Rencontres animal et societe





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date de publication17.10.2016
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RENCONTRES ANIMAL ET SOCIETE
Le Parfum d’Adam1 ou l’imposture :

une critique antispéciste du best-seller de Jean-Christophe Rufin et quelques orientations sur ce que sont les droits des animaux
(parue en juin 2007 dans la revue littéraire Jibrile http://www.revuejibrile.com/JIBRILE/PAGES/INDEX.htm)


« Un Juif n’a-t-il pas des yeux ? Un Juif n’a-t-il pas un corps, des sens, des désirs, des émotions ? N’est-il pas nourri par la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, réchauffé ou refroidi par le même hiver et le même été qu’un Chrétien ? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ? »

Shakespeare, Le Marchand de Venise
« Auschwitz commence partout où quelqu’un regarde un abattoir et dit : ‘Ce ne sont que des animaux.’ »

Theodor Adorno


Il est chaque fois troublant pour l’observateur de constater combien l’opprimé peine à se faire entendre. À peine les femmes décidèrent-elles de revendiquer leurs droits élémentaires qu’une contre-offensive se mettait en place, révélant l’existence d’une oppression par ailleurs niée, quoique séculaire et systématique, et d’autant plus invisible qu’elle était inscrite dans « l’ordre des choses ». Le dernier avatar de cette « résistance des maîtres » a pour nom masculinisme, hypocritement calqué sur le mouvement d’émancipation qu’il conteste, particulièrement virulent au Québec et commençant d’essaimer en France à travers quelques individus aussi médiatiques qu’Éric Zemmour (Le premier sexe) ou Michel Schneider (La Confusion des sexes). Idem pour combien d’autres sans-voix, qui comme la Belle au bois dormant s’éveillèrent un jour de leur long sommeil imposé - soit qu’un événement dramatique et majeur fasse office de déclencheur, soit que le contexte social le permette enfin, soit encore que la pression interne devienne si forte qu’elle provoque l’explosion, libérant un flot d’énergies tel que les digues les mieux établies finissent par céder - et frappèrent du poing sur la table, renvoyant à leurs oppresseurs une image fidèle mais si peu conforme à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes que la « réaction » ne se fait guère attendre. Celle-ci prend alors des aspects ouvertement agressifs, voire meurtriers, ajoutant à la violence idéologique une violence de fait, le dominant refusant de voir ses privilèges étalés au grand jour, contestés et finalement confisqués, recourant pour endiguer l’opposition et maintenir le statu quo aux éternelles tactiques que sont  le déni de l’oppression et la ridiculisation des victimes, la mauvaise foi sempiternelle et le retournement des rôles. D’où il s’ensuit, et pour reprendre l’exemple susmentionné, que ce sont les féministes qui, en définitive, nuisent aux droits des hommes.
Portrait de l’artiste en menteur
Bien qu’intellectuellement irrecevable, force est de constater que cette « logique » perdure partout, a fortiori à une époque individualiste comme la nôtre qui se fait gloire d’évacuer la morale du champ de ses préoccupations et où tous les coups, même les plus bas, sont permis. Le dernier ouvrage de Jean-Christophe Rufin, Le Parfum d’Adam, roman-charge contre l’écologie radicale et le mouvement de libération animale (alors que les questions éthiques et philosophiques qu’ils posent sont devenues aussi urgentes qu’incontournables2), est, à ce titre, exemplaire. Ce n’est point ici la victime qui menace l’oppresseur - comment le pourrait-elle d’ailleurs, à moins de croire que l’arbre se rue sur le chauffard, ou que « les animaux » nous envahiraient si les chasseurs n’étaient pas là pour les « réguler » ? -, mais celles et ceux qui se sont donné pour mission de les défendre et de parler en leur nom. La terre agonise, les animaux3 n’ont jamais été aussi massivement sacrifiés sur l’autel du profit, d’une science sans conscience et d’un progrès4 qui s’aveugle, mais beaucoup continuent à nier la réalité (par exemple Richard Lindzen, Ian Clark ou Claude Allègre à propos du réchauffement climatique), quand d’autres, d’apparence plus conciliante et par là même plus retors, reconnaissent l’existence de ces fléaux pour mieux décrédibiliser les personnes qui travaillent à les combattre. Rufin, lui, passe sans ciller à la vitesse supérieure, validant carrément la théorie du complot contre l’humanité : baptisés « Nouveaux Prédateurs », les écologistes radicaux, dans Le Parfum d’Adam, ont pour ambition l’élimination pure et simple des pauvres de la planète, rendus majoritairement responsables de sa dégradation5.
Certes, il est dans la nature du romancier que de mentir, mais pour les seules exigences de la fiction. En revanche, il cesse d’être romancier dès lors qu’il met la fiction au service d’une idéologie. Or telle est bien la faute de l’auteur. Jeter le discrédit sur l’écologie en la réduisant délibérément aux excès d’un William Aiken6, diaboliser la libération animale en l’assimilant à une misanthropie meurtrière7, noyer la dissidence par la délation avec la littérature et l’humanisme pour alibis, semer la confusion dans l’esprit du grand public, mentir, salir et déshonorer sous le fallacieux prétexte de l’information, tel est le sport auquel s’adonne libéralement notre médiatique french doctor. L’opinion n’ayant hélas que faire de la recherche de la vérité et lui préférant, pour des raisons de facilité, le mensonge médiatique, le consensus ne pouvait qu’être immédiat, le succès de librairie assuré, dans une France de tradition cartésienne qui voit dans des initiatives aussi élémentaires que le tri des déchets ou la limitation de vitesse autant de mesures contraignantes et d’atteintes à la liberté individuelle quand d’autres pays occidentaux les ont adoptées voici déjà plus d’un quart de siècle. Thomas Regan8 l’a dit : « Comme la plupart des choses, la perception qu’a le public des avocats des droits des animaux est un produit des médias. Et les médias ne sont pas des amis des avocats des droits des animaux. S’il existe de rares exceptions, les médias ne sont pas intéressés par la vérité, la justice, la compassion, l’éducation du public. Les médias sont intéressés par la vente de leur marchandise à un public avide de crashs d’avions et de violence. Voilà pourquoi les médias aiment faire la couverture des désastres et des confrontations. » Dans un tel contexte hexagonal, pétri de « traditions » douteuses (foie gras, tauromachie, etc.), où les chasseurs possèdent leur propre parti, où la défense de l’environnement, pourtant invariablement minimale, a toujours passé pour extravagante (qu’on se souvienne de l’accueil, pas si lointain, réservé à René Dumont), les partisans de l’écologie radicale et de l’égalité animale ne peuvent qu’être méconnus, ou alors, lorsqu’ils sont évoqués – et le très médiatique Parfum d’Adam se propose justement de les faire connaître -, assimilés à des fanatiques9.
Diviser pour mieux régner
Le propos du livre, malgré l’épaisseur de celui-ci, la complexité de l’intrigue et l’intelligence de l’écriture, est des plus simples : au sein d’un monde repeint en noir et blanc, les Bons (d’anciens membres de la CIA reconvertis en espions d'une agence de renseignements privée baptisée « Providence ») doivent terrasser les Méchants (de dangereux écologistes radicaux ayant à leur tête un psychopathe du nom de Ted Harrow). Ils mèneront évidemment leur tâche à bien, avec courage et loyauté. L’ensemble est manifestement digne d’un scénario jamesbondien et répond aux critères du genre : manichéisme navrant, tourisme planétaire, gourou diabolique, bouffons sympathiques et séides pathétiques, histoire d’amour, happy end. Seul ingrédient échappant d’ordinaire à cette mécanique bien huilée : le personnage de Juliette, fil conducteur de l’histoire, jeune idéaliste névrosée par qui le scandale arrive et finalement ne se produit pas, dotée d’une grande finesse morale mais vaincue par sa déréliction au point de tomber sous le charme perfide de Harrow, avant de se ressaisir in extremis, de le confondre et de se retrouver. Elle devient pour un temps cette proie fascinée, fanatisée par la voix de son maître, sans se douter jamais de la sinistre finalité de la tâche qu’il lui confie : répandre le contenu (une version mutante et meurtrière du vibrion cholérique) d’un mystérieux flacon rouge dans l’eau consommée par les habitants des favelas brésiliennes.
Le roman commence curieusement par le saccage d’un laboratoire polonais d’expérimentation animale au cours duquel quelques malheureuses victimes sont libérées. L’enquête, confiée à la police britannique, s’annonce facile et sans surprise. Mais Paul Matisse, médecin et ex-espion de la CIA, engagé par Providence et flanqué de la brillante Kerry - idéale incarnation de l’Américaine affranchie -, pressent là-dessous une affaire autrement importante. Il a raison : l’histoire polonaise n’est que le prélude et le masque d’une conspiration qui se révélera planétaire, véritable offensive contre les pauvres menée au nom de la préservation de l’environnement, impliquant scientifiques de renom et hommes de pouvoir (c’est dire si l’on nage en pleine fiction…), et dont les ramifications spectaculaires ne cesseront de se décliner au cours de 530 pages terrifiantes. On peine à comprendre la nécessité d’ouvrir l’intrigue sur une action de libération animale. C’est qu’il importait pour Rufin de mettre en parallèle, afin de mieux les opposer plus tard (« diviser pour mieux régner », dit-on), les écologistes radicaux d’une part, et les partisans des droits des animaux d’autre part. Au fil de l’histoire, on apprendra que les premiers méprisent les seconds, qu’ils accusent de sentimentalisme. « Le respect de l’individu, qui a fait tant de mal à la nature, ces imbéciles de défenseurs des animaux le poussent jusqu’à l’absurde, explique Ted à Juliette. Ils veulent étendre les droits de l’homme aux bêtes. Et ça peut produire des catastrophes. » (222) S’ensuit l’explication selon laquelle laisser les espèces proliférer sans contrôle entraîne des déséquilibres naturels irréversibles. Ce genre de discours est de fait tenu par la plupart des écologistes qui considèrent les animaux non comme des individus mais comme des entités indéfinies solubles dans l’espèce, laquelle doit impérativement obéir à la loi du quota. Selon cette logique aberrante, les espèces en voie de disparition se verront protégées ; si elles pullulent au contraire, le « surplus » sera impitoyablement éliminé. Harrow, dans sa folie, a au moins la cohérence de ne pas exclure l’espèce humaine de cette politique nazie de régulation : par quel miracle en effet serions-nous les seuls animaux à échapper à toute critique de surpeuplement dès lors que nous l’appliquons à tous les autres, sinon parce que nous l’avons arbitrairement décidé ?
Diffamation
Rufin a raison de dire que le public français n’a pas pris la pleine mesure de ce que l’écologie radicale représentait. Il a raison de le dire puisqu’en France le mouvement écologiste se réduit à rien sinon aux gesticulations de quelques pantins dont tout le monde sait (et pour cause) qu’ils ne menacent nullement le désordre établi : l’écologie qu’ils préconisent, « light » et non contraignante, ignorant totalement l’animal, tend en effet dangereusement vers le zéro. La radicalité n’a jamais été une spécialité hexagonale. La France fait systématiquement figure de cancre dès lors qu’on aborde les enjeux cruciaux de la modernité. Rufin, par sa fiction extravagante, parvient ainsi à nier le problème majeur qui se pose à notre temps et dont découle la totalité des désastres éthiques et environnementaux : notre surpopulation10. De façon pernicieuse, il invente des barbares à hauteur de sa paranoïa qui se réclament de l’écologie afin d’exterminer toute une frange de l’humanité (les pauvres), ce qui est une manière de dire au lecteur : « Vois ce qui peut arriver dès lors qu’on affirme que nous sommes en surnombre. » Ainsi clôt-il le débat - ou plutôt le non-débat puisque celui-ci n’a jamais été ouvert en France, sinon par quelques téméraires ayant pour nom Théodore Monod, Cousteau, Michel Serres ou Albert Jacquard (tous humanistes reconnus), qui prend dans L’Explosion démographique « la mesure des efforts à accomplir pour parvenir à la croissance zéro de l’effectif des hommes, équilibre global qu’il faudra bien atteindre si l’on veut éviter de détruire la planète par nos exigences11. » Or, à en croire Rufin, nous ne devrions pas évoquer le problème sous peine de voir resurgir le pire. En conséquence de quoi ce problème-là, puisqu’il est innommable, finit par ne plus exister. Ceux qui osent l’aborder flirtent fatalement avec l’abjection, comme ce professeur Fritsch, réplique romanesque de nos savants écologistes à cheveux blancs (et spécialement d’Arne Naess), diabolisé, nazifié par l’auteur qui évoque, avec perfidie et sans hasard, la trompeuse « pureté » de son regard : « Fritsch était l’incarnation de la bonté et de la sagesse, le patriarche que chacun aimerait avoir pour grand-père. […] Kerry évitait de le regarder dans les yeux. C’était un truc que lui avait appris sa mère : se dérober à ces regards de saints pour ne pas se laisser abuser par leur prétendue pureté. » (323-324)12
Pourtant, ce que les personnes conscientes du fléau préconisent, ce n’est évidemment pas, comme le sous-entend abjectement Rufin, l’extermination des plus pauvres d’entre les hommes, mais bien la maîtrise de notre reproduction par une généralisation radicale des pratiques contraceptives. Jacquard rappelle que la France fut ainsi la première nation malthusienne de l’histoire (limitation des naissances par la continence et/ou les moyens anticonceptionnels). On se demande bien alors où siège le mal, sinon dans la reductio ad hitlerum que fait l’auteur du malthusianisme (et, partant, de l’écologie profonde et de ses partisans), dès lors assimilé aux propos extrêmes d’un William Aiken, lesquels, s’ils sont définitivement condamnables, n’en demeurent pas moins marginaux donc peu susceptibles de se voir appliqués – sinon dans une fiction qui justement se donnerait pour telle. Ce qui n’est pas tout à fait le cas du Parfum d’Adam, Rufin ouvrant sa postface (monstre de partialité) par ces mots peu innocents : « Les événements qui constituent la trame de ce roman, s’ils ne sont pas véridiques, ne me paraissent pas non plus, hélas, invraisemblables » (533). Et d’appeler, bien sûr, le FBI13, Luc Ferry et son Nouvel Ordre écologique à la rescousse, contre tous ces penseurs capitaux que sont : Arne Naess (Ecology, Community and Lifestyle : Outline of an Ecosophy), Bill Devall (Deep Ecology : Living as if Nature Mattered), George Sessions (Deep Ecology for the Twenty-First Century), Thomas Regan14, Peter Singer (Animal Liberation), Stan Rowe (Earth Alive : Essays on Ecology), Roderick Nash (The Rights of Nature  : a History of Environmental Ethics), Rachel Carson (Silent Spring), James15 Lovelock (Gaia : a New Look at Life on Earth), David Ehrenfeld16 ou encore Serge Latouche (Survivre au développement). Il n’est pas jusqu’à Hans Jonas, Michel Serres et Albert Jacquard qui ne soient cités à comparaître, aux côtés des transcendantalistes et d’associations comme Greenpeace et Earth First! - immédiatement identifiables à travers les noms d’emprunt « Greenworld » et « One Earth ». Rufin dresse ainsi une implacable liste noire, émanation d’un maccarthysme inédit. Pourtant ces luttes, qu’il s’agisse des droits des animaux ou de la libération de la terre, s’inscrivent dans la lignée des grands combats historiques pour l’émancipation humaine, dans lesquels la majorité des militants sont engagés. Partant de là et de la cause même qui les unit, ils sont foncièrement opposés à la violence. Contrairement à ce que l’auteur écrit sans vergogne17, l’ALF et l’ELF, si elles pratiquent effectivement à l’occasion le sabotage d’un matériel qui aliène, enchaîne et torture, ou qui détruit l’environnement, n’ont jamais tenté de porter atteinte à l’intégrité physique des personnes. Ainsi les statuts fondateurs de l’ALF sont-ils limpides : « Prendre toutes les précautions afin de ne mettre en danger aucune vie quelle qu’elle soit ». En aucun cas les militants de ces deux causes ne sont des fous meurtriers, des nazis à la recherche d’un nouveau Juif à abattre18. Semer, comme le fait Rufin, la confusion dans l’esprit du grand public, diffamer des personnes qui n’ont pour armes que leur amour, leur courage et leur volonté de voir triompher la justice pour tous, cela porte un nom : diffamation.
L’arrogance de l’humanisme19
Si la question de la surpopulation humaine demeure taboue pour l’auteur, c’est en raison de cet absolutisme propre à notre espèce, qui interdit qu’on puisse seulement la critiquer alors même qu’on en fait partie. Alors même que l’introspection, personnelle et collective, constitue un acte d’humilité, la possibilité même de l’avenir : reconnaître ses torts, identifier les urgences et les priorités, appliquer ce que Hans Jonas nomme « le principe de responsabilité »20, voilà de quoi rendre le futur possible. La terre n’est pas extensible à l’infini, les ressources ne sont pas inépuisables. Les premiers à pâtir de notre politique de colonisation massive de la planète sont les animaux, qui voient leur habitat se réduire de jour en jour au profit des villes, des routes, des usines et des cultures. Or l’animal est certainement le dernier esclave historique, le Juif ultime, le plus difficile à défendre puisqu’il n’appartient pas à la communauté des hommes et qu’il est incapable de problématiser son esclavage. Ce qui le rend dépendant de tous ceux qui sont d’abord ses bourreaux : nous-mêmes.
C’est une loi chaque jour vérifiable qu’un avis partagé par la majorité, fût-il faux, se transforme tôt ou tard en vérité, a fortiori lorsqu’il émane de la bouche d’un intellectuel établi, ayant un passé d’humanitaire (Rufin est président d’honneur de Médecins sans Frontières) et qu’il se pare, comme dans Le Parfum d’Adam, des oripeaux inexpugnables de l’humanisme, mot sacré, quasi magique, contre quoi l’on ne peut rien opposer. Or qu’est-ce que l’humanisme ? Le terme a plusieurs acceptions. Celle qui nous intéresse ici nous est fournie par Renan : « le culte de tout ce qui est de l’homme », révélatrice du narcissisme délirant propre à notre espèce. Maîtres du monde, nous ne remettons pas en cause notre domination sur les animaux, dont nous feignons d’ignorer la prodigieuse diversité en les réduisant à l’indifférenciation singulière : « l’animal » devient tour à tour l’ancêtre, le contraire ou l’étranger de l’homme. Alors même que la science établit que l’homme est un animal. Ajoutons : un animal comme les autres. S’observe alors un phénomène inédit : gênés par une réalité qu’ils veulent ignorer (justement parce qu’elle crée ce que Burgat appelle une « blessure narcissique »21) , certains font alors assaut de trouvailles stylistiques qui sont autant de tours de passe-passe pour continuer de nier l’évidence. Ainsi de Jean-Marie Meyer et Patrice de Plunket qui viennent de publier aux Presses de la Renaissance un ouvrage au titre édifiant : Nous sommes des animaux mais on n’est pas des bêtes. C’est au nom de cet humanisme-là que parle Rufin, sûr de son bon droit. Dès lors, tout devient permis. De fantasmes en mensonges, d’approximations en hyperboles, l’auteur réussit le tour de force de disqualifier entièrement, au nom de l’Homme majuscule, ce qui devrait pourtant apparaître comme notre plus grande victoire morale : le respect du plus autrui des « autruis », c’est-à-dire l’animal. Lévi-Strauss établit que « la notion d’humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l’espèce humaine, est d’apparition fort tardive et d’expansion limitée22. » Ayant mis tant de temps à reconnaître l’humanité de tous les hommes, pouvons-nous espérer que nous nous laisserons la chance de reconnaître notre animalité ?...
Bien que les périls s’accumulent chaque jour davantage, tout se passe comme si l’être humain n’avait pas pris la mesure de ses erreurs ni des enjeux vitaux auxquels il doit désormais faire face ; comme s’il continuait de s’éprouver unique dans l’ordre des phénomènes et doté d’un destin divin, étranger à celui de la planète et des animaux auxquels il est pourtant ontologiquement lié. Le mot fameux de Lamartine - « On n'a pas un cœur pour les humains et un cœur pour les animaux, on a un cœur ou on n'en a pas » - ne semble pas avoir été entendu. Rien de nouveau sous le soleil : le dominant se sent menacé par l’irruption du dominé dans un monde qu’il croyait sien. Sa toute-puissance est mise en péril par cette irruption et le rappelle à ce qu’il veut ignorer absolument : l’existence de l’autre, et avec elle les frontières de sa liberté. L’humanisme philosophique et sa mégalomanie constitutive montre avec la question de l’égalité animale ses limites et ce qu’il est en réalité : une religion qui place l’homme au centre de l’univers et à qui tout doit être subordonné, y compris lui-même en définitive puisqu’en refusant d’accorder des droits à tous les êtres sensibles, l’humanisme manque son but et menace la survie de l’objet même qu’il divinise. L’humanisme est un narcissisme, et Narcisse se pense éternel. Rien par conséquent ne saurait lui arriver qu’il n’arrive à vaincre. Arrive finalement ceci, qu’on ne peut plus critiquer l’humain sans qu’aussitôt de puissants boucliers s’élèvent pour condamner ceux qui osent porter atteinte à sa souveraineté. Cette ligue « rufinesque », qui se croit vertueuse quand elle n’est qu’orgueilleuse, crie alors au blasphème. L’homme-dieu, l’homme sacralisé23, au point qu’il est devenu ontologiquement innocent des crimes qu’il commet, voilà à quoi conduit cet humanisme délirant, ce culte de soi à travers le même. Or ce n’est pas aimer l’homme que de le laisser tout faire. Ce n’est pas aimer l’homme que de lui dire qu’il a tous les droits. Ce n’est pas aimer l’homme que d’en faire un dieu tyrannique et hautain. La nature n’a que faire de notre grandeur autoproclamée. Les astres continuent leur ronde comme si nous n’existions pas, et l’univers poursuit inexorablement sa route. Nous ne sommes pas immortels, ni notre monde, ni notre soleil. Comme les autres créatures, nous sommes soumis à la contingence et à la mort. Nous sommes bel et bien des animaux comme les autres, avec nos aptitudes et nos incomplétudes particulières ; nous sommes une espèce comme une autre, soumise comme les autres à l’évolution. Homo sapiens sapiens aura des descendants qui n’auront plus rien à voir avec lui, de même que chaque animal que nous connaissons n’a rien à voir avec ce qu’il deviendra ni avec ce qu’il fut. Notre condition est essentiellement précaire, nous ne maîtrisons rien, et nos fières civilisations non plus, bâties sur nos rêves et nos cauchemars. Voilà pourquoi nous ne survivrons que par l’éthique. Et l’éthique commande de considérer son prochain comme soi-même, quelle que soit son espèce, sa race, son sexe : telle est la définition de l’antispécisme.
Conclusion
L’homme moderne n’a destitué Dieu, semble-t-il, qu’à seule fin de s’adorer lui-même. La figure divine était l’ultime rempart à abattre entre l’ego et la liberté. Son évacuation lui offre enfin ce à quoi il aspire le plus : la liberté sans limites. Or la liberté se définit justement par ses limites, qui passent par la reconnaissance de l’autre, de son existence, de sa fragilité, de sa préciosité. La liberté ne peut être frénétique. La liberté, pour paraphraser Arendt, c’est la responsabilité pour le monde. L’homme libre, c’est l’homme responsable, et vice-versa. Finkielkraut l’a dit : « La vie humaine, c'est une vie qui s'excuse, c'est un être qui recule devant sa propre affirmation et sa propre puissance. » Ce qui différencie l’animal humain des autres, ce n’est pas l’intelligence, ni le langage, ni la souffrance : c’est son pouvoir illimité de destruction et sa volonté du mal. C’est l’infini d'une liberté qui, justement parce qu'elle tend vers l’infini, peut se supprimer elle-même, et supprimer le monde dans l'ivresse qu’elle engendre. Seule la pratique d’une responsabilité active vis-à-vis du monde nous préservera du néant.
Ainsi y a-t-il de la malveillance, et de l’arrivisme chez Jean-Christophe Rufin. De la malveillance puisqu’il s’ingénie, sous couvert de faire connaître l’écologie radicale à une France béotienne, à faire passer ses acteurs pour des terroristes par le biais de la fiction, apocalyptique de surcroît. De l’arrivisme également car il est certain qu’un tel livre ne pouvait, en France, que rencontrer un immense succès. À l’instar du Premier sexe d'Éric Zemmour (vendu à plus de 50000 exemplaires), Rufin et ses éditeurs ont flairé le filon : l’écologie, à l’instar du féminisme, n’a jamais eu la cote dans l'hexagone. À peine les voit-on péniblement émerger que certains se font un devoir de les salir, de contester leur légitimité par tous les moyens, y compris l’outrance mensongère et la désinformation. À l’origine d’un tel comportement existe hélas une part de bonne foi, due à leurs névroses particulières : de même qu’il est intolérable pour un Zemmour de voir les femmes accéder aux sphères jusque-là réservées aux hommes (notamment politiques), il est intolérable à Jean-Christophe Rufin, comme à tant d’autres humanistes ou pseudo-humanistes - entendons par là tous ceux qui s’aiment et s’admirent à travers leur espèce sacralisée -, que l’on puisse, en vertu de leur statut d’êtres sensibles, accorder aux animaux les mêmes droits qu’à nous-mêmes. L’idée que les privilèges dont nous jouissons arbitrairement, que les droits que nous nous sommes octroyés au mépris des autres créatures dont nous disposons alors comme bon nous semble (et n’est-ce pas là la définition même du fascisme ?) puissent être dépassés au profit d’une justice pour tous est insupportable à l’auteur. Or, comme le résume magnifiquement Florence Burgat, « le fait pour l’humanité de prendre soin des plus faibles l’honore. Je ne vois pas en quoi le souci porté aux animaux pourrait diluer les droits de l’homme, lequel y trouverait plutôt un surcroît de responsabilité24. »
En croyant parler au nom de l’humanisme et de l’éthique, en voulant contrer le péril imaginaire de l’écologie radicale, en refusant de reconnaître aux animaux le statut d’égal, c’est finalement en barbare que Rufin raisonne.

Méryl Pinque

merylpinque@yahoo.fr

Ex-porte-parole Peta France (People for Ethical Treatment of Animals)

Porte-parole de l’AVF (Association Végétarienne de France, http://www.vegetarisme.fr/)

1 Jean-Christophe Rufin, Le Parfum d’Adam, Paris, Flammarion, 2007.

2 Comme en témoignent, en France, les travaux de Jacques Derrida (L’Animal que donc je suis), Florence Burgat (Animal mon prochain) ou Élisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes).

3 Pour des raisons évidentes de lisibilité, nous maintiendrons la distinction - erronée - entre « humains » et « animaux » là où il faudrait parler d’ « animaux humains » et « non humains ». Le fait que l’être humain se reconnaisse comme un animal à part entière ne signifie pas qu’il se rabaisse dès lors qu’il reconnaît à l’animal la même dignité et les mêmes droits qu’à lui-même. Seul l’amour-propre des narcissiques impénitents sera ici égratigné.

4 À titre d’exemple, quelque 50 milliards d’animaux sont massacrés annuellement pour leur chair dans les abattoirs du monde.

5 On découvrira finalement que le meneur, d’origine amérindienne, est lui-même issu d’une famille pauvre et a pris les pauvres en grippe, agissant davantage par frustration personnelle que pour la cause qu’il prétend défendre. Il en va ainsi de tous les personnages militants de Rufin, qui sont systématiquement des paumés et/ou des imposteurs. À l’instar des misogynes vis-à-vis des féministes, il en fait systématiquement des « cas » relevant de la pathologie. Aucun geste, de leur part, n’est gratuit, généreux, altruiste ou désintéressé ; chacun est au contraire le symptôme d’une névrose.

6 William Aiken, auteur de Earthbound : Essays in Environmental Ethics, Random House, 1984. Aiken expose la nécessité d’ « une mortalité humaine massive » pour la survie de la planète, ajoutant que « le devoir de notre espèce, vis-à-vis de notre milieu, [est] d’éliminer 90% de nos effectifs » (cité par Rufin, p. 534).

7 Ainsi de ce morceau, honteux et choisi : « Les gens du FLA [ALF] ne sont accessibles à aucune forme de compassion à l’égard de l’humanité et cela les conduit d’abord à se sacrifier eux-mêmes. Pendant la guerre au Kosovo, par exemple, vous vous souvenez que près d’un million de gens s’étaient réfugiés en Albanie pour fuir les bombardements de l’OTAN ? Eh bien, des militants du FLA sont entrés clandestinement dans les zones désertées pour aller s’occuper du bétail abandonné dans les fermes. […] Ils n’ont pas hésité à risquer leur peau pour sauver celle des vaches… […] Quand on fait si peu de cas de sa vie, on n’a plus d’égard pour celle des autres. » (79) C’est ainsi que le courage et la compassion, parce qu’ils se portent sur des animaux et non sur des humains, se transforment en pathologie suicidaire et en crime contre l’humanité. Serait-il interdit d’aimer ceux qui ne nous ressemblent pas ?...

8 Philosophe américain et théoricien de la libération animale, auteur notamment de The Case for Animal Rights.

9 Surfant sur la « vague Rufin », le Nouvel Observateur vient de publier un article sensationnaliste et diffamatoire sur les militants pour les droits des animaux et L’ALF (Marie Vaton, « Bêtes et méchants », n° 2216). L’ALF y est ainsi comparé à Al-Qaida (!). Interviewé, Jean-Claude Guillebaud assimile quant à lui l’antispécisme au nazisme, oubliant manifestement qu’il est payé pour penser. Une protestation collective a été transmise au magazine (cf. « La parole aux lecteurs », n° 2220).

10 Colonisation, mitage et destruction des espaces sauvages provoquant l’extinction des animaux, multiplication du nombre d’animaux tués pour la viande (plus de 50 milliards par an dans le monde à l’heure actuelle), pollution accrue, épuisement des ressources naturelles, etc., et, à terme, disparition de notre espèce elle-même. « Il ne s’agit plus d’éviter la disparition de l’espèce par insuffisance de fécondité mais par excès de celle-ci. Un devoir nouveau s’impose : gérer l’effectif des hommes. » Albert Jacquard, L’Explosion démographique, Paris, Flammarion, coll. Dominos, 1993, p. 72.

11 Ibid., p. 92.

12 Rufin récidivera en postface : « Nous n’avons perçu, en France, que l’écho lointain et adouci de ces postulats [de l’écologie profonde]. Des penseurs ‘grand public’, de Michel Serres à Albert Jacquard, popularisent des idées apparentées à ce courant de pensée. Mais, en leur prêtant leur voix rocailleuse et leur visage plein de bonté, ils rendent encore plus difficile de comprendre comment de tels concepts ont pu, ailleurs, engendrer une violence extrême et des actes terroristes. » (535) Autant de petites allusions abjectes, plus ou moins transparentes, destinées à semer le doute dans l’esprit du public.

13 Le FBI classe dans l’ordre des menaces qui pèsent sur les États-Unis le « terrorisme vert » en deuxième position après l’islamisme fondamentaliste. Rufin a tout de même l’honnêteté d’ajouter : « Cette opinion est controversée. Certains y voient une manipulation et la discussion est ouverte », pour conclure hélas par sa propre conviction : « Il reste que l’existence d’une écologie violente est incontestable. » (534) Son roman est une éclatante démonstration de cette conviction.

14 Voir supra, note 8.

15 Et non John, comme l’auteur l’écrit p. 537.

16 Voir infra, note 19.

17 « Ces activistes n’hésitent pas à pratiquer des raids très destructeurs et vont parfois jusqu’à commettre des meurtres. » (41) Ou encore : « … avec ces excités de défenseurs des animaux, il n’y a pas que les agents de terrain qui soient menacés. Même les fonctionnaires qui traitent l’information à leur sujet au fin fond d’un bureau peuvent se faire abattre un soir en rentrant chez eux. » (71)

18 « … la haine abstraite des idéologues finit toujours par se concentrer sur un groupe particulier d’êtres humains. Les Juifs sentent cela d’instinct. Le malheur a voulu que ce genre de foudre commence souvent par tomber sur eux. Dans l’affaire qui nous occupe aujourd’hui, nous n’avons aucune indication sur le type de population auquel ces extrémistes veulent s’en prendre. » (120) Comme on l’a vu, ce seront les pauvres.

19 En référence à l’ouvrage éponyme de David Ehrenfeld, The Arrogance of Humanism, Oxford University Press, 1978.

20 Cf. Hans Jonas, Das Prinzip Verantwortung. Tr. fr. Le Principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique (1979), Paris, Flammarion, coll. Champs, 1990.

21 Cf. Florence Burgat, « Élevage industriel, usine à souffrances », in Le Monde du 5 mai 2007.

22 Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux, Paris, Plon, 1973, p. 383.

23 Cf. la série de documentaires signés Yves Coppens à la gloire de nous-mêmes, aux noms aussi pompeux et ronflants que « L’Odyssée de l’espèce » ou tout dernièrement « Le Sacre de l’Homme » (diffusé le 10 avril dernier sur France 2).

24 Voir supra, note 21.




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