Pourquoi écrire aujourd’hui ?





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(Laurent Gervereau)
L’homme
planétaire
Précédé d’une introduction :

Pourquoi écrire aujourd’hui ?

un aspect : fatigué


avec double menton, mais cravate

voilà à peu près l’apparence de l’auteur, dans deux reflets. Le grand texte qui suit constitue son (mon) testament littéraire. Il décrit nos identités imbriquées en 3 temps : la jeunesse et le passé à travers « Défaut d’identité » (jamais publié sur papier, élaboré dans les années 1970) ; la construction de soi, femmes ou hommes aujourd’hui dans « Où suis-je ? », édité en 2001 sous le titre Ce livre n’est pas à lire et choisi dans les sept romans de la rentrée littéraire par Les Inrockuptibles et France Culture (bâti au cours des années 1980 et 1990 ); le futur à travers « transplanet », rédigé entre 2002 et 2005, et que j’aimerais adapter sous forme de bande dessinée, puis de film (éventuellement réalisé par une ou un autre, car il est bon que les travaux vivent grâce à des regards différents).
Vous pouvez lire l’ensemble du début à la fin, tirer sur papier. Vous pouvez aussi vous promener, picorer suivant les humeurs, musarder, pratiquer cette lecture discursive, erratique, que j’aime tant, phrases courtes ou interminables, jets de mots ou longues infusions, complexité et banalité... Vous verrez ainsi dans ce travail exigeant le refus absolu du marketing littéraire.
Ce roman vous appartient. Complétez, transformez, illustrez, transposez, modifiez les typographies (même si j’apprécie souvent la difficulté à déchiffrer, qui rejoint celle de l’écriture : auteur et lecteur sont ainsi en synergie sur des mots devenant précieux, regardés autrement, vrais objets plastiques en eux-mêmes)…
Faites-le connaître et réagissez avec plaisir.

sommaire
Pourquoi écrire aujourd’hui ?


L’homme planétaire

- Défaut d’identité
- Où suis-je ?
- transplanet

Pourquoi écrire aujourd’hui ?
Là, là, pourquoi ces tracés, ces lettres, ces mots, ces lignes serrées, grisailles ? Pourquoi une telle accumulation ? Nous pouvons nous promener, parler, recevoir en plein visage la bourrasque de ce qui apparemment se produit ailleurs, par écran interposé, insulter quelques crétins, se taire lâchement devant d’autres pour survivre, consommer du ragoût, shooter un paquet de feuilles mortes. Et puis non. Nous écrivons.
Nous écrivons beaucoup en fait, même si l’illettrisme persiste. Nous parlons en mots dessinés. Nous envoyons des courriers, des mails, des petits messages. Nous remplissons des pages administratives. Nous réalisons des thèses et des ouvrages techniques.
Pourtant, très tôt dans l’histoire humaine, s’est dégagée une activité spécifique, orale puis écrite, liée au réel et à l’imaginaire. Elle s’est pratiquée avant de se nommer. Récits légendaires, poésie, chants, elle fut parlée. Elle s’est séparée à la fois des rapports techniques ou administratifs, de la recherche de l’efficience, et de la philosophie, de la réflexion discursive. Elle est souvent restée mêlée à la religion.
« Elle » ? Elle n’a pas de nom, avant de devenir objet de soins multiples. Il faut attendre le XVIIIe siècle européen, pour que le mot « littérature » cesse de désigner d’une manière générale tout le champ de l’écrit pour cibler les « belles lettres », celles qui ont une préoccupation esthétique. Alors, sous l’influence occidentale, le roman devient un genre primordial, triomphant au XIXe siècle, hésitant entre ses formes populaires, feuilletonesques, et un regard jeté vers la poésie ou la philosophie. Ce que Shakespeare fit au théâtre ou Rabelais dans le récit, Flaubert et Victor Hugo en expérimentent les variations. Le roman se développe avec force, explorant tout, du fantastique (« gothique ») au réalisme. Au XXe siècle, il finit par étouffer la poésie, par absorption, culminant dans de grands projets comme ceux de Joyce ou Proust, forme d’art total par l’écrit.
Il triomphe également dans des genres dits populaires tels le policier ou la science-fiction, tandis que la littérature enfantine ne se contente plus de Lewis Carroll ou des Limericks d’Edward Lear pour sembler dépasser ses frontières générationnelles. Inspirant le cinéma et la bande dessinée, ces genres prennent une grande importance. Ils imposent le récit (même s’il n’est pas linéaire dans son déroulement chronologique). D’une certaine manière, la littérature s’est cinématographiée, quand le cinéma lui vole ses schémas. Des images fortes, de grands mythes en sont nés, mais aussi un nombre infini de journaux intimes.
Aujourd’hui, pour beaucoup, écrire c’est raconter. Et généralement raconter sa vie.
Narrer. Narrer l’intime. Voilà la raison première de tant de livres, correspondant aussi au retour de la biographie en histoire. L’individu, qui devait se dissoudre au sein d’un collectif dans les engagements politiques puissants de 1920 à 1980, fait figure dans sa nudité de seule bouée collective : chacun se reconnaît dans les travers et les petits courages des autres, chacun est fasciné par les limites de l’humain quand la monstruosité pointe. De la jeune fille éplorée ou salace aux faits divers.
Pourtant, il existe encore des formes de cinéma non narratives, à côté des sagas. Le multimédia, précisément, se révèle bien davantage analogique que linéaire. Notre pensée se houspille par influx successifs et parfois conjoints.
Alors, échapperons-nous à la confession ou à l’épopée ? Au sexe ou à l’horreur ? Aux genres ?
Mais tout cela nous intéresse-t-il vraiment ?


C’est atypique ? Difficile à lire ? Pour aucun public ? Aucun format ? Proclamons à nouveau les vertus de l’exigence, de la rareté, contre l’infecte reality loghorrée
Le réel. Où est le réel ?
Il n’est de réel que perçu, donc interprété, donc interaction entre un observateur et une situation. C’est ce dialogue, et non l’illusion d’un « fait » brutal, qui nous intéresse. Pas du réel, mais la transmission de réel. Pas n’importe quel réel. Et pas n’importe quel(le) transmetteur (se).
Les choses se sont totalement inversées. Autrefois, vous écriviez pendant des années, pas à pas, développant éventuellement votre vision du monde et puis, après votre mort, certaines ou certains tentaient de la mettre en correspondance avec des éléments biographiques. Mais sans systématisme, puisque qu’il ne suffit bien sûr pas d’être homosexuel ou de s’être cassé une jambe à 9 ans pour avoir du talent. Et que le talent reste affaire de goûts collectifs et individuels.
Aujourd’hui, des personnes connues pour des raisons diverses font des livres-alibis (souvent écrits par d’autres) ou des personnes inconnues sont vendues à cause d’un épisode biographique particulier. Je me fous d’être une femme immigrée violée par mon père et organisant des partouzes sado-masos dans le Berry avec des hommes politiques ayant pris le pseudonyme de Laurent Gervereau.
L’étendard biographique. Rien n’importe plus. La campagne marketing est organisée autour d’une « révélation ». Chaque livre devient un dossier de presse, un slogan pour bandeau.
Il n’y a plus de lecteurs, mais que des écrivains (de la confession sans fin, de la psychanalyse éternelle, de la mémoire hypertrophiée). Il n’y plus de regardeurs, que des plasticiens. Il n’y a plus de mélomanes, que des musiciens. L’art par tous nie l’art pour tous. L’exigence a chu. Ecrire n’est pas transcrire.
De surcroît, ce qui échappe à un tel travers –les centaines de romans anonymes déversés chaque année--, doit raconter quelque chose d’adaptable en film intimiste, en feuilleton télé (champ-contrechamp) ou dans de l’action saccadée (fantastico-policière). Récit, récit, récit. Et puis, c’est mieux quand c’est plat, reality écriture, style efficace, à l’américaine, phrases courtes, factuelles, dialogues parlés, logorrhée –écrire comme on cause--, testament interminable, avec même des bouts de novlangue, pour faire chic, du genre « chat » ou sms… Et, pour épicer un peu les peines de cœur ou les décors exotiques, du cul, lentement et froidement détaillé, semble d’un courage infini, à l’heure du porno tous azimuts.
Harlequin en vidéo X. La théorie nous gonflait, nous les libertaires assaillis par des « camarades » péroreurs dans les années 1960-70. Aujourd’hui, le degré zéro de l’intime nous afflige et nous plonge vers Kierkegaard, comme une bouée d’air frais. Un peu de gravité. Un zeste de dignité. Une haine ancrée du médiocre.
Pourquoi donc écrire aujourd’hui ? Pour être lu sûrement. Pour avoir l’illusion que d’autres s’intéressent à vous, à votre petite biographie (d’où la multiplication du compte d’auteur avec la coucherie du cousin ou la vie à la campagne de la grand-mère). Exister à travers le regard des autres. Etre célèbre un quart d’heure. On écrit, comme on devient comédien ou chanteur. On vient vomir n’importe quoi à la télé, juste pour être cadré. Bientôt, sur le Net. On laisse la caméra rentrer, telle une webcam, dans n’importe quel repli intime. Et ensuite on attend de voir si on vous reconnaît dans la rue.
J’ai le plus grand respect pour ceux qui refusent toute interview, probablement d’ailleurs parce qu’ils peuvent se le permettre. Elle est un non-sens. Ecrire ou pratiquer un autre mode d’expression, c’est se projeter sur un support particulier, en l’occurrence le livre, le « codex » (tellement plus adapté que l’écran à la lecture), et transmettre son regard. Aucun besoin d’aller ensuite paraphraser bêtement, affadir l’écrit. Ou zapper sur ce qui n’a rien à voir, un goût pour les asperges vertes, les clitoris humides ou la chansonnette.
Mais la cause en est probablement que votre livre n’est pas lu, c’est votre personnalité qui est désormais jugée (Lao Tseu était-il sympathique ? Kant beau garçon ? Epicure plein d’humour ?). Vous correspondez aux critères du temps, ou non. Vous êtes un « bon client », ou pas. C’est bien de vous monter en épingle, de vous descendre en flèche, ou de vous ignorer systématiquement. Après les émissions sur la littérature, il y eut celles sur les écrivains. Nous finissons par la table « people » pseudo-écrivant. Et quelques animaux de foire.
Freaks. Chaque créateur est devenu une curiosité. Il faut faire et faire savoir. Parfois même, faire savoir avant tout (et faire faire vite par d’autres). Ecriture déléguée. Livres apéritifs. Tout est dans le titre et dans l’auteur, comme ces thèses attrape-couillon à l’américaine où la conclusion n’est pas le résultat de la recherche, mais le postulat de départ, toujours le plus spectaculaire et paradoxal (du genre, « le pétainisme de de Gaulle »). Vous lisez la 4e de couverture et ça suffit.
Papillon, l’ancien bagnard, avait jeté sa gouaille sur le papier, à l’heure d’un certain retour aux « gens » (Montailloux, village occitan, grand succès de Leroy-Ladurie en histoire). Il s’agissait de contrebalancer la parole exclusive des « élites ». De nos jours, leur discrédit est tel qu’il leur faut se mouler dans l’ignorance générale et que la réflexion, dès qu’elle sort du bavassage café du commerce, devient une insulte au public. Court, drôle, bruyant, pétant et sexy, haché comme ces plans sautillant des reality shows (l’immobilisme est l’ennui), voilà le modèle obligatoire. Chacun est unique. Le génie partout, donc nulle part. Abolie l’exigence : triomphe du rien. Le banal devient l’absolu.
Wladimir Nabokov, invité d’une émission littéraire, avait assorti sa venue au fait de disposer des questions à l’avance. Il avait ensuite lu ses réponses. Quelle belle attitude d’écrivain. Pablo Picasso savait faire des pirouettes et évacuer l’auto-interprétation de son travail. Il peignait, les autres péroraient.
Pour le coup, cela rompt toute auto-narration directe, toute confession débilitante, tout vômi d’écartelé(e).
Mais quoi écrire ? Vers qui ?
Pour le discontinu, le relatif, l’exploration trans-genres : vers une écriture ramifiée, spatiale, une Net-écriture ?
« Littérature », un gros mot ? Ambitieux, prétencieux ? Lire, débile ? Pirouettes, parodies et castagnettes les seuls échappatoires ? .
Action. Faut que ça bouge. Jeu vidéo permanent. Impulse. Game never over.
Tout linéaire. Brut de mécanique. Référent. La citation, le collage, n’est plus un mode de création, mais le moyen de se protéger en mettant les autres (des signatures prestigieuses du passé) en première ligne. On ne fait pas, on fait faire. A la manière de. Littérature sans cesse référente, pastiche triomphant, décalque, adaptation.
Le post-modernisme s’avère un moyen de justifier le sample comme seul viatique. Tout est déjà fait. Piochons et finissons la parodie. Mais Burroughs et les Beatles accouchent de fades émules. Cut up pour lacérer, larder, dynamiser, non pour se perdre en variations époumonnées.
Il est dit aux jeunes des pays riches : vous êtes déjà vieux. Nous, les vieux, nous vous avons tués avant de naître. Il n’y a plus d’espoir, nous avons tout essayé et tout raté. Rien ne marche. Restez immobiles. Fonctionnaires de la vie. Attendez la retraite. Vous êtes déjà retraités. Nous avons tout créé. L’humanité entière vous pèse sur les épaules. Depuis la nuit des temps, elle a déjà tout pensé, tout visualisé, tout projeté. Reprenez indéfiniment nos rengaines, croyez à notre faux Moyen Age, consommez du pré-cuit. Portez indéfiniment notre pénible mémoire, le poids de nos crimes et de nos gloires. Vivez par personnes interposées. Fan de. Et durez sans but dans l’hygiène contrôlée. Contrôle des mots, contrôle des pensées, contrôle des microbes, contrôle de l’haleine…
Face aux sociétés du contrôle et de la résignation, restituons l’avenir.
Réévaluons donc les cassages de gueule, les risques, les inconstants, les précaires, ceux qui n’ont pas la bonne réponse comme si on appuyait sur un bouton, les qui ne savent pas, les plantés de l’intelligence, les angoissés de l’occiput, qui, parfois, sortent des crocus dans la neige. Ils peuvent parler comme le cardinal de Retz ou le camé de 4e zone à la ramasse. Ils peuvent se promener dans les familles sociales, tel l’Indien dans la grande ville.
Face à ce qui fut l’utopie d’une littérature globale, nous observons aujourd’hui des littératures relatives. Elles ne prétendent plus embrasser l’ensemble des aspects de l’ëtre-au-monde, toute la relecture de la condition humaine, la prise en compte générique du temps et de l’espace. Elles redistribuent les cartes en alternant le parcellaire et le général. Elles combinent le médiocre, le naïf et certaines fulgurances. Elles refusent la répétition publicitaire. Elles prennent la complexité comme postulat.
C’est en elles que nous comprenons mieux pourquoi écrire aujourd’hui. En effet, nous aurions toutes les raisons de nous atteler à créer des images, à faire circuler nos visions. Film, internet, émissions télé, voilà le moyen de se saisir d’instruments et de les utiliser pour réagir à notre monde en transformation. Et, d’ailleurs, pourquoi pas ?
Comment exprimer notre ambivalence face à l’ubiquité qui nous occupe : celle d’être ici et de comprendre le monde à travers un univers de figures, de sons, de mots, qui nous sont envoyés ? Les êtres ubiques ne peuvent plus s’exprimer linéairement. Ils tricotent leurs langages, comme souvent ils parlent plusieurs langues.
Alors écrire aujourd’hui impose de rendre compte de l’éclatement fondamental des groupes, même si cela correspond aussi au temps des radicalismes identitaires. Faire une écriture trans-genres, discontinue, exigeante, difficile à cerner, Net-écriture à l’ère des réseaux, est un acte de résistance. Nos ennemis ont pour nom commerce et convenances. Commerce car nous refusons l’écriture-marketing, reality loghorrée. Convenances par haine des traditionalismes divers, routes du clone, perpétuation rassurante de l’identique. Non : débordements, au sens de non-profilé, de singulier, d’excessif.
La sagesse ne nous atteindra pas. Au secours devant les cohortes de petits vieux aux marchés de Noël, qui vous écrasent les pieds en râlant. Sont-ils sages, d’ailleurs ? Plutôt abrutis.
Retirons-nous sur l’Aventin, ou barbouillons-nous dans nos grottes glauques, désespérés de fin de nuit. Nous, hybrides, métèques des cultures imbriquées, zèbres. En décalage. Tout lasse. Pas des assistés à vie sous goutte-à-goutte, perdurant. Responsables et inconséquents, stables-mobiles, stratèges férus d’escapades.
La force de l’écriture consiste dans sa démultiplication imaginaire chez le lecteur et ce qui est discrépant, crissant, les multi-interprétations, ces mots à plusieurs sens, inventés ou pas, bouts de réel projeté. Intimement, en lisant, chacun reçoit des astéroïdes, des claques, des léchouillis. Voilà ce qui conserve une puissance indiscutable à ces conjonctions de lettres alignées : pousse à penser, pousse à rêver. Pousse à refuser, refuser l’injustice et la prison chimique. Pousse à la colère. Pour toutes/tous partout.
Trans-genres, c’est-à-dire de genre indéfini. Nous ne prisons ni le récit, ni la philosophie, ni la poésie. Nous écrivons. Nous gardons cette feuillure équivoque qui passe de l’un à l’autre, qui interprète et s’interprète. Nous mutons. Pas facile dans les bacs à définition des libraires… Livres-écritures. Et nous défendons tous les mutants des temps anciens, d’Homère aux Dogons, de Chaucer à Pessoa, de Montaigne à Maïakovski.
En effet, à travers eux, la matière terne –c’est triste un livre avec sa grisouille uniforme—prend sa revanche, dès que l’on se branche, avec de multiples incarnations. Voilà pourquoi d’ailleurs, souvent nous n’aimons pas voir d’icônes plaquées sur les textes que nous avons aimés. Ca les salit, les limite, les rend ridicule. Tous leurs potentiels sont imbécilement canalisés. Rien à voir avec les films arrêtés de la bande dessinée.
Mais nous ne lisons plus de la même manière. Certaines et certains s’enferment encore du début à la fin d’un ouvrage, avalant les étapes. Lecture course à pied.
D’autres font comme pour les magazines ou internet. Ils picorent. Ils feuillettent, happent une bouffée au passage, se laissent conquérir par une strate, privilégient la diagonale, prisent le hasard. Des livres-multiples leur apportent plus que la prison d’une histoire : ramifications de mille points de vue. Ces livres jouent sur des plans différents. Ils correspondent à nos vies souvent bouleversées, à notre univers des images tellement suffoquant et brouillé. C’est un guide de bord. Ecrire nous dit les possibles. Désormais, des appels justifiés se font vers une « littérature-monde », qui ouvre le regard plus large, à condition de ne pas s’auto-limiter à une querelle stérile sur la francophonie : littérature-monde pour le monde en littérature.
Et puis encore de la gravité. Ecrire, c’est croire à la pérennité (pourtant relative) de la trace. C’est vouloir parler dans le grand multilogue des écritures demeurées, accessibles. C’est ne pas arrêter de corriger son testament.
Il existe probablement deux sortes d’individus. Ceux, guillerets ou angoissés, qui s’occupent surtout de vivre. Ils n’ont pas d’ambition particulière, vident des verres comme ils troussent un compliment, cousent et sourient à l’oiseau qui passe. Bardés de religion ou indemnes de toute carapace, ils ont accepté leur obsolescence, telle une machine à laver que l’on jette. Jouissent ou se lamentent.
D’autres n’ont point cette sérénité. Pitoyables dépendants d’autrui, il leur faut l’illusion d’un public, croire qu’ils sont singuliers et dignes d’intérêt. Pantins poudrés pour la claque, ils rajoutent des effets pour être sûrs de surprendre. Ils se tuent aussi par surprise --et impuissance. Obnubilés par leur terme, ils s’agacent des traces illusoires qu’ils vont laisser, pyramides ou expression populaire, tambouille colorée sentant l’aspic, silhouette fuyant sur grand écran. Déçus de l’ingratitude de leurs concitoyens, le futur doit les sacrer (mais est-ce bien certain ?).
Noyés, dérivant dans la surproduction, ils gesticulent. Leurs épiphanies nous concernent, époque de croisement des civilisations, de circulation des produits, de résurgences historiques multiples.
Notre temps pas serein appelle des productions pas sereines. Rien n’est plus lisse. Confrontations touffues, apparences multiples, métamorphoses en séries. Sans sommeil. Avec la demi-face bleue d’un œil rougi aux cheveux jaunes.
Pourquoi lire aujourd’hui ?

Je suis de nulle part. Je suis mort. Lisez-moi
Il y a tant de choses à faire. Et tant de plaisir à ne rien faire. Tant de vanité à multiplier les papiers. Et tant d’angoisse à ne jamais être compris.
Ecrire, c’est s’expliquer sans cesse. Chaque livre devrait être un guide de bord. Traité de savoir-vivre à l’usage de toutes les générations. Le lecteur a droit à l’exigence. Il faut alors des livres-compacts. Pas de temps à perdre.
Vite. Mon grand-père racontait la seule blague que je connaisse. Maurice Chevalier revenait d’une tournée américaine triomphale sur un paquebot. A la table du commandant, il expliquait : « Aux Folies Bergère, j’entends de grands cris dans les coulisses. Mon tour de chant fini, je m’y précipite. On m’explique : « Une danseuse est morte ! Une danseuse est morte ! » J’arrive devant sa loge avec le directeur, en même temps que le médecin. Nous pénétrons. Elle est nue, gisant sur le dos. Le médecin remarque un tatouage avec une flèche désignant sont mont de Vénus. Il est écrit : « Entrée du public » Il préconise, par pudeur, de retourner le corps. Et là, il aperçoit un second tatouage : « Entrée des artistes » ».
Rire des années 1930.
Ecrire, c’est se confronter. Il y a du pathétique nécessaire, comme de l’urgence artificielle à inventer. Du bouffon souvent aussi.
Hunter S. Thomson : « tout le rez-de-chaussée avait été bourré de journalistes sportifs ivres, de putains au regard dur, de pitres errants et de tapineurs de presque toutes les espèces… »
Arno Schmidt : « De maigres gants de soie jaune palpaient avec une avidité d’impuissant des slips feuille-de-vigne. Au fond, une robe violette marchait majestueusement (sur des seins de chemisier écroulés). Ah ! la fleuritude et la petipoisserie des petites robes paysannes ! »
Groucho Marx : « On s’attendait à une guerre mondiale en 1951 et tout ce que nous avons eu, c’est Wanger descendant un impresario. »
Aujourd’hui, écrire c’est décrire (expliquer ?) ce monde zébré qui nous enlace (nous étouffe ?). Pourquoi un pareil titre ronflant L’homme planétaire ? Parce qu’il pouvait seul, à mon sens, sérier le projet : montrer comment nous passons de vies circonstancielles ancrées dans un environnement immédiat qui en conditionne le cours, à une chambre d’écho planétaire perpétuelle mettant chacun en demeure de choisir constamment son propre comportement, ses goûts, ses rites. L’esprit d’appétence contre le cérémonial du clocher.
L’enjeu reste décisif, car tout nous porte incessamment vers des retours réactionnaires (au sens propre), niant la liberté individuelle. Aux nationalismes ou aux régionalismes commencent à se substituer les religions ou les habitudes de consommation (notamment musicales) pour recréer des communautés aux comportements homogènes. Décider de refuser une telle allégeance, penser à se redéfinir perpétuellement, ne pas faire de différence entre la sphère publique et la sphère privée (hormis les palinodies sociales inévitables), se considérer comme un bloc en mouvement, mais un bloc fait d’influences et d’agrégats divers, puisant où bon lui semble, tout cela forme des efforts singuliers pour celles et ceux refusant le confort d’attitudes prédéterminées (tu ne mangeras pas de porc ou tu porteras des minijupes).
C’est bien ce temps et ces gens qui sont décrits à travers trois âges. Le premier est consacré à l’indifférenciation sexuelle et à la nécessité d’auto-redéfinition perpétuelle : Défaut d’identité. Le second est la saga planétaire d’un narrateur et de personnages de tous les continents : Où suis-je ?. Le troisième bascule dans le futur avec des villes migrantes : transplanet.
Pour des raisons d’opportunité, le second avait paru sous une première forme en 2001 avec comme titre Ce livre n’est pas à lire, destiné à expliquer l’écriture relative et les nouveaux modes de lecture. Il reprend ici sa place initiale et son titre.
Tous les trois ont été rédigés en réalité sur trente ans --et dans cet ordre. Pensés comme une trilogie, ils évoquent classiquement passé-présent-futur. La construction de l’homme planétaire (terme générique pour femmes et hommes) s’opère ainsi en étapes. Chacun reste fortement marqué par son environnement proche, mais rentre dans une forme de culture mondiale (du moins terrienne). Il doit en tirer les conséquences, non pour subir des propagandes politiques, religieuses et commerciales planétaires, mais pour apprendre à choisir. Voilà l’enjeu de l’homme planétaire, profiter du brouillage des messages pour se délivrer de comportements-réflexes et s’interroger sur tous les aspects de son rapport à autrui, dont, comme dans les coopératives du XIXe siècle, la réflexion sur l’organisation sociale.
« …il n’y a point d’hommes dans la lune, vous verrez qu’il est impossible qu’il y en ait, selon l’idée que j’ai de la diversité infinie que la nature doit avoir mise dans ses ouvrages. » écrivait Fontenelle dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes.
C’est bien cette diversité infinie qui nous fascine. L’homme ne cesse pourtant de vouloir cloisonner le divers. Tout ce qui ne part pas de l’individu possède-t-il néanmoins quelque légitimité intellectuelle, à moins d’embrasser une espèce entière –et encore, en n’oubliant pas ses rapports étroits avec les autres ? Cet individu vit alors la plupart du temps dans une tension extrême entre une vision de terre-paradis ou de terre-enfer, les deux à la fois, toujours au bord de basculer. Sa peur est ainsi instrumentalisée afin de le culpabiliser, de le déprimer et de l’enrégimenter.
Acceptons notre condition mutante, interprétant le réel en fonction de notre regard matinal, de notre situation, et non de schémas codés pré-digérés (religieux ou idéologiques). La science, c’est interpréter sans cesse l’environnement. Dans un combat incessant pour défendre le divers, l’avancée de l’histoire, le mouvement, contre tout ce qui veut figer (utopies délétères, chloroforme post-moderne) le devenir de chacun. Voilà d’ailleurs l’objet des quelques conseils naïfs clôturant transplanet.
Notre exigence de vie, après des siècles de guerres et de philosophie, n’est rien moins en effet que la prise en compte du temps et de l’espace, la volonté d’un dialogue constant entre soi et les reflets qui nous parviennent, l’action sur des stratégies concertées. Nous muons. Et ne restons plus en place.
Alors, puisqu’on ne lit plus que les anonymes morts dans nos temps d’obsolescence starifiée : je suis de nulle part, je suis mort, lisez-moi.
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