Brève biographie de Saint Dominique





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Brève biographie de Saint Dominique
1°/ Enfance et jeunesse en Castille
Comme nombre de vies de saints médiévaux, l'histoire de Dominique commence par une légende. Jourdain de Saxe, le successeur du fondateur dans la charge de maître de l'Ordre, écrit dans son " petit livre " sur les débuts des prêcheurs que la mère de Dominique avait eu une vision: " Il lui semblait porter en son sein un petit chien, qui tenait en sa gueule une torche enflammée, puis, sortant du ventre maternel, paraissait embraser le monde entier ", et quelques pages plus loin, à propos d'une autre vision: " Sa mère le vit portant la lune [suivant un autre texte: "une étoile"] sur le front: ce qui signifiait évidemment qu'il serait un jour donné comme lumière des nations, pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort. "

Son père était Félix de Guzmân. Sa mère, Jeanne, appartenait à la lignée des Aza : les deux familles faisaient partie de la noblesse castillane et possédaient de grandes propriétés foncières dans les environs, proches et lointains, de Caleruega. Ce lieu, que Jourdain qualifie de " village ", a gardé jusqu'aujourd'hui son aspect rural, bien qu'un couvent de dominicaines contemplatives s'y trouve depuis le milieu du XIIIe siècle et qu'un couvent de dominicains, plus tard, y ait été érigé à côté du donjon seigneurial ou torreon. Caleruega est situé, en effet, à l'écart des grandes voies de circulation, sur ce plateau castillan où règnent, selon un dicton populaire, " neuf mois d'hiver et trois mois d'enfer ", tant l'été y est sec et brûlant.

Dominique est né dans cette tour fortifiée, le torreon, en 1170 ou 1171. De sa famille, de son enfance, nous savons bien peu de choses sinon qu'il eut plusieurs frères, dont l'un devait entrer dans l'ordre des prêcheurs. L'hagiographie du Moyen Age ne s'intéressait guère au développement historique; alors que nous cherchons à analyser un homme d'après ce qu'il a vécu dans son enfance, les écrivains de ce temps se contentaient de quelques légendes destinées à faire voir que le " héros " futur, enfant, se comportait déjà en héros.

Toujours est-il que nous savons, d'après des sources anciennes, que dès l'âge de cinq ans l'enfant fut confié à un oncle archiprêtre, chargé de faire son éducation. On peut donc penser que sa famille le destinait à l'état clérical. Cette orientation, à l'époque, allait autant de soi qu'aujourd'hui une préparation au métier d'avocat ou à celui de médecin. En outre, à la fin du XIIe siècle, la Castille avait grand besoin de vocations ecclésiastiques et monastiques : au cours des siècles passés, la région au nord du Douro était tombée à plusieurs reprises sous la domination de l'islam, et elle ne fut définitivement reconquise qu'au début du XIIe siècle par les comtes de Castille.

C'est dans ce climat que grandit Dominique, et ce climat marqua sans aucun doute certains traits de son caractère, certaines façons qu'il eut de se comporter: son absence de timidité devant les princes, les cardinaux, les papes (alors même qu'il se tenait devant eux en habit taché et en sandales), son autorité naturelle à l'égard de ses frères, sans jamais avoir besoin de se faire violence, enfin et surtout sa piété austère qui n'avait rien de sentimental.

Jourdain et les biographes qui sont venus après lui se sont surtout intéressés à un épisode de sa vie d'étudiant. Voici comment Jourdain le raconte: " Au temps où il poursuivait ses études à Palencia , une grande famine s'étendit sur presque toute l'Espagne. Ému par la détresse des pauvres et brûlant de compassion, il résolut par une seule action d'obéir à la fois aux conseils du Seigneur et de soulager de tout son pouvoir la misère [...]. Il vendit donc les livres qu'il possédait, pourtant vraiment indispensables, et toutes ses affaires. Constituant alors une aumône [c'est-à-dire une fondation charitable], il dispersa ses biens et les donna aux pauvres. " Le frère Étienne qui déposa au procès de canonisation ajoute que Dominique avait dit: " Je ne veux pas étudier sur des peaux mortes tandis que des hommes meurent de faim. "
2°/ Chanoine à Osma
En outre, le geste charitable de Palencia contribua à orienter la destinée de Dominique. Diego, prieur du chapitre cathédral de la ville d'Osma, entendit parler de lui et, au nom de l'évêque, l'invita à entrer dans ce chapitre comme chanoine régulier. Une grande partie des domaines des familles Guzman et Aza se trouvait dans les limites du diocèse, mais en l'occurrence, ni la naissance ni les biens n'entraient en ligne de compte l'évêque et son prieur ne voulaient, comme chanoines, que des clercs disposés à travailler à la réforme du chapitre. Cette réforme avait été inaugurée par les évêques précédents, qui avaient soumis les chanoines à la règle de saint Augustin: mais après quelques premiers succès ce début de réforme en était au point mort.

Ce qui faisait surtout problème pour ces chanoines, c'était de s'astreindre à une vie commune et de renoncer à toute propriété personnelle. Ils étaient, en majorité, issus de la noblesse habituée à jouir de possessions foncières, ce renoncement leur était donc particulièrement pénible. D'ailleurs, dans d'autres chapitres de cathédrale, ces prescriptions n'avaient pas été promulguées et ils ne voyaient pas pourquoi il en serait autrement pour eux, à Osma. Des chanoines d'origine noble, appelés au chapitre à l'instigation de puissants barons, menaient un train de vie personnel et considéraient comme bien privé leur part des prébendes de l'Eglise : ils avaient même le droit d'en disposer par testament. Cette question avait une importance économique. De tels legs, parfois en faveur de la famille du testateur, morcelaient les biens d'Eglise qui non seulement faisaient vivre l'évêque et le chapitre, mais devaient permettre l'édification de lieux de culte, d'hôpitaux, d'hospices. Pour pouvoir subvenir à de telles dépenses, les évêques devaient s'opposer aux prétentions de leurs chanoines.

C'est pourquoi le prieur Diego d'Acevedo (ou Diègue d'Acébès) cherchait des clercs prêts à suivre la règle augustinienne. Un étudiant en théologie vendant tout ce qu'il possédait pour nourrir des affamés serait assurément mieux disposé à la vie canoniale réformée, que quelque dignitaire ecclésiastique de haute naissance qui se faisait attribuer une part des biens d'Église sans vouloir nullement renoncer à ses possessions privées.

Quant à la vie commune, elle cherchait son modèle dans la vie que Jésus avait menée en commun avec ses apôtres. Un tel esprit était loin de certains chanoines qui tenaient à conserver un mode de vie individuel. Dans sa biographie, très complète, de saint Dominique, le Père M. H. Vicaire, o.p., a bien montré que le chanoine, à cette époque, était appelé à une vie de prière, souvent plus contemplative que celle des moines qui, dans les abbayes, à côté des tâches multiples (travaux des champs, écoles) assuraient aussi des charges pastorales. L'office chanté quotidien, la prière commune des heures, la méditation et la lecture spirituelle en cellule traçaient pour le chanoine régulier un cadre où pouvait s'épanouir la contemplation. Le jeune Dominique en fut imprégné, en conserva l'esprit jusqu'à sa mort et, lorsqu'il fonda l'ordre des prêcheurs, en fit la base de la vie religieuse.

Il pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans lorsqu'il reçut la robe blanche et le manteau noir des chanoines réguliers de Saint-Augustin: ce vêtement, un peu simplifié, serait plus tard celui des dominicains. Après un an de probation, il fit profession dans le chapitre, puis, peu de temps après, fut ordonné prêtre. Sur ses activités au chapitre d'Osma, nous sommes relativement bien informés. Nous savons qu'il lisait avec prédilection les Conférences des Pères du désert du moine italien Jean Cassien : ce livre consacré aux anachorètes africains servit à alimenter la vie spirituelle de générations de chanoines et de moines au Moyen Age. Tel fut le cas de Dominique, et Jourdain note que ce livre, " avec le concours de la grâce, le fit parvenir à un degré difficile à atteindre de pureté de conscience, à beaucoup de lumière sur la contemplation et à un grand sommet de perfection ".

Manifestement, il eut aussi à l'occasion un rôle de prédicateur dans la cathédrale d'Osma. Il y fut " sacristain ", c'est-à-dire chargé de tout ce qui concernait le culte, et, en 1201, âgé de vingt-huit ans environ, il était sous-prieur du chapitre. Pour cette charge, on choisissait volontiers de jeunes membres, afin que, d'une part, leur dynamisme donnât à la communauté une impulsion nouvelle et, d'autre part, afin de les " tester ", c'est-à-dire vérifier s'ils pouvaient faire leurs preuves dans un poste de direction. L'influence du prieur Diego a dû jouer aussi dans ce choix de Dominique qui était " sa découverte " ; en outre, une amitié unit très tôt ces deux hommes, le jeune et le plus âgé, amitié forgée dans leurs communs efforts pour réaliser la réforme du chapitre.

En décembre 1201, Diego fut nommé évêque d'Osma. Pour lui succéder dans la charge de prieur, Dominique était assurément encore trop jeune. Mais il est permis de penser que quelques années plus tard, cette charge lui aurait été confiée, préparant peut-être - comme il en avait été pour Diego - une élévation à l'épiscopat. En fin de compte, tout devait se passer autrement, mais ni Diego ni Dominique ne pouvaient le prévoir.
3°/ Prédicateur dans le midi de la France
L'occasion qui devait profondément modifier l'orientation de la vie de Dominique se trouva dans les deux voyages qu'il fit pour accompagner jusqu'au Danemark son évêque, Diego. Un mariage était projeté entre l'héritier du trône de Castille (un frère de Blanche de Castille qui venait d'épouser Louis de France) et une parente du roi de Danemark: l'évêque était chargé de négocier la conclusion de ce mariage. Ces voyages, en 1203 et 1205, représentèrent un tournant décisif dans la vie de ces deux hommes.

S'étant rendu ensuite auprès du pape Innocent III, Diego lui demanda de l'autoriser à quitter l'évêché d'Osma, car il voulait s'en aller comme missionnaire auprès des Cumans, un peuple encore païen qui habitait l'est de la Hongrie. Dominique ne connaissait pas seulement l'intention de son ami, il la partageait. Plus tard, il évoquait encore le désir (en 1219, puis en 1221 peu avant sa mort) d'aller évangéliser les païens de Prusse et de Scandinavie. Cet élan missionnaire était à l'époque largement répandu. Il s'est traduit par les tentatives de reconquête de régions du bassin méditerranéen autrefois chrétiennes et tombées au pouvoir de l'islam, par les croisades vers la Terre sainte, par la Reconquista de l'Espagne. Mais plus que la croisade, l'intention missionnaire était liée à l'idée qu'on avait de la perfection chrétienne: il s'agissait d'imiter les apôtres et de se préparer à un martyre dont l'éventualité était très vraisemblable. Le consentement à donner jusqu'à sa vie se trouve aussi dans certains ordres fondés alors pour le rachat des captifs chrétiens: on s'y engageait à se faire prisonnier volontaire des Sarrasins en échange d'un chrétien réduit par eux en esclavage.

Mais le pape ne voulut pas libérer l'évêque d'Osma pour la mission. Il ne le pouvait pas: le diocèse avait besoin d'un évêque réformateur. Et Innocent III était trop sage politique pour abandonner un but proche, réalisable, en faveur d'un but lointain, aux contours vagues et au succès incertain: aussi renvoya-t-il Diego à Osma. Mais il ne pouvait empêcher Diego et Dominique d'être angoissés par un autre problème: la situation précaire de l'Église dans le midi de la France. Dès leur premier voyage au Danemark, ils s'étaient émus du mouvement religieux des cathares qui, depuis quelques dizaines d'années, s'était étendu sur de larges territoires de la France méridionale et de l'Italie du Nord, et se propageait même en Flandre et en Rhénanie. Jourdain relate une discussion, à Toulouse, entre Dominique et un cathare qui tenait l'auberge où s'étaient arrêtés l'évêque et son sous-prieur: " Au cours de la nuit [...] le sous-prieur attaqua avec force et chaleur l'hôte hérétique de la maison, multipliant les discussions et les arguments [...]. L'hérétique ne pouvait résister à la sagesse et à l'esprit qui s'exprimaient [...] ; Dominique le réduisit à la foi. " Il ne soupçonnait pas encore que de tels affrontements deviendraient la tâche de sa vie.

Sur le chemin du retour, en juin 1206, Diego et Dominique rencontrèrent à Montpellier trois légats pontificaux chargés par Innocent III de combattre les hérésies des cathares et des vaudois. Cette rencontre devait avoir, pour tous ceux qui y participèrent, de grandes conséquences.

Malgré tout ce qu'on a écrit (et peut-être à cause de tout ce qu'on a écrit) sur les cathares, il est bien difficile de se faire une idée précise de leurs origines, qui sont diverses, et des nuances de leurs convictions. Nous n'en dirons que quelque mots, pour éclairer les motifs qu'il y eut d'y voir une hérésie, en face de la foi de l'Église. Les cathares se faisaient du monde une image dualiste. Pour eux, il y avait eu une création bonne et une mauvaise, ce qui produisait une opposition entre l'esprit et la chair, entre l'âme et le monde. Ils retrouvaient cette opposition dans la Bible: le Dieu bon est celui de l'Évangile, le Dieu mauvais, celui de l'Ancien Testament. Comme beaucoup de religions dualistes, celle-ci avait été influencée par la gnose: elle imaginait des degrés, nettement séparés entre eux, dans la connaissance et la perfection. Certains groupes croyaient aussi à la métempsycose, à la réincarnation des âmes. Pour être finalement libérés de la puissance du mal, du monde, les croyants devaient renoncer à presque toutes les nécessités terrestres,. pratiquer l'abstinence sexuelle, abandonner toute propriété privée. Cette ascèse qu'ils pratiquaient dans leur vie impressionnait les populations. Alors même que seul un petit nombre de " purs ", de " parfaits ", parvenait au plus haut degré de la connaissance, le nombre des adeptes et sympathisants augmentait constamment.

Dans la vie spirituelle, un rôle particulier était joué par le consolamentum : une imposition des mains qui dispensait au fidèle l'Esprit Saint, lui donnait l'assurance d'entrer dès sa mort dans la béatitude éternelle. A l'origine, ce consolamentum n'était accordé qu'aux " parfaits ", mais on était venu à l'accorder aux simples croyants à l'heure de la mort. Des nobles, de riches bourgeois entretenaient donc chez eux un parfait pour recevoir de lui cet ultime secours et pouvaient en attendant continuer leur vie sans se soucier de perfection: cela rappelle un peu l'époque constantinienne où beaucoup de catéchumènes attendaient d'être sur leur lit de mort pour recevoir le baptême.

Le mouvement vaudois, qui tient son nom du commerçant lyonnais Pierre Valdo (ou Valdès) ne cherchait aucune complication sur le plan du dogme. Au début, il était orienté vers la recherche de la pauvreté évangélique dans la conduite de la vie. Mais quand les vaudois commencèrent à prêcher cette pauvreté évangélique, ils entrèrent en conflit avec les autorités ecclésiastiques. En 1184, au synode de Vérone, Valdo fut excommunié. Des prédicateurs libres se répandirent alors, ayant rompu tout lien avec la hiérarchie de l'Église et ne faisant plus de différence entre clercs et laïcs. Ce qui qualifiait pour prêcher n'était plus l'ordination, mais la conscience apostolique et la pauvreté de vie: les prédicateurs renonçaient à posséder quoi que ce soit, ils devaient vivre d'aumônes. Mais par la force des choses une certaine organisation se créa: on distingua les prédicateurs tenus à la pauvreté évangélique et les simples croyants, qui se comportaient comme des élèves à l'égard de leurs maîtres.

Cette pauvreté dont faisaient preuve les vaudois et les cathares fit rapidement une très forte impression dans les populations, qui comparaient leur comportement avec le mode de vie du clergé et surtout des hauts dignitaires de l'Église. Dans le midi de la France, le clergé n'était sans doute ni pire ni meilleur que dans les autres régions du pays, mais cette comparaison l'exposait à la critique, et celle-ci alla croissant. En outre, la petite noblesse méridionale était moins fortunée que les riches abbayes, et les partages d'héritage l'appauvrissaient encore: chez ces possesseurs de terres, l'équilibre économique était menacé. Parmi ces nobles il y avait, en ce début du XIIIe siècle, des lignées de cathares de deux ou trois générations. Ils faisaient élever leurs filles dans des écoles dirigées par des cathares, leurs parentes célibataires vivaient dans des " couvents " cathares où la vie était plus ascétique, la règle plus sévère que dans maints monastères féminins de l'Église.

Devant les progrès des cathares et des vaudois, les réactions ecclésiastiques se bornèrent d'abord à des mesures juridiques; elles n'eurent le plus souvent quelque succès que dans les diocèses où les hérétiques étaient en minorité: ceux-ci furent alors refoulés dans la clandestinité. Mais dans les régions où les deux sectes avaient, relativement, de nombreux adhérents, comme dans le diocèse d'Albi, ces mesures restèrent sans effet. La ville d'Albi était une forteresse cathare, et l'évêque n'osait pas sévir ouvertement contre les hérétiques, car il y en avait plusieurs dans sa propre famille; il évita toute contestation avec eux, il n'en parlait pas dans les rapports qu'il envoyait au pape. D'autres évêques, qui avaient entrepris de lutter en face contre les doctrines cathares, durent affronter la noblesse, le comte Raimond de Toulouse par exemple, ou la bourgeoisie des villes qui se souleva contre eux: ils furent expulsés de leur siège ou même assassinés.

Innocent III, pape depuis 1198 (il avait alors trente-sept ans), s'était empressé d'envoyer des légats pour lutter contre l'hérésie. Il lui opposait l'antique loi de lèse-majesté, car les hérétiques s'attaquaient à la majesté de Dieu même: sévir contre eux devenait un acte politique. Mais ni les deux premiers légats ni les suivants n'obtinrent de résultats. Les deux légats nommés en 1203 étaient des moines cisterciens: Pierre de Castelnau et Raoul de Fontfroide, tous deux originaires du Midi et connaissant de visu la situation. Ils obtinrent de quelques féodaux la promesse de ne plus user de violence contre les établissements d'Église, et un capitoul (magistrat municipal) de Toulouse prêta à l'Église serment de fidélité mais lorsque les légats exigèrent qu'on expulsât de la ville les hérétiques, ils se heurtèrent à l'opposition des bourgeois. Ils eurent des rapports difficiles avec l'archevêque de Narbonne, qui résista à leur menace de censure et qui, loin de se décider à combattre l'hérésie, se plaignit à Rome de ces légats qui, disait-il, excédaient leurs pouvoirs. En 1204, le pape désigna comme troisième légat l'abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, et donna aux trois légats de pleins pouvoirs que ceux-ci s'empressèrent d'utiliser.

Cependant, des mesures de droit canon ne pouvaient résoudre la question essentielle: comment ramener à l'Église la population qui l'avait abandonnée - Innocent III, qui voyait parfaitement la situation, insistait dans ses instructions aux légats sur la nécessité de regagner le peuple. Il en revint au plan qu'avait eu auparavant saint Bernard: combattre l'hérésie par la prédication. Le pape enjoignit donc aux légats d'envoyer dans le Languedoc des prédicateurs cisterciens. Mais il semble que cette injonction ait dépassé les moyens des légats. Ils s'efforcèrent bien d'obtenir comme prédicateurs des frères de leur ordre; eux-mêmes, à diverses reprises, prêchèrent au peuple. Mais leur comportement de légats pontificaux, à cheval, suivis d'un train de serviteurs, les exposait aux critiques et aux railleries des masses populaires qui le comparaient au mode de vie des prédicateurs cathares et vaudois.

Innocent voyait bien le problème. Il leur écrivit: " Nous voulons et nous vous exhortons à procéder de telle sorte que la simplicité de votre attitude, manifeste aux yeux de chacun, ferme la bouche aux ignorants comme aux gens dépourvus de bon sens, et que rien dans votre action ni dans vos paroles n'apparaisse, que même un hérétique soit capable de cri tiquer. " Mais devant les seigneurs féodaux et les évêques, il fallait bien que des légats soient vus comme des ambassadeurs du pape ! Leur enjoindre de troquer ce rôle contre celui d'un simple prêtre annonçant la Parole de Dieu, c'était, probablement, trop leur demander.

Telle était la situation religieuse dans le midi de la France lorsque eut lieu à Montpellier la rencontre entre, d'une part, l'évêque d'Osma et Dominique, et, d'autre part, les légats qui tenaient conseil avec d'autres cisterciens. C'était en juin 1206 et, selon la tradition dominicaine, cette date représente la naissance précise de l'ordre des prêcheurs. Cette vue est assez exacte, bien qu'elle ne soit révélée telle que rétrospectivement. Le conciliabule entre les légats, l'évêque Diego et Dominique envisagea certainement de façon très complète les moyens de ramener le peuple à la foi de l'Église, et Diego en vint à cette déclaration essentielle: " Il me semble impossible de ramener à la foi par des paroles seules des hommes qui s'appuient avant tout sur des exemples. " C'était dire: la prédication ne sera efficace que si les prédicateurs vivent ce qu'ils proclament. Certes la doctrine des cathares, mélange de cosmogonies hétérogènes et de spéculation gnostique, pouvait être disqualifiée, mais, subjectivement, la façon dont vivaient les parfaits inspirait confiance. Il en était de même du comportement des vaudois.

Jourdain de Saxe fait bien ressortir ce lien entre la prédication et la vie personnelle. Renonçant à placer dans la bouche de Diego un beau dis cours sur la pauvreté des apôtres, il le montre faisant tout aussitôt un premier pas, après avoir répondu aux légats qui l'interrogeaient: " Faites ce que vous me verrez faire ! " Et " envahi par l'esprit du Seigneur, il appelle les siens, les renvoie à Osma avec son équipage, son bagage et divers objets d'apparat qu'il avait emportés avec lui […] ". Il ne garda que quelques clercs, dont évidemment Dominique. Les légats et les abbés cisterciens qui étaient présents suivirent son exemple. Sous sa conduite, le petit groupe se dirigea, à pied, vers les régions où les hérétiques étaient nombreux.

Estimant qu'un geste aussi spontané était surprenant, certains historiens supposent que Diego avait reçu, au moins indirectement et globalement, l'accord préalable du pape pour cette recherche de moyens d'action nouveaux. Il se peut aussi que le pape lui ait ensuite donné par écrit son approbation et ses encouragements. On peut supposer qu'au début tous les participants à cette mission de prédication pensaient que ce serait une entreprise unique et de courte durée. Les trois légats ne pouvaient guère cheminer à pied durant des mois à travers les villages, et Diego devait retourner dans son diocèse. L'abbé de Cîteaux, Arnaud - le troisième légat - repartit d'ailleurs pour présider le chapitre de son ordre et trouver à cette occasion quelques prédicateurs cisterciens.

Nous ne savons pas bien quelle idée se faisait le groupe de son activité de prédication, ni quels résultats concrets il en attendait. Le savait-il lui-même ? L'entreprise était inhabituelle, on ne pouvait s'appuyer sur des précédents. Les premières expériences des légats avaient été négatives. L'accueil fut très différent selon les endroits. En pleine terre cathare, il ne fut pas précisément amical. Des rencontres contradictoires avec les cathares influents attirèrent une grande affluence. Dans la petite ville de Servian, près de Béziers, la discussion dura plus d'une semaine. A Béziers même, plus de quinze jours. Quel fut l'effet de ces disputes et de ces prêches, les sources n'en disent rien de précis. Il n'y eut pas de conversions en masse: on ne pouvait guère en attendre. Mais on put penser qu'il y avait quelque chose de gagné, quand on vit les habitants de Servian, dont l'accueil avait été réservé ou franchement hostile, accompagner au départ les prédicateurs sur la route de Béziers, sans rien d'inamical.

En si peu de temps, toutefois, il était impossible de jeter un pont sur l'abîme qu'avait creusé une lutte de dix ans, menée des deux côtés avec amertume, haine et emploi de la force.

Dans les relations qui nous sont parvenues de cette mission de prédication sont souvent cités les noms de Diego et du légat Raoul, moine de l'abbaye cistercienne de Fontfroide près de Narbonne. Mais Dominique est à peine entrevu. Cela ne peut surprendre: il était le plus jeune, faisait partie du groupe comme accompagnateur de son évêque et restait dans l'ombre de celui-ci. On trouve cependant un écrit de lui mentionné dans la relation du " miracle de Fanjeaux ". Dans cette ville se tenait un tribunal d'arbitrage: des mémoires avaient été rédigés par des cathares, d'autres par les défenseurs de la foi de l'Église, et parmi ces derniers celui de Dominique avait été jugé le meilleur. Comme les arbitres ne se mettaient pas d'accord pour décider de la valeur de ces mémoires, on en vint à l'épreuve du feu, alors considérée comme jugement de Dieu pour affirmer soit l'innocence d'un accusé, soit le bien-fondé d'un droit revendiqué. Selon Jourdain de Saxe, le mémoire des hérétiques se consuma dès qu'il fut jeté dans les flammes. Celui de Dominique " non seulement demeure intact, mais saute au-dessus des flammes, en présence de tous ". Cet épisode - que d'autres récits placent à Montréal - fut l'un de ceux qui inspirèrent le plus les artistes, et dans les scènes de la vie de saint Dominique on voit souvent le livre jaillissant du brasier (voir planche 17).

Au printemps de 1207, un important colloque fut organisé à l'initiative des cathares dans la ville forte de Montréal. Ils n'en avaient jamais proposé jusqu'alors, soit par crainte d'être persécutés, soit parce qu'ils préféraient rester entre eux. S'ils se décidèrent à provoquer une rencontre, ce fut sans doute à cause du bruit qu'avait fait la prédication de Diego et des légats. Ces derniers accordèrent aux théologiens cathares un sauf conduit - ce qui n'était pas d'usage auparavant - et acceptèrent Montréal comme lieu de la rencontre, bien que ce fût le centre d'un fief cathare important. Quatre " arbitres " furent désignés. Ce n'était nullement des théologiens, mais deux chevaliers et deux bourgeois. Ils n'étaient donc guère qualifiés pour départager les avis dans une controverse théologique, mais ils jouaient, en fait, plutôt le rôle de présidents de séance: il s'agissait moins de leur jugement que de l'exposition, devant un public nombreux, des thèses en présence. Tout comme de nos jours les candidats paraissent à la télévision lors d'une campagne présidentielle ou électorale, les disputes théologiques d'alors trouvaient des auditeurs intéressés par la théologie comme nous le sommes par la politique, la sécurité ou l'économie. La discussion dura quinze jours, avec quelques interruptions. En fin de compte le jury refusa de rendre une sentence: ce que les uns considérèrent comme une défaite, les autres comme une victoire.

Plus importante que de telles disputes, plus riche de promesses pour l'avenir, fut la fondation dans le village de Prouille, près de Fanjeaux, d'une maison destinée à recevoir des femmes et des jeunes filles. Cette fondation devait devenir le couvent de dominicaines qui existe encore aujourd'hui. C'était là, comme toute l'activité de prédication, une réponse à l'action des cathares. Ceux-ci, nous l'avons vu, envoyaient leurs filles dans des écoles dirigées par des parfaites. En créant une communauté féminine catholique, on incitait les familles récemment converties à y envoyer leurs filles. L'évêque de Toulouse, Foulques, qui venait d'entrer en charge (son prédécesseur avait été déposé) donna son autorisation. Et ce fut surtout Dominique qui se préoccupa d'assurer aux moniales un logis et les ressources nécessaires à leur subsistance.

Vinrent à la même époque s'adjoindre au groupe de prédicateurs douze abbés cisterciens, entraînés par Arnaud, l'abbé de Cîteaux. Le groupe comptait à présent une quarantaine de religieux. Il put se démultiplier en petits groupes et intensifier ainsi la prédication. Le pape s'intéressait de près à cette œuvre de conversion: on lui envoyait des rapports détaillés auxquels il répondait en parlant de la " Prédication en Narbonnaise ". Sur le sceau des missionnaires était inscrit: " Prédication de Jésus-Christ. "Mais dès la fin de 1207, Arnaud et les autres abbés cisterciens se retirèrent; ils avaient à se préoccuper des abbayes dont ils étaient les chefs responsables et n'avaient sans doute envisagé leur mission de prédication que comme une action limitée dans le temps. Peut-être aussi avaient-ils été déçus de leur peu de succès. Deux rapports expriment cette déception. Le premier note sobrement que les prédicateurs " convertissent un petit nombre. Aux fidèles chrétiens, qui sont peu nombreux, ils donnent un enseignement doctrinal et les affermissent dans la foi ". Dans un autre rapport qui évoque la multitude des adeptes de l'hérésie, le ton est plus amer: " Par Dieu ! je dois dire que ces gens se soucient des prédicateurs autant que d'une pomme pourrie. "

De plus, en juillet, le légat Raoul était mort. Seuls restaient Diego et Dominique, avec leur petit groupe. Dès lors, Diego fit ce à quoi l'on pouvait s'attendre: il repartit pour son diocèse, espérant trouver là-bas de nouveaux prédicateurs. Il n'y réussit pas, car en décembre il mourut à Osma. La Prédication de Jésus-Christ perdait en lui son inspirateur et son chef, et Dominique perdait son conseiller et son ami paternel. Quelle eût été la vie de Dominique sans sa rencontre avec Diego et l'action commune qu'il mena avec lui, il est vain de se le demander. Mais une chose est sûre: si Dominique put fonder l'ordre des prêcheurs, il le doit à l'évêque d'Osma et trouva dans la mission dont celui-ci fut l'instigateur le modèle de son ordre.
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