François Bayrou, toujours seul présidentiable au centre ?





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Le centre est-il condamné à tomber à droite ?

Laurent de Boissieu

ENQUÊTES TNS SOFRES / LE FIGARO MAGAZINE

Le centre a la cote. Si depuis juin 2012 la cote de popularité de François Bayrou est stable, autour de 30% (graphique 1), son classement parmi les personnalités politiques s’est nettement amélioré depuis juin 2014 (graphique 2). En juin et novembre 2014, le fondateur du MoDem est ainsi redevenu à deux reprises en deuxième place (derrière Alain Juppé). François Bayrou avait déjà connu une brève remontée en mai 2013 lorsque, dans le contexte de l’« affaire Cahuzac », il avait relancé sous forme de pétition sa proposition d’un référendum sur la moralisation de la vie publique. Cette thématique, avec dès 2007 celle de la dette publique, constitue un des marqueurs du bayrouisme.

Depuis juin 2014, le MoDem est en outre le parti le plus populaire (graphique 3), talonné par l’UMP. La formation centriste bénéficie de la chute de la cote de popularité du PS depuis septembre 2012. De fait, chez les sympathisants du centre (graphique 4), le PS a longtemps été plus populaire que le MoDem. Chez les sympathisants de gauche (graphique 5), l’effondrement de la cote de popularité a considérablement réduit son écart avec le MoDem, avec, en décembre 2014, 56% de bonnes opinions pour le PS (78% en décembre 2012) contre 34% pour le MoDem (29% en décembre 2012). Chez les sympathisants de droite (graphique 6), en revanche, l’UMP conserve une large avance : 59% de bonne opinion pour l’UMP contre 34% pour le MoDem. Dans cette population, le parti de François Bayrou est néanmoins concurrencé par celui fondé par Jean-Louis Borloo, l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à 28% de bonne opinion en décembre 2014.

François Bayrou, toujours seul présidentiable au centre ?

Candidat aux élections présidentielles de 2002 (6,8% des suffrages exprimés), 2007 (18,6%) et 2012 (9,1%), François Bayrou est incontestablement le chef de fil du centre. En popularité, deux personnalités de centre droit l’ont pourtant longtemps concurrencé, Jean-Louis Borloo et Rama Yade (graphique 7). L’ancienne secrétaire d’État chargée des droits de l’Homme n’appartient toutefois pas au cercle restreint des présidentiables, et a été affaiblie depuis juin 2014 par sa défaite contre Laurent Hénart pour la présidence du Parti radical.

Ancien vice-président du conseil national de l’UMP, Jean-Louis Borloo est l’artisan de la dissidence du Parti radical, en 2011, puis de la création l’année suivante de l’Union des démocrates et indépendants (UDI). En dehors des périodes de campagne présidentielle (2007 et 2012), sa cote de popularité a toujours été supérieure ou égale à celle de François Bayrou. Hospitalisé fin janvier 2014, l’ancien ministre d’État annonce finalement, le 6 avril 2014, qu’il a « décidé de mettre un terme à [ses] fonctions et mandats », n’ayant plus « en l’état, toute l’énergie nécessaire pour remplir complètement [ses] responsabilités ». Il est sorti du baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine en juillet 2014.

Le retrait de Jean-Louis Borloo a privé l’UDI de son principal présidentiable. En 2012, Jean-Louis Borloo avait renoncé à se présenter à l’élection présidentielle en expliquant que la dynamique n’était pas suffisante « pour porter une candidature, non pas de témoignage mais pour être présente au second tour de la présidentielle » (TF1, 2 octobre 2011). Hervé Morin, président du Nouveau centre, avait alors aussitôt déclaré sa propre candidature (27 novembre 2011). L’ancien ministre de la défense disposait de la légitimité pour y prétendre, puisque c’est lui qui avait repris en 2007 l’espace de centre droit autrefois occupé par l’UDF et alors abandonné par François Bayrou. Mais il n’en avait pas la notoriété, sa candidature ne décollant pas dans les sondages et son équipe ne parvenant pas à réunir les 500 parrainages d’élus requis pour se présenter. Une partie des hauts dirigeants du Nouveau centre (les ministres François Sauvadet et Maurice Leroy, le président exécutif Jean-Christophe Lagarde) ayant choisi de soutenir Nicolas Sarkozy dès le premier tour, Hervé Morin ses retire de la course, le 17 février 2012. Dès le 25 février 2012, il défend au congrès extraordinaire de son parti une motion, majoritaire, apportant son soutien à Nicolas Sarkozy.

La question de l’élection présidentielle fut justement l’un des enjeux de l’élection à la présidence de l’UDI, organisée en octobre et en novembre 2014 afin de désigner un successeur à Jean-Louis Borloo. Le second tour a opposé Hervé Morin à Jean-Christophe Lagarde, élu le 13 novembre 2014 par 53% des suffrages exprimés1. À front renversé par rapport à 2012, Hervé Morin a implicitement plaidé pour un soutien au candidat de l’UMP en échange de la négociation d’un groupe parlementaire conséquent. Tandis que le vainqueur a défendu, à l’inverse, le principe d’une candidature UDI à l’élection présidentielle de 2017. La conquête du parti de centre droit par Jean-Christophe Lagarde n’est donc pas sans rappeler celles du CDS (1994) puis de l’UDF (1998) par François Bayrou, avec sans doute les mêmes ambitions présidentielles pour 2017 ou 2022.

Reste à savoir quel serait l’espace d’une candidature issue de l’UDI. Si Hervé Morin souffrait d’un déficit de notoriété par rapport à Jean-Louis Borloo, Jean-Christophe Lagarde ne figure même pas, en 2014, dans baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine. Une candidature de centre droit risquerait en outre de souffrir du même handicap que celles de François Bayrou en 2002 et Hervé Morin en 2012 : la trahison d’une grande partie des députés, préférant, les yeux rivés vers les législatives prévues dans la foulée de la présidentielle, soutenir dès le premier tour le candidat de droite le mieux placé (Chirac en 2002, Sarkozy en 2012).

L’idée d’une primaire présidentielle réunissant l’ensemble de la droite, UMP et UDI, pourrait en définitive permettre au centre droit de faire valoir son indépendance en y présentant un candidat, sans risquer d’effrayer des élus soucieux de leur réélection. Sans risquer, surtout, de diviser la droite dans le contexte d’une implantation durable de l’extrême droite à un haut niveau.

Historiquement représenté par les radicaux de gauche, le centre gauche avait déjà opté pour cette voie dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012. Son candidat, Jean-Michel Baylet, président du Parti radical de gauche, n’avait toutefois obtenu que 0,6% des suffrages exprimés à la « primaire citoyenne » organisée par le PS. Le centre gauche n’est, il est vrai, pas dans la même situation que le centre droit : électoralement comme en nombre d’élus, le rapport de force entre la gauche (PS) et le centre gauche (PRG) est bien plus défavorable que celui entre la droite (UMP) et le centre droit (UDI)2. Il n’empêche, à deux ans de l’échéance, le centre droit guère plus que le centre gauche ne disposent pour l’heure d’un présidentiable. François Bayrou le sait bien : il demeure le seul présidentiable des centres.

Vers un ticket Juppé - Bayrou?

Ce n’est pas au centre gauche ou au centre droit que François Bayrou est concurrencé, mais à droite, en la personne de l’ancien premier ministre Alain Juppé. Chez les sympathisants du centre (graphique 8), Alain Juppé bénéficie en effet depuis le printemps 2010 d’une courbe de popularité très proche de celle de François Bayrou. C’est à partir de cette même période que le maire de Bordeaux, après de longues années de silence sur le sujet, refait part de ses ambitions présidentielles, déclarant que Nicolas Sarkozy est le candidat naturel de la droite en 2012, mais que s’il décidait de ne pas se représenter, il faudrait alors organiser une primaire à laquelle il envisagerait de concourir.

La raison de ce rapprochement entre les courbes d’Alain Juppé et François Bayrou n’est pas tant une hausse de la popularité du premier qu’une chute constante et globale de la popularité du second depuis l’élection présidentielle de 2007. À l’exception de la période de la campagne présidentielle de 2012, la popularité de François Bayrou n’a ainsi plus jamais dépassé 50% chez les sympathisants du centre. En mai 2007, elle était de 79%; en décembre 2014, elle est de 37%. Parallèlement, entre ces deux dates, la cote de popularité d’Alain Juppé chez ces mêmes sympathisants du centre est passée de 28% à 42%. Chez les sympathisants du centre, Alain Juppé dépasse en outre depuis mars 2014 toutes les autres personnalités UMP (graphique 9), creusant l’écart avec Nicolas Sarkozy.

Cette évolution suit la métamorphose d’Alain Juppé. L’image du maire de Bordeaux semble avoir effacé celle du condamné pour « prise illégale d’intérêt », en 2004, dans l’affaire des emplois fictifs du RPR à la mairie de Paris. Sur le fond, l’ancien chiraquien a également pris des positions susceptibles de séduire l’électorat centriste. Durant l’été 2010, il s’est ainsi démarqué sur son blog du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy, épicentre de sa droitisation, en revendiquant de s’exprimer sur le sujet de la sécurité « avec mesure ». Depuis 2011, il a par ailleurs brisé un tabou parmi ceux qui se réclament de l’héritage gaulliste en se prononçant à plusieurs reprises en faveur d’un « fédéralisme » européen, qui constitue à l’inverse un des fondements de la famille démocrate-chrétienne.

Surtout, l’année 2014 a été marquée par un rapprochement entre François Bayrou et Alain Juppé. Contre l’avis de la direction copéiste de l’UMP, le maire de Bordeaux a très tôt souhaité que l’UMP ne présente pas de candidat aux élections municipales face à François Bayrou. Il obtiendra finalement gain de cause et prendra même la parole, le 8 mars, à une réunion publique à Pau. Au-delà de la proximité géographique et des élections locales, derrière ce rapprochement se trouvent bien entendu des enjeux nationaux.

« J’apporte mon soutien à Alain Juppé », a ainsi fini par déclarer François Bayrou, à l’AFP, le 16 octobre 2014. En apparence, il renonce donc à une nouvelle candidature présidentielle. Questionné sur le sujet par une habitante de Pau, durant la campagne municipale, le futur maire de la ville avait déjà répondu : « À question directe, réponse directe. Est-ce que j’envisage de me présenter à l’élection présidentielle? Non. » (Europe1, 18 mars 2014). En réalité, François Bayrou comme Alain Juppé jouent chacun une partition subtile.

D’un côté, si François Bayrou peut former un « ticket » avec Alain Juppé pour la présidentielle, il ne peut en revanche pas le faire pour la primaire de la droite à laquelle celui qui fut le premier président de l’UMP a déclaré, le 20 août 2014, sa candidature. Le chef de file du centre ne peut effectivement pas être prisonnier d’un vote des sympathisants de droite choisissant comme candidat à la présidentielle non pas Alain Juppé mais Nicolas Sarkozy. Mieux, en cas d’échec de ce dernier, François Bayrou pourrait espérer récupérer à son profit l’électorat de droite modérée face à un Nicolas Sarkozy qui, subissant la pression de Marine Le Pen auprès de sa base militante et électorale, confirmerait un positionnement très à droite.

De l’autre, s’il veut l’emporter en 2016 à la primaire ouverte de la droite, Alain Juppé doit éviter que son rapprochement avec François Bayrou ne se transforme en baiser qui tue. À cet égard, les huées et sifflets reçus dans sa propres ville, lors de la réunion publique de Nicolas Sarkozy pour la présidence de l’UMP, le 22 novembre 2014, sonnent comme un avertissement : la base sarkozyste n’a pas pardonné à François Bayrou son vote pour François Hollande au second tour de la présidentielle de 2012. Il en résulte une divergence entre Nicolas Sarkozy et Alain Juppé sur le mot « centre » : tous les deux disent vouloir une union « de la droite et du centre », mais l’un et l’autre ne parlent pas de la même chose. Pour Nicolas Sarkozy, le centre c’est le centre droit, c’est-à-dire l’UDI3. Pour Alain Juppé, en revanche, le centre s’étend jusqu’au MoDem. Ces deux définitions divergentes s’expliquent par l’histoire du centre et l’itinéraire politique de François Bayrou.

 

François Bayrou, la mutation de 2007

Avec la bipolarisation de la vie politique française, le « centre », représenté à partir de 1978 par l’UDF giscardienne, est en réalité un centre droit, et non un vrai centre par définition ni de droite ni de gauche. Dans son livre De la vérité en politique (Plon, 2013), François Bayrou reconnaît lui-même qu’au temps de l’UDF il était situé « au centre droit, c’est-à-dire, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, à droite, dans une droite modérée ». Ce qui ne faisait que confirmer la sentence attribuée à François Mitterrand sur le centre « ni de gauche ni de gauche ».

Jusqu’en 2007 les candidats « centristes » aux élections présidentielles se présentent comme une alternative modérée au sein de la droite et non comme une alternative centriste à la droite et à la gauche. En conséquence, il n’y a de suspens ni sur leur appel à voter au second tour en faveur du candidat de droite qualifié ni sur le comportement de la grande masse de leurs électeurs. En 1988, 81% des électeurs de Raymond Barre au premier tour ont ainsi voté pour Jacques Chirac au second, contre 14% pour François Mitterrand (graphique 10). En 2002, la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour ne permet pas, par définition, de mesurer le report de voix de l’électorat de François Bayrou entre le candidat de droite et celui de gauche. Néanmoins, 62% des électeurs déclarant vouloir voter pour François Bayrou au premier tour avaient l’intention de voter pour Jacques Chirac au second, contre 18% pour Lionel Jospin4. Une autre enquête confirme que 67% des électeurs de François Bayrou le 21 avril 2002 ont voté pour la droite modérée au premier tour des élections législatives de juin 2002 et 8% seulement pour la gauche5.

Tout va changer entre les présidentielles de 2002 et de 2007, puisque François Bayrou va progressivement faire renaître en France un véritable centre ni de droite ni de gauche. « Si le mot a un sens, c’est que le centre est différent de la droite autant qu’il est différent de la gauche. Autrement, il n’est pas centre », expliquera-t-il sous forme de truisme dans son livre Abus de pouvoir (Plon, 2009). Dans un premier temps, le président de l’UDF proclame au sein de la droite son indépendance vis-à-vis de l’UMP, nouveau parti ambitionnant de réunir l’ensemble de la droite et auquel a adhéré à sa création, en 2002, la majorité des élus UDF. Dans un second temps, il va proclamer cette fois son indépendance vis-à-vis de la droite (dominée par l’UMP) et de la gauche (dominée par le PS). Cette rupture avec la droite s’opère en plusieurs étapes après la nomination de Dominique de Villepin à Matignon, en juin 2005. Elle est consommée le 16 mai 2006, lorsque François Bayrou vote, avec une dizaine d’autres députés UDF sur une trentaine, pour la motion de censure déposée par la gauche contre le gouvernement de droite.

Lors de l’élection présidentielle de 2007, François Bayrou confirme son positionnement à équidistance de la droite et de la gauche en refusant de se prononcer entre les deux tours en faveur du candidat de droite (Nicolas Sarkozy) ou de celui de gauche (Ségolène Royal). « Je ne voterai pas pour Nicolas Sarkozy », se contente-t-il de confier, à titre personnel, au journaliste Patrick Roger (Le Monde, 3 mais 2007). Il dévoilera plus tard avoir « voté blanc ». Son électorat, passé entre 2002 et 2007 de 1,9 à 6,8 millions de voix, est cette fois beaucoup plus partagé : 40% ont voté pour Nicolas Sarkozy et 35% pour Ségolène Royal. Cette ventilation rappelle celle de l’électorat de Jean Lecanuet au second tour de la présidentielle de 1965 : 45% en faveur de Charles de Gaulle, 28% de François Mitterrand. « Je ne voterai pas pour le général de Gaulle et je demande à mes électeurs de ne pas voter pour lui »6, avait alors officiellement déclaré Jean Lecanuet en mettant en avant la question européenne. Afin de marquer son passage du centre droit vers le centre indépendant de la droite et de la gauche, François Bayrou lance, en 2007, un nouveau parti, le Mouvement démocrate (MoDem). Les ex-UDF qui restent au centre droit (Hervé Morin, François Sauvadet) fondent, eux, le Nouveau Centre, qui deviendra cinq ans plus tard une des principales composantes de l’UDI.

À l’élection présidentielle de 2012, François Bayrou ne donne de nouveau pas de consigne de vote pour le second tour mais indique cette fois, dans une déclaration publique, qu’il votera à titre personnel pour François Hollande7. Pour la première fois, l’ancien président de l’UDF vote au second tour pour la gauche et non pour la droite. Le président du MoDem n’en rejoint pas pour autant la nouvelle majorité présidentielle, et sera même battu aux législatives dans une triangulaire avec l’UMP et le PS. Entre les deux tours de l’élection présidentielle, son électorat s’était grosso modo partagé dans les mêmes proportions que celui de Jean Lecanuet en 1965 et le sien en 2007 : 40% votent pour Nicolas Sarkozy et 28% pour François Hollande.

Il n’en demeure pas moins que la structure de la cote de popularité de François Bayrou témoigne de sa mutation politique, non pas celle de ses valeurs et de ses idées, mais celle de sa position sur l’échiquier politique. Originellement, François Bayrou possède une cote de popularité de personnalité de droite, puisqu’il est plus populaire chez les sympathisants de droite que chez l’ensemble des Français, et moins populaire chez les sympathisants de gauche que chez l’ensemble des Français (graphique 1). Un changement radical s’opère autour de l’élection présidentielle de 2007 : dorénavant, François Bayrou est davantage populaire chez les sympathisants de gauche ou PS que chez les sympathisants de droite ou UMP. Bref, il possède maintenant une cote de popularité de personnalité de gauche. L’écart de la popularité de François Bayrou chez le sympathisants UMP et PS tend à chaque fois à se réduire entre deux présidentielles, puis explose au lendemain de son choix pour le second tour (graphique 11). La popularité de François Bayrou chez les sympathisants UMP chute logiquement vertigineusement entre mai et juin 2007 (de 55 à 38%)8, tout comme entre mai et juin 2012 (de 49 à 24%). En décembre 2014, François Bayrou affiche une cote de popularité de 30% chez l’ensemble des Français, 40% chez les sympathisants PS et 25% chez les sympathisants UMP. Très fluctuant, l’écart de la popularité de François Bayrou chez les sympathisants UMP et PS dépendront de ses choix stratégiques.

Le dilemme du centre sous la Ve République

Sous la Ve République, le centre est confronté à un dilemme. Soit il reste indépendant, et court le risque d’être laminé par la bipolarisation. Soit il intègre un des deux blocs, et donc disparait en tant que force politique indépendante.

À plusieurs reprises le centre a été tenté d’intégrer la gauche. La première fois, ce fut autour de la perspective d’une candidature de Gaston Defferre, maire SFIO de Marseille, pour l’élection présidentielle de 1965. Le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale projetait la création d’une « grande fédération démocrate et socialiste » qui aurait regroupé la gauche non communiste (SFIO, Parti radical, clubs) et le centre démocrate-chrétien, c’est-à-dire le Mouvement républicain populaire (MRP). Ce projet échoua pour trois raisons : la réticence d’une partie du MRP à se ranger sous la bannière « socialiste », une divergence de fond sur la laïcité et la volonté d’une partie de la SFIO (Guy Mollet) de se tourner vers la gauche communiste plutôt que vers le centre. La gauche non communiste se regroupera donc toute seule au sein d’une « petite » Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) tandis que François Mitterrand sera le candidat unitaire de toute les gauches (clubs, SFIO, PCF, PSU, Parti radical)9.

La seconde tentation du centre de s’allier avec la gauche interviendra, comme nous l’avons vu, aux élections présidentielles de 200710 et 2012. « En 2012, nous avons commis l’erreur de ne pas tendre la main à François Bayrou. Peut-être l’aurait-il refusée, mais nous aurions dû le faire, alors qu'il avait appelé à voter pour François Hollande », regrette en octobre 2014 Manuel Valls11. Celui-ci est alors confronté à la « fronde » d’une partie du PS, économiquement opposée au social-libéralisme du couple exécutif, l’un et l’autre issus de l’aile droite du PS, deloriste pour le président de la République, rocardienne pour le premier ministre. La logique des idées, au-delà de l’arithmétique parlementaire (et de l’impopularité de l’exécutif…), commanderait pourtant que l’aile gauche du PS quitta la majorité et que le centre y entra. Entre-temps, François Bayrou, déçu par François Hollande, a cependant opéré un autre choix, celui de l’alliance avec la droite. Le même que d’autres centristes, Jean Lecanuet et Jean-Jacques Servan-Schreiber, quarante ans auparavant.

Dans sa grande masse, c’est en effet historiquement vers la droite que le centre a basculé. La première disparition du centre a eu lieu entre les élections présidentielles de 1969 et 1974. Dès 1969, une partie des centristes (Jacques Duhamel, Joseph Fontanet) rallie la droite en soutenant Georges Pompidou et non Alain Poher. En 1974, le reste de l’ancien centre d’opposition renonce à présenter un candidat centriste et soutient dès le premier tour la candidature de Valéry Giscard d’Estaing12, chef de file de la composante libérale de la majorité de droite. Dès lors, la bipolarisation s’est imposée et le centre se trouve coupé en deux parts inégales par la ligne de démarcation entre la droite et la gauche, le centre gauche et le centre droit. Une minorité de l’ancien centre – les radicaux de gauche – a intégré la gauche en signant, en 1972, le programme commun de gouvernement du PS et du PCF. Une majorité de l’ancien centre – le démocrate-chrétien Jean Lecanuet, le radical Jean-Jacques Servan-Schreiber – a intégré la droite : cette fusion-absorption sera consommée en 1978 avec la création de l’Union pour la démocratie française (UDF), regroupant l’ancien centre d’opposition et la droite libérale giscardienne. Les anciens centristes sont désormais « solidement arrimés à droite », comme le souligne l’historien Jean-Pierre Rioux, « mais sans jamais en convenir à très haute voix »13. Par abus de langage le mot « centre » a donc continué à être utilisé pour qualifier la droite modérée. Cette dénaturation du mot « centre » est à l’origine d’un biais dans l’analyse politique lorsque François Bayrou a fait renaître, comme nous l’avons vu, un vrai centre à équidistance de la droite et de la gauche.

L’histoire semble néanmoins se répéter, avec une probable seconde disparition du centre par son intégration à droite. Le MoDem de François Bayrou a signé, le 5 novembre 2013, une charte avec l’UDI de Jean-Louis Borloo. « L’alliance avec le PS et les appareils de la coalition au pouvoir est impossible. En ce qu’elle respecte les valeurs humanistes, la droite républicaine est naturellement notre partenaire politique », proclame le texte. Dit autrement, c’est un retour pour François Bayrou à l’alliance univoque vers la droite. « Nous nous présenterons ensemble à toutes les élections nationales, régionales et européennes », poursuit la charte commune en précisant que « les élections locales obéissent à une logique de territoire, tout en s’inscrivant dans une cohérence nationale ». Concrètement, aux élections municipales des 23 et 30 mars 2014, le MoDem ne s’est officiellement allié qu’avec la droite, n’acceptant la présence de ses membres sur des listes de gauche qu’à titre individuel (sans afficher le logo du MoDem aux côtés de ceux des partis de gauche) et uniquement là où le centre participait déjà à une majorité sortante de gauche (Dijon, Tours). C’en était fini des alliances à géométrie variable, avec la droite ou avec la gauche en fonction des enjeux locaux, qui avaient été théorisées par François Bayrou aux municipales de 200814. Sauf bouleversement de la donne politique, les régionales de décembre 2015 devraient confirmer ce retour de François Bayrou à droite15.

L’avenir du centre

Une nouvelle fois sous la Ve République, le centre semble donc prendre acte de la bipolarisation en étant en passe de disparaître en basculant au centre droit, une petite fraction passant à l’inverse au centre gauche16. Pour d’exister, le centre ne dispose que de deux routes afin d’éviter d’être dans une impasse.

La première possibilité pour le centre d’exister, c’est le scrutin présidentiel. Élection reine de la Ve République, il s’agit de la seule qui puisse potentiellement entraîner une recomposition du paysage politique autour d’une nouvelle majorité. C’est ce qui explique l’« obsession présidentielle », non assumée, de François Bayrou, pourtant issu d’une famille politique qui avait justement rompu avec Charles de Gaulle, en 1962, pour s’opposer à l’élection du président de la République au suffrage universel direct. De fait, à deux reprises le second tour d’une présidentielle n’a pas opposé la droite et la gauche : en 1969 avec Georges Pompidou (droite) face à Alain Poher (centre) puis en 2002 avec Jacques Chirac (droite) face à Jean-Marie Le Pen (extrême droite).

Reste que le créneau pour François Bayrou, c’était apparemment l’élection présidentielle de 2007. Avec 6,8 millions de voix et 19% des suffrages exprimés, il n’arriva malgré tout qu’en troisième position, derrière Ségolène Royal (9,5 millions de voix et 26%) et Nicolas Sarkozy (11,4 millions de voix et 31%). Pendant trois mois, de mars à mai 2007, François Bayrou est pourtant en première place du baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine, jusqu’à 65% des Français souhaitant lui voir jouer un rôle important au cours des mois et des années à venir (graphique 1). Or, il n’a, depuis, jamais retrouvé une telle place et une telle cote de popularité. En cas d’échec, toute la difficulté de cette stratégie consiste à exister entre deux présidentielles, avec des modes électoraux qui laminent le centre17.

La seconde possibilité pour le centre d’exister, ce serait une réforme du mode de scrutin aux élections législatives. L’actuel mode de scrutin majoritaire uninominal à deux tours est un scrutin d’alliance au second tour, condamnant à la marginalisation les forces politiques qui veulent représenter une troisième voie ni de droite ni de gauche. C’est vrai pour le MoDem au centre comme pour le FN à l’extrême droite. À l’inverse, la représentation proportionnelle constitue le Graal pour le centre. Pas seulement dans l’espoir de devenir un parti pivot ou charnière, partenaire incontournable de toute coalition gouvernementale à défaut d’être majoritaire. Aussi parce que cela correspond à une conviction profonde et ancienne de François Bayrou : parvenir à former, autour du centre, une « majorité centrale » en détachant la droite modérée de la droite « dure » et la gauche modérée de la gauche « dure ». Le président du MoDem a en effet toujours considéré qu’il existait, par-delà la droite et la gauche, un « même grand courant politique du centre gauche au centre droit qui, s’il avait été uni, aurait gouverné la France » (De la vérité en politique, op. cit.).

Encore faudrait-il que, par conviction ou par tactique, les partis politiques dominants – PS à gauche et UMP à droite – en viennent un jour à une réforme du mode de scrutin législatif qui irait contre leurs intérêts partisans. Quoi qu’il en soit, aussi bien François Hollande que Nicolas Sarkozy avaient promis, durant la dernière campagne présidentielle, au moins une dose de proportionnelle.

LAURENT DE BOISSIEU, journaliste politique à La Croix et fondateur de France-politique.fr

1 Au premier tour : 36% pour Jean-Christophe Lagarde, 31% pour Hervé Morin, 21% pour le radical Yves Jégo (rallié à Jean-Christophe Lagarde au second tour) et 11% pour le libéral-conservateur Jean-Christophe Fromantin (rallié à Hervé Morin au second tour).

2 La proportion de personnes se déclarant proches des partis du centre ou centre droit demeure toutefois très faible : 5% pour le MoDem et 4% pour l’UDI, contre 17% pour l’UMP. Baromètre des dynamiques électorales TNS Sofres réalisé pour le Cevipof du 25 septembre au 6 octobre 2014 auprès d'un échantillon de 1 500 personnes, représentatif de la population française.

3 « Je suis bien sûr favorable à une alliance entre la droite et le centre, déclare Nicolas Sarkozy, dans Le Figaro, le 26 novembre 2014. Mais (…) pas un centre qui est avec la gauche le matin et avec la droite le soir. (…) Ne comparons pas l'UDI, qui a gouverné avec nous, et les dirigeants du MoDem, qui ont fait campagne contre nous. »

4 Enquête TNS Sofres réalisée pour LCI les 17 et 18 avril 2002 auprès d’un échantillon de 1 000 personnes, représentatif de la population française. Comme tous les autres avant le premier tour, ce sondage donnait un duel entre Jacques Chirac et Lionel Jospin au second tour.

5 Panel Électoral Français 2002 réalisé par la Sofres pour le Cevipof, le CIDSP et le Cecop.

6 Jean Lecanuet, 16 décembre 1965.

7 « Reste le vote pour François Hollande. C’est le choix que je fais. Il s’est prononcé, de manière claire, sur la moralisation de la vie publique dans notre pays. Il aura fort à faire. J’ai dit ce que je pensais de son programme économique. Je ne partage pas ce programme (…) Je ne suis pas et ne deviendrai pas un homme de gauche. Je suis un homme du centre et j’entends le rester (…) Si François Hollande en reste à la gauche classique et à son programme, je serai un opposant, dans une opposition vigilante et constructive », François Bayou, 3 mai 2012.

8 La cote de popularité de François Bayrou s’effondre encore plus fortement chez l’ensemble des sympathisants de droite (65 à 39%) car cette chute est amplifiée par un effet mécanique : si les sympathisants UDF étaient une composante des sympathisants de droite, ce n’est bien entendu plus le cas des sympathisants MoDem. Tenant compte de la nouvelle donne politique, le baromètre TNS Sofres pour Le Figaro Magazine comptabilise à partir de juillet 2007 des sympathisants du centre distincts des sympathisants de droite.

9 Après avoir soutenu François Mitterrand au second tour de la présidentielle de 1965, l’aile gauche du MRP (Robert Buron) adhèrera finalement au PS à l’occasion du congrès d’Épinay de 1971, lors duquel la motion des « chrétiens de gauche » n’obtiendra que 0,6% des suffrages exprimés.

10 Ségolène Royal et Julien Dray évoquent un accord secret avec François Bayrou, selon eux non respecté par ce dernier : le candidat qui se retrouverait qualifié contre Nicolas Sarkozy serait soutenu par l’autre, qu’il nommerait premier ministre en cas de victoire (Ségolène Royal, Ma plus belle histoire, c'est vous, Grasset, 2007 et Maurice Leroy, Parole d'affranchi, Le Cherche-Midi, 2011). François Bayrou et Marielle de Sarnez ont toujours démenti l’existence d’un tel accord.

11 L’Obs, 23 octobre 2014.

12 À l’exception d’Émile Muller, candidat des socialistes ayant refusé l’union avec les communistes, qui n’obtient que 0,7% des suffrages exprimés.

13 Jean-Pierre Rioux, Les centristes de Mirabeau à Bayrou, Fayard, 2011.

14 « Nous aurons un critère : nos partenaires seront ceux d'un bord ou de l'autre, car si nous sommes indépendants c'est pour pouvoir, en effet, discuter avec tout le monde », François Bayou, 16 septembre 2007 (discours de clôture du Forum des démocrates).

15 Aux régionales de 2010, le MoDem abandonne les alliances « et avec la droite et avec la gauche » des municipales de 2008 pour adopter une nouvelle stratégie sans aucune alliance « ni avec la droite ni avec la gauche ». En métropole, seule la liste conduite par Jean Lassalle en Aquitaine sera qualifiée de justesse au second tour (10,4% des suffrages exprimés).

16 Jean-Luc Bennahmias, ex-vice-président du MoDem issu de la gauche, fonde le 27 septembre 2014 le Front démocrate, écologique et social. Il avait déjà été à l’origine, deux ans plus tôt, d’un appel des « Démocrates avec la majorité présidentielle » (Libération, 27 septembre 2012).

17 À l’exception des élections européennes, à la proportionnelle à un tour. François Bayrou a pourtant loupé celles de 2009 (8,5% des suffrages exprimés), tandis que les listes d’union UDI-MoDem n’ont obtenu qu’à peine plus en 2014 (9,9%).

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