Comment la France a-t-elle pu ainsi se précipiter à la catastrophe ?





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Chapitre 5 :

Le temps des radicaux (1898-1914).
L'affaire Dreyfus, le petit père Combes et la séparation de l'Église et de l'État, Jaurès et le pacifisme, Clemenceau, Maurras… Ces seize années ont été riches en épisodes fameux et en fortes personnalités. Rétrospectivement, après 1920, on les a appelés "la Belle Époque" — belle certes par rapport aux quatre années d'horreur qui ont suivi, et aux difficultés de tous ordres que la France dut affronter dans l'entre-deux-guerres. Ce fut effectivement une époque de reprise économique et de progrès triomphant (voyez le chapitre 7) ; après la crise dreyfusienne, on put avoir l'impression que la République avait triomphé de ses ennemis et trouvé une manière d'équilibre. Mais, comme toujours, l'image idéalisée recouvrait une réalité bien plus contrastée: un temps dur aux pauvres, où les tensions sociales étaient vives (voyez le chapitre 8) ; le triomphe du colonialisme (voyez le chapitre 9), l'apogée d'un nationalisme agressif et du militarisme, un anticléricalisme extrême et intolérant, enfin une montée continue de la violence, en paroles, par exemple chez Maurras (à droite) ou chez certains socialistes comme Gustave Hervé ; en actes aussi à l'occasion, comme lors des grèves sanglantes de 1906-1909. Enfin, on ne saurait oublier ce sur quoi l'époque a débouché, en partie par la faute de la profonde inconscience des dirigeants du ie de l'Histoire française et européenne. Ce sera l'interrogation majeure de ce chapitre : comment la France a-t-elle pu ainsi se précipiter à la catastrophe ?
I-L'affaire Dreyfus.
A) Les débuts de l'Affaire.
En septembre 1894, une femme de ménage de l'ambassade d'Alglemagne à Paris, qui travaillait pour les services de renseignements français (ce qu'on appelait pudiquement la "section de statistique" du ministère de la Guerre), recueillit dans la corbeille de l'attaché militaire un document déchiré. Ce document, bientôt connu sous le nom de "bordereau", était une lettre non signée annonçant l'envoi prochain de renseignements militaires ultra-secrets sur les nouveaux canons dont l'armée française venait de s'équiper, les innovations dans la formation des artilleurs et la stratégie de la France à Madagascar. Il y avait donc eu trahison. Ce n'était pas le premier épisode de ce genre : en 1890, un bibliothécaire du service de l'artillerie avait été condamné pour une affaire comparable.

L'enquête s'orienta en direction du capitaine Dreyfus, dont l'écriture était plus ou moins similaire à celle du "bordereau" et qui, au moment des faits, était stagiaire de l'École de guerre à l'état-major. Alfred Dreyfus (1859-1935) était né à Mulhouse dans une famille d'industriels, qui en 1871 avaient choisi de garder la nationalité française et dont une partie avait quitté l'Alsace ; polytechnicien (X 1878), il était entré à l'École de guerre dans la promotion 18901. C'était donc un homme brillant, mais il n'avait jamais fait parler de lui d'aucune façon. Outre son écriture, le fait que Dreyfus fût juif contribua sans doute à le faire soupçonner ; l'antisémitisme se portait bien dans l'armée. Le service militaire obligatoire n'y avait pas changé grand-chose : le corps des officiers, formé de militaires de profession très rarement issus de la troupe, était très à droite dans l'ensemble ; l'aristocratie, et le royalisme, y étaient surreprésentés, car le service de la patrie était l'une des rares missions que la droite antirépublicaine acceptait d'accomplir au service de n'importe quel régime2. Ceci dit, dans l'arrestation de Dreyfus l'antisémitisme n'a pas joué un rôle essentiel ; il s'agissait d'un climat, d'un arrière-plan — d'ailleurs autant antiallemand qu'antijuif, les deux étant intimement liés : les Juifs n'étaient-ils pas une espèce d'Allemands, comme le montrait la consonance de leurs noms ? Dreyfus n'était-il pas originaire d'Allemagne ? Une partie de sa famille n'était-elle pas toujours établie en Alsace allemande ? Là résidait, pour certains intoxiqués de revanchisme, le lien avec la propension des juifs à trahir la nation. « Cet homme qui a trahi, cet homme était un Prussien ! Cela se voit, cela se sent », écrivait le Figaro en 18963.

Dreyfus fut donc arrêté, traduit en conseil de guerre. L'accusation reposait sur des bases fragiles, mais il fallait un coupable : l'affaire avait fait du bruit, tant dans La libre Parole, qui avait été la première à la mentionner, que dans la grande presse apolitique ; certains y avaient vu une nouvelle affaire Schnæbelé. Et plus les autorités attendaient, plus la presse, atteinte d'espionnite aiguë, se persuadait qu'on lui cachait quelque chose… Aussi, non seulement on examina plus que rapidement le "bordereau", mais le directeur adjoint des services de renseignements, le commandant Joseph Henry, communiqua au conseil de guerre un dossier supplémentaire, secret, dont l'accusé n'avait pas connaissance, ce qui était illégal, et dont certaines pièces avaient été maquillées par lesdits services ; on avait même fabriqué un faux télégramme de l'attaché militaire italien. En décembre 1894, le conseil de guerre se tint à huis clos; Dreyfus fut condamné à l'unanimité à la dégradation militaire et à la déportation à vie dans l'île du Diable, en face du port de Cayenne en Guyane (dans le passé, cette île désolée avait servi de léproserie4). Nul ne protesta — Jaurès dénonça même l'indulgence du conseil de guerre, qu'il interpréta comme le signe d'un esprit de caste : il prétendit qu'un simple soldat d'humble origine sociale eût été condamné à mort5. Le jour de la dégradation, en janvier 1895, la foule, devant les grilles de l'École militaire, lança des injures antisémites. Le journaliste Léon Daudet, dans son compte rendu de l'événement, fit un portrait physique du traître : « sa face est terreuse, couleur de traître, aplatie et basse, sans apparence de remors, étrangère à coup sûr, épave de ghetto ». Puis le silence retomba sur cet épisode ; le président de la République ne répondit même pas aux courriers de Dreyfus.

Ce prélude à l'affaire Dreyfus contribua à la montée de l'antisémitisme dans le pays (voyez au chapitre 3) : le gouvernement était jugé faible, mou, l'armée "infectée". Les antisémites militants soulignaient le danger de l'intégrationnisme républicain, qui avait introduit les ennemis de la nation au cœur des institutions chargées de sa défense: on ne pouvait décidément pas accepter de juifs au service de la France. En mai 1895, un député des Landes proposa de « faire refluer les Juifs vers le centre de la France », où « la trahison [était] moins dangereuse ».
Mais la famille de Dreyfus ne croyait pas en sa culpabilité, notament sa femme Lucie, son cousin Lucien Lévy-Bruhl, un normalien, et surtout son frère aîné Mathieu qui fut, dans les premiers mois, l'âme de l'œuvre de réhabilitation. Le condamné n'avait jamais avoué ; le patriotisme était une tradition familiale. Surtout, Dreyfus n'avait aucune raison de trahir: il était riche, il avait derrière lui une carrière prestigieuse, il n'avait pas de passions coûteuses. Et puis certaines personnes qui avaient assisté au conseil de guerre avaient fait part, en privé, de leur malaise face à la fragilité des preuves.

Dans un premier temps les Dreyfus trouvèrent peu d'appuis, y compris auprès des institutions juives, soucieuses de ne pas donner prise au soupçon qu'elles contesteraient l'institution militaire. Le seul à les croire fut Bernard Lazare (1845-1903), un jeune journaliste originaire de la communauté juive de Nîmes, proche des avant-gardes libertaires de l'époque… et qui, à ce titre, désestait Zola, romancier "arrivé" et naturaliste, c'est-à-dire de la vieille école. Il fut le premier étranger à la famille à s'investir pleinement dans la défense de Dreyfus. Ses analyses critiques des documents utilisés lors du procès de 1894 (c'était un ancien chartiste) eurent peu de retentissement ; au contraire, Drumont se délectait à dénoncer le "syndicat Dreyfus". Mais sur ces entrefaites le nouveau directeur de la "section de statistiques" nommé en mars 1896, le commandant Georges Picquart, découvrit que depuis 1890 l'attaché militaire allemand, destinataire du "bordereau", était en relations avec un officier français, le commandant Walsin-Esterhazy, dont l'écriture ressemblait elle aussi à celle du "bordereau"6, qui était un joueur perdu de dettes, un libertin vaguement proxénète, et dont le patriotisme français était fort tiède en privé (il était d'origine hongroise) — c'était par ailleurs, sous un pseudonyme, un collaborateur de La libre Parole. Un nouveau document, volé à l'ambassade d'Allemagne en ce même mois de mars 1896, l'accablait : il est connu sous le nom de "petit bleu".

Lorsque Picquart voulut rouvrir le dossier Dreyfus, ses supérieurs, qui étaient prêts à poursuivre Esterhazy mais nullement à reconnaître qu'ils avaient condamné Dreyfus à tort et en s'aidant de fausses preuves, l'envoyèrent en province, puis l'exilèrent dans le sud tunisien pour le faire taire ; ce fut alors, en 1896, que Henry, pour fortifier l'accusation, réalisa de ses propres mains un nouveau faux attribué à l'attaché militaire italien, qu'il plaça dans le dossier secret : ce document est connu sous le nom de "faux Henry". Il forgea aussi d'autres faux qui avaient pour but, et eurent pour effet, d'"intoxiquer" l'état-major. Mais avant de partir pour la Tunisie, puis lors de diverses permissions, entre septembre 1896 et la fin 1897, Picquart parla, en violation évidemment des ordres reçus, diffusa des documents couverts par le secret de l'instruction — il finit par être arrêté et condamné pour divulgation de secrets d'État. Il parvint à convaincre certaines personnalités politiques que Lazare avait déjà contactées sans grand succès : le premier vice-président du Sénat, Auguste Scheurer-Kestner (un modéré, d'origine alsacienne comme Dreyfus — mais Méline, Alsacien lui aussi, refusa de prêter attention aux arguments des dreyfusards) ; Clemenceau, qui après le désastre du Panamá tentait de reprendre une carrière politique ; et aussi des figures du monde de la culture, des hommes jeunes en général, dont Lucien Herr, le biliothécaire de la rue d'Ulm, dont j'ai déjà évoqué le rôle dans l'évolution de Jaurès, et qui parvint à susciter un climat dreyfusard à l'École.

Il parvinrent à refaire parler de Dreyfus, quitte par exemple à diffuser la fausse nouvelle de son évasion. Mais la Chambre refusait de rouvrir le dossier ; Méline, président du Conseil, déclara : « il n'y a pas d'affaire Dreyfus » ; le Sénat désavoua Scheurer-Kestner et le déchut de son poste de vice-président, sa carrière politique était brisée. Du côté de l'armée, Esterhazy demanda à être traduit devant un conseil de guerre, qui le déclara innocent en janvier 1898. Mais l'acquittement fit scandale, et le camp dreyfusard ne cessait de grossir ; pourtant l'armée refusait de se déjuger, et il n'y avait rien à espérer du gouvernement. Bref, toutes les stratégies "classiques" avaient échoué : il fallait frapper un grand coup, alerter l'opinon publique en court-circuitant la voie institutionnelle. Le recours aux médias s'imposait ; du reste, depuis l'automne la presse consacrait de plus en plus de place à cette affaire.

Ce fut alors que se plaça l'intervention d'Émile Zola (1840-1902). Le romancier était en pleine gloire : il avait déjà écrit les vingt volumes des Rougon-Macquart (Germinal datait de 1885 et avait été diffusé dans le monde entier par le canal des revues et des éditions socialistes) ; il était riche, ancien président de la Société des Gens de Lettres, collaborateur du Figaro, bref, installé ; malgré dix-sept échecs successifs, il semblait promis à entrer un jour à l'Académie (l'Affaire lui en barra la voie définitivement, mais lui valut le Panthéon). Mais il restait un homme de gauche, anticlérical, antimilitariste, socialisant, sensible aux injustices. Dans La bête humaine, il avait traité le thème de l'erreur judiciaire. En mai 1896, il avait eu une retentissante polémique avec Drumont à la suite d'un article intitulé Pour les juifs. Cet épisode le rapprocha de Lazare et des dreyfusards, qui dans un premier temps cependant eurent du mal à l'intéresser à l'Affaire. À l'automne 1897, il commença à signer des articles dreyfusards dans le Figaro, puis des brochures dreyfusardes, sachant très bien qu'il condamnait ainsi sa position sociale et sa tranquillité. Après l'acquittement d'Esterhazy, Clemenceau lui proposa d'écrire un article dans L'Aurore, le journal qu'il venait de fonder en novembre 18977. Zola rédigea une Lettre au président de la République que Clemenceau coiffa d'un titre provocateur barrant toute la une : J'accuse. L'article parut le 13 janvier 1898, le surlendemain de l'acquittement d'Esterhazy ; Zola, en termes parfois simplistes, y réaffirmait l'innocence de Dreyfus et accusait les autorités politiques et militaires, y compris le ministre de la Guerre, de refuser la révision du procès pour des raisons inavouables. Le numéro se vendit à deux cent mille exemplaires, contre trente mille à l'ordinaire.

Comme il était prévisible, et comme du reste il l'avait sciemment cherché, Zola fut traîné en justice, d'abord en février, puis une seconde fois en juillet, le premier procès ayant été cassé. « Le Vénitien déraciné », comme l'appelait Barrès, fut condamné, pour diffamation du ministère de la Guerre et pour avoir contesté deux verdicts rendus par la justice militaire, à un an de prison et à trois mille francs d'amende. Il dut s'exiler à Londres (il en rentra en juin 18998). Le procès eut un immense retentissement : l'accusé et les témoins étaient célèbres ; pour la première fois de l'Histoire de la justice française des journaux (dreyfusards) publièrent l'intégralité des débats, grâce à un bataillon de sténographes, ce qui contribua à mettre en évidence la fragilité des arguments des antidreyfusards — en fait, ceux-ci ne l'emportèrent que grâce à la révélation théâtrale du faux Henry par le ministre de la Guerre, le général Godefroy Cavaignac, qui emporta la décision des jurés. Des bagarres éclatèrent dans la rue devant le Palais de justice.

Un nouveau coup de théâtre eut lieu dans l'été (entre-temps, au printemps, des législatives avaient eu lieu et les rares candidats qui s'étaient affichés dreyfusards avaient mordu la poussière, Jaurès notamment, tandis que Drumont avait été élu triomphalement à Alger). Pour convaincre définitivement l'opinion de la culpabilité de Dreyfus, Cavaignac, farouche antidreyfusard, était allé jusqu'à lire le faux Henry à la tribune de la Chambre ; mais devant les protestations des dreyfusards, qui soutenaient depuis longtemps que ce document était un faux, le ministre, qui était un militaire honnête, ordonna des vérifications… et il s'avéra que la pièce était effectivement un faux. Après avoir refusé de reconnaître l'évidence durant plusieurs semaines, en août 1898 le ministre finit par convoquer le commandant Henry, qui était censé avoir intercepté le document ; il avoua l'avoir fabriqué, fut arrêté et emprisonné. Le lendemain, il se suicida ou "fut suicidé" dans sa cellule. Cavaignac ne renonçait pas pour autant à la culpabilité de Dreyfus : le faux datait de 1896, il ne prouvait rien quant au dossier de 1894. Mais une brèche sérieuse était ouverte dans le système des antidreyfusards — et surtout, à cause de la maladresse de Cavaignac le gouvernement était désormais en première ligne : la crise devenait politique.
B) Dreyfusards et antidreyfusards.
Les dreyfusards (dits aussi « révisionnistes », car ils voulaient la révision du procès — attention, ce mot a complètement changé de sens!9) insistaient d'abord sur l'extrême légéreté des preuves réunies contre Dreyfus, sur le caractère douteux de certaines d'entre elles, et, par suite, sur la nécessité de réviser son procès. Au-delà de cette argumentation circonstancielle, le principe au nom duquel ils agissaient était que
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