Interview leos carax





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Y a-t-il eu autre chose dans votre apprentissage ?
Non... J'ai escroqué la boite pour laquelle je collais des affiches et je me suis acheté une Bollex 16mm - assez belle, que j'ai toujours -, avec laquelle j'ai imaginé faire ce film pour cette Florence... Presque tout le film se passait dans une chambre de bonne de la rue du Louvre que j'ai habitée en arrivant à Paris... Ca s'appelait la Fille rêvée... Dans la première scène, elle se réveillait d'un cauchemar dans son lit, ça s'est extrêmement mal passé... Déjà, commencer par une scène de pieu au cinéma, c'était terrifiant pour elle et pour moi. J'ai senti qu'il n'était pas possible d'aller au bout de cette chose avec elle... alors j'ai passé des annonces dans Libération et j'ai trouvé une autre fille mais qui ne m'intéressait pas du tout. J'ai fait semblant de tourner un peu... Pour une scène dans un restaurant chinois, avec des bananes flambées, on avait mis un petit projecteur en hauteur. Il a explosé et foutu le feu aux rideaux, les clients se sont mis à hurler et ça a fini en mini Tour infernale... L'aventure s'est arrêtée là.

Vous êtes donc de suite passé aux actes.
Des actes manqués, mais assez vite, oui

Il n'y a pas eu d'apprentissage théorique ?
Non... Très vite je me suis dit que ce qu'il me manquait, c'était la fille devant la caméra. Et le producteur, même si je ne savais pas ce que c'était. Non pas tellement pour l'argent, mais quelqu'un avec qui aller diner après avoir filmé. Parce que rentrer tout seul...

Avez-vous l'impression d'avoir brûlé des étapes, dont vous vous dites maintenant qu'elles auraient pu vous être nécessaires ?
Non, au contraire... Moi, ça me manque toujours de ne pas voir de films de gens de 12, 13, 15 ans, d'une fille de province... Il faut laisser faire aux gens jeunes ces films qu'on appelle naïfs. On apprend de toute façon beaucoup trop vite, après quoi, il faut désapprendre encore plus vite. Mais j'avais la béquille du cinéma, le cinéma me rassurait beaucoup trop : ces films-là n'ont donc pas été aussi intéressants que ce qu'ils auraient dû être. On ne peutpas dans le même instant découvrir, aimer autant et vouloir faire.

Votre premier film, le court métrage Strangulation blues que vous avez réalisé à 19 ans, était déjà très maîtrisé du point de vue technique.
Mais c'est le cas d'absolument tout le monde, regardez n'importe quel premier film ! Ils sont maîtrisés, sages comme des images... La maîtrise, c'est crétin, on en revient vite... On se cramponne à la falaise, on est tétanisé, on peut plus grimper, atteindre les hauteurs... Il faut la ténacité, pas la maîtrise.

Y a-t-il des gens, des oeuvres ou des films qui vous ont suivi pendant cette période, que vous avez gardé avec vous ? Oui, c'était un dialogue, j'allais au cinéma parler avec des amis morts.

Votre producteur Alain Dahan racontait qu'initialement, vous vouliez tourner les Amants rapidement, en super 8 et en noir et blanc. Le film tel qu'il existe maintenant n'est-il pas trop éloigné du film rêvé au départ ?
Toute cette histoire de rêve, c'est pas ce qu'on croit. Les gens disent qu'on rêve d'un film, mais... On ne sait pas quel est le rêve. Il ne s'agit pas de mettre son rêve noir sur blanc, le matin au réveil. Ce n'est pas ça la beauté du cinéma... Tenez, je vais vous raconter un conte arabe formidable. Ca se passe dans une riche famille arabe, au temps des mille et une nuits. Un matin, le petit garçon se réveille et dit à son père : "Papa, j'ai fait un rêve fantastique." Le père lui dit : "Eh bien mon fils, raconte-moi." L'enfant lui répond : "Ah non ! Je peux pas te le raconter, mais c'était fantastique." Le père insiste, l'enfant refuse, le père se fâche : "Si tu ne me raconte pas ton rêve tout de suite, je te déshérite et je te mets sur le marché aux esclaves." L'enfant s'obstine et il se retrouve vendu à un maître. son maître en fait un paysan et il travaille d'arrache-pied, si bine qu'au fil des années, il arrive à obtenir la confiance de son maître. Un jour, celui-ci lui offre une propriété et le fait lui-même patron d'autres esclaves. Et le maître lui dit : "Bon tu as réussi, mais il y a une chose que je ne comprends pas. Tu es un garçon éduqué, intelligent, beau. Comment se fait-il que tu te sois retrouvé sur le marché aux esclaves ?" Le garçon, qui a maintenat un vingtaine d'années, lui répond : "Un jour, j'ai fait un rêve fantastique." Le maître demande : "Ce rêve, c'était quoi ?" L'enfant : "Ca, je ne peux pas vous le dire." Evidemment le maître se fâche : "Si tu ne me le racontes pas, je te retire ta propriété et tous tes droits et je te refile à l'armée." Le garçon se retrouve donc à l'armée. Il est amené à faire la guerre, en première ligne. Il gagne des galons, il devient le général de l'rmée du pays et chasse les envahisseurs. Le roi le convoque et lui dit : "Formidable, tu es un héros national. En cadeau, je t'offre mes deux filles." Le garçon, qui a maintenant 30 ans, rencontre les deux filles du roi qui sont absolument superbes, et il passe sa première nuit d'amour avec elles et c'est merveilleux. Le matin, au réveil, les deux filles lui demandent : "Mais d'où viens-tu, raconte-nous ton histoire." Le garçon raconte : "Un jour, quand j'étais petit, j'ai fait un rêve et mon père etc." Alors les deux filles lui demandent quel était le rêve. Et le garçon leur répond : "J'avais rêvé que je couchais avec deux filles à la fois"... Voilà !... c'est absolument l'histoire des Amants... Si on raconte son rêve trop tôt, on ne le vit pas.

Hors les péripéties financières, comment le destin des Amants du Pont-Neuf a-t-il pu changer à ce point, entre l'idée originelle et le résultat final ?
L'idée de départ, c'était un film libre, un film où les acteurs et moi-même serions libres. Libres de vivre et de filmer en même temps. C'est une chose que le super 8 aurait permis. Finalement je l'ai fait d'une autre façon. Ce fut une drôle de liberté, puisqu'on s'est retrouvés en taule plusieurs fois... Enfin, la vie s'en est mêlée.

Est-ce qu'on ne retrouve pas cette idée de film libre et léger dans le début des Amants, lors de la séquence du ramassage des clochards pour l'hospice de Nanterre ?
Non, ça a toujours été l'enjeu du film, son risque : se confronter à une réalité mais ne pas la mimer. J'entends dire aujourd'hui que le film est divisé avec une partie documentaire et une partie fiction. Foutaises ça !... La liberté c'est pas d'avoir la caméra à l'épaule plutôt que sur une grue, la liberté est dans le regard. Et pour moi, que je filme un vrai clochard perdu dans ses pensées ou un couple de faux clochards qui dansent sur un faux pont sous les feux d'artifice, le regard est le même. C'est le sentiment qui change, sentiment de l'irrémédiable ou sentiment de l'inespéré.
Votre désir de filmer des personnages déglingués, de cassés, vagabonds, était-ce par réaction au cinéma ambiant qui serait trop propre, trop aseptisé ?
Le cinéma, la télévision, la presse, la pensée... Une propreté de cadavre à la morgue... Après Mauvais Sang, j'étais totalement paumé dans le cinéma. Alors, on est parti sans repères, sans biscuits. C'est peut-être pour ça que ça a failli tourner cannibale... J'avais juste l'idée de parler de l'amour sans maquillage, sans téléphone ni chambres à coucher. De l'état amoureux à nu, à vif... quelqu'un qui n'a rien, qui est en âge d'aimer et qui découvre comme un virus inconnu qui lui bouffe le corps et la cervelle.
Un journaliste expliquait récemment que la bourgeoisie d'aujourd'hui était fascinée par la misère, parce qu'elle y trouve des émotions qu'elle est incapable d'éprouver. Cette constatation peut-elle s'appliquer aux Amants ? Non.
Etes-vous, à l'instar de Jean-Paul sorte ou d'Iggy Pop, un rejeton de la bourgeoisie qui haïssez la bourgeoisie ?

La bourgeoisie, je m'en fous. Les parvenus ne sont pas mieux. Ce que je hais, c'est le raisonnable de l'époque... les convenances... Les Amants parlent de notre pauvreté à nous, pas de la Misère... J'éprouve une compassion, mais ça n'a aucun rapport avec la charité ou ces choses-là... Les clochards sont par nature assez fachos. A Nanterre, il y en a un qui s'est amené un soir chez le médecin, avec ses croûrtes et des croix gammées sanglantes sur le torse. Je lui ai demandé ce qui s'était passé. Des jeunes fascistes lui avaient dessiné des croix gammées avec un cutter sur le torse en criant "Vive Le Pen !" En me racontant ça, il a ajouté : "Mais je les comprends, moi aussi je crie "Vive Le Pen !"... Les clochards vivent dans une horreur pleine de confusion, ils habitent l'horreur, alors souvent, ils ne peuvent rêver que d'une autre horreur, supérieure et organisée et autoritaire. Le Pen, avec son oeil en forme de trou du cul, c'est cette horreur supérieure pour eux. C'est aussi leur façon de dire : "S'il y avait pas les Arabes, on serait pas clodos"...
Avant de tourner cette séquence du ramassage nocturne, vous aviez fait des recherches spécifiques sur les clochards ?
On a passé un an là-bas, à Nanterre, ou avec d'autres clochards, dans la rue... C'était imopssible de débarquer comme ça... La relation n'a été possible qu'avec très peu de clochards. Il leur fallait comprendre ce qu'était le cinéma, comprendre qu'il faudrait recommencer plusieurs fois la même chose. Au début, physiquement, ils ne pouvaient pas tenir. Après une première prise, ils ne pouvaient plus porter alex en dehors du bus. Puis, très vite, c'est eux qui en redemandaient. C'est à partir du moment où ils ont pigé le cinéma que ça a été possible.. Moi, dans ma confusion à moi, eux, dans leur confusion totale, c'est comme ça que nous avons pu travailler.
Comment ont-ils réagi à la présence de Denis Lavant qui était, malgré tout, un intrus ?

Tout va extrêmement vite. Pendant cinq minutes, ils peuvent se dire que c'est un corps étrangers. Deux minutes après, ils pensent l'avoir toujours connu. Une heure après, ils l'appellent alex et lui filent des baffes pour le faire revenir à lui. Encore une heure après, ils ne le remarquent même plus parce qu'ils sont noyés dans l'alcool... Parfois , j'avais des conversations incroyables avec l'un d'eux, et le lendemain, on ne se reconnaît pas. Tous les jours, il fallait inventer autre chose. Même après avoir passé beaucoup de temps avec eux, très peu - parmi ceux que je croise aujourd'hui dans la rue - se souviennent encore du tournage.
Vous faisiez allusion au fascisme et à Le Pen. Vous intéressez-vous aux événements politiques ou sociaux de ce pays, ou du monde, en lisant les quotidiens par exemple ?

Je m'y intéresse au niveau des relations humaines. Je pense que ce qui se passe au niveau de deux individus est absolument à l'image de ce qui se passe dans le pays... Quand je lis la presse, je me dis que ça ne suffit pas qu'il y ait un Le Pen, il faut encore qu'il y ait des Poujade un peu partout... Avant, les gens manifestaient en criant "Le fascisme ne passera pas !" Quand on a une arrête de poisson dans la gorge, on ne va pas manifester en gueulant "L'arrête ne passera pas !" Il y a un moment où on se dit que les choses ne sont pas passées, qu'elles ont nouées... Qu'apparemment, on saute à pieds joints dans l'irrémédiable. et avec élan.
Quand vous dites détester l'époque, est-ce un sentiment diffus et général ou ça se cristallise sur des choses précises ? On est enfoncé dans le raisonnable. Et le raisonnable tue, mais tue !... Y'a un écrivain qui disait : "On ne peut pas faire un enfant raisonnablement, il faut un certain délire au moment du coït", et c'est absolument pareil pour tout... Que ce soit pour un film, une rencontre... ce qui est fortiche avec la démocratie, c'est cette dictature du raisonnable qui règne sur tout et finit par devenir très angoissante. surtout quand elle s'exerce sur les gens jeunes. Le rock est raisonnable, le cinéma est raisonnable, les relations amoureuses sont raisonnables... Aujourd'hui, il faut faire l'amour dans le caoutchouc s on veut pas crever, ce que je comprends, je suis pour la santé, mais... les préservatifs sont partout, pas que dans les chambres à coucher, on vit dedans... Toute cette hygiène du corps et de l'âme, ça me répugne totalement.


Vous faites des efforts conscients pour fuir ce raisonnable ?
Je me retrouve dans des situations de chaos... Je ne sait pas si c'est conscient ou non. c'est l'idée de ne pas pique-niquer sur un beau gazon... C'est l'ouverture au risque, à l'imperfection... Le rapport de l'époque au fric est fou. Les gens pensent que si un film est cher, il doit obligatoirement être parfait. Non... les amants n'est pas parfait. Il est vivant. Enfin, vivant... surtout, ce film est ouvert. Au bout d'un moment, l'idée derrière le film était la générosité. Quand j'ai vu la douleur que c'était de le faire, pour nous, pour Juliette et Denis, la seule chose à pouvoir nous sauver était la générosité, que les gens n'imaginent pas quand on claque du fric. Ils pensent qu'on leur pique dans leurs poches, qu'on utilise les sous du contribuable.

Parfois, sentez-vous que le raisonnable pourrait avoir prise sur vous ? Ne serait-ce que pour faire sortir le film, ne faut-il pas qu'une partie du déraisonnable s'efface devant le raisonnable ?
Moi, je me suis fait éjecter de mon film... L'art, c'est une forme de vie assez voyou. Ca a toujours été comme ça.

Lorsque vous parliez de votre dégoût du cinéma des autres, c'est le côté raisonnable du cinéma des autres ?
l y a de tout là-dedans, c'est une marmite avec plein de trucs : la psychologie, la propreté, l'Académie, les petits fantasmes, le touche-pipi...

Ce dégoût des choses a-t-il un rapport avce la sensation de "béton dans le ventre" ?
J'ai quand même passé huit ans avec une maladie au bide que personne n'a su soigner. J'ai été partout, j'ai vu des radiologues, des stomatologues, des sorciers, etc. A l'hosto, ils voulaient m'opérer d'un truc, puis d'un autre... La santé, c'est une grande question... Dans les Amants, il y a eu deux longs arrêts. Avant la dernière reprise, c'est à sire peu avant l'été 90, j'ai senti que ça allait rvenir... J'avais mal vécu la fin de mes films précédents... Là, avant de reprendre les Amants pour le terminer, je me suis dit que j'allais faire un casting de psychanalistes, en voir deux ou trois àtitre préventif. Une fois le film fini, je saurais lequel aller voir si besoin... J'ai prévenu chacun des psys que je faisais un casting, ce qui ne leur plaisait pas du tout. chacun m'a dit "Oh là là ! vous avez bien fait de venir, il était temps"... Mais j'ai arrêté tout ça, j'ai fini le film et je vis plutôt bien la sortie des Amants.

Les médicaments sont dans tous vos films. Vous avez longtemps vécu avec ?
J'ai abusé. Mais j'ai arrêté... A l'époque de Mauvais Sang, c'était l'Alcyon, un hypnotique. Depuis, l'Alcyon a été interdit. Ils se sont aperçus que ça excitait certaines pulsions meurtrières, il y a eu plusieurs meurtres de jalousie commis sous Alcyon. Dans les amants, quand Alex et Michèle endorment les gens aux terrasses des cafés, c'est avec de l'Alcyon. J'ai rencontré deux garçons, d'ailleurs toujours recherchés par les flics, qui faisainet ça : endormir les gens avec de l'Alcyon pilé. Ils ont endormi des familles entières avec des omelettes à l'Alcyon... c'est très puissant, ça agit très vite. Faut fiare très gaffe à l'Alcyon. Et à la chimie en général.

L'Alcyon, c'était contre vos maux de ventre ?
Non, c'était juste un somnifère. Pour le mal de ventre, je me suis soigné à l'opium, c'était la seule choses qui soulageait.

Le sommeil est-il aussi un remède ?
L'histoire autour du sommeil dans le film, c'est venu d'une histoire d'amour... Pendant Mauvais Sang... On était amoureux et on n'arrivait pas à dormir. c'était un gros problème, parce que je tournais le film en même temps. C'était à la fois cocasse et assez terrible.

Dans les Amants, la séquence de l'Alcyon et de l'argent où les amants détroussent les gens en les endormant est-elle symptomatique de vos rapports avec les gens d'argent ?
Vous voulez dire que les gens endormis aux terrasses de cafés sont mon producteur, mon avocat, etc ?... J'ai été extrêmement protégé dans le cinéma, j'avais Alain Dahan, un grand producteur de l'ombre qui m'a très bien protégé, jusqu'à la fin de Mauvais Sang. Quand les Amants ont commencé, dès le premier accident de Denis, Alain a explosé, il ne pouvait plus continuer le film. Je me suis retrouvé sans filet et là, j'ai vécu avec des avocats, des banquiers, des assureurs, tous ces gens que je n'avais jamais rencontré de ma vie...

Vous filmez souvent la manipulation. Etes-vous manipulateur avec ces gens d'argent ?
Je joue cartes sur table mais s'ils font le chapeau, je sais faire le lapin... Bon, faut de la joie sur un film. Même dans les pires moments, faut de la joie... On dit que je suis mégalo, mais je ne me prend spas quand même pour le type qui a dit "Tu enfanteras dans la douleur." C'est pas moi qui l'ai dit. Je ne suis pas comme ça... Il faut s'amuser dans les choses mais il existe une responsabilité, on est responsable des personnes qu'on met devant sa caméra. Il faut qu'eux s'en sortent bien, s'en sortent forts... L'intégrité première est là.

Vous parlez dans vos films de la lourdeur des hommes. comment la ressentez-vous au quotidien ?
Sur ma tombe, je mettrai "Que n'étais-je fougère ?"... C'est la chanson de Bonne nuit les petits, à la flûte... La pesanteur, la lourdeur, ça commence avec le premier pied qu'on pose au bas du lit le matin. C'est effroyable... Oui, j'ai toujours été à la recherche de la légèreté... Je cherche toujours l'envolée, l'élan... Je me sens beaucoup plus léger à 30 ans qu'à 20 ans.

A 20 ans, la lourdeur vous empêchait-elle de faire des choses ?
Je confondais mon propre poids avec le poids du monde... Je bouffais tout, je ne pouvais pas céder. Deux ans dans Paris à bouffer des crêpes jambon-fromage. C'est peut-être ça qui m'a démoli le ventre... Je confondais tout... La lourdeur des autres m'insupportait, mais elle était peut-être tout simplement en moi... Aujourd'hui, je me suis ouvert. Je ne suis pas encore un papillon, mais je me sens beaucoup plus léger qu'avant.

Vos films parlent tous de la légèreté. Avez-vous l'impression qu'à chaque film, vous vous approchez de cet état de légèreté idéal que vous recherchez ?
Attention avec le mot "légèreté"... Quand je vois un clochard écroulé sur sa bouche de chaleur, je m'y vois... Je me vois moi-même sur la bouche de chaleur. Je ne prétends pas être tout le temps léger... Comment dire ça ?... Ne jamais prendre les choses au sérieux, mais au tragique, oui.

Votre quête de l'apesanteur n'est-elle pas contredite par votre activité de cinéaste, par le fait qu'un tournage est une chose lourde.
C'est pas le cinéma qui est lourd, ce sont les hommes qui sont pesants des fois.

Mais des moyens comme la peinture ou l'écriture ne sont-ils pas plus légers que la lourde machine du cinéma ?
Oh la la ! c'est une source de complexes énorme... Le rêve aurait été d'être compositeur ou chanteur de rock, ça c'est sûr... Mais je n'ai pas l'impression d'avoir connu plus de légèreté sur mes courts métrages que sur les Amants. Ce que vous appelez la grosse machine du cinéma, c'est une façon de préserber la vie, de la protéger. Des gens risquent des choses, je leur ai demandé de les risquer avec moi. Je les protège. Mais ce n'est pas une machine à rassurer, ce n'est pas une machine à alourdir. C'est une macine à susciter l'élan.

Votre soif d'élan; de vitesse, n'a-t-elle pas été brisée par les arrêts, la longueur de tout ce tournage ?
J'ai essayé de rester juste sur les rythmes, de sauver ça... Il y a des rythmes très différents dans le film. C'est une chose dont je savais qu'elle était dangereuse, et difficilement acceptée. J'ai essayé ça, mais... Les arrêts ont cassé beaucoup de choses...

Vos films parlent du soulagement que procure la vitesse. En quoi vous soulage-t-elle ? ...
J'ai pas le permis mais j'ai une grosse moto... L'idéal, c'est de trouver la plus grande vitesse possible à deux. Le problème, c'est que j'ai trop peur de prendre quelqu'un derrière, et moi, je ne mnterai jamais à l'arrière.

Avez-vous des rapports avec vos pairs, ou êtes-vous plutôt à l'écart de ce qu'on appelle le milieu du cinéma français ?
Je suis à l'écart, mais je crois aussi que chacun est à l'écart. Ce qu'on appelle "le milieu", je l'appelle "l'en-dessous de tout". C'est une chose absolument inexistante. Il y a bien des petites réunions mondaines ici et là, mais le milieu n'a aucune réalité... Les seuls cinéastes avec qui je parle un peu, c'est Garrel et Godard, une fois de temps en temps. C'est tout. Pour l'instant.

Vous parlez rarement à la presse, on ne vous voit jamais. Pourquoi ce silence ?
Ca s'est fait comme ça. J'ai commencé à faire du cinéma à un moment où je ne parlais pas beaucoup... Parler dans la presse, ça n'est ni payant, ni payé... Maintenant, je pense que quand on passe dans la lumière, on fait de l'ombre. De l'ombre au film. J'estime avoir déjà beaucoup parlé au travers du film. J'ai plus de facilité pour parler d'autre chose... De musique, de l'époque... Mais sur le film, j'ai fait tout le boulot que je pouvais... Et puis, je suis comme tout le monde, je parle à qui je veux quand je veux. Voilà.

Dans la presse, vous n'avez jamais rencontré quelqu'un à qui vous aviez envie de parler ?
J'ai vite pigé la presse. c'est comme jouer... Moi, j'aime bien jouer, mais je joue avec quelqu'un si on le fait ensemble, à deux. Comme travailler avec un acteur. Je veux pas d'arbitre.

Consciemment ou non, aviez-vous le désir de préserver un secret, un mystère ?
C'est de l'autodéfense. Je pense avoir suivi un commandement. Qui dit "Tu écriras ta vie." Donc, à partir de là, je me mets dans une position extrêmement vulnérable dans mes films. Mais je le fais de moi à moi, avec des complices. Je n'ai pas le besoin de répéter l'expérience dans la presse.

Le secret, le silence n'excitent-ils pas la curiosité des gens, du public ?
Vous voulez parler de promotion ? C'est une chose qui est devenue encombrante... Une des paresses les plus lamentables de la presse, c'est de ne pas cherher à parler du travail de Juliette, Denis, ou Klaus (Grüber, le personnage de Hans)... L'aventure du film et le fric et mon nom font de l'ombre au film... Mais je ne peux rien y faire.

Dans Mauvais Sang, Juliette Binoche dit : "Les hommes silencieux, on les prend soit pour des imbéciles, soit pour des génies." Vous, on vous prend plutôt pour un génie. Cela vous angoisse ?
Le jeu de la presse, c'est de construire-détruire. Tous les articles onst sur ce principe. "La crèmerie d'en face dit que Carax est un génie, je vais vous prouver le contraire... On a dit que... moi, je vais écrire le contraire, etc." Une fois qu'ils ont dit "génie", ça leur permet de dire "faux génie" dans l'article suivant. Tout ça n'a pas de réalité...

Génie ou pas, restez-vous totalement insensible à ce débat ?
Je ne crois ni aux dieux ni aux génies. Ni aux critiques. La critique, ça n'existe plus. L'art de la critique, une belle chose, n'existe plus... Y'a un type, lorsqu'il était petit, il faisait chier ses parents en disant "Un jour, je serai critique de cinéma. Je montrerai au monde comme je suis beau quand je suis ému. Je défendrai la beauté, j'abattrai la laideur..." Plus tard, devenu adulte et laid comme un étron, ce type a créé un magazine de cinéma. Ce gros gendarme, ce Jeanne d'Arc à moustache a écrit un papier sur les Amants où il crie au sacrilège... "Carax a salopé Juliette Binoche ! Il l'a défigurée ! Il aurait dû lui offrir un rôle de pretty woman. Il a cochonné la beauté immaculée d'une de nos actrices nationales !..." Ce type est une merde humaine... Comme lui ou ses frères, ils peuvent continuer à se branler comme ça dans le cinéma de papier glacé ou dans les convenances d'époque, mais au moins qu'ils le fassent décemment... Moi, j'allais voir des films porno quand j'étais adolescent, je les regardais comme un spectateur de films porno, sans gêner le voisin. Eux ont besoin d'envoyer leur purée de rat dans les yeux des voisins... Ce sont des branleurs exhibitionnistes... comme Le Pen et sa Jeanne d'Arc... Qu'on leur file des poupées gonflables !... en Jeanne d'Arc ou en Pretty Woman !... Puisque la réalité les fait débander... Toute l'histoire, c'est que leur petit fantasme minuscule, à ces petits criticons-là, c'est de se payer des actrices. Voilà l'histoire. Tout ça est pas ragoûtant.

La presse a écrit beaucoup de choses sur le tournage des Amants. Souhaitez-vous vous expliquer sur certaines accusations portées sur vous ?
J'ai été au bout de ce film pour Juliette et moi, pour ceux qui l'ont fait avec nous, pour ceux-là dont on parle, et pour celles et ceux qui... les spectateurs inconnus qui s'y réfléchiront.

Est-ce que les difficultés vous font monter l'adrénaline ? Est-ce que "plus c'est compliqué, plus tu te régales" comme vous l'avez dit à votre décorateur ?
Je pars du principe qu'à l'impossible on est tenu. ce n'est pas du tout une recherche de la complication. Au contraire, l'impossible, c'est la simplicité. C'est comme ça que finissait Mauvais sang... Quand Alex mourait, il disait : "Les filles me disaient "Sois simple"... c'était si difficile d'être simple." Je suis parti de là. Cette recherche de la simplicité... Se mettre dans la position de ne plus rien savoir du cinéma, ce qui a été pris pour de l'arrogance dans les milieux d'argent

Vous parliez de la force de tourner. Avez-vous pensé tout lâcher à certains moments ?
J'ai eu des périodes de découragement total où je ne pensais pas finir le film... Juliette, non. Moi, oui. C'était comme un ping-pong... Un bel échange... Quand je n'y croyais plus, elle y croyait encore. Ou le contraire... Après le premier arrêt de tournage, j'ai pensé que je n'avais rien à foutre dans le cinéma. Avec Juliette, on est partis en Indonésie... Et puis je me suis aperçu que je n'avais que le cinéma. Alors je suis revenu.

Un technicien nous a dit que sur Mauvais sang, vous ne parliez pas à l'équipe technique. Est-ce que ça ne nuisait pas à l'esprit de famille d'un tournage ?
Pour mes deux premiers films, je n'y arrivais pas du tout. Tous les ocntacts passaient par l'intermédiaire de Jean-Yves (Escoffier, chef opérateur)... Quand on fait un film, on se sent extrêmement imposteur. De toute façon, l'imposture est toujours présente... On arrive sur le plateau le matin, et l'équipe est là qui attend de vous que vous sachiez où aller... A l'époque, ça me terrifiait... Ca a changé. J'ai compris par la ténacité de l'équipe des Amants qu'ils avaient une confiance dans ma façon de vivre le film. Et donc, il fallait que je retourne cette confiance, et à partir de là, ça a été beaucoup plus ouvert. Une très belle aventure humaine. On a vraiment inventé le film ensemble et je n'oublierai jamais.

La peur de la responsabilité pendant vos premiers films a-t-elle eu une infleunce sur le résultat ? Peut-on le sentir à la vision des films ?
Oui. Mauvais sang est un film qui a une espèce de relation d'enfant avec le papa-cinéma. Le cinéma était là pour me rassurer... Mais c'est aussi un film qui ressemble à une rencontre. Vous rencontrez une fille dans un café. Vous commandez une boisson, les sentiments viennent... Vous commandez une seconde boisson, puis une troisième... Alors au bout d'un moment, vous avez envie de pisser, vous descendez aux toilettes. Vous vous retrouvez seul, la fille est en haut... vous sentez qu'il y a une chose sentimentale qui s'installe. Et ce moment, seul dans les toilettes... vous êtes en train de pisser, de vous laver les mains. C'est un moment extrêmement fort, j'ai toujours eu envie de filmer ça. C'est à dire la naissance des sentiments, le moment où on sait que la fille est en haut, qu'on va la retrouver... Cet instant-là est très pointu. Mauvais sang est un film tourné dans ces toilettes-là. Donc très émotf et naïf.
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