Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France’’





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André Durand présente
‘’Paroles’’

(1946)
recueil de quatre-vingt poèmes de Jacques PRÉVERT
Sont cités et commentés :
‘’Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France’’ (page 2)
‘’Le cancre’’ (page 12)
‘’Chanson des escargots qui vont à l'enterrement’’ (page 13)
‘’La grasse matinée’’ (page 15)
‘’La crosse en l'air’’ (page 16)
‘’Page d’écriture’’ (page 16)
‘’Déjeuner du matin’’ (page 18)
‘’Pour faire le portrait d'un oiseau’’ (page 19)
‘’Complainte de Vincent’’ (page 21)
‘’Barbara’’ (page 25)
‘’Inventaire’’ (page 28)
‘’Cortège’’ (page 29)
‘’Promenade de Picasso’’ (page 30)


Bonne lecture !

‘’Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France’’
Ceux qui pieusement...

Ceux qui copieusement...

Ceux qui tricolorent

Ceux qui inaugurent

Ceux qui croient

Ceux qui croient croire

Ceux qui croa-croa

Ceux qui ont des plumes

Ceux qui grignotent

Ceux qui andromaquent

Ceux qui dreadnoughtent

Ceux qui majusculent

Ceux qui chantent en mesure

Ceux qui brossent à reluire

Ceux qui ont du ventre

Ceux qui baissent les yeux

Ceux qui savent découper le poulet

Ceux qui sont chauves à l'intérieur de la tête

Ceux qui bénissent les meutes

Ceux qui font les honneurs du pied

Ceux qui debout les morts

Ceux qui baïonnette... on

Ceux qui donnent des canons aux enfants

Ceux qui donnent des enfants aux canons

Ceux qui flottent et ne sombrent pas

Ceux qui ne prennent pas le Pirée pour un homme

Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler

Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine

Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton

Ceux qui volent des oeufs et qui n'osent pas les faire cuire

Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont Blanc, trois cents de Tour Eiffel,

vingt-cinq centimètres de tour de poitrine et qui en sont fiers

Ceux qui mamellent de la France

Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d'autres entraient fièrement

à l'Élysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s'était fait celle qu'il voulait.

L'un une tête de pipe en terre, l'autre une tête d'amiral anglais, il y en avait avec des têtes de

boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d'animaux malades de la tête, des têtes d'Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de Sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crémier.

Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de

veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des oreilles comme le goémon dans le creux des rochers, que personne ne les remarquait.

Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d'orpheline au vieux diplomate ami de

la famille qui s'était fait la tête de Soleilland.

C'était véritablement délicieusement charmant et d'un goût si sûr que lorsque arriva le Président

avec une somptueuse tête d'œuf de Colomb ce fut du délire.

"C'était simple, mais il fallait y penser", dit le Président en dépliant sa serviette et devant tant

de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion ; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l'amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l'intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant : "Les enfants d'abord."

Étrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s'était, le matin

même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d'amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.

Dressée sur sa chaise, elle interpelle le président et réclame à grands cris l'allocation militaire

et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.

Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et voyant parmi

les hors-d'œuvre des filets de harengs, elle en prend machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l'amiral qui n'en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant. Stop. C'est le chef du protocole qui dit qu'il faut s'arrêter de manger, car le président va parler.

Le président s'est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins

chaud, un tout petit peu moins chaud.

Il parle et le silence est tel qu'on entend les mouches voler et qu'on les entend si distinctement

voler qu'on n'entend plus du tout le président parler, et c'est bien regrettable parce qu'il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

"...Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de dey d'Alger,

pas de consul... pas d'affront à venger, pas d'oliviers, pas d'Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grandes chaleurs, c'est la santé des voyageurs, d'ailleurs..."

Mais quand les mouches s'ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d'autrefois, toutes

ces statistiques les emplissant d'une profonde tristesse, elles commencent par lâcher une patte du plafond, puis l'autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes... sur les plastrons, mortes comme le dit la chanson.

"La plus noble conquête de l'homme, c'est le cheval, dit le président, et s'il n'en reste qu'un, je

serai celui-là."

C'est la fin du discours ; comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin

mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs, éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d'Histoire de France et de Pontet-Canet.

Tous sont debout, sauf l'homme à tête de Rouget de Lisle qui croit que c'est arrivé et qui

trouve qu'après tout ce n'est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s'est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d'orpheline du côté du président.

Les fleurs à la main, l'enfant commence son compliment : "Monsieur le Président..." mais l'émotion,

la chaleur, les mouches, voilà qu'elle chancelle et qu'elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.

L'homme à tête de bandage herniaire et l'homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite

est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l'enfant des dessins obscènes comme on n'en voit pas souvent, n'ose penser que c'est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s'est amusé si légèrement.

Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un

long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu'assurément voilà bien là la douleur d'une mère qui vient de perdre son enfant.

Fière d'être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :

"Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l'herbe

aux lapins et des lapins aux cobras?"

Mais le président, qui sans doute n'en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main

et la fête continue.

Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé

et de grandes îles entourées d'eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des pianos métalliques bien stylés pour qu'on n'entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.

Un oiseau sur l'épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l'oiseau, un peu plus tard

à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.

"C'est, dit l'un d'eux, réellement très réussi", mais dans un nuage de magnésium le chef du

protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuiller à café.

"Il n'y a pas de cuiller spéciale pour le chocolat glacé, c'est insensé, dit le préfet, on aurait dû

y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers."

Mais soudain tous de trembler car un homme avec une tête d'homme est entré, un homme

que personne n'avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.

C'est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.

"Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier", hurlent en glissant sur la rampe

d'escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.

La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l'état de siège et dehors en grande

tenue les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu'il faut s'en aller s'il en est encore temps.

"J'aurais voulu, dit l'homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale

qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.

"On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro, je n'ai pas la boule

de verre, je n'ai pas le marc de café. Je n'ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent. J'aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les

débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c'est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.

"Premier qui dit : "Et ta sœur", est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c'était pour rire.

"Il faut bien rire un peu et, si vous vouliez, je vous emmènerais visiter la ville mais vous avez peur

des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.

"Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le président quand il descend dans la

mine, comme Rodolphe au tapis-franc quand il va voir le chourineur, comme lorsque vous étiez enfant et qu'on vous emmenait au jardin des Plantes voir le grand tamanoir.

"Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les

hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c'est défendu de rester là un peu longtemps.

"Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et

les familles de huit enfants "qui crèchent à huit dans une chambre" et, si vous aviez été sages, vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu'il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s'enfuit en courant et qui pour échapper à sa misère tente de se frayer un chemin dans le sang.

"Il faut voir, vous dis-je, c'est passionnant, il faut voir à l'heure où le bon Pasteur conduit ses brebis

à la Villette, à l'heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l'heure où les enfants qui s'ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l'homme couché dans son lit-cage à l'heure où son réveil va sonner.

"Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu'il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu'il

a un coin, mais l'aiguille du réveil rencontre celle du train et l'homme levé plonge la tête dans la cuvette d'eau glacée si c'est l'hiver, fétide si c'est l'été.

"Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l'usine, travailler, mais il n'est pas

encore réveillé, le réveil n'a pas sonné assez fort, le café n'était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu'il est en voyage, rêve qu'il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l'a mordu, il n'était pas là pour rêver et comme vous pensez ça devait arriver.

"Vous pensez même que ça n'arrive pas souvent et qu'une hirondelle ne fait pas le printemps,

vous pensez qu'un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n'empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.

"Mais je ne vous ai pas demandé de penser ; je vous ai dit de regarder, d'écouter, pour vous

habituer, pour n'être pas surpris d'entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.

"Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le

carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ses grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et quand elle tombera dans la sciure vous ne direz ni oui ni non.

"Et si ce n'est pas vous ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec

vos bergers et vos chiens, et ce n'est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.

"Je plaisante, mais vous savez, comme dit l'autre, un rien suffit à changer le cours des choses.

Un peu de fulmi-coton dans l'oreille d'un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n'y a pas de chevet. Il n'y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. La reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur les bagages des enfants. L'homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits princes dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.

"Et quand je dis, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs : "le Roi, la Reine, les petits

princes", c'est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n'ont pas de roi sous la main, s'ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.

"Particulièrement parmi ceux qui pensent qu'une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille

de Chinois pendant de longues années.

"Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu'une femme noire porte dans son dos

un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.

"Parmi les trente mille personnes raisonnables composées d'une âme et d'un corps, qui défilèrent

le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la Juive devant le monument du Jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun."

Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l'homme

qui racontait comment il aimait rire. Il tombe, le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l'homme à coups de pied et la jeune fille qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang éclate d'un petit rire charmant, la musique reprend.

La tête de l'homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d'un nerf un œil pend, mais

sur le visage démoli, l'œil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.

"Emportez-le", dit le Président, et l'homme couché sur une civière et le visage caché par une

pèlerine d'agent sort de l'Élysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.

"Il faut bien rire un peu", dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard

figé qu'ont parfois les bons vivants devant les mauvais.

Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et, comme des

rois mages en mal d'enfant Jésus, les garçons bouchers, les marchands d'édredons et tous les hommes de cœur contemplent l'étoile qui leur dit que l'homme est à l'intérieur, qu'il n'est pas tout à fait mort, qu'on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu'il sorte avec l'espoir de l'achever.

Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le

juge d'instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l'aide à se relever et lui montre l'homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.

Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n'est pas le

même homme qui jeta des confettis sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.

Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches ; le jour se lève, on

tire les rideaux chez le Président.

Dehors, c'est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les

clameurs des enfants qui se marrent, c'est le printemps, l'aiguille s'affole dans sa boussole, le binoclard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s'affale et fait la folle.

Il fait chaud. Amoureuses les allumettes tisons se vautrent sur leur frottoir, c'est le printemps,

l'acné des collégiens, et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c'est la belle saison.

Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux

qui travaillent dans la mine,

ceux qui écaillent le poisson

ceux qui mangent la mauvaise viande

ceux qui fabriquent les épingles à cheveux

ceux qui soufflent vides les bouteilles que d'autres boiront pleines

ceux qui coupent le pain avec leur couteau

ceux qui passent leurs vacances dans les usines

ceux qui ne savent pas ce qu'il faut dire

ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait

ceux qu'on n'endort pas chez le dentiste

ceux qui crachent leurs poumons dans le métro

ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d'autres écriront en plein air que tout

va pour le mieux

ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire ceux qui ont du travail

ceux qui n'en ont pas ceux qui en cherchent

ceux qui n'en cherchent pas

ceux qui donnent à boire aux chevaux

ceux qui regardent leur chien mourir

ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire

ceux qui l'hiver se chauffent dans les églises

ceux que le suisse envoie se chauffer dehors

ceux qui croupissent

ceux qui voudraient manger pour vivre

ceux qui voyagent sous les roues

ceux qui regardent la Seine couler

ceux qu'on engage, qu'on remercie, qu'on augmente, qu'on diminue, qu'on manipule, qu'on

fouille, qu'on assomme

ceux dont on prend les empreintes

ceux qu'on fait sortir des rangs au hasard et qu'on fusille

ceux qu'on fait défiler devant l'arc

ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier

ceux qui n'ont jamais vu la mer

ceux qui sentent le lin parce qu'ils travaillent le lin

ceux qui n'ont pas l'eau courante

ceux qui sont voués au bleu horizon

ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire

ceux qui vieillissent plus vite que les autres

ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l'épingle

ceux qui crèvent d'ennui le dimanche après-midi

parce qu'ils voient venir le lundi

et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi, et le samedi

et le dimanche après-midi.
Commentaire
C’est à la fois un pastiche ironique du journalisme mondain, un pamphlet, une déclaration d'anticonformisme social et artistique.

Au fil de cette œuvre très construite, on peut faire les remarques suivantes :
- Le poème s’ouvrent sur une longue litanie qui désigne les participants au « dîner de têtes » dont le déroulement va être raconté.

- Dès l'incipit, Prévert associe dans une même dénonciation, les bigots, les nantis et les nationalistes, qu’il ne cessa d'attaquer.

- « Ceux qui pieusement » est un souvenir de Victor Hugo : « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie / Ont droit qu’à leur cercueil la foule vienne et prie » (‘’Chants du crépuscule’’, III)

- Le jeu sur l'homophonie « croient-croa » s'appuie sur la métaphore argotique qui désigne les prêtres comme des « corbeaux » à cause de la couleur noire des soutanes, semblable au plumage de l'oiseau en question. À son grand amusement, Prévert s'aperçut, quelques années après la publication du "Dîner de têtes" dans ‘’Commerce’’, que son texte voisinait avec un texte de Claudel où on pouvait lire : « Les corbeaux seuls restent mes amis ».

- En créant le néologisme « andromaquent », Prévert ne s’en prenait pas à la mère qui se sacrifie avec ostentation, à la veuve éplorée (il aurait écrit : « Celles qui andromaquent »). En fait, comme il n'aimait pas beaucoup la littérature classique du XVIIe siècle (il préférait l'époque baroque), ce fut avant tout un style et un genre qu'il attaqua : « ceux qui andromaquent » sont plutôt ceux qui se pâment devant les tragédies classiques, et plus largement ceux qui suivent les règles imposées au lieu de se révolter contre elles, ceux qu'il juge timorés dans l'expression, ceux qui se donnent du « Monsieur » et du « Madame » et qui cachent leur férocité sous une apparence de civilité. Dans ‘’Les enfants du paradis’’, il opposa le romantisme d'un Frédérick Lemaître et même de l'assassin Lacenaire au classicisme étroit de l'aristocrate Édouard de Montray, que dégoûte Shakespeare et qui ne jure que par la tragédie.

- « Dreadnoughtent » est un néologisme fabriqué d'après le nom d'un cuirassé anglais, le ‘’Dreadnought’’ (l'Intrépide) lancé en 1905 et qui fut ensuite imité par de nombreux pays.

- « Ceux qui font les honneurs du pied » sont ceux qui, à la fin d’une chasse à courre, offrent à une personne qu'ils veulent honorer le pied avant droit de l'animal qui vient d'être tué.

- « Ceux qui debout les morts » s’explique parce que « Debout les morts ! » aurait été crié par l'adjudant Péricard le 8 avril 1915 dans une tranchée du Bois-Brûlé, au sud de Saint-Mihiel, qu’attaquaient les Allemands alors que tous les défenseurs en étaient morts ou mourants. Mais c'est beaucoup plus à Maurice Barrès qu'à Péricard lui-même qu'on doit la célébrité de cet épisode : dans un article du 18 novembre 1915 qui servit de préface à un livre de Péricard, il rapporta en effet ces mots devenus légendaires.

- « Ceux qui baïonnette... on » est la contraction de l'ordre militaire : « Baïonnette au canon ! » (du fusil), que hurlent aux soldats des adjudants et d’autres gradés.

- Avec « Ceux qui donnent des canons aux enfants / Ceux qui donnent des enfants aux canons » est stigmatisé un miltarisme qui suscite cet esprit chez les enfants qui, en conséquence de cet esprit, doivent vite être envoyés à la guerre et sacrifiés.

- « Ceux qui flottent et ne sombrent pas » est une allusion à l’orgueilleuse devise de la ville de Paris : « Fluctuat nec mergitur ».

- « Ceux qui ne prennent pas le Pirée pour un homme » est une allusion à la fable de La Fontaine, "Le singe et le dauphin" (IV, 7) où un dauphin entreprend de sauver les naufragés d'un bateau coulé au large d'Athènes ; un instant il confond un singe avec un homme ; mais, lorsqu'il l'interroge sur le Pirée, le singe répond : « il est mon ami » ; le dauphin s'aperçoit alors de son erreur et replonge le singe au fond de l'eau puisqu'il n'est « qu'une bête ».

- « Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler » est une allusion à l’albatros, l'oiseau allégorique du poète chez Baudelaire que ses ailes, toutefois, empêchent non pas de « voler » mais de « marcher » : Prévert attaque ceux qui, bouffis d'orgueil et imbus d'eux-mêmes, ne sont pas capables de rêver.

- « Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine » est une moquerie adressée à ces propriétaires qui, dans la France du temps, non seulement protégeaient leur terrain d’un haut mur mais voulaient en empêcher le franchissement en y plantant de coupants tessons de bouteille, précaution inutile, comme l’a été « la grande muraille de Chine » qui n’a servi à rien conte les envahisseurs mongols.

- « Ceux qui mamellent de la France » est une allusion au mot de Sully : « Labourage et paturage sont les deux mamelles de la France ».

- « Ceux qui courent, volent et nous vengent » rappelle l’incitation de don Diègue à Rodrigue dans ‘’Le cid’’ : « Va, cours, vole et nous venge ! »

- Les « têtes de Galliffet » s’expliquent par la répression impitoyable de la Commune que le général Gaston de Galliffet exerça en mars 1871 et qui lui valut une sanglante renommée. Et, au moment de l'affaire Dreyfus (1899), il était ministre de la guerre, mais fut remplacé dès 1900 par le général André.

- Les « têtes d’animaux malades de la tête » est une déformation moqueuse des « animaux malades de la peste » de la fable de La Fontaine.

- La « tête de Soleilland » rappelle Albert Soleilland qui avait violé et assassiné en 1907 sa petite voisine, Marthe Eberling. Il dut de n'être pas guillotiné à la grâce qui lui fut accordée par le président Fallières, et il mourut au bagne en 1920. On comprendra plus loin pourquoi le vieux diplomate s'est fait la tête de cet individu.

- Du « Président » il n’est pas indiqué de quelle nature est sa présidence. Mais, plus tard, il sera fait mention de « l’Élysée » : il s’agit donc du président de la république.

- On remarque la poursuite du thème de « l'amiral » qui est d’abord « cramponné au bastingage de sa chaise en criant : "Les enfants d'abord’’ », puis dont la veuve demande « le droit de porter [...] le sextant du défunt en sautoir » et regrette enfin qu’il n’ait pu manger beaucoup de « harengs » « de son vivant ».

- Le passage : « Sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de dey d'Alger, pas de consul... pas d'affront à venger, pas d'oliviers, pas d'Algérie » réfère à l'incident survenu le 29 avril 1827 à Alger et qui servit de prétexte à la France pour conquérir l'Algérie : le dey Hussein, qui avait pris le pouvoir en 1818, réclamait au gouvernement français une dette datant du Directoire ; le consul Deval étant venu lui faire le compliment d'usage la veille des fêtes mahométanes, le dey, irrité de n'avoir pas reçu de réponse des autorités françaises, l'en accusa ; il se leva de son siège et, avec le manche de son chasse-mouches, le frappa de trois coups violents. Mais Prévert fait allusion aussi aux discussions que, plus d'un siècle après, l'incident provoqua : en 1929-1930, en effet, on préparait les fêtes du centenaire de la conquête de l'Algérie et de nombreux articles tentèrent d'expliquer les causes de l'action de la France en 1830 ; les articles qui furent alors écrits en relatèrent l'incident de différentes manières, certains doutant des coups qui auraient été portés par le chasse-mouches, d'autres au contraire essayant de prouver l'existence de l'ustensile...

- Avec "La plus noble conquête de l'homme, c'est le cheval, dit le président, et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là.", Prévert s’amusa à un coq-à-l’âne ridiculisant le gâtisme de son personnage.

- La comparaison de l’éclatement de la Marseillaise avec «une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé» dégonfle la ferveur patriotique.

- Les spectateurs sont « ivres d'Histoire de France et de Pontet-Canet » car le Château Pontet-Canet est un grand cru de Pauillac.

- L’histoire de la petite Barbara (pourquoi Prévert affectionna-t-il tant ce prénom qu’il reprit dans un de ses plus célèbres poèmes?), que sa mère a poussée «du côté du Président », qui meurt, qui apparaît ensuite victime du « diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père », dénonce la corruption profonde d’une société bien-pensante.

- Avec les « grandes îles entourées d'eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des pianos métalliques bien stylés pour qu'on n'entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition », Prévert manifesta un anticolonialisme qui était particulièrement exacerbé en cette année 1931 où était organisée à Vincennes, à grands renforts de publicité, une Exposition coloniale, inaugurée le 6 mai par le président Doumergue. Les surréalistes publièrent deux tracs contre cette exposition. Le premier, intitulé "Ne visitez pas l'Exposition coloniale", dénonçait les horreurs commises par les colons et appelait à l'évacuation des colonies ; le second : "Premier bilan de l'Exposition coloniale", déplorait qu'un incendie ait détruit des chefs-d'œuvre arrachés par la force aux peuples opprimés, et ironisait sur le déficit de l'exposition.

- L’« homme avec une tête d'homme », donc le seul personnage qui ne soit pas déguisé, qui d’ailleurs n’a pas été invité, qui n’appartient pas à cette haute société, est l’homme du peuple et, qui plus est, le révolutionnaire qui apporte «la tête de Louis XVI » qui est appelé plus loin « un serrurier » car, en effet, il en était un dans ses moments de loisir.

- « Les bourgeois de Calais » qui, pendant la guerre de Cent Ans, se livrèrent en otages au roi anglais, sont de grandes figures du sacrifice patriotique. Si « leur chemise grise » est comparée au «  cap Gris-Nez », c’est que celui-ci est proche de Calais.

- De la révolution française est rapprochée la révolution russe par la mention des « restes de la famille impériale », celle du tsar Nicolas II. Prévert les situe au « caveau Caucasien », qui était un cabaret des années 1930 qui se trouvait 54, rue Pigalle. S’y produisaient des « Cosaques », cavaliers qui étaient justement restés fidèles au tsar et étaient de ce fait en exil à Paris.

- L’« homme à tête d'homme » va donner un tableau de la vie des gens pauvres qui contraste avec celle des privilégiés qui participent au « dîner de têtes ».

- Il n'est pas Ruy Blas, bien qu'il soit un peu dans la situation du personnage de Hugo apostrophant les ministres (« Bon appétit, messieurs... »), c'est peut-être parce que son langage se veut plus simple, moins métaphorique, mais aussi parce qu'à la différence de Ruy Blas il n'est pas en position de force (Ruy Blas est premier ministre) et, plus subtilement encore, parce qu'à la différence de celui-ci il ne porte pas de masque (Ruy Blas, homme du peuple, passe pour un grand seigneur, don César de Bazan).

- Cagliostro était un médecin italien apprécié à la cour de Louis XVI pour ses talents de guérisseur et sa pratique des sciences occultes. Il fut compromis dans l'affaire du Collier. Joseph Balsamo, alias comte de Cagliostro (1743-1795), inspira à Alexandre Dumas un de ses cycles romanesques.

- « Phonographer » est une plaisante création.

- « Et ta soeur » est une formule familière employée pour se débarrasser d’un importun qui se mêle de ce qui ne regarde pas, née vraisemblablement pour rabattre le caquet d’un homme parlant d’une femme avec indécence.

- « Rodolphe au tapis-franc quand il va voir le chourineur » est une allusion aux ’Mystères de Paris’’ d'Eugène Sue qui débutent par la définition du mot « tapis-franc » : « Un tapis franc, en argot de vol et de meurtre, signifie un estaminet ou un cabaret du plus bas étage ». Un « chourineur » est également défini un peu plus loin par Sue comme « un donneur de coups de couteau ». Dans le premier chapitre du roman, un homme prénommé Rodolphe se rend dans les bas-fonds de Paris où il fait la connaissance d'une pauvre enfant, Fleur-de-Marie, et d'un criminel surnommé le Chourineur. Après une rencontre plutôt houleuse (Rodolphe donne une correction au Chourineur qui maltraitait la jeune fille), les trois personnages sympathisent et vont souper ensemble dans un « tapis-franc ». En réalité, Rodolphe est un grand duc allemand déguisé en ouvrier. En expiation d'une faute ancienne, il se rend dans les quartiers louches pour venir en aide aux misérables, sauver des âmes et défendre les faibles.

- « Les truands » (« malfaiteurs ») devraient se trouver dans la « cour des miracles » (repaire de faux infirmes mendiants dont les infirmités guérissaient miraculeusement et quotidiennement, une fois leur « travail » terminé, décrit par Victor Hugo dans ‘’Notre-Dame de Paris’’).

- « Les lépreux » devraient être muni de la « cliquette », instrument fait de deux morceaux d'os ou de bois, qu'on met entre les doigts et dont on tire des sons en choquant ces deux morceaux l'un contre l'autre, qui leur permet de signaler leur proximité pour permettre qu’on s’éloigne et qu’on évite l’infection.

- « Crécher » est un terme d’argot qui signifie « habiter », « loger ».

- L’imagination du jour où craqueront les billards parce que « les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire » est d’une belle fantaisie mais traduit aussi l’idée d’une révolte si générale qu,elle sera celle aussi des animaux.

- Revient encore, avec une cruelle moquerie, le thème de la révolution, cette fois à venir, mais où la guillotine sera de nouveau actionnée, pour les bourgeois cette fois-ci : « cette tête [...] un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et, quand elle tombera dans la sciure, vous ne direz ni oui ni non. »

- De nouveau, La Fontaine est évoqué, « les fables avec vos bergers et vos chiens » pouvant être ‘’Le berger et son troupeau’’ où apparaît l’impossibilité pour le berger (le patron) de compter sur ses chiens (ses employés).

- Le « fulmicoton » est une nitrocellulose qui a l’aspect du coton et qui se trouve dans la dynamite.

- L’effet de l’attentat imaginé par Prévert est tel que « Tout est plutôt ruine et deuil », ce qui est une quasi-citation de Victor Hugo : « Les Turcs ont passé là : tout est ruine et deuil » ("L'enfant", ‘’Les orientales’’, XVIII).

- Les « étiquettes collées sur les bagages des enfants » du couple royal qui a été victime d’attentats sont l’indication de l’exil auquel ils seraient contraints si un sort plus malheureux ne leur était réservé.

- « Ceux qui pensent qu’une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de Chinois pendant de longues années » est évidemment une folle hyperbole, mais une nette dénonciation du mépris occidental pour ce qu’on n’appelait pas encore le Tiers-Monde.

- Prévert se moqua d’un défilé patriotique à Bruxelles « devant le monument élevé au Pigeon-Soldat », qu’il plaça le 6 mars 1931 alors qu’en fait c’est le 8 mars 1931 qu'eut lieu cette importante manifestation en l'honneur des vingt mille colombophiles morts à la guerre et des pigeons-soldats. Pour la circonstance, associations de colombophiles, anciens combattants, personnalités diverses s'étaient rendues à Bruxelles. Le 7 mars, à 19 heures, eut lieu un dîner (qui devait ressembler à celui que décrit Prévert) au terme duquel, indique ‘’Le soir’’ du 9 mars, une personnalité « prononça un discours très remarquable auquel répondirent d'autres messieurs très distingués ». Comme « ceux qui copieusement » sont souvent « ceux qui pieusement », le lendemain matin toutes les délégations se rendirent sur la tombe du soldat inconnu. Un colonel, parlant au nom de la Défense nationale, remercia les organisateurs pour ce « pieux hommage ». Ce fut bien « musique militaire en tête » que le cortège se rendit ensuite devant le monument élevé au Pigeon-Soldat. Le mémorial, œuvre du sculpteur Voets, représentait « une femme debout accueillant, sur sa main droite tendue une colombe annonciatrice de paix ». À plusieurs reprises, il fut rendu hommage au colonel Rampal, présent à la cérémonie, pour son héroïsme à défendre le fort de Vaux (arrondissement de Verdun), dont le nom n'est peut-être pas étranger au jeu de mots qui suit sur le « jeune et veau marin », d'autant plus que les pigeons jouèrent un rôle important dans la défense du fort (l'un d'eux fut même décoré de la Croix de guerre française !). Les veaux marins sont des phoques qui vivent cachés dans des grottes. On les appelle aussi des phoques moines, ce qui ne peut que faciliter, dans l'esprit de Prévert, leur association avec les pigeons-soldats.

- Si « Brive-la-Gaillarde » est une localité réelle (chef-lieu d’arrondissement de la Corrèze), sont évidemment fantaisistes « Rosa-la-Rose » (clin d’oeil à la fameuse déclinaison latine) et « Carpa-la-Juive » (allusion à une recette de cuisine célèbre, la « carpe à la juive »).

- Il est mis fin violemment au discours de l’« homme à tête d'homme », violence ponctuée par « la jeune fille qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang », le souvenir étant peut-être celui que put avoir Prévert d'un passage du film d'Eisenstein, ‘’Octobre’’ (1927), où un ouvrier qui participe à une manifestation veut sauver un étendard déchiqueté, symbole de la révolte ; il aperçoit un couple : un officier et une jeune femme qui joue avec une ombrelle ; l'officier se jette avec rage sur l'ouvrier tandis que la jeune femme essaie de préserver son ombrelle ; d'autres bourgeois viennent aider l'officier à taper sur l'ouvrier et la jeune femme regarde le spectacle en souriant ; l'ouvrier est piétiné par des bourgeoises hystériques se servant du manche de leur ombrelle comme d'une arme. Le poète, qui promena Eisenstein dans Paris pendant son séjour (fin 1929-début 1930), pourrait ainsi lui rendre un discret hommage.

- L’antireligieux Prévert, jouant de l’« étoile de lumière » de la pharmacie, se plaît à comparer les gens qui compatissent au sort fait à l’« homme à tête d'homme » aux « rois mages en mal d,enfant Jésus», ce qui annonce celle qui sera faite avec Van Gogh dans ‘’Complainte de Vincent’’ : « L'homme arrive comme un roi mage / Avec son absurde présent », son oreille coupée qu’il vient offrir à une pensionnaire d’un bordel !

- C’est avec ironie que Prévert adjoignit aux « hommes de coeur » « les garçons bouchers » et «  les marchands d'édredons », car, pour lui, ceux qui vendent de la viande et des édredons (dont le duvet est fourni par des plumes d'oiseaux) ont en commun d'être des exploiteurs du genre animal.

- Avec « le même homme qui jeta des confettis sur le corbillard du maréchal et qui, jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal », Prévert procéda à un amalgame qui consistait, sans souci de l'anachronisme et de la disproportion des crimes, à imputer au même homme la responsabilité de la meurtrière machine infernale lancée contre Bonaparte le 24 décembre 1800, qui fit vingt-deux morts en explosant, et une manifestation inoffensive et toute récente (on peut en effet supposer que des confettis avaient été jetés sur le corbillard du maréchal Joffre, mort le 3 janvier 1931). Cet amalgame rappelle, dans une certaine mesure, celui qu'opéra le premier consul lui-même au lendemain de l'attentat : profitant d'une campagne de presse qui accusait un sans-culotte et malgré les résultats de l'enquête, qui mettaient en cause des émigrés royalistes, il attribua le complot à des jacobins pour se débarrasser d'eux.

- Si « le jour se lève » (qui sera le titre d’un scénario de Prévert), le « dîner de têtes » est terminé, et la scène se porte à l’extérieur. Comme c’est le printemps, l’évocation s’accompagne d’un joyeux déferlement d’effets sonores : « dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent » - « l'aiguille s'affole dans sa boussole, le binoclard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s'affale et fait la folle ». Il faut évidemment lire, au lieu de la coquille « binocard » (qu’on trouve parfois), « binoclard », terme familier qui désigne une personne qui porte des lunettes et, ici, ironiquement, un intellectuel qui se rend dans un bordel (« bocard »). Quant à la « dolichocéphale », elle a simplement la boîte crânienne allongée !

- Autre signe du printemps, font de nouveau le trottoir « les allumettes-tisons », c’est-à-dire les prostituées, allumeuses qui attisent le feu amoureux !

- Mais le soleil ne brille pas pour tout le monde, et Prévert se lance dans une litanie, qui répond à celle du début, car elle est consacrée aux travailleurs, aux pauvres, aux petits, aux humiliés.

- L’Injustice sociale est particulièrement soulignée par le contraste de « ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines ».

- L’écrivain dénonce l’hypocrisie de la plupart de ses confrères qui « écriront en plein air que tout va pour le mieux ».

- Il fait preuve de son habileté à déformer les lieux communs et à remettre en question des généralisations abusives avec « ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire ».

- L’évocation des « églises » conduit à celle du « suisse », l’employé, dont le costume rappelait celui des mercenaires suisses, qui était chargé de leur garde, de l’ordonnance des processions, des cérémonies.

- Sont joints aux travailleurs les criminels ou les simples suspects « dont on prend les empreintes » digitales dans les commissariats.

- « Ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille » pourraient être les mutins de l’armée française qui, en 1917, furent souvent traités ainsi.

- Sont des soldats encore « ceux qu’on fait défiler devant l’Arc », l’Arc de Triomphe de l’Étoile, pour le défilé du 14-Juillet en particulier.

- Et ces soldats étaient « voués au bleu horizon », la couleur de l'uniforme des soldats français de l'époque.

- Le poète, en dépit de la tristesse de la situation, s’amuse du rapprochement entre « le sel » et le « salaire » qui n’est pas seulement sonore : le salaire était à l’origine la ration de sel allouée au soldat.

- « Ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle » est une allusion à l’anecdote qui voulait que celui qui allait devenir le financier Jacques Lafitte (1767-1844) s’étant, à ses débuts, présenté, chez un grand banquier de Paris pour lui demander du travail, avait été éconduit mais aurait ramassé une épingle dans la cour du banquier qui, impressionné par le sens de l'économie du jeune homme, l'aurait alors engagé. En publiant en 1932 les Mémoires de Lafitte, Paul Duchon révéla qu'il s'agissait d'une légende : c'est le patron de Lafitte qui l'avait envoyé chez le banquier en le recommandant chaudement.

- La litanie et le poème se terminent sur l’évocation de la tristesse de la vie des travailleurs dont le seul jour de congé est gâché par la perspective des jours de labeur à venir et par l’ennui qu’on éprouve quand on a congé mais que le reste du temps on est voué au labeur. Ce thème fut traité de façon similaire par des écrivains contemporains de Prévert : par Raymond Queneau : « Mais cette oscillation n'était qu'une apparence ; en réalité le plus court chemin d'un labeur à un sommeil, d'une souffrance à une mort. Depuis des années, ce même instant se répétait identique chaque jour, samedi dimanche et jours de fête exceptés » (‘’Le chiendent’’, 1933) ; par Jean-Paul Sartre : « Quand on vit, il n'arrive rien. Les décors changent, les gens entrent et sortent [...] Il n'y a jamais de commencements. Les jours s'ajoutent aux jours sans rime ni raison, c'est une addition interminable et monotone des heures et des jours. Lundi, mardi, mercredi. Avril, mai, juin. » (‘’La nausée’’, 1938) ; par Albert Camus : « Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi sur le même rythme... » (‘’Le mythe de Sisyphe’’, 1942.) Mais le texte de Prévert est le plus ancien.
Le poème fut d’abord, grâce à Saint-John Perse, publié dans la revue ‘’Commerce’’ (que dirigeaient Paul Valéry, Léon-Paul Fargue et Valéry Larbaud). Vite célèbre, il révéla Prévert. Pour Breton, qui en publia en 1939 un large extrait dans son ‘’Anthologie de l'humour noir’’, il constituait un des fleurons de l'humour. Le critique Gaëtan Picon le considéra, « dans son extraordinaire puissance d'invective et de violence vengeresse », comme « sans égal dans notre littérature - et tel qu'on ne peut rien lui comparer sans doute, si ce n'est quelques dessins de Daumier ». (‘’Panorama de la nouvelle littérature française’’).

Il est surprenant de constater que ce texte, dont on ne peut nier le caractère corrosif, fut souvent mieux accepté que d'autres textes polémiques de Prévert. Ses mises en scène ont été nombreuses. Eut lieu, en mai 1951, , à ‘’La fontaine des quatre-saisons’’, cabaret-théâtre dont Pierre Prévert venait de prendre la direction, celle d'Albert Medina, avec Roger Pigaut et, pour figurer les invités, des acteurs qui portaient des masques confectionnés par, entre autres, Alberto Fabra, Paul Grimault, Elsa Henriquez, Maurice Henry, Labisse, Jacques Noël, Émile Savitry. En novembre 1969, Mouloudji présenta également le texte sur la scène du Vieux-Colombier. À partir de 1976, le comédien Michel Boy donna une interprétation solitaire et très intelligente de certains poèmes, et notamment de "Tentative de description d'un dîner de têtes à Paris-France" et de "La crosse en l'air" qu'il réunit fréquemment, remarquant que si ce dernier provoque souvent des réactions de rejet assez violent, le premier est généralement admis d'un large public, sa structure classique n'étant sans doute pas étrangère à ce phénomène. Une adaptation pour le cinéma avait aussi été envisagée en 1957 : le film, sans doute un court métrage, aurait été réalisé par Pierre Prévert ; mais le projet n'aboutit pas.

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