Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°39/2016





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Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°39/2016

Dimanche 17 juillet 2016 – XVIème Dimanche du Temps ordinaire – Année C


Humeurs…

Attentat de Nice – Messages de soutien


Pape François

Tweet du pape François

« Je prie pour les victimes de l'attentat de Nice et les familles. Je demande à Dieu de changer le cœur des violents aveuglés par La haine ».

Déclarations du père Lombardi

Tôt dans la matinée de vendredi 15 juillet, le pape François a tenu à exprimer, par la voix de son porte-parole, le P. Federico Lombardi, sa solidarité avec les victimes de l’attentat qui a fait 84 morts à Nice, jeudi 14 juillet.

« Nous avons suivi cette nuit avec une très grande préoccupation les terribles nouvelles qui venaient de Nice. Nous exprimons de la part du Pape François notre participation et notre solidarité aux souffrances des victimes et de tout le peuple français en ce jour qui devait être un grand jour de fête. Nous condamnons, de la manière la plus absolue, toute manifestation de folie homicide, de haine, de terrorisme et toute attaque contre la paix ».

Déclarations du cardinal Parolin

Le cardinal Parolin a également réagit au lendemain de l'attentat :

« Alors que la France célébrait sa fête nationale, la violence aveugle a encore frappé le pays à Nice, faisant de nombreuses victimes dont des enfants. Condamnant à nouveau de tels actes, Sa Sainteté le Pape François exprime sa profonde tristesse et sa proximité spirituelle au peuple français. Il confie à la miséricorde de Dieu les personnes qui ont perdu la vie, et il s’associe vivement à la peine des familles endeuillées. Il exprime sa sympathie aux personnes blessées, ainsi qu’à toutes celles qui ont contribué aux secours, demandant au Seigneur de soutenir chacune dans cette épreuve. Implorant de Dieu le don de la paix et de la concorde, il invoque sur les familles éprouvées et sur tous les Français le bienfait des Bénédictions divines. »

Conférence des évêques de France

Dans un communiqué publié le 15 juillet 2016, après l’attentat sanglant perpétré à Nice dans la nuit, la Conférence des évêques de France « s’associe pleinement à la douleur des proches et des familles des victimes » et invite les catholiques à prier pour elles lors de la messe dominicale du 17 juillet.

« Nice a été touché hier par un odieux attentat. Aveuglément, des hommes, des femmes, des enfants ont été tués alors qu’ils venaient de célébrer le 14 juillet 2016 avec l’ensemble du pays.

La Conférence des évêques de France (CEF) s’associe pleinement à la douleur des proches et des familles des victimes. Elle les assure de ses pensées et de ses prières. Mgr Georges Pontier, archevêque de Marseille, Président de la CEF, invite tous les catholiques de France à prier spécialement pour les victimes et leurs proches lors des messes de ce dimanche 17 juillet.

Cette tragédie vient s’ajouter à la triste liste d’actes terroristes qui endeuillent notre pays et d’autres pays dans le monde depuis de nombreux mois. Quel qu’en soit le motif, cette barbarie est inacceptable, intolérable.

Notre pays a été meurtri alors qu’il vivait un moment d’union nationale. Plus que jamais, la solidarité nationale doit être plus forte que le terrorisme.

Dans la douleur du jour, il nous faut garder la certitude que l’unité est supérieure à la division. »



Chronique de la roue qui tourne

L’auto-dérision


« Et quand la vérité n'ose pas aller toute nue, la robe qui l'habille le mieux, c'est l'humour. » Doris Lussier

L’autodérision devrait être enseignée à l’école. Cette faculté à rire de soi serait un excellent remède face à notre société qui aime dramatiser tout et n’importe quoi. Pour admirer tout l’art de l’autodérision, il faut lire Cyrano de Bergerac et sa fameuse tirade sur son nez. Son nez devenait soudainement moins repoussant.

Aussi, l’autodérision s’est imposée à moi comme moyen de dédramatiser mon handicap. Souvent les gens préfèrent occulter ce qui dérange, réaction normale devant ce qu’ils ne maitrisent pas. Et pourtant, toute vérité dissimulée est appelée à devenir une honte en puissance. Alors, pour vivre malgré mon handicap, j’en riais. S’il est là, autant qu’il serve à quelque chose et me faire rire était l’idéal. Les autres ne me comprenaient pas toujours et consolaient la pauvre personne handicapée qui se dévalorisait.

Mais justement pas, l’autodérision ne s’acquiert qu’avec la confiance en soi. Rire de soi, savoir rire d’un défaut ou d’une douleur, c’est déjà s’imposer comme plus grand que ces derniers. Rire de soi, c’est prendre de la hauteur, reconnaissant notre valeur au-delà de nos imperfections. Ce travail exige de nous connaître parfaitement, identifiant humblement chacun de nos points forts et chaque point sensible. Et devant chaque douleur, que faire d’autre que l’accueillir et en tirer du positif ? Oui, pouvoir rire d’une douleur, c’est qu’elle n’en est déjà plus une ! Ainsi, plus je riais de mon handicap, plus il perdait du « pouvoir » sur ma vie. De l’épreuve insurmontable, au fil de mes rires, il redevenait un simple état physique.

Pourquoi ne pas faire autant avec nos défauts, ils seraient certainement plus charmants. Nous sommes là à les cacher, à les dire à demi-mot. Pourtant, même tus, ils ne disparaitront pas pour autant ! Alors apprenons à les habiller correctement pour les présenter au grand public. Peut-être que nos chers défauts connaîtront-ils une standing ovation ?!

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2016




Incompréhension et peine

Entretien avec Mgr Marceau, évêque de Nice
Un deuil national de trois jours a été décreté en France par le président François Hollande, après l'attentat qui a fait au moins 84 morts au soir du jeudi 14 juillet. Le bilan de l'attentat sur la Promenade des anglais est encore provisoire alors qu'une cinquantaine d'enfants sont actuellement hospitalisés. Nous avons recueilli la réaction de Mgr André Marceau. L’évêque de Nice était lui-même sur la Promenade quelques heures avant l’attentat.


Radio Vatican : Monseigneur, quel est votre sentiment suite à cet attentat ?

Mgr Marceau : Mon sentiment, c’est un sentiment de choc, un sentiment de très grande peine, un sentiment d’incompréhension de ces attitudes folles qui peuvent naitre dans les cœurs d'hommes et comment raisonnablement l’homme peut-être ainsi vecteur d’un carnage vecteur de la mort. C’est bien la question qui est la nôtre l’homme n’est pas fait pour la mort, pour donner la mort et pour cela est véritablement un scandale. Nous avons aujourd’hui les témoignages de ceux qui sont sous le choc parce qu’ayant été témoins, qu’étant sur les lieux de cet évènement, et là, il y a une attitude pour moi, pour nous les chrétiens une attitude de compassion, de proximité pour les appeler surtout à ne pas rester enfermer dans ce qui peut être un scandale pour eux ce qui peut les choquer et ce qui peut peut-être et à juste titre susciter encore de la haine de l’incompréhension de l’enfermement, il faut à tout prix cela. Et moi, j’essaie dans les messages que je donne d’appeler les personnes surtout à être proches les unes des autres à oser parler à oser aller à la rencontre des autres pour moi, c’est un message très important

Radio Vatican : Mgr Marceau, dans ces moments, est-ce que chaque communauté religieuse n’a pas intérêt à faire un pas vers l'autre et de montrer que finalement ce terrorisme ne représente aucunement Dieu qu’on soit chrétien, musulmans… ?

Mgr Marceau : Sur le diocèse, nous avons une proximité très grande entres les grands courants religieux, de toute les obédiences chrétiennes, musulmans et juifs, nous avons régulièrement des concertations, nous manifestons ensemble souvent lorsque des évènements viennent ainsi toucher à mort le département, pour bien signifier Ce que le Saint-Père, le conseil interreligieux avec le Cardinal Tauran à Rome, le Pape Benoit XVI ne cessent de nous rappeler, cette unité que nous pouvons montrer pour témoigner d’un visage de miséricorde de notre Dieu et que ce qui se passe ce n’est pas le visage de Dieu, et ça dans le diocèse, dans le département des Alpes Maritimes nous avons une tradition véritablement de proximité de collaboration dans ces moments difficiles

Radio Vatican : Qu’est-ce que l’on pourrait dire quand il y a des cœurs détruits, aux personnes qui ont vu leurs familles s’effondrer lors de cette attaque ?

Mgr Marceau : Je crois que la parole du cœur, c’est la parole de la proximité, c’est d’être proche et présent de ces personnes, on sait bien que les mots, souvent, ne suffisent pas ou ne peuvent pas être accueillis parce que la souffrance est là, est trop grande parce que sont brisées des vies, surtout lorsque que ce sont des enfants des jeunes. Voilà nous devons dire nous sommes présent ensemble, nous sommes avec vous, et surtout si les personnes sont un peu dans l’isolement parce que la souffrance isole, il n'y a qu'un seul mot d’ordre, c’est d'oser aller vers les gens en souffrance ne serait-ce que pour leur tenir la main parce que les paroles sont trop difficiles, mais soyons là.

© Radio vatican - 15 juillet 2016



« Gardez courage et priez »

En marge de l’actualité du mercredi 13 juillet 2016


Début Juillet 2016, le Pape François recevait au Vatican le pèlerinage des personnes en grande précarité, groupe accompagné par le Cardinal Barbarin de Lyon. À eux et à ceux qui les accompagnaient, le Saint Père adressa un message étonnant de Foi et d’Espérance… déroutant, peut-être. N’y voyons pas un appel à déserter les combats pour la justice, laissant à Dieu le soin de tout faire, mais plutôt une invitation à réfléchir comment vivre ces combats en disciples du Christ, sans tomber dans la haine, comment être miséricordieux comme le Père, en fidélité à l’Évangile, pour promouvoir le respect et la dignité de toute personne humaine.

« Frères bien aimés, je vous demande surtout de garder courage, et, au milieu même de vos angoisses, de garder la joie de l’espérance. Que cette flamme qui vous habite ne s’éteigne pas ; car nous croyons en un Dieu qui répare toutes les injustices, qui console toutes les peines et qui sait récompenser ceux qui gardent confiance en lui. En attendant ce jour de paix et de lumière, votre contribution est essentielle pour l’Église et pour le monde : vous êtes des témoins du Christ, vous êtes des intercesseurs auprès de Dieu qui exauce tout particulièrement vos prières.

Et enfin, je voudrais vous demander une faveur, plus qu’une faveur, vous donner une mission… Je m’explique : Jésus, parfois, a été très sévère et a réprimandé fortement les personnes qui n’accueillaient pas le message du Père. Il a dit “malheur !” Et il l’a dite aux riches, aux repus, à ceux qui maintenant rient, à ceux qui aiment être loués (cf. Lc 6,24-26), aux hypocrites (cf. Mt 23,15 sq). Je vous donne la mission de prier pour eux, pour que le Seigneur change leur cœur. Je vous demande aussi de prier pour les responsables de votre pauvreté, pour qu’ils se convertissent ! Prier pour tant de riches qui s’habillent de pourpre et qui font la fête dans de grands festins, sans se rendre compte qu’à leur porte il y a beaucoup de Lazare, avides de se nourrir des restes de leur table (cf. Lc 16,19 sq). Priez aussi pour les prêtres, pour les lévites qui, en voyant cet homme battu à moitié mort, passent outre, en regardant de l’autre côté, parce qu’ils n’ont pas de compassion (cf. Lc 10,30-32). À toutes ces personnes, et aussi, certainement, à d’autres qui sont liées négativement à votre pauvreté et à tant de douleur, souriez-leur avec le cœur, désirez pour eux le bien et demandez à Jésus qu’ils se convertissent... Et je vous assure que, si vous faites cela, il y aura une grande joie dans l’Église »

+ R.P. Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete – 2016



La parole aux sans paroles – 44

Portrait d’homme : Raiterenui
Toujours serviable, toujours partant, Raiterenui est attachant. Il n’en demande pas beaucoup, un petit geste d’attention, une petite parole, un rien de considération. Touché par la demande d’interview, Raiterenui répondra de bon cœur. Pourtant son passé gardera quelques zones d’ombre, ses propos seront parfois incohérents. Mais que vaut la véracité des propos à côté d’une vraie rencontre humaine ? Dans un dialogue de cœur à cœur, on accepte l’autre tel qu’il est. Raiterenui a su garder l’essentiel : son grand cœur !


D’où viens-tu ?

« J’ai grandi à Maupiti. »

Avec qui ? Tes parents ?

« Non, tout seul, mes parents sont déjà partis. Je suis resté tout seul. Certaines personnes venaient m’aider, me donner à manger. Elles faisaient tout ce qu’elles pouvaient pour moi, parce que j’étais le fils du roi. Mais, un jour, j’ai décidé de venir ici clandestinement par-dessus un bateau chinois. Je ne voulais plus vivre là-bas sans parents. J’étais encore jeune, j’avais 9 ans. J’avais aucune idée précise sur ce que j’allais faire ici. Et je découvre plein de choses comme la police, je ne connaissais pas ça. J’avais trouvé une famille, là-bas aux “3 Brasseurs”, mais ils n’avaient pas assez d’argent pour me garder avec eux. Alors la police m’a amené dans un foyer et, dans ce foyer, je serai adopté par des bonnes sœurs. Je crois que j’ai eu de la chance d’arriver là-bas. Je suis resté 7, 8 ans dans ce foyer. »

Tu revois quelques fois les bonnes sœurs avec qui tu as grandi ?

« Oui, et elles me reconnaissent. Elles viennent demander comment je vais, si je n’ai pas de problèmes. Mais je ne sais pas comment c’est là-bas maintenant, vu que je n’y vais plus. »

Ton école ?

« J’y suis allé à Maupiti. Mais je n’ai jamais fait le collège. »

Tes débuts dans la rue ?

« En sortant du foyer, j’étais devenu un homme. Je pouvais maintenant vivre dans la rue. Je suis venu avec ceux qui vivaient déjà dans la rue. »

Tu ne veux pas rentrer à Maupiti ?

« Je suis rentré une fois. »

Et ?

« Quand je suis arrivé là-bas, tout le monde m’a reconnu. Mais… tu vois quoi. »

Pas de famille ?

« Quand j’ai quitté Maupiti, j’avais une sœur. Mais elle est restée avec quelqu’un, je ne l’ai plus jamais revue. Avant de partir, je lui avais dit que je ne voulais plus rester sans papa et maman, que j’irai à Tahiti chercher. Mais on ne s’entendait pas trop, elle était méchante avec moi. Elle arrivait à bien s’occuper de moi, après, elle pète un câble et elle devient méchante. »

Le plus dur dans la rue ?

« De trouver un travail. C’est très dur ! J’ai cherché dans le jardinage maçonnerie. Tous les petits boulots qu’il y a. Rien, je n’ai rien trouvé. Je n’ai pas encore travaillé et j’aurais 30 ans là en juin. Après, le deuxième problème, c’est bien dormir la nuit. Trouver un endroit calme, où la police ne va pas venir te chasser, où il n’y a pas d’animaux. Tu sais, moi, je n’aime pas les animaux, les cent-pieds, les chiens enragés. Mais il y en a partout ? Alors je ne dors pas bien, toujours à surveiller. Il faut faire attention aussi à ceux qui cherchent la bagarre. Ils arrivent comme ça et te tapent dessus. »

Comment tu réagis ?

« Ça dépend. Soit je les laisse me cogner et je vais porter plainte après, soit je me défends et je m’en vais. »

Et comment tu te débrouilles pour manger quand Te Vaiete est fermé ?

« Ça va, c’est juste un jour, le dimanche. J’arrive à tenir avec les biscuits que Père nous donne. Ce n’est pas comme si on ne mangeait rien pendant 5 jours non plus. »

Ton plus beau souvenir de la rue ?

« Le grand cœur de ceux qui m’ont accueilli dans la rue ! »

Comment tu vois ta vie dans 10 ans ?

« J’aimerais juste une vie correcte. »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016



« Je me suis élevé contre Dieu, mais je ne l’ai jamais renié »

Témoignage d’Élie Wiesel… décédé le 2 juillet 2016
Prix Nobel de la paix, l'écrivain Elie Wiesel est décédé le 2 juillet 2016. Enfant, il ne vivait que pour Dieu et rêvait de devenir talmudiste. Déporté à 15 ans dans l’enfer d’Auschwitz puis de Buchenwald, où Dieu semblait absent, il n’a pourtant jamais renié sa foi. La Vie avait recueilli son témoignage de foi en 2012 ; nous le republions aujourd'hui pour lui rendre hommage.


J’avais 15 ans. Hagard, désorienté, ombre parmi les ombres, j’étais parqué dans le wagon à bestiaux où régnait une odeur fétide. Tenaillé par la faim, je scrutais le visage de mes parents, mon cœur battait à se rompre. J’entends encore la respiration saccadée de ma petite sœur ­Tzipora et les hurlements hystériques d’une femme devenue folle. Après quatre jours, le train ralentit. Par la lucarne, j’aperçus des barbelés à l’infini. Nous étions à Auschwitz. Les cris des S.S. retentissaient de toutes parts. « Restons ensemble », dit ma mère. Nous nous tenions fermement par le bras. Un ordre bref fut lancé : hommes d’un côté, femmes de l’autre. Je restai avec mon père, tandis que ma mère et mes sœurs partaient dans une autre direction. Je les vois encore s’éloigner vers les immenses cheminées alimentées par des êtres vivants, ignorant que je ne les reverrais jamais.

L’ombre de ces trains nocturnes, qui traversèrent le continent dévasté, continue de me hanter. Ils symbolisent la progression inexorable vers l’agonie et la mort des multitudes juives. Aujourd’hui encore, chaque fois que j’entends un train siffler, quelque chose en moi se fige.

« Je n'ai jamais cessé de prier »

J’ai grandi à Sighet, petite ville de Transylvanie où mes parents tenaient une épicerie. Dès mon jeune âge, j’ai appris l’hébreu classique, je me suis plongé dans la Torah, le Talmud et le Midrash. À 13 ans, j’écrivais des commentaires bibliques. Je me souviens de mes premières extases religieuses quand, avec mes amis de la yeshiva, nous recevions de nos maîtres les clés pour ouvrir les portes secrètes des vérités mystiques. À cette époque, je rêvais d’enseigner et d’éclaircir les textes sacrés. Si je n’avais pas été déporté, je serais sans doute devenu un talmudiste sans histoire. Depuis l’éveil de ma conscience, je ne vivais que pour Dieu. C’était Lui, mon ancre, qui faisait et défaisait les choses, les événements et les êtres. Il était le sens de ma vie, la justification de tout.

La suite, je l’ai racontée dans la Nuit. Les mots ont-ils cependant assez de force pour décrire cet univers dément et froid où des enfants ahuris et des vieillards épuisés venaient pour ­mourir ? Et la disparition de ma petite sœur, tuée avec sa mère la nuit même de leur arrivée ? Et cette odeur de chair brûlée qui empestait l’air ? Et les nourrissons jetés vivants dans des brasiers brûlants ? Et les râles d’agonie, venus d’outre-tombe, s’élevant des baraques où les corps s’entassaient ?

Comment ne suis-je pas devenu fou, dans cette antichambre de l’enfer, plongé dans la peur et les coups, les hurlements des kapos, les aboiements de leurs chiens ? Malgré l’horreur, je n’ai jamais cessé de prier. Le samedi, tout en portant des pierres, je fredonnais les cantiques du sabbat. Était-ce pour plaire à mon père, lui montrer que je restais juif même dans ce royaume maudit voué à leur disparition ? Je n’avais alors pas la force de me plonger dans des méditations théologiques : la ration quotidienne de pain – sera-t-elle d’un centimètre plus mince ou plus épaisse ? – était le centre de mes soucis. La peur des coups dépassait celle du ciel. Sur ce plan, l’ennemi avait emporté une victoire : c’était autour des SS, non de Dieu, que s’ordonnait notre univers.

« Aimer Dieu, l'interroger, le plaindre... »

Ma révolte est venue après la guerre quand j’étudiais la philosophie à Paris. Pour mon ami Primo Levi, le problème de la foi après Auschwitz se pose en termes simples : ou Dieu est Dieu, donc tout-puissant, donc coupable d’avoir laissé faire les assassins ; ou sa puissance est limitée, et alors, il n’est pas Dieu. Ce raisonnement m’interpellait. Tout mon être protestait : puisque Dieu est partout, où était-Il pendant l’Holocauste ? Enfant, je Le situais ­uniquement dans le bien, le sacré, dans ce qui rend l’homme digne de salut. Après avoir vécu le mal absolu, pourquoi continuer à sanctifier Son nom ? Parce qu’Il avait fait brûler des milliers d’enfants dans des fosses ? Parce que, dans Sa grande puissance, Il avait créé Auschwitz et tant d’autres usines de la mort ?

Si je me suis élevé contre la justice de Dieu, je ne L’ai jamais renié. Ma colère s’est toujours élevée à l’intérieur de la foi. En revanche, je n’ai cessé de chercher des raisons à Son silence. La mystique juive parle ainsi des éclipses de Dieu, qui se retire pour laisser sa création s’affirmer. L’un de mes maîtres talmudistes m’indiqua un jour une autre perspective : s’il faut aimer Dieu, L’interroger même, on peut aussi Le plaindre. « Sais-tu, me demanda-t-il, quel personnage biblique est le plus tragique ? C’est Dieu, dit-il, Lui que ses créatures déçoivent et accablent si souvent. » Il me montra alors un passage midrashique qui traite de la première guerre civile de l’histoire juive causée par une banale querelle de ménage ; et Dieu, là-haut, pleure sur son peuple, comme pour dire : « Qu’avez-vous donc fait de mon œuvre ? » Alors, au temps de Treblinka et d’Auschwitz, les larmes de Dieu ont peut-être redoublé – et on peut L’invoquer non seulement avec indignation, mais aussi avec tristesse et compassion. Toutes ces questions restent ouvertes. S’il y a une réponse, je ne la connais pas. Bien plus : je refuse de la connaître. Six millions d’humains morts dans les camps, cela doit rester à jamais une question !

Cinq conseils d’Élie Wiesel pour vivre dans la ferveur
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