Une misère noire Paupérisation





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Les Bretons, des « nègres blancs » ?

Ronan Le Coadic

Le Breton, « c’est le nègre de la France », écrivait en 1903 le poète polémiste Laurent Tailhade dans un numéro de la revue satirique L’Assiette au Beurre entièrement consacré au « peuple noir », c’est-à-dire aux Bretons1. Peut-on, pour autant, parler de « nègres blancs » à propos des Bretons comme on a parlé de white niggers aux États-Unis ?

Les travaux de sciences sociales menés depuis une trentaine d’années dans les pays anglo-saxons sur la whiteness (l’identité « blanche ») soulignent que celle-ci ne constitue pas davantage une donnée naturelle que l’identité « noire » mais qu’il s’agit, au contraire, d’une construction idéologique liée au statut social, qui permet de justifier la discrimination de ceux qui sont considérés comme non-Blancs1.

Les catégories fondées sur des caractéristiques phénotypiques sont arbitraires et c’est ainsi que, dans un processus de hiérarchisation sociale, les Irlandais émigrés aux États-Unis ont pu, au xixe siècle, être assimilés aux Noirs.


Figure  : Le Noir et l’Irlandais
Harper’s Weekly, 1876
Venant d’une île où ils étaient colonisés et considérés comme la plus basse catégorie de l’humanité, les Irlandais qui migrèrent aux États-Unis, cantonnés dans les premiers temps de leur installation aux mêmes quartiers que les Noirs — avec lesquels ils semblent s’être d’abord bien entendus, avoir noué divers échanges et conclu des mariages mixtes —, se sont aperçus qu’ils ne pourraient progresser dans l’échelle sociale qu’en se détachant complètement des Noirs : pour devenir pleinement white, il leur fallait donc traiter les Noirs avec plus de brutalité encore que ne le faisaient les natifs2.

Les Bretons ont-ils vécu une histoire quelque peu comparable à celle des white niggers ? Cette piste de recherche nous a été suggérée par Pap Ndiaye, spécialiste de la condition noire aux États-Unis et bon connaisseur de la Bretagne. Nous la suivrons avec prudence, tant les destins des Noirs, des Irlandais et des Bretons paraissent, de prime abord, incomparables.

Nous chercherons d’éventuels éléments de rapprochement entre ces peuples si différents en examinant successivement quelques éléments d’histoire sociale (« une misère noire »), de représentations sociales (« les ténèbres ») et de stratégie identitaire (« montrer patte blanche »).

Une misère noire

Paupérisation


La Bretagne connaît au xixe siècle un « effondrement économique quasi-généralisé »3. Son économie maritime est, en effet, totalement désorganisée par les guerres menées contre l’Angleterre de 1793 à 1815 et son industrie se trouve en situation critique :

Les industries maintenant mortes de l’Armorique continentale ont été resserrées et finalement étouffées dans d’étroites bandelettes qu’imposaient les lois physiques et l’état social du pays, et les industries qui vivent ou plutôt qui végètent de nos jours n’ont pu secouer la même sujétion, à la réserve de celles que l’État français a importées […]. La grande industrie a avorté dans l’œuf malgré ses appels à la main-d’œuvre étrangère, et la petite industrie ne tient qu’un rang bien modeste dans le pays demeuré presque exclusivement rural1.

Reste l’agriculture, qui s’est nettement développée mais dont les progrès « apparaissent très relatifs si on les compare avec ceux d’autres régions au même moment »2. Est-ce suffisant pour nourrir une population en plein essor ?

La Bretagne du xixe et du début du xxe siècle est, en effet, prolifique : son taux de fécondité est régulièrement supérieur à la moyenne nationale : il atteint 27 ‰ dans les années 1880-1890, contre une moyenne française de 23 ‰, et 23,6 ‰ en 1911, contre une moyenne française de 19 ‰. Sur la période qui va de 1872 à 1911, l’excédent des naissances sur les décès est de 657 000 et, globalement, sur l’ensemble du siècle, la population bretonne augmente d’un million d’habitants. Il en résulte une forte densité de peuplement : elle monte à 81 habitants au kilomètre carré en Bretagne en 1846, contre 67 habitants au kilomètre carré pour la moyenne française3. Afin de tenter de subvenir à leurs besoins, les Bretons défrichent massivement et multiplient les créations de petites exploitations agricoles dont le rendement est faible et qui offrent, par conséquent, des revenus fort modestes.

Fragilisation de l’économie et pression démographique combinées entraînent la montée de l’indigence et de la mendicité, sur lesquelles les témoignages abondent. En 1814, écrit Arsène Bienvenue, « on voyait encore des malheureux, par bandes de trois à quatre mille », dont quelques-uns « succombaient et tombaient morts de faim sur les routes »4. En 1816, une disette amène « la moitié des populations de l’Arrée » à partir :

On les voyait descendre par centaines le long des montagnes, puis déborder dans nos campagnes et nos villes ; hommes, femmes, enfants, tous pâles de faim et chantant, d’une voix lugubre, les complaintes de la Cornouaille. Cette irruption d’hommes à besace et à chapelets fut quelque chose d’impossible à dépeindre, c’était à faire dresser les cheveux et à mouiller les yeux de pitié5.

« Dès que vous arrivez quelque part, les mendiants se ruent sur vous et s’y cramponnent avec l’obstination de la faim », écrit Flaubert en 18476. Certes, on est très loin de la Grande Famine irlandaise ; néanmoins, on comprend que l’appauvrissement de la péninsule ait pu pousser une partie de la population bretonne à émigrer.

Émigration


L’émigration irlandaise au xixe siècle a été exceptionnellement massive : de 1815 à la Grande Famine, en effet, près d’un million d’Irlandais quittent leur île pour se rendre en Amérique du Nord7 puis, dans la décade 1845-1855, ils sont 1 800 000 à entreprendre cette migration1. L’émigration bretonne n’a jamais atteint une telle ampleur ; elle a, toutefois, été importante : 116 000 départs de 1851 à 1872, 126 000 de 1872 à 1891 et 210 000 de 1891 à 19112. Au point que certains contemporains n’hésitent pas à établir une comparaison : « des familles entières de la Basse-Bretagne, cette Irlande française, chaque année, arrivent à Nantes par bandes nombreuses »3. En 1911, ce sont donc environ 450 000 Bretons qui, pour la plupart sans qualification professionnelle, vivent hors de Bretagne, dont près de la moitié en région parisienne4. Ce qui surprend, cependant, c’est le caractère tardif de leur migration.

Comment comprendre, en effet, qu’à l’époque où la misère frappe le plus rudement la Bretagne, l’émigration soit insignifiante (8 000 départs de 1831 à 1851) et qu’elle ne prenne son caractère massif qu’en fin de siècle ? Plusieurs hypothèses ont été avancées : le rôle de l’agriculture de bocage, qui utilise les hommes plus que les machines, le cadre paroissial, qui « s’oppose à l’individualisme », la tendance des prêtres à freiner l’immigration, et la faible francisation5. À ces hypothèses convaincantes, on peut en ajouter deux : le désenclavement tardif de la Bretagne — ce n’est qu’en 1865 que le train atteint Brest — et le fait que, comme en Irlande, ce ne sont pas les plus miséreux qui peuvent migrer : « L’émigration était nécessairement réservée à la classe qui se trouvait immédiatement au-dessus des pauvres travailleurs, lesquels ne pouvaient pas réunir l’argent nécessaire pour payer leur passage »6. À la différence du cas irlandais, cependant, les migrations bretonnes furent essentiellement françaises.

Contrairement aux Irlandais, la majorité des Bretons qui migrent ne changent ni de continent ni même d’État : ils demeurent en France. Certes, beaucoup également migrent en Amérique7 mais ce phénomène est minoritaire, il se développe surtout à partir du début du xxe siècle et se maintient toujours dans des proportions infiniment inférieures à celles des migrations irlandaises. C’est que la France, avec seulement 70 habitants au kilomètre carré en 1911, a besoin de main-d’œuvre, contrairement à la Grande-Bretagne (163 habitants au kilomètre carré) ou à l’Allemagne (220 habitants au kilomètre carré). La plupart des Bretons émigrés, qu’ils vivent en région parisienne en Aquitaine ou ailleurs en France, même s’ils se sentent « dépaysés », ne sont donc pas des étrangers. Ce point constitue une différence essentielle avec la masse des migrants irlandais. Il n’empêche, cependant, que les Bretons émigrés ont eux aussi souffert.

Souffrances


Les témoignages abondent sur les pénibles conditions de travail des Bretons à la fin du xixe et au début du xxe siècle : « C’est au Breton que l’on donne les travaux dont personne ne veut […]. C’est vraiment le paria de Paris8 ! », écrit un témoin en 1898. La plupart des Bretons n’étant, en effet, pas qualifiés, ils sont « employés aux travaux les plus répugnants ou les plus durs », écrit un autre témoin en 1908 : « les terrassements, les vidanges, les égouts, le balayage des rues, l’enlèvement des ordures »1. « On pourrait dire », écrit un troisième en 1913, « que les Bretons se sont fait une spécialité, un peu partout, d’accepter les besognes les plus méprisées2. » Il arrive qu’ils soient traités comme des marchandises : « … les usines continuaient à commander des “wagons de Bretons”, véritables bêtes de somme, capables vraiment de fournir un travail de cheval3. » Parfois, « il leur faut défiler devant des personnes inconnues, où l’on détaille qualités et défauts, comme pour les esclaves, jadis, sur les marchés de Rome, où leur timidité, leur ignorance du français les font soupçonner souvent d’inintelligence »4. Enfin, ils sont quelquefois méprisés : « Les maîtres ne nous témoignent aucune cordialité et nous considèrent comme des esclaves », écrit une bonne bretonne5. À ces difficiles conditions de travail s’ajoute un mode de vie précaire.

Un médecin décrit, en 1900, les conditions de vie des Bretons de Paris en ces termes :

Les émigrés bretons, le plus souvent viennent à Paris isolément, célibataires ; mais parfois aussi des familles entières émigrent en bloc, de ces familles nombreuses dont les campagnes pauvres ont pour ainsi dire le monopole […]. Si on cherche à voir les immigrés bretons chez eux, comme nous l’avons fait maintes fois, on les rencontre le plus souvent à cinq ou six dans une seule, deux ou trois pièces au plus et quelles pièces ! Des réduits sans air, sans lumière, donnant parfois sur des corridors, en général sur des cours ridiculement étroites, ne permettant la vue — et en se penchant fortement — que de quelques mètres carrés de ciel, à peine plus larges que les cheminées au pays breton.6.

Ces Bretons émigrés, pourtant citoyens français, sont en outre parfois perçus comme des étrangers.

« Quand j’allais chercher mon lait, le soir, je n’étais pas rassurée », peut-on lire dans Nouville, un village français : « ce n’était pas des Français que j’avais peur, mais des Bretons »7. Ultérieurement, le sociologue Paul-Henry Chombart de Lauwe associe les Bretons aux « groupes ethniques » chinois et nord-africain8. La romancière Claire Etcherelli les agrège aux autres immigrés : « au milieu des Bretons, des Algériens, des Polonais exilés, ou des Espagnols, je vais trouver le contact avec la seule réalité en mouvement »9, de même que Gérard Mordillat, qui conte les « histoires d’exils de Bretons, d’Espagnols, d’Italiens, d’Algériens et de gamins habillés “pareils”… »1. Des témoignages collectés dans les années 1970 par les sociologues Patrick Prado et Guy Barbichon vont dans le même sens : « Les Bretons, ils sont considérés par certaines personnes comme des étrangers », témoigne une Bretonne immigrée : « pour un logement à la ville de P. on m’a dit : “tout étranger qui vient, il lui faut deux ans de présence pour avoir droit à un logement”. J’ai dit : “mince, des Bretons, étrangers en France !” »2. « J’ai discuté avec des Parisiens » témoigne un autre. « Ils disent : “Oh oui, toi l’Breton, tu ferais mieux d’être dans ton pays là-bas”3. » Voilà qui nous amène aux représentations sociales des Bretons.
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