«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles»





télécharger 150.02 Kb.
titre«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles»
page1/4
date de publication11.10.2017
taille150.02 Kb.
typeLittérature
h.20-bal.com > littérature > Littérature
  1   2   3   4


Colloque du Mans (du 5 au 7 juin 2013) : « L’Histoire par en bas ».
« Ornithologie et littérature au tournant des XVIIIe et XIXe siècles », Anne-Gaëlle Weber (équipe ANR Jeunes Chercheurs « HC19 » et EA 4028, Université de Lille-Nord)

Les oiseaux ont des plumes, volent et chantent. Ces trois évidences ne sont certes pas destinées à résoudre la question du choix des caractères extérieurs les plus efficaces pour bâtir des systèmes, que se posent les premiers ornithologues (si on entend par « ornithologie » la science de la classification des oiseaux). Mais elles expliquent peut-être les raisons pour lesquelles l’ornithologie, en tant que discipline savante à part, a eu à résoudre le problème de la place à accorder à la littérature et à la poésie dans son discours. Il s’agit moins ici de bâtir une « histoire par en bas » de l’ornithologie analysée au crible de ses relations avec la littérature, une « histoire par en bas » de la littérature analysée du point de vue de son traitement des objets devenus ceux de l’ornithologie, mais de constituer une histoire croisée de la manière dont deux discours se séparent ou se rejoignent et se définissent l’un par rapport à l’autre. Le tournant des XVIIIe et XIXe siècles est à la fois le moment de l’émergence de l’ornithologie comme science, selon Paul Lawrence Farber, et celui de la naissance de la « littérature », issue de l’effondrement du système des « Belles Lettres »1.

Les oiseaux ont des plumes et des plumes de couleurs extrêmement variées. Ce plumage change en fonction de leur sexe et de leur âge, ce qui suppose de décrire de manière extrêmement précise chacun des spécimens afin de ne pas les confondre avec l’espèce. Et les couleurs des oiseaux deviennent un problème : parce qu’il est difficile que les produits utilisés pour les conserver dans les grandes collections du XVIIIe siècle, en France et en Angleterre, n’en altèrent pas les couleurs et que la peinture même de leurs représentants ne trahisse pas leur éclat. Ce plumage, prodigieux parfois, est ce qui fait de l’oiseau un objet de luxe et un défi à la représentation, picturale comme littéraire. François Levaillant raconte en 1803 comment il perdit l’ensemble des plumes d’autruche qu’il avait récoltées en les cédant aux officiers du Cap qui voulaient les offrir en parure aux élégantes du pays2 ; il faut en quelque sorte arracher l’oiseau à ses prédateurs féminins pour en faire un objet de science en même temps qu’un objet d’intérêt pour des lectrices peu aptes à se satisfaire de l’aride nomenclature. La description du plumage, ne serait-ce que par l’invention langagière qu’elle impose pour dire les couleurs et leurs infinies nuances, est sans conteste le lieu, y compris dans les histoires naturelles des oiseaux ou manuels d’ornithologie, d’une débauche de figures qui l’informe en un morceau de bravoure poétique.

Les oiseaux volent et cela les a prédisposés depuis longtemps à devenir des messagers des dieux, puis des symboles de l’aspiration de l’homme à une condition qui le dépasse. Mais le vol des oiseaux est aussi ce qui permet les migrations et ce qui rend difficile le devisement systématique des espèces et variations ainsi que l’exacte détermination de leur origine géographique : un oiseau décrit est toujours susceptible de ne pas exister. De là viennent l’appel lancé par les naturalistes en cabinet tels que Coenraad Jabob Temminck en Hollande ou Buffon en France, aux « faunistes » locaux et la multiplication, au début du XIXe siècle, des ouvrages particuliers composés par des « amateurs » qui revendiquent cependant le statut de savants tout en imposant au discours ornithologique des règles propres.

L’oiseau chante enfin et c’est ce qui le rapproche de l’homme. Aristophane déjà, dans Les Oiseaux, avait envisagé une république aviaire dont tous les acteurs sont des oiseaux et Cyrano de Bergerac, dans les Empires de la Lune et du Soleil, accueille aussi son voyageur dans un royaume des oiseaux. Le « langage » des oiseaux, ou leur cri, est l’une des causes du lien que l’on tisse souvent entre l’oiseau et l’homme au point de décrire le comportement des oiseaux comme exemplaire de celui de l’homme ou, en matière de poésie et de littérature du moins, au point de donner la forme d’un oiseau aux caractères humains. Depuis La Fontaine, on sait ce qu’est un geai ou un paon à deux jambes. Et le vocabulaire commun, issu en grande part des images créées par le fabuliste, se charge, depuis le XVIIe siècle, de désigner parmi les humains les véritables pigeons, les bécasses, les poules, etc…Preuve s’il en est que le nom des oiseaux véhicule avant même que Buffon ou Brisson ne s’en préoccupent, des significations morales plus larges. Mais les oiseaux ne servent pas seulement à incarner les pires dérives morales de l’homme ; leur chant peut devenir aussi un modèle d’harmonie et de poésie.

Les poètes du XIXe siècle, Musset et Baudelaire en témoignent, se reconnaissent dans l’albatros. Le rossignol et le cygne ont envahi les poèmes pour dire la parole poétique et les conditions de sa possibilité : avant de nidifier dans la poésie romantique anglaise, française ou allemande, le cygne et le rossignol ont été les personnages privilégiés des lais de Marie de France. Le lai du Laüstic, où l’amante empêchée de voir son amant et réduite à communiquer avec lui par une fenêtre, a l’audace de prétendre, face à son mari jaloux, s’adresser à un rossignol, faisait déjà du pauvre chanteur l’incarnation même du texte : l’amante parvient à transmettre le cadavre du rossignol enfermé dans un tissu brodé par elle où elle raconte son histoire, à son amant et l’oiseau devient le signe du texte qui se transmet, par delà la mort. Évoquant les oiseaux, il se pourrait que les savants ornithologues eux-mêmes s’interrogent, comme en miroir, sur la forme de leurs propres écrits et sur la manière de les transmettre ; le discours ornithologique deviendrait alors le lieu d’une interrogation formelle et linguistique, toute littéraire.
L’ornithologie ou les limites de la description

En 1827, la définition que donne l’article « Ornithologie » du Dictionnaire classique d’histoire naturelle s’informe en un long commentaire historique des œuvres et des discours relevant de cette branche de l’Histoire Naturelle. Après avoir déploré que les Anciens ne se préoccupent surtout des oiseaux que pour orner leurs banquets et admis que quelques ouvrages (dont celui d’Edwards3) valent encore par la « vérité de leur figure »4, Pierre-Auguste-Joseph Drapiez réserve la part belle à l’Ornithologie de Mathurin-Jacques Brisson, « ouvrage en six volumes, beaucoup plus recherché pour l’exactitude des descriptions, souvent trop minutieuses, que pour celle des figures »5. Á partir de ce moment-là, il s’agira de passer les ouvrages savants au crible de deux critères : la pertinence des critères retenus pour distinguer les espèces et l’exactitude et la beauté soit des figures, soit des descriptions. De l’histoire naturelle des oiseaux de Buffon, le lecteur retiendra que la « première partie de cette Histoire des Oiseaux » a valu à son auteur « le surnom de Pline moderne » : « Buffon essaya d’y peindre, avec les couleurs les plus vraies et les plus agréables, les mœurs et les habitudes des nombreuses tribus habitantes de l’air »6. Et si le maître français, sous la plume de l’auteur de l’article, parvient encore à participer à l’émergence de grands systèmes ornithologiques en conciliant le plaire et l’instruire et en faisant de la littérature l’équivalent de la peinture, d’autres, moins heureux, voient leurs ouvrages cantonnés dans le domaine des « beaux livres » qui ne font guère avancer la science. Ainsi Levaillant a-t-il publié « de grands ouvrages, qui, par le luxe typographique de leur exécution, semblent réservés pour orner les bibliothèques de parade »7. Il semble bien que le discours ornithologique savant ait eu à se définir contre et par rapport aux « beaux livres » de parade et aux « beaux discours » valant par leur beauté autant que par leur vérité.

D’une certaine manière, Drapiez ne fait que reprendre à son compte la manière dont Brisson lui-même, en 1760, retraçait les grandes lignes de l’histoire de la discipline savante qu’il entendait pratiquer en désignant et en commentant en préface les œuvres de ses prédécesseurs. L’ouvrage de Brisson était le catalogue raisonné de la collection de M. de Réaumur et avait pour but notamment de donner à lire la description d’espèces inconnues ; la progressive détérioration de certains spécimens rendait la tâche plus urgente et nécessaire encore et le livre devenait, si la collection d’une manière ou d’une autre disparaissait, la seule trace de l’existence d’espèces inconnues par ailleurs : un ouvrage sans référent. Brisson justifie donc sa tâche en prônant la nécessité de construire un nouveau système taxinomique permettant de faire place à de nombreuses espèces inconnues.

Il avait également entrepris de souligner les lacunes des travaux de ses prédécesseurs pour mieux justifier encore l’utilité de sa tâche. L’ouvrage de Belon, « excellent pour le temps auquel il a été publié »8 pèchait par son manque de descriptions et les figures en sont mauvaises. Celles dont usait Gesner étaient non seulement imparfaites mais aussi, le plus souvent, empruntées à d’autres. Aldrovande avait certes donné des descriptions « assez exactes » mais a cru bon d’ajouter pour chaque espèce « tout ce qu’il a entendu dire, qui avait quelque rapport à son objet, sans s’embarrasser si la chose était avérée ou non. Tout lui a paru bon : les rêveries même du peuple ont trouvé place dans son ouvrage ». Le livre d’Aldrovande était donc autant une description d’espèces naturelles qu’un recueil de textes : objets naturels et discours fabuleux étaient mis sur le même plan.

Chez les modernes, le reproche de la copie accompagnait le plus souvent celui des défauts de la représentation ou de la figuration : les figures de Jonston étaient « méconnaissables »9 ; Ray avait donné de bonnes descriptions mais des figures inexactes ; la méthode d’ornithologie de Moehring était d’autant plus arbitraire qu’elle reposait sur des figures inexactes illustrant des genres qui n’existaient pas. George Edwards avait donné de belles figures, mais « il faut cependant avouer que dans quelques-unes les couleurs sont trop vives & plus belles que le naturel »10.

Ce que Brisson nomme « cette légère esquisse de l’Histoire et du progrès de l’Ornithologie » pourrait donc se résoudre à être l’histoire des progrès de la représentation et de la description des oiseaux et celle de l’évolution de l’équilibre entre la copie et l’observation. L’enjeu de la description et des figures ornithologiques n’est pas seulement esthétique : il ne s’agit pas seulement de plaire (mieux vaut ne pas trop plaire) ; il est scientifique dans la mesure où la dispersion des collections et leur détérioration risquent de faire du texte descriptif et de l’image les seules preuves de l’existence de l’oiseau (le parfait équivalent de l’observation) et de mener, s’ils sont inexacts, à des classifications imaginaires. Il n’en demeure pas moins qu’est érigé en critère savant un critère poétique ou esthétique.
La difficulté du discours ornithologique tient, écrit encore Buffon, à l’orée du premier tome de l’Histoire naturelle des oiseaux, autant à l’objet dont on traite qu’à la forme qu’on entend donner à la description :

« Le grand nombre des espèces, le nombre encore plus grand des variétés ; les différences de forme, de grandeur, de couleur entre les mâles et les femelles, entre les jeunes, les adultes et les vieux, les diversités qui résultent de l’influence du climat et de la nourriture, celles que produit la domesticité, la captivité, le transport, les migrations naturelles et forcées, toutes les causes, en un mot, de changement, d’altération de dégénération, en se réunissant ici et en se multipliant, multiplient les obstacles et les difficultés de l’Ornithologie, à ne la considérer même que du côté de la nomenclature, c’est-à-dire, de la simple connaissance des objets ; et combien ces difficultés n’augmentent-elles pas encore, dès qu’il s’agit d’en donner la description et l’histoire. Ces deux parties, bien plus essentielles que la nomenclature, et que l’on ne doit jamais séparer de l’Histoire Naturelle, se trouvent ici très difficiles à réunir, et chacune a de plus des difficultés particulières que nous n’avons que trop senties, par le désir que nous avions de les surmonter. L’une des principales est de donner, par le discours, une idée des couleurs ; car malheureusement, les différences les plus apparentes entre les oiseaux, portent sur les couleurs encore plus que sur les formes ; dans les animaux quadrupèdes, un bon dessin rendu par une gravure noire, suffit pour la connaissance distincte de chacun, parce que les couleurs des quadrupèdes n’étant qu’en petit nombre et assez uniformes, on peut aisément les dénommer et les indiquer par le discours ; mais cela serait impossible, ou du moins supposerait une immensité de paroles, et de paroles très ennuyeuses pour la diversité des couleurs des oiseaux ; il n’y a pas même de termes en aucune langue pour en exprimer les nuances, les teintes, les reflets et les mélanges ; et néanmoins les couleurs, sont ici des caractères essentiels, et souvent les seuls par lesquels on puisse reconnaître un oiseau et le distinguer de tous les autres »11.

Il faut peut-être alors que l’ornithologue fasse œuvre d’écrivain et que, pour que son ouvrage fasse science, il use des mêmes talents que le poète. L’analogie entre les deux pratiques est plus claire encore dans les préfaces des ornithologues anglo-saxons contemporains. Thomas Pennant, dans la British Zoology, en 1768, décrit ainsi les facultés nécessaires au savant : « Taste is no more than a quick sensibility of imagination refined by judgment, and corrected by experience ; but experience is another term for knowledge, and to judge of natural images, we must acquire the same knowledge, and by the same means as the painter, the poet, or the sculptor12. Alexander Wilson, qui fut poète avant d’être ornithologue et qui fut très vite considéré comme le père de l’ornithologie américaine après la publication en 1831 de l’American Ornithology, n’hésite pas quant à lui à faire le lien entre l’activité du poète et celle du savant. La biographie d’Alexander Wilson qui accompagne en 1831 la réédition du premier tome de son ouvrage est ainsi entrecoupée de lettres du savant à son père ou de poèmes où Wilson dit l’utilité de sa formation littéraire et poétique : « The Publication of the Ornithology, though it has swallowed up all the little I have saved, has procured me the honour of many friends, eminent in this country, and the esteem of the public at large, for which I have to thank the goodness of a kind father, whose attention to my education in early life, as well as the books then put into my hands, first gave my mind a bias toward relishing the paths of literature, and the charms and magnificence of nature »13. John James Audubon, en 1840, dans l’introduction des Birds of America, revendiquait un double lectorat : “Having been frequently asked, for several years past, by numerous friends of science, both in America and in Europe, to present to them and to the public a work on the Ornithology of our country, similar to my large work, but of such dimensions, and at such price, as would enable every student or lover of nature to place in his Library, and look upon it during his leisure hours as a pleasing companion, I have undertaken the task with hope that those good friends, and the public will receive the “Birds of America”, in their present miniature form, with that pleasure and kindness they have already evinced toward one who never can cease to admire and to study with zeal and the most heartfelt reverence, the wonderful productions of an Almighty Creator14. Un autre argument apparaît ici qui fait qu’un naturaliste, même avec le support de planches, se devra toujours de décrire l’indescriptible : l’argument financier. Et le souci de vulgarisation n’explique pas qu’on puisse séparer les jolis ouvrages des ouvrages savants.
Le défi lancé aux savants par le plumage de certains oiseaux rend ténue la limite entre l’effort déployé pour faire voir exactement et la volonté de rendre plus beau encore qu’il ne l’est l’objet décrit. Cela vaut tout particulièrement des oiseaux de Paradis où il est rare qu’un savant ne s’exclame pas, comme encore René-Primevère Lesson dans son Manuel d’ornithologie ou description des genres et des principales espèces d’oiseaux, en 1828, qu’il est « impossible, par une description écrite ou par la peinture, d’avoir une idée exacte de la richesse et de la variété des teintes de ce superbe oiseau »15. La description de l’épimaque, dans le même texte, disait, par la surabondance des comparaisons et des métaphores, par la longueur des phrases traduisant les nuances du plumage, la volonté de faire du texte descriptif l’équivalent de la peinture et même de l’oiseau :

« Il a un plastron de plumes écailleuses, brillantes, d’un vert émeraude, prenant aux reflets de la lumière diverses teintes chatoyantes et métalliques. La forme de ces plumes est triangulaire ; elles sont de couleur vert-olive mat, et comme frangées sur les bords, tandis que leur portion centrale est éclatante ; les plumes qui revêtent le corps de l’oiseau sur le dos, les ailes, ont la douceur du velours noir dont elles affectent la couleur et l’aspect, mais exposées diversement au jour, elles prennent la teinte la plus riche d’un velours noir-ponceau ; le ventre est également recouvert de plumes écailleuses, à teinte de cuivre de rosette, mais plus fermes que celles du cou et de l’occiput ; la queue est courte, carrée, à plumes vertes dorées ; les pieds sont noirs et munis d’ongles crochus »16.

Il faut la douceur et le grain des tissus les plus riches, l’éclat de l’or et du cuivre, pour dire la richesse du plumage de l’oiseau : cette richesse des comparaisons ne peut manquer de séduire une lectrice autant qu’un lecteur, en transformant le naturel en artificiel.
Que dire encore des paradisiers émeraudes, des oiseaux mouches « rubis-topaze » que le même Lesson se plaît à décrire dans ses Compléments de Buffon en 1838 et que leurs noms seuls désignent comme des objets de luxe ? Non d’ailleurs que Lesson ignorât les dangers du « style » et de ses figures ; ses compléments sont l’occasion aussi de commenter des descriptions savantes anciennes autant que des descriptions littéraires des oiseaux abordés. Au cœur de la description des paradisiers surgissent ainsi deux textes étranges : le premier est un emprunt à la Vigie de Koatven d’Eugène Sue qui vient clore l’histoire de la manière dont les dépouilles des paradisiers servaient de parure par un étrange renversement : « Au-dessus du trône d’Hyder-Ali, un humai (oiseau de paradis) de grandeur colossale et d’or massif, étendait ses ailes ; mais ces ailes, couvertes d’opales, de rubis et d’émeraudes, étaient si admirablement travaillées, qu’on retrouvait dans cette imitation jusqu’aux nuances les plus délicates de ce plumage éblouissant »17. Le texte romanesque prend les descriptions naturalistes au pied de la lettre et préside à un étrange renversement : l’oiseau décrit est un oiseau artificiel, composé de métaux et de gemmes précieux et sa description, dans un récit qui ne prétend nullement faire voir un spécimen « naturel » devient plus exacte que celle d’un manuel ornithologique. La comparaison du plumage de l’oiseau aux pierres précieuses est inversée : le comparant devient le comparé et la description, doublement fictionnelle (d’un roman traitant d’un oiseau fabriqué par l’imagination de l’homme), y gagne une exactitude supérieure à celle d’un traité savant.

Le second texte est un extrait de l’histoire naturelle de Pline, consacré au phénix : « Les oiseaux d’Ethiopie et de l’Inde sont remarquables par l’éclat et la variété de leurs couleurs. Mais le phénix d’Arabie est le plus admirable d’entre eux ; il a la taille d’un aigle, le cou de couleur d’or, le plumage pourpre ». Et cela vaut à Pline le commentaire suivant : « Or, qui ne voit dans cette description, aussi exacte que l’on pouvait la faire alors, que le style descriptif en histoire naturelle n’existait pas, qu’il s’agit du faisan doré encore très rare, mais transporté des régions montueuses du Caucase et de l’Indochine, et dont l’éclatant plumage, en séduisant les yeux, consacra la tradition d’un oiseau beau entre les plus beaux, nommé le phénix »18. Á trop vouloir donc rendre admirable la description d’oiseaux admirables, on risque de faire exister des légendes, de les rendre vraies mais il faut croire que le naturaliste, en 1838, sait lui conjuguer le « style descriptif » et l’exigence de vérité tout en usant des mêmes métaphores que celui qu’il critique.

Lesson, à quelques lignes d’intervalle, condamne donc l’usage pittoresque du style précieux et loue l’exactitude du récit romanesque qui vient redoubler l’objet artificiel décrit et faire du sens figuré (la pierre) la représentation la plus exacte de la Nature. Le paradoxe ne s’explique que si l’on admet que l’usage du style et de ses figures, au sens littéraire du terme (au sens d’une ornementation) est autant une nécessité savante qu’un risque et que les ornithologues du XVIIIe et du XIXe siècles n’ont pu définitivement résoudre le dilemme entre la nécessité de faire voir des espèces admirables et la volonté de s’en tenir à une stricte « nomenclature ». L’idée d’un style descriptif (scientifique) pourrait n’être qu’une déclaration de principe qui ne permette pas tant que cela de distinguer la science de la poésie.

Il en va du « littéraire » et de la « littérature » comme du style. De même que la notion de style (au sens de la poétique) ne permet pas de distinguer, quoi qu’en disent les savants, le discours littéraire du discours scientifique, le terme de « littérature » ne permet pas nécessairement de dessiner la ligne de partage entre des ouvrages systématiques relevant de l’ornithologie et composés par des savants en cabinet et des ouvrages de vulgarisation souvent composés par des amateurs ou des manuels particuliers. Ce qui en revanche est certain est que l’argument du littéraire surgit de manière quasi systématique sous la plume de ceux qui défendent leur statut de savants.
  1   2   3   4

similaire:

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconV. Littérature des XIX

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» icon«les premieres mondialisation (XV ème – XIX ème siècles)»

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLivres anciens XVI, XVII, XVIII – histoire -litterature et divers

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLittérature française En ce dernier semestre de vos années au «secondaire»
«secondaire» d’année scolaire, IL semble opportun et intéressant de jeter un coup d’œil sur l’histoire de la littérature à travers...

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconI- l'histoire de la corse a de l'antiquité grecque au xviii° siècle...
«toujours conquise jamais soumise» et à son insularité développant l'idée d'une identité corse. Identité corse construite par l'histoire...

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLeçons américaines
«Les Siècles d'or de la médecine, Padoue xv-xviiie siècles», Milan, Electa, 1989, 210 p

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconBibliographie Michel Feuillet Ouvrages d’initiation Bessière (Gérard)...
«Saint François et le franciscanisme dans l’art et la littérature des xiiie et xive siècles»

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLittérature la qualité narrative des écrits, les récits épistolaires,...
«Je me porte bien, Adieu» s’adresse aux classes de Troisième, Seconde, Première et Terminale. La pièce touche plusieurs disciplines...

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLa diversité et le tournant culturel de la société française
«peuples autochtones» et enfin, et surtout, la diffusion des idées multiculturalistes en provenance d’Amérique du Nord

«Ornithologie et littérature au tournant des XVIII e et XIX e siècles» iconLa société française du Moyen-âge à nos jours
«humanistes» aux XV-XVI é siècles. La langue française supplante le latin dans les actes officiels et dans la littérature. L’imprimerie...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com