M. Alain finkielkraut, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Félicien marceau, y est venu prendre séance le jeudi 28





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L’œuf j’ai appelé le Système, c’est-à-dire le signalement qu’on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu’ils ont un fond de vérité mais qu’ils deviennent mensonge lorsqu’on en fait une vérité absolue. » Et cette offensive lui paraît d’autant plus nécessaire, d’autant plus urgente même, qu’avec le règne des écrans, le Système est aujourd’hui au faîte de sa puissance : « Dans votre signalement de l’homme, mon cher, dit l’un de ses personnages, n’oubliez pas la télévision. Qui, tous les soirs, sur nos querelles, sur nos angoisses, vient étendre ses maux, ses images, son ronron. Comme une nappe. Bien tirée. Sans un pli. »

Mais peut-on échapper au système autrement que ne le fait Émile Magis ? Peut-on sortir de l’œuf sans devenir un cloporte ? Oui, répond Félicien Marceau, et dans deux essais écrits à trente ans de distance, il prend l’exemple de Casanova. L’aventurier vénitien déploie, tout au long de sa vie, une insolente et insatiable liberté. Mais s’il refuse de se laisser corseter par le principe de raison, ce n’est pas pour végéter béatement dans son magma. Loin de confondre la liberté avec l’indifférence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ». Il est donc l’anti-Magis. Et il est aussi, comme le montre magistralement Marceau, l’anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire. Sa vie est un perpétuel défi. Il a besoin d’un ennemi à vaincre, d’un obstacle à surmonter. Casanova, lui, cultive l’occasion et il est prompt à la saisir. » Il n’est pas l’homme du défi, mais l’homme de la disponibilité : dans le plaisir il ne cherche rien d’autre que le plaisir. La transgression restant dans un rapport de dépendance à l’égard de la loi, il s’affranchit simultanément de l’une et de l’autre. Jamais il n’éprouve le besoin de se poser en s’opposant : c’est un voluptueux, ce n’est pas un adversaire. Il choisit l’hédonisme, non l’héroïsme. Pour le dire d’un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses. La liberté dont il fait preuve est « une liberté limitée à l’acte et que n’escorte aucune doctrine ».

On retrouve cette grâce chez certains personnages de Marceau comme Nicolas de Saint-Damien, le héros d’Un oiseau dans le ciel. Cet homme comblé est aimé de son épouse, de ses six belles-sœurs, de ses beaux-parents, et il coule des jours tranquilles dans l’hôtel familial de la rue Barbet-de-Jouy. Mais ce cocon l’étouffe. Alors, un jour, sans prévenir, il s’en va. « Il a filé comme un bas. Il s’est taillé comme un crayon ; dit Maïté, la meilleure amie de sa grand-mère. » De l’Angleterre à la Grèce, Nicolas de Saint-Damien affronte mille péripéties. Et voici, en six répliques, la morale de l’histoire :

« – D’abord comment va-t-il ?

– Il va très bien.

– Il est heureux ?

– Il est libre.

– C’est différent ?

– C’est l’étage au-dessus. »

Et puis surtout, il y a Marie-Jeanne, l’héroïne de Bergère légère. Quand nous faisons sa connaissance, c’est une grande fille de douze ou treize ans, charmante avec ses cheveux bruns coupés courts, ses pommettes rondes, ses yeux d’un bleu très foncé, son air insolent. Cet air, elle le conserve en grandissant. Marie-Jeanne n’est pas timide et peu lui importe le qu’en-dira-t-on. Elle aime « décontenancer, inquiéter, déranger ce calme où s’assoupissent les gens ». Sa vie hors des sentiers battus la conduit, avec sa bande, dans le village d’Etichove. Elle y rencontre, dans des circonstances qu’il n’est pas nécessaire ici de relater, le petit Boussais. Ils tombent amoureux. Ils vivent, sans savoir rien du lendemain, rattachés à rien, libres enfin. Mais lui doit faire son service militaire. Il pourrait ne pas se rendre à la convocation, il résiste à cette tentation car il ne sera jamais un réfractaire, un déserteur, un hors-la-loi. « Je suis un officiel, moi. Je le resterai malgré tout ce que tu as tenté de faire », dit-il à Marie-Jeanne, et n’étant pas à la hauteur de sa légèreté, il la perd.

« L’imagination est une science exacte », aime à dire Félicien Marceau. Mais il n’a pas imaginé Marie-Jeanne. Il ne l’a pas inventée. Il l’a rencontrée, comme il le raconte dans Les Années courtes, vers 1935. Elle était communiste, et c’était plus qu’une conviction, c’était un mode d’être et d’agir. Ce qui ne les empêchait pas, elle et lui, de fréquenter, le soir venu, des cafés obscurs et d’étranges boîtes de nuit. « Nous vivons, disait-elle, un moment de grâce. » Lorsque Louis Carette reçoit sa convocation militaire, Marie-Jeanne lui dit : « Nous pourrions partir, passer à l’étranger. » Il ne peut s’y résoudre. Le jour dit, Marie-Jeanne le conduit à la caserne et tout rentre dans l’ordre. Le petit Boussais, autrement dit, c’est Félicien Marceau. Et je me demande, à relire Bergère légère, et tous ses livres après Les Années courtes, si son amour éperdu de la liberté ne tient pas au fait qu’au moment crucial, il lui a préféré l’obéissance. Il me semble que cette œuvre, qui aurait pu faire sienne la maxime de Talleyrand – « ne pas élever d’obstacle entre l’occasion et moi » –, est toute entière habitée par la nostalgie de Marie-Jeanne.

J’en ai presque terminé et je m’aperçois qu’il manque à cet éloge la belle adaptation pour Giorgio Strehler, metteur en scène magique, de La Trilogie de la villégiature de Goldoni. Il manque Balzac et son monde, la somme érudite et affectueuse consacrée par Marceau à l’auteur qui l’a accompagné sa vie durant. Manquent aussi des romans aussi essentiels que Creezy ou l’histoire de ce fils de famille noceur et désœuvré qui devient L’homme du roi et que – démenti cinglant à la sagesse du Système – le pouvoir ne corrompt pas mais élève. J’aurais dû en outre faire halte à Capri, petite île et, plus généralement, faire un sort à l’Italie indocile, devenue au fil du temps la deuxième patrie de cœur de Félicien Marceau. Je dirai pour ma défense que je n’ai pas voulu être exhaustif. J’ai découvert une œuvre que, je l’avoue, je connaissais à peine, et Chair et cuir, un roman qui fait désormais partie de ma bibliothèque idéale, m’en a fourni la clé.

Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient.

La morale de toute cette affaire, ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d’enterrer le devoir de mémoire, mais qu’il faut impérativement sortir celui-ci de « l’œuf » où il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignité et sa vérité perdues.
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