«Choses lues, choses vues». Alain Fleischer à la BnF (Richelieu)





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date de publication27.10.2017
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« Choses lues, choses vues ». Alain Fleischer à la BnF (Richelieu).

C’est dans le cadre fascinant de la salle Labrouste que Bruno Racine, président de la BnF, a invité Alain Fleischer1 pour une exposition intitulée « choses lues, choses vues »2. Pour le moins énigmatique, ce titre a toutefois le mérité d’intriguer son visiteur de par son caractère « flou » précisément. En effet, l’artiste inscrit d’emblée son propos autour de deux aspects essentiels, en invitant à entendre d’une part le terme de « chose » au sens concret (en l’occurrence pour désigner l’objet-livre), et d’autre part au sens général et « abstrait » du terme, à savoir la lecture et tous ses contenus, ainsi que les diverses réceptions que les lecteurs en font.

L’exposition s’ancre dans un « milieu », la bibliothèque, en proposant une variation subtile et un jeu de miroirs autour du livre, de la lecture et des lecteurs, en n’oubliant pas son « origine » : l’auteur. En effet, sont placées en regard de quelques-uns des plus beaux manuscrits des grands noms des XIX et XXe siècles, parmi lesquels on peut citer Proust, Hugo ou encore Flaubert, les tables des lecteurs, disposées en pupitres. Lorsqu’on en soulève le couvercle, on découvre des écrans sur lesquels défilent des videos présentant des lecteurs, connus ou anonymes, « à l’ouvrage »,  lisant à haute voix des oeuvres célèbres ou plus confidentielles. Troisième pierre de l’édifice, derrière le guichet central qui réceptionnait autrefois les livres, des rideaux, disposés de manière théâtrale (dans tous les sens du terme !), s'ouvrent pour couvrir pudiquement les « entrailles » de la salle et ses rayonnages déployés à l’arrière plan, laissant ainsi place à une toile blanche de cinéma où paraissent, à intervalle régulier, des extraits de films de Godard, Truffaut ou Losey, tous en rapport avec le monde et l’imaginaire du livre. La salle tout entière est alors plongée dans la pénombre, permettant aux visiteurs de vivre une expérience « extra-ordinaire » : entendre dans une salle de lecture historique et sublime une symphonie de murmures provenant de dizaines de lecteurs, voir un spectacle quasi « cinématographique » sur grand écran où le livre apparaît dans tous ses états3 .

Cette installation de près de cent écrans, sorte de «codex audiovisuels»4 et d’ «écrins » d’un nouveau genre, élabore de fait un « labyrinthe » à taille humaine à travers lequel le lecteur-visiteur crée son propre parcours. La salle Labrouste devient alors, salle de cinéma, théâtre, opéra, musée, célébrant la lecture en une exposition conférant à l’art total, cher à Fleischer... Déambuler entre les rangées de bureaux et soulever une vitre à sa guise devient peu à peu une aventure tout à fait désarçonnante. Tout autant que la redécouverte de certains textes ou encore l’exploration d’inédits. L’apothéose du spectacle arrive certainement au moment de la fermeture de l’exposition, paradoxalement, lorsque tous les écrans sont ouverts et s’illuminent en même temps, façonnant à leur façon une nuit étoilée, propre à la rêverie et à la méditation. Les formes allusives des silhouettes de lecteurs, leur immatérialité, le bruissement des mots5, réhaussent à merveille la magie des neuf coupoles de la salle.

Le point de départ de cette expérience semble par conséquent se situer autour de la mise en scène et en espace du livre et de la lecture.

Toutefois, il paraît réducteur de s’en tenir à cette dimension purement et uniquement spatiale. En effet, à en croire le témoignage de l’artiste en personne, la conception de l’exposition tire ses origines de sa rencontre et de ses entretiens avec JL Godard6 qui présentait un des aspects de la lecture en ces termes : « Finalement, je crois que ce qu'il y a de plus extraordinaire à filmer, ce sont des gens qui lisent ».

Passionné par l’image, la video et la littérature, Fleischer a donc tenté de répondre à ce « défi » -en quelque sorte- par ces choses lues et vues7. Le visiteur-lecteur perçoit effectivement cette dimension à l’aide de la théâtralité évoquée plus haut : la tension entre « intimité », rêverie personnelle et atmosphère nocturne8 d’une part et « publicité », « exposition » et « voyeurisme » est accentuée et thématisée par la scénographie. C’est ainsi que le visiteur doit lever les couvercles qui protègent les écrans et l’intimité des lecteurs.

Certains sont d’ailleurs dans des lieux ou des postures intimes (un couple au lit en tenue négligée ; une femme seule, sur un canapé et émue par le portrait amoureux qu’elle lit) alors que leurs voisins de table, à l’inverse, instituent un terrible contraste avec eux, comme cette troupe de théâtre, proche de l’univers du cirque et de la fête foraine, jouant de manière « bouffonne » un texte de vaudeville, ou encore, cet homme posté dans une cabine téléphonique en pleine rue, en plein espace public donc, qui concentre à lui tout seul cette dichotomie entre intimité de la lecture personnelle et « publicité ».

L’originalité et l’efficacité singulières de Fleischer, à mon sens, résident dans le parti pris du geste d’exposition lui-même : en choisissant la vidéo comme support, il dématérialise le livre mais matérialise la lecture et l’intimité qu’elle implique à plusieurs niveaux : tout d’abord parce que la video la concrétise en la mettant en scène et en « film », ensuite parce qu’elle exhibe aux yeux d’un spectateur-voyeur l’intimité d’un « acteur »-lecteur, pris entre émotion personnelle et performance d’acteur jouant des émotions, enfin parce qu’elle implique ici une déclamation orale.

Ici, Fleischer se distingue de la tradition picturale au tout premier chef des artistes représentant des lecteurs et lectrices, pour l’occasion devenus « liseurs » et « liseuses ». René Magritte. La Lectrice soumise. 1928. Huile sur toile. Collection privée.

Camille Corot. La Lecture interrompue, 1870, Art Institute, Chicago. Jean-Honoré Fragonard, La Liseuse, 1770-1772, National Gallery of Art, Washington D.C

Ces trois toiles, de trois siècles différents, témoignent chacune à leur façon d’un code propre de perception de la lecture et illustrent à l’évidence un paradigme étroitement lié à la lecture : celui de la représentation de l’intime et de l’intériorité la plus profonde et « personnelle »9. La lecture serait dès lors cette activité hautement « privée », plongeant son lecteur dans un silence hermétique, propice à la réflexion et aux sentiments non partageables, de l’ordre d’une irréductible et indicible « intimité » précisément.

Fleischer, « au contraire », désigne la lecture dans ce qu’elle a de « public » : son oralité, la juxtaposition déconcertante de la lecture personnelle et d’un contexte « public » dans chaque video, dans la mise en scène de celle-ci, dans l’alignement quasi « industriel », « à la chaîne » des installations. Ce faisant, il place le visiteur dans une position de « voyeur » et de visiteur inopportun, étranger à la scène…Et pourtant très familier également avec cette activité et les émotions que fait naître un livre. Le paradoxe est terriblement dérangeant et fait de la visite de cette exposition une expérience hors normes !

En effet, en plus de cette percée consentie et jouée dans l’intimité- extériorisée par l’oral, auquel, succèdent régulièrement des moments de silence « volés », l’artiste nous invite à comprendre sa démarche dans un autre sens encore. Ainsi, c’est toute l’historicité de la lecture et des générations de lecteurs qu’il met en avant10. La pratique orale de la lecture constitue effectivement l’origine historique de celle-ci, dans les cercles de fidèles en tout premier lieu. Sur ce point, le témoignage de Saint Augustin ébahi devant le silence contemplatif de Saint Ambroise lisant marque un tournant. Avec l’intériorisation de la lecture silencieuse, le lecteur entre en contact directement avec la divinité et sa propre intériorité ; sa réflexion et la réflexivité des mots s’en trouvent considérablement accrues. De ce fait, A. Fleischer retrace donc l’histoire de la lecture et l’historicité de sa pratique et du rapport au livre (cf plus haut les trois « pôles » le concernant : manuscrits rares, video centrale et les cent videos au cœur de la salle) ; cette démarche s’accompagne d’une prise en compte de l’historicité de la longue chaîne des lecteurs eux-mêmes, inscrits d’emblée et presque à leur insu dans cette longue chaîne humaine : héritiers de leurs prédécesseurs, hommes du temps présent partageant une expérience avec les autres visiteurs de l’exposition, transmetteurs aux générations futures de la lecture et de ses plaisirs.

Toutefois, l’exposition dérange et laisse un goût d’insatisfaction. En effet, la diversité des lecteurs peut surprendre, et les conditions de leur présentation décevoir : ainsi les voix sont comme neutralisées par la mauvaise qualité du matériel. La cacophonie des voix juxtaposées accentue ce problème. Celles-ci, justement, ne s’unissent pas dans le partage qu’on attendrait de cette expérience : les lecteurs ne communiquent pas, ils sont comme enfermés individuellement dans les bulles de leurs écrans-videos.

La diversité « ethnique » a de surcroît des airs de casting de séries américaines…et semble assez peu naturelle : l’aspect « mise en scène » et artificiel des videos s’avère à cet égard dérangeant et nuit au projet initialement déterminé.

Enfin, la durée des enregistrements est très frustrante et ne permet pas d’entrer véritablement en symbiose avec le lecteur. Cinq minutes pour la plupart, guère plus pour d’autres. Le choix des œuvres est large (philosophie, théâtre, siècles mêlés, tons très variés, …) et offre à la BnF l’occasion de dépoussiérer un peu son image de forteresse des grands classiques. Néanmoins, certaines lectures restent encore très obscures dans le cadre d’une lecture orale et mise en scène.

***

L’enjeu de la réflexion s’avère extrêmement troublant au regard du lecteur d’aujourd’hui : c’est ainsi que le souvenir du petit rat de bibliothèque revient hanter la mémoire du visiteur-lecteur. ..

Car, enfin, toute cette exposition est fondée sur la matérialité, les « choses lues et vues », sur leur caractère sensuel et sur la « transmissibilité » du plaisir de la lecture. Or la video participe d’une certaine dématérialisation en neutralisant le support-livre à travers la voix et le phénomène de la lecture. On peut dès lors se demander si, à l’heure d’une nouvelle espèce de livre, la « liseuse « ou « kindle » numérique anglo-saxon, ce genre d’expérience totale et d’art total a encore sa place ? Tout cela ne sera-t-il plus qu’un souvenir, un rêve rejoignant bientôt l’indéfinissable cacophonie des dernières minutes de l’exposition, aux allures de chaos, voire de fin du monde ? Le geste et l’art d’exposer de la part de l’artiste et d’une bibliothèque publique et nationale prennent ici une résonnance insoupçonnée.

1 Alain Fleischer (né à Paris en 1944) est cinéaste, mais aussi photographe, plasticien et écrivain. Il. a étudié lettres modernes, la linguistique, l'anthropologie et la sémiologie à la Sorbonne et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, « polyvalence » que l’on retrouve dans la démarche de cette exposition.

2 Il s’agit là de la seconde exposition en ces murs, la première était de Sophie Calle.

3 Par exemple, une video met en scène un rat (de bibliothèque ?)- l’allusion est transparente !) en train de grignoter de vieux manuscrits et ouvrages pendant une vingtaine de minutes. Outre le jeu et l’ironie ici mis en avant dans ce contexte, l’accent se porte aussi sur le geste de conservation et de transmission de la bibliothèque et de l’exposition (artistique), qui, à l’inverse du travail destructeur du rat, visent à préserver les livres comme objets et comme « supports » de lecture auprès des lecteurs. La précarité de la lecture de par sa dépendance et sa fragilité matérielle ressort ici de manière flagrante, soulignant ainsi la précarité même du bonheur retiré de la lecture.

4 Expression intéressante, tirée de la brochure de l’exposition. Toutefois, le « codex » comme tel est ici dématérialisé par la video, qui devient par l’image et le son le support du texte et de la lecture !

5 Expression de Barthes, à laquelle Fleischer a peut-être pensé d’ailleurs

6 Réalisateur qui demeure déterminant dans la carrière artistique de Fleischer

7 Le caractère énigmatique et flou du titre de l’exposition rejoint à présent une autre idée, complémentaire d’ailleurs : le propos tient sans doute plus de l’essai, d’une esquisse de réponse au problème soulevé par le cinéaste, que d’une franche affirmation.

8 Les écrans pouvant alors être perçus comme autant d’étoiles de ce point de vue ;

9 La toile de Magritte joue de cette représentation en proposant un titre décalé au premier abord par rapport à ce qu’elle présente (une femme surprise par ce qu’elle lit, mais pourquoi « soumise » ? à qui ? au contenu du livre qui conditionne ses émotions ?)

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