres à penser de Combeferre :
Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution ; il était incomplet pourtant, autant que l’absolu peut l’être ; il tenait trop de Saint-Just, et pas assez d’Anacharsis Cloots ; cependant son esprit dans la société des Amis de l’A.B.C. avait fini par subir une certaine aimantation des idées de Combeferre ; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et magnifique, la transformation de la grande république française en immense république humaine. (Roman ii, 939.)
2e partie
Utopie et utopies dans l’œuvre de Victor Hugo
C’est dans Les Misérables que les occurrences sont les plus nombreuses, posant le problème de l’utopie violente et de l’utopie pacifique en relation avec la révolution, l’insurrection et l’émeute en général. Les textes regroupés dans Actes et Paroles i et ii, concernant la période où Hugo intervient à la Chambre de façon militante ou prend position à partir de l’exil, contiennent aussi plusieurs énoncés qui définissent l’utopie comme principe directeur de la marche en avant de l’humanité.
i. Chronologie des énoncés
Avant 1848

Le nom « utopie » apparaît pour la première fois en 1832 dans la préface du Dernier jour d’un condamné en relation avec l’abolition de la peine de mort. On le retrouve en 1840 dans Les Rayons et les ombres, dans deux énoncés de « Fonction du poète » (Poésie i, 923 et 924). Utopie est employé ensuite trois fois dans Le Rhin en 1842, dont une fois pour qualifier l’Allemand : « [...] construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir, faire éveillé tous les beaux songes qui voilent la laideur des réalités, oublier et se souvenir à la fois, et vivre ainsi, noble, grave, sérieux, le corps dans la fumée, l’esprit dans les chimères, c’est la liberté de l’allemand. » (« Conclusion xvii », Voyages, 424.)
De 1848 à 1870

Après Le Rhin, l’essentiel des énoncés – dont ceux des Misérables qui sont tous postérieurs à la reprise des Misères en 1860 – concerne l’évolution de la pensée politique de Victor Hugo à partir de 1848 (pendant la Deuxième République et pendant l’exil) jusqu’à la chute du Second Empire. À l’éclectisme des énoncés de la période précédente succède un recentrage sur la valeur performative du nom.
De 1871 à 1875

En août 1871, après le retour en France du poète, un vers de l’Année terrible fait référence à l’agression prussienne : « L’utopie est livrée au juge martial » (Poésie iii, 156). À part cet élément actualisant, les énoncés suivants reprennent les grands thèmes des discours et des œuvres de 1848 à 1865. Ainsi en 1874 Quatrevingt-Treize fait écho aux Misérables et renoue avec la confrontation entre l’utopie violente et l’utopie pacifique22. Dans Le Droit et la loi qui servit d’introduction à « Avant l’exil », le premier des trois livres des discours et textes politiques que Hugo fit publier en juin 1875, il réaffirme l’idée de paix perpétuelle (Actes et Paroles i, 84). Dans « Une rougeur au zénith », poème de juillet 1875, il menace les forces réactionnaires qui asservissent les peuples23, et en novembre 1875 dans Ce que c’est que l’exil, il récapitule les idéaux au nom desquels on l’a condamné24. Après 1875, le mot « utopie » disparaît du vocabulaire de l’œuvre numérisée.
ii. Sémantique et rhétorique du nom

L’utopie est prioritairement chez Hugo un concept du vocabulaire politique et un terme générique. Au singulier avec l’article défini comme seul déterminant25, c’est un abstrait à valeur absolue et il est laudatif. Sans déterminant et comme simple concept, il donne lieu à une sentence optimiste : « Utopie aujourd’hui, chair et os demain » (Mis., 513), et, pris adverbialement dans Le Rhin, il a une fonction concessive dans un contexte de pacification : « la civilisation [...] ira s’éloignant de plus en plus chaque jour de cette Charybde qu’on appelle guerre et de cette Scylla qu’on appelle révolution. Utopie, soit » (Voyages, 429).

Utopie sert de synonyme à l’abolition de la peine capitale dans la deuxième préface du Dernier jour d’un condamné26. En 1829 ce récit avait été le point de départ d’une longue lutte que Victor Hugo soutiendra toute sa vie contre la peine de mort. L’événement déclencheur de la nouvelle préface est le procès des quatre ministres de Charles x que la Chambre des pairs ne voulait pas condamner à mort en 1830, ce qui fit songer à l’abolition. « Remarquez, messieurs, qu’hier encore, vous traitiez cette abolition d’utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie » (Roman i, 404), ironise le poète sans illusion sur la réhabilitation de l’utopie, mais qui l’avait trouvé bonne à saisir. Le projet abandonné, il constate sarcastiquement le revirement des politiques en employant l’article défini dans un cas et en supprimant le déterminant dans l’autre : « Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel arrêt fut rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une fois faits, toute peur s’évanouit dans l’esprit des hommes d’État dirigeants, et avec la peur l’humanité s’en alla. Il ne fut plus question d’abolir le supplice capital ; et une fois qu’on n’eut plus besoin d’elle, l’utopie redevint utopie, la théorie, théorie, la poésie, poésie27. » (Roman i, 407.)

Par la suite, Hugo confrontera souvent le sens dépréciatif que ses détracteurs confèrent à l’utopie au sens positif que lui-même lui assigne. Il prend néanmoins à son compte le sens dépréciatif lors d’une séance au Conseil d’État du 17 septembre 1849, préparatoire à la loi sur les théâtres, quand il confronte l’utopie à la nécessité de l’organisation : « Ce ne sont point là des utopies, des rêves [...] La liberté est un principe fécond ; mais pour qu’elle produise ce qu’elle peut et doit produire, il faut l’organiser. » (Actes et paroles i, Politique, 372.) Cette rupture entre le dire et le faire se retrouve dans un passage du discours sur la misère qu’il ne put pas prononcer à l’Assemblée en 1851 : « Les Assemblées ont en général fort mal accueilli les orateurs qui sont venus leur proposer des systèmes. “Charlatanisme” s’écrie-t-on. Monsieur Louis Blanc, Monsieur Proudhon, Monsieur Victor Considérant, Monsieur Pierre Leroux, l’ont éprouvé. Quand on se hasarde à exposer une théorie sociale à la tribune, au milieu des interruptions, des rires, des murmures, tout système devient une utopie, toute utopie est un abîme. Eh bien, moi, Messieurs, je ne vous appellerai pas sur ce terrain de l’inconnu, je ne vous apporterai pas de théories ou de systèmes, je ne vous dirai pas ce que vous pourriez faire, mais je vous dirai ce que vous pourriez ne pas faire28. » Après le coup d’État, l’action parlementaire n’étant plus possible, il restait à Victor Hugo à brandir l’utopie pour mettre le verbe au service de l’insurrection permanente.

La métaphore est peu présente dans les énoncés d’utopie, mais dans « Fonction du poète » des Rayons et les Ombres s’élabore l’allégorie d’une humanité naissante guidée par ceux que, dans William Shakespeare, Hugo appellera les génies : « Un œuf, l’aiglon, un gland le chêne / Une utopie est un berceau !/ De ce berceau, quand viendra l’heure, / Vous verrez sortir, éblouis, / Une société meilleure29 », La même métaphore se retrouve dans Actes et Paroles ii en 1865, où Dante couve :
Dante couvait au treizième siècle l’idée éclose au dix-neuvième. Il savait qu’aucune réalisation ne doit manquer au droit et à la justice, il savait que la loi de croissance est divine, et il voulait l’unité de l’Italie. Son utopie est aujourd’hui un fait. Les rêves des grands hommes sont les gestations de l’avenir. Les penseurs songent conformément à ce qui doit être. (« Le Centenaire de Dante », Politique, 570.)30

On relève aussi dans Les Misérables une métaphore géologique au chapitre des  Mines où l’auteur évoque « tout cet immense système veineux souterrain du progrès et de l’utopie » (Mis., 570), ainsi qu’une métaphore mythologique : « C’est toujours à ses risques et périls que l’utopie se transforme en insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation armée, et de Minerve Pallas. » (Roman ii, 975.)

Plus qu’à l’analogie, le nom donne lieu à des équivalences sémantiques sur l’axe paradigmatique31. Dans le paradigme des presque synonymes, on trouve souvent les noms « idéal », « avenir », « progrès », « lumière" et l’association utopie / rêve ou son équivalent songe au sens laudatif32, avec toutefois pour rêve une restriction de l’auteur qui s’appuie sur la capacité performative qu’il donne au mot « utopie » : « Rêver la rêverie est bien, rêver l’utopie est mieux. » (William Shakespeare, 399.) 

Dans Les Misérables, comme synecdoque d’abstraction, l’utopie devient un concret, un bateau à vapeur expérimenté à Paris en 1817 : « Une chose qui fumait et clapotait sur la Seine avec le bruit d’un chien qui nage allait et venait sous les fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis xv ; c’était une mécanique propre à pas grand-chose, une espèce de joujou, une rêverie d’inventeur songe-creux, une utopie ; un bateau à vapeur » (Roman ii, 96).  Hugo reprend le même procédé dans Les Travailleurs de la mer, pour nommer la Durande que Mess Lethierry arme pour faire la traversée de Guernesey à Saint-Malo33, et ironise de la même façon sur les incrédules à l’égard des sciences et des techniques.
iii. Vous avez dit « pluriel »

Le passage du nom dans la catégorie du pluriel induit une variation sémantique : il est nombrable, renvoie à des contextes culturels variés, et utopie au singulier devient alors implicitement un terme générique qui rassemble des formes diverses d’idéologies. Dans Les Misérables, au chapitre intitulé « Les mines et les mineurs »,  Hugo met les utopies plurielles en relation avec les hommes et les courants qui les ont conçues : « Les utopies cheminent sous terre dans les conduits » (Mis., 569) ; il les attribue par métonymie au christianisme primitif, à l’Encyclopédie, à Jean-Jacques Rousseau, Diogène, Calvin, Socin ; plus bas à Jean Huss, Luther, Descartes, Voltaire, Condorcet, Robespierre, Babeuf et Marat ; et enfin à Saint-Simon, Owen, Fourier « qui sont là aussi dans des sapes latérales » (Mis., 570). Il conclut alors à leur finalité : « La société se doute à peine de ce creusement qui lui laisse sa surface et lui change les entrailles. Autant d’étages souterrains, autant de travaux différents, autant d’extractions diverses. Que sort-il de toutes ces fouilles profondes ? L’avenir. » (Mis., 569.)

Dans « Plein ciel34 », utopies renvoie à la somme des découvertes scientifiques qui amènent l’homme désormais à la conquête de l’espace : « Devant nos rêves fiers, devant nos utopies / Ayant des yeux croyants et des ailes impies, / Devant tous nos efforts pensifs et haletants, / L’obscurité sans fond fermait ses deux battants ; / Le vrai champ enfin s’offre aux puissantes algèbres ; / L’homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres, / Dédaigne l’Océan, le vieil infini mort. / La porte noire cède et s’entre-baille. Il sort ! »

Dans Ce que c’est que l’exil35, Victor Hugo, faisant parler ceux qui lui reprochent sa résistance à Napoléon iii, emploie ironiquement le pluriel pour catégoriser les nombreux points de son programme socio économique et les lois qui en sont la synecdoque : « C’était affreux. Et que d’utopies abominables ! » (Politique, 401.) Le pluriel est aussi l’occasion pour lui d’insister par une sorte d’emphase temporelle sur les réformes à faire et sur leur caractère inéluctable, comme dans cet énoncé prédictif concernant la paix perpétuelle dans Le Rhin : « Mais qu’on ne l’oublie pas, quand elles vont au même but que l’humanité, c’est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les utopies d’un siècle sont le fait du siècle suivant » (Voyages, 429).

C’est le mot « édénisation » qui désigne l’aboutissement des processus utopiques dans Les Misérables ; néologisme que seul Hugo emploie, lui qui en crée peu habituellement36. Ce nom dérive d’éden, bien sûr, mais au lieu d’en faire le jardin de l’innocence perdue, le poète en fait l’événement qu’attend l’humanité et en attribue le projet aux hommes du faubourg Saint-Antoine en 1793 :

Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation. (Mis. 675).
Le mot « progrès » est sur l’axe paradigmatique de « édénisation » et l’on peut y mettre aussi « civilisation ». C’est donc à l’aune du progrès socio politique que Hugo va juger l’histoire et ceux qui la font.
Au siècle dernier, comme l’utopie a à voir avec le rêve, on l’a confondue parfois avec le mythe ; à tort, car le mythe fonctionne de manière irrationnelle et inconsciente alors que l’utopie part des faits et / ou des principes et en organise le bon fonctionnement dans un processus déductif37. Le peuple chez Victor Hugo relève d’un projet utopique à long terme, non d’un mythe.
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