Témoin de la Grande Guerre sur mer ?





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Jean le Gouin. Cet aspect artificiel de Mer Noire s’explique sans doute assez largement par l’ignorance de l’auteur de la réalité des événements qu’il raconte et auxquels il n’a jamais pris part, révélant, par contraste, tout l’intérêt et le crédit à donner aux propos tenus dans Jean Le Gouin.

* * *

Le témoignage de César Fauxbras permet de rompre avec les codes de la littérature maritime qui font de la guerre navale une geste héroïque menée par les officiers. Il permet aussi de redonner leur place aux oubliés de cette littérature que sont les matelots, ici décrits par l’un d’entre eux. Mais il permet aussi de faire de la guerre sur mer le lieu d’un affrontement idéologique qui se radicalise au cours de l’Entre-deux-guerres ; sa description permet ainsi une mise en accusation de la marine toute entière, le témoignage, perçu par tous comme authentique, fonctionnant comme une arme particulièrement efficace pour rendre compte de la réalité d’un conflit connu du grand public par la seule voix des officiers qui prétendent dire la vérité de cette guerre mal-connue.

La violence du propos de César Fauxbras, si elle s’explique en grande partie par l’indignation ressentie face aux injustices subies au cours de ses affectations dans la marine, ne saurait à elle seule tout expliquer. Le sentiment d’avoir mené une guerre indigne, malgré les apologies du défaitisme qui parsèment ses deux ouvrages, anime aussi un propos dont l’amertume n’est sans doute pas totalement exempte. A un Drieu la Rochelle qui écrit que « la guerre aujourd’hui, c’est d’être vautré, couché, aplati. Autrefois, la guerre, c’étaient des hommes debout. La guerre d’aujourd’hui, ce sont toutes les postures de la honte94 » répond le matelot Vignes qui note qu’il « y a trois ans et demi que je fais la guerre, et je n’ai jamais essuyé un coup de feu. Tristes combattants que ceux de la marine ! Deux fois, j’ai été torpillé. Et après ? Quand un bateau est torpillé, les hommes ne s’occupent que de sauver leur peau. Est-ce faire la guerre, ça ? Faire la guerre, c’est se trouver en présence d’hommes qui veulent vous zigouiller, et qui sont outillés en conséquence. Sauter sur un radeau, crier Sauve qui peut, ç’a été notre guerre95 ».

Malgré la singularité et l’originalité de ce témoignage, il n’a pas été entendu des historiens maritimes. Cela s’explique sans doute par le dédain dans lequel il est tenu par l’institution, Paul Chack le premier répliquant aux accusations qui lui sont faites dans un ouvrage qu’il ne prend même pas la peine de nommer, en affirmant pouvoir « farcir mes livres de notes prouvant la vérité de ce que j’écris. Mais, outre que cela alourdirait inutilement le texte, je crois m’adresser à des lecteurs qui me font l’honneur de me croire sur parole. L’opinion de ceux qui nient, ou qui doutent, m’importe peu96 ». Ce mépris en dit long sur l’impunité qui est celle de Chack et plus généralement des officiers-historiens qui traitent avec désinvolture les objections qui leur sont faites. On le voit notamment dès les années 1920 lorsque Jean Dorsenne, critique au Mercure de France, qui émet des doutes97 sur certains aspects de l’article de Claude Farrère et Paul Chack98, est proprement remis à sa place par Claude Farrère qui décrit ces attaques comme celles d’une « prose mûlatresse. J’entends des élucubrations, moitié gibier, moitié poisson, moitié journal, moitié pamphlet99 ». Cette surdité volontaire s’explique largement par la fonction assignée à la littérature maritime des années d’Entre-deux-guerres, fonction de propagande indispensable après la déroute d’une guerre qui a souligné les limites de la marine de guerre. Elle s’explique aussi par le refus de prendre en considération le témoignage des matelots, l’histoire de la marine devant rester une marine d’officiers, écrite par eux et à partir de sources produites par d’autres officiers100. L’histoire de la marine, après avoir refusé d’entendre Fauxbras dans les années 1930, a fini par l’oublier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se privant ainsi de l’unique récit de matelot de la Grande Guerre sur mer dont les limites ne sauraient faire ignorer l’importance.


1 Cet article n’aurait pu se faire sans l’aide d’Anthony Freestone, petit-fils de César Fauxbras, qui m’a reçu et m’a ouvert ses archive. Qu’il trouve ici l’expression de ma profonde gratitude.

2 César Fauxbras, Jean Le Gouin. Journal d’un simple matelot de la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1932 (réédition L’Ancre de Marine, Louviers, 2004).

3 X, « Le carnet du lecteur. Jean Le Gouin. Journal d’un simple matelot de la Grande Guerre », Le Figaro, 23 février 1932, p. 5.

4 Pierre Descaves, « Livres d’époques. Au dessous de la mêlée. Front de mer », L’Européen, 29 avril 1932, p. 4.

5 Citations de Victor Margueritte dans La Volonté, reproduite sur le papillon publicitaire de Flammarion annonçant la sortie de Mer Noire.

6 César Fauxbras, Mer Noire. Les mutineries racontées par un mutin, Paris, Flammarion, 1935.

7 Les opérations de Mer noire ne relèvent pas à proprement parler de la guerre sur mer mais s’inscrivent pour les équipages dans sa continuité en raison de leur maintien sous les drapeaux.

8 Gaston Sterckerman publie au cours de l’Entre-deux-guerres, sous le pseudonyme de César Fauxbras, plusieurs romans, dont certains connaissent un succès d’estime. Mais il tombe dans l’oubli au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avant sa redécouverte récente grâce à la publication de ses cahiers tenus pendant la Drôle de guerre et l’Occupation (Cf. César Fauxbras, La débâcle, Paris, Allia, 2011 ; Le théâtre de l’occupation, Paris, Allia, 2012) et à l’ouvrage de Matthew Perry, Memory of War in France, 1914-194 : César Fauxbras, the Voice of the Lowly, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2011.

9 Nombre dont témoigne l’ouvrage de Jean-Norton Cru, ouvrage d’autant plus fondamental pour notre sujet que César Fauxbras l’a parfaitement lu et tiré un grand nombre d’enseignements de ses conclusions. Cf. Jean-Norton Cru, Témoins, Paris, Les Etincelles, 1929 (réédition Presses universitaires de Nancy, 1993) et Du témoignage, Paris, Gallimard, 1930.

10 On ne retiendra pas ici le témoignage de Paul Jolidon qui fait part de son expérience mais dans la marine impériale allemande (cf. Paul Jolidon, Un Alsacien avec les corsaires du Kaiser, Paris, Hachette, 1934).

11 Paul Vigné d’Octon, Pages rouges, Marseille, Éditions du XXe siècle, « Petite Bibliothèque du Mutilé », S.D. ; Les Crimes du Service de Santé et de l’État-major général de la Marine. Suivi du Véritable scandale des pensions (le cas de Jean Millerand), Marseille, Éditions du XXe siècle, « Petite Bibliothèque du Mutilé », S.D.

12 Le commandant Emile Vedel est ainsi le premier à mettre sa plume au service de la marine dans ses ouvrages patriotiques. Emile Vedel (capitaine de vaisseau), Nos marins à la guerre. Sur mer et sur terre, Paris, Payot et Cie, 1916 ; Sur nos fronts de mer, Paris, Plon, 1918 ; Quatre années de guerre sous-marine, Paris, Plon, 1919.

13 On peut notamment citer les cinq volumes du capitaine de vaisseau Auguste Thomazi (La marine française dans la Grande Guerre) ou ceux du capitaine de vaisseau Adolphe Laurens (Précis d’histoire de la guerre navale, Le commandement naval en Méditerranée), parus aux éditions Payot, dans la « Collection de mémoires, études et documents pour servir à l’histoire de la guerre mondiale ».

14 Alfred Aurousseau, « Le capitaine de frégate Paul Chack », La France illustrée, n° 8789, 28 mai 1927, pp. 406-407.

15 Pierre Deloncle, « Un livre de Paul Chack, Sur les bancs de Flandre », La Dépêche coloniale, 23 août 1927.

16 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op cit., p. 10.

17 Paul Chack, Pavillon haut, Paris, Les Editions de France, 1929.

18 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit.

19 Il s’agit d’une citation de Paul Chack, extraite de Pavillon Haut, op. cit., p. 1, donnée par César Fauxbras pour s’en indigner.

20 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 8.

21 Jean Le Gouin, op. cit, p .118-119.

22 Mer Noire, op. cit., p. 5.

23 Jean Le Gouin, op. cit., p. 10.

24 Jean-Norton Cru, Témoins , op. cit, p. 19.

25 Ibid.

26 On notera toutefois, dans la Revue France, la correspondance du quartier-maître électricien Pierre Bouchendhomme dont la publication très sélective effectuée par la revue ne permet pas réellement de la comparer à ce que le texte de César Fauxbras prétend être. Cf. Pierre Bouchendhomme, « Lettres d’un marin. Pierre Bouchendhomme (1892-1918) », Revue France, 25 octobre 1918, p.661-677 ; 10 novembre 1918, p.748-758 ; 25 novembre 1918, p.816-827.

27 Cf. Jean-Norton Cru, Du témoignage, op. cit., p. 26-27.

28 X, « Le carnet du lecteur. Jean Le Gouin. Journal d’un simple matelot de la Grande Guerre », Le Figaro, 23 février 1932, p. 5.

29 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit, p. 10.

30 Le narrateur est en effet le personnage principal du récit qu’il raconte, le but étant de conforter l’appartenance du narrateur au récit qu’il narre.

31 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 5

32 X, « Jean Le Gouin », Les Potins de Paris, 13 mars 1932, p. 12.

33 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 69, note 1.

34 Ibid., p. 114, note 1.

35 Citations reproduites sur le papillon publicitaire de Flammarion annonçant la sortie de Mer Noire.

36 Cf. Jean-Norton Cru, Du témoignage, op. cit., p. 85-88.

37 Ce journal a été publié en 2012. Cf. César Fauxbras, Le théâtre de l’Occupation, Paris, Allia, 2012.

38 Frédéric Rousseau, « Pour une lecture critique de témoins ». Introduction à la réédition de Jean-Norton Cru, Témoins, Presses Universitaires de Nancy, 2006, p. S9.

39 Il le cite notamment dans son pamphlet inédit, Pourquoi la marine a trahi écrit au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

40 César Fauxbras, Pourquoi la marine a trahi, texte inédit.

41 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit., p.10

42 Lieutenant de vaisseau Pierre Dupouey, Lettre du 20 septembre 1914, in Lettres et essais, Paris, éditions du Cerf, p. 88.

43 Louis Guichard, La guerre des enseignes, Paris, La Renaissance du Livre, col « La grande légende de la mer », 1929, p.28.

44 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit., p. 44

45 Matt Perry, « Vive la France. Death at Sea, The French Navy and the Great War », French History, vol. 26, issue 3, 2012, p. 344-366.

46 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit., p. 78.

47 Paul Chack, Branlebas de combat, op. cit., p. 54.

48 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 217.

49 César Fauxbras, Pourquoi la marine a trahi, manuscrit inédit. L’allusion à la « Sainte-Marine » renvoie ici directement au roman du capitaine Louis Guichard qui multiplie dans l’Entre-deux-guerres, depuis le service historique de la marine, les ouvrages à la gloire de la marine française. Cf. Louis Guichard (lieutenant de vaisseau), Sainte Marine, Paris, Plon, 1932.

50 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit., p. 11.

51 Ibid., p. 48.

52 Ibid., p. 128

53 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 146.

54 César Fauxbras, Jean Le Gouin, op. cit., p. 123.

55Ibid., p. 13.On retrouve cette dénonciation chez Paul Vigné d’Octon qui évoque « l’enfer des cuirassés » dans son pamphlet contre la marine. Cf. Paul Vigné d’Octon, Pages rouges, Marseille, Petite Bibliothèque du Mutilé, sd.

56 Ibid., p. 14.

57 Ibid., p. 130.

58 On pense ici entre autres à la figure de Jean d’Agrève, décrite dans le roman éponyme du marquis de Vogüe. Cf. Eugène-Melchior de Vogüe, Jean d’Agrève, Paris, Armand Colin, 1897.

59 César Fauxbras, Jean le Gouin, op. cit., p. 41

60 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 106.

61 Pourquoi la marine a trahi. Sur ce maurrassisme dans la marine, on se permet de renvoyer à notre article « La Royale et le roi. Les officiers de marine et l’Action française entre appartenance et imprégnation », Revue d’Histoire Maritime. Marine, État et Politique, n°14, 2011, p. 93-116.

62 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p. 28.

63 César Fauxbras, Jean le Gouin, op. cit., p .105-106.

64 César Fauxbras, Jean le Gouin, op. cit., p. 94.

65 César Fauxbras, Mer Noire, op. cit., p 38.

66 César Fauxbras, Jean le Gouin, op. cit., p 57.

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