Recherches et Études Féministes en France: Une synthèse des processus institutionnalisant des enseignements et de la recherche entre 1970 et 1990





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Recherches et Études Féministes en France: Une synthèse des processus institutionnalisant des enseignements et de la recherche entre 1970 et 1990

Jacqueline Martin

Département Sciences économiques et Gestion, et Équipe Simone

Université de Toulouse-Mirail, France

Publication été 1994• RFR/DRF Volume 23, p.24-28

Ressources for féminist research/Documentation sur la recherche féministe – Toronto - Canada
Avant l'institutionnalisation il y a, bien sûr, le mouvement social et celui-ci n'a jamais été dénué de travail théorique.

Les recherches et les études féministes sont nées dans et par la lutte des femmes et les thèmes abordés sont en relation directe avec les revendications et les actions menées par les femmes.

La multiplicité de ces revendications/questions en débat, dans les années 70, rend complexe une liste exhaustive de ces thèmes. Toutefois une relecture des sommaires des premières publications collectives (1) permet de retenir quelques axes aux ramifications nombreuses :

• Le corps des femmes : santé, sexualité, viol, avortement, contraception, maternité, médicalisation, images, publicité, représentation

• Le travail des femmes: salarié et domestique, famille et maternité, double journée, syndicalisme, inégalités

• Les luttes des femmes : prise de conscience, libération, organisation politique, les femmes entre elles

Cette idée du rapport étroit entre mouvement social des femmes et recherches/études féministes n'est pas neuve, mais il est toujours utile, voire explicatif de la rappeler, pour comprendre par exemple le caractère épistémologique que se sont données aujourd'hui les recherches et études féministes en France. Comme une tendance inévitable qui va de la critique politique de la place faite aux femmes, à la critique scientifique d'un savoir constitué sur l'exclusion des femmes.

C'est ainsi, me semble-t-il, qu'on peut observer un tournant au début des années 80, que je situerais volontiers autour de la mobilisation et après la tenue du colloque de 1982 à Toulouse sur "Femmes, féminisme et recherches » (2).

En effet, on peut constater une certaine institutionnalisation, notamment par la création, dans les deux années qui suivirent, de postes d'enseignements spécifiques et d'Action Thématique Programmée (ATP), ce qui permit à mon sens un approfondissement de la recherche/critique existant à la fin des années 70, dans toutes les sciences, y compris les

plus résistantes (dites "dures" ou "exactes").

Paradoxalement, et contrairement aux années de forte mobilisation de la décennie précédente, ces années 80 sont marquées par un certain ralentissement du mouvement social féministe, dans le cadre politique général du "socialisme" au pouvoir.

Toutefois, on ne peut l'occulter, c'est sous la pression collective des féministes que les recherches et études seront institutionnalisées au sens matériel de leurs "financements," donc de leur visibilité et de leur reconnaissance par les institutions très officielles assurant la création/diffusion/transmission des savoirs : les Ministères de la Recherche et de l'Éducation, en particulier au niveau universitaire.

Dans le cadre précis de cette synthèse sur les deux décennies, nous n'avons pas l'ambition de procéder à un historique des différentes étapes, ou à une analyse complète du processus d'institutionnalisation. Il s'agit ici pour

mémoire, à l'aide du tableau chronologique proposé en annexe, de mettre en évidence quelques hypothèses sur la double évolution des recherches et études féministes , au niveau des structures d'organisation d'une part, et en ce qui concerne la démarche épistémologique des méthodes et des

concepts d'autre part.
1. Vers une institutionnalisation de la recherche et des études féministes


  1. La Recherche féministe


Dans les années 70, les recherches féministes sont le fait de groupes militants nombreux dont les choix politiques et théoriques nourrissent des débats agités et des actions pourtant souvent unitaires, favorisant la prise de conscience d'un grand nombre de femmes.

Cette prise de conscience est activée par des échanges (paroles libres) sur le vécu commun des femmes et c'est ce "vécu" qui est traduit, pensé, débattu, puis analysé. On cherche à comprendre pourquoi et comment se perpétuent l'oppression et l'infériorisation (intériorisée?) des femmes.

Quels en sont les fondements, les formes, les théories applicables : patriarcat, capitalisme, domination, appropriation, exploitation?

Cette théorisation est alors nourrie par un mouvement social fort et les revendications sont traduites par les pouvoirs publics dans des textes législatifs "révolutionnaires" pour certains, "réformistes" pour d'autres (autorité parentale partagée, divorce, contraception.. .). Le féminisme est dans sa majorité ouvertement et directement politique, et donc le plus souvent, radicalement critique envers une organisation sociale et économique qui laisse si peu de place aux femmes. Tout au long des années 70, cette théorisation est également l'objet de nombreuses revues (Le torchon brûle, Pénélope, BIEF, la Revue d'en Face, Sorcières, Questions Féministes). Certaines de ces publications sont rattachées aux premiers centres de recherches qui commencent à se multiplier dans les universités (3). On peut émettre ici une double hypothèse pour comprendre le développement des centres d'études féministes universitaires entre 1972 et 1982 :

• la demande étudiante pour une soit prise en compte de cette dimension dans leurs études et leurs propres recherches, en particulier, en histoire et en sociologie, au niveau des seconds et troisièmes cycles.

• le temps advenu de l'insertion professionnelle de la jeune génération des féministes (les 20-25 ans du début du mouvement qui accèdent à l’insertion professionnelle dans les universités ou le CNRS).
Dès le milieu des années 70, sans abandonner la démarche de la prise de conscience par l'analyse du vécu, de nombreuses recherches empiriques se développent sur tous les terrains. Mais, peu à peu, les recherches deviennent plus théoriques, au sens d'une orientation plus prononcée vers le questionnement des concepts et des méthodes classiques à l'oeuvre dans les sciences sociales et également dans les sciences exactes. Cet approfondissement répond au besoin de s'attaquer aux "racines du mal" de l'oppression des femmes, dont le paradigme "femme nature - homme culture" est le plus enraciné dans nos académies.

Ce besoin de théorisation critique et sa diffusion peuvent être mis en relation avec la nécessité ressentie par un nombre croissant de féministes d'une institutionnalisation de la recherche et des enseignements, par l'obtention de postes et de financements, soit pour l'organisation de colloques, soit pour des programmes de recherche spécifique.

Ainsi, l'action spontanée collective, puis nationalement constituée, qui se manifesta en janvier 82, lors des Assises Nationales de la Recherche (4), a été celle de la colère et de la détermination. Cette action fut inscrite dans un double paradoxe :

• alors que la production de revues, d'ouvrages de colloques et la création de centres universitaires étaient en phase croissante entre 77 et 82, les programmes préparatoires de ces assises d'abord régionales ne faisaient

aucune mention ni du mouvement social des femmes encore actif, ni de l'ensemble des travaux théoriques issus de ce mouvement.

• cette absence, cet "oubli," s'inscrivait pourtant dans une situation politique porteuse d'espoirs, de changements, puisque les socialistes élus, en grande partie par le vote de nombreuses femmes, venaient de créer pour la première fois un Ministère des Droits de La Femme (et non plus un Secrétariat à la Condition Féminine, signe symbolique et sémantique de l'effet sous-jacent de nos travaux sur cette question, on attendra 1988 pour changer le singulier par le pluriel et passer aux "droits des femmes")
La constitution de l'AFFER (Association Femmes, Féminisme et Recherches) correspond à la nécessité évidente d'une coordination nationale pour se donner les moyens (ou les prendre) d'obtenir une reconnaissance scientifique et la visibilité de notre travail, qui non seulement seraient porteuses des moyens financiers indispensables à son développement, mais permettraient également sa prise en compte dans les politiques économiques et sociales, même si par ce chemin nous étions amenées à cautionner un certain réformisme.

C'est ainsi que ce colloque impressionnant (750 inscrites et 144 communications) produisit des effets immédiats du point de vue de la structuration et du développement de l'existant dans le cadre du CNRS et dans celui des universités (deux ATP, un atelier l'APRE, une équipe spécifique le GEDISST et quatre postes de maîtresse de conférence en études féministes, cf. tableau 1 en annexe).

En cette fin de décennie, ce démarrage exaltant est sans cesse remis en cause dans sa continuité, et on sait combien l'élaboration et la remise perpétuelle de dossiers administratifs

à répétition représentent un coût élevé en temps et en énergie pour les chercheurs-res et les enseignants-tes. Pour ajouter un dernier symbole à nos yeux, cette remise en cause peut se lire par exemple dans les intitulés des deux postes d'enseignements supplémentaires obtenus en 1990 : "Etudes Féminines" au lieu de "Études Féministes" pour les premiers.

Ce changement de titre ne marque-il pas une certaine régression, et le refus par l ' institution pourvoyeuse de ces postes des acquis théoriques et politiques de nos actions et de nos recherches?
(2) Les enseignements féministes
Au milieu des années 70, c'est à l'université d'Aix-en-Provence, au CEFUP, que se mettent en place des UV sur la condition féminine, puis à Paris VII, à Lyon, à Toulouse et un peu partout. Ces enseignements existent à tous les niveaux du 1er au 3ième cycle . Ils se développent à

l'intérieur d'un cursus disciplinaire (histoire, socio, littérature ou psycho) et rarement sous forme de regroupement interdisciplinaire comme le sont les centres de recherche universitaire.

Ces enseignements sont donc dispersés, quelquefois même sans continuité entre les trois cycles, et contrairement à la Grande Bretagne ou aux États-Unis, ils ne constituent ni filières, ni diplômes spécifiques. Il est même quasi impossible de parler d'options ou de sous-dominantes, admises officiellement dans le titre des diplômes.

Cependant, depuis 1989, il existe à Paris VII un DEA spécifique "Sexes et Sociétés" regroupant trois disciplines (Histoire, Psycho-sociale et Sociologie). À Lyon, le CLEF, en particulier depuis cette année, a mis en place des modules de "sous-dominante" en premier cycle. À Toulouse, l'équipe Simone a reçu l'habilitation pour la mise en place en 93/94 d'un DESS spécialisé sur la prise en compte des rapports sociaux de sexes dans la définition et l'application des politiques

sociales. Ce sera le premier diplôme universitaire professionnel dans lequel les recherches féministes pourront trouver une diffusion et une application.

En dehors de ces nouveautés, la relative "non-organisation" des enseignements féministes s'inscrit dans les difficultés que connaît le système universitaire français en général depuis une vingtaine d'années:

• Un rapport enseignant-enseigné malade du grand nombre et du manque de moyens pour pouvoir travailler en petits groupes et sur le terrain. Donc une pédagogie de moins en moins innovatrice et un repli frileux sur le statutquo face aux multiples réformes avortées.

• Un refus de la reconnaissance scientifique pour tout ce qui se présente comme inter-, pluri- ou transdisciplinaire, malgré les grandes déclarations générales sur le bienfondé de telles formations. Elles n'ont jamais vraiment fonctionné dans les universités françaises dont les enseignant-es en majorité continuent de défendre la haute compétence et l'élitisme de leurs "spécialités" de plus en plus pointues, chacun dans sa discipline. Si de telles formations spécialisées sont nécessaires, il n'en reste pas moins indispensable de les resituer dans le cadre de connaissances plus globales et de les appréhender au moyen de démarches diversifiées.

Un besoin de coordination des enseignements féministes a été exprimé ces deux dernières années. Le bulletin de l'ANEF((5) est d'une grande utilité pour l'information et la comparaison qu'il permet sur le développement des enseignements innovés chaque année par les différents Centres. Une table ronde prévue en 1993-1994 pourra peut-être permettre une certaine harmonisation des objectifs et des formes, par un échange sur la question de savoir si nous

désirons, comme en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, mettre en place des filières et des diplômes franchement spécifiques (comme c'est Je cas dans les Women's Studies), ou si nous devons plutôt chercher à développer des sous-dominantes dans les cadres disciplinaires existants?
II . Vers une épistémologie des concepts et des méthodes de la recherche par les recherches et études féministes
Je ne reprendrai pas ici les débats déjà évoqués ailleurs, ni ceux qui, depuis trois ou quatre ans, autour des principales tendances, agitent et alimentent la recherche féministe, et pas seulement en France : Recherches Femmes, ou féministes, ou féminines d'une part, ce qui recoupe souvent les questions de méthodes (post-beauvoiriennes, universalistes

ou unicistes ou rationnalistes, essentialistes ou dualistes ou différentialistes), ainsi que la confrontation entre le concept anglo-saxon de gender, et celui des rapports sociaux de sexe

d'autre part (6)

Je souhaiterais plutôt insister, à partir de l'exemple des recherches en sociologie, sur le tournant "épistémologique" qui à mon sens accompagne l'institutionnalisation et symbolise

en même temps la différence, à mon sens principale, entre les deux décennies en France. Le choix de la sociologie ne doit pas laisser présumer une quelconque hiérarchie entre les disciplines, car les synthèses des deux ATP publiées par le CNRS en 1989 et 1990 démontrent à quel point toutes les disciplines ont été questionnées par les féministes de la recherche française, ce qui sans doute a contribué à forger l'image à l'étranger du "féminisme français intellectuel."(7)

Comme pour la plupart des autres sciences sociales ou humaines, il y a en sociologie deux méthodes pour faire de la recherche-femmes (pour prendre l'expression la plus neutre qui englobe les deux démarches que représentent les "recherches féministes" d'une part, et les "recherches féminines" d'autre part) :
(1) La méthode la plus ancienne et la plus fournie en travaux consiste à prendre les femmes comme variable ou comme objet de l'analyse d'un champ, d'un terrain, avec les méthodes et les théories de la sociologie classique mais n'ayant pas toujours introduit la variable sexe. Cette méthode présente des aspects innovateurs et des aspects insuffisants:

• Elle rend visible les spécificités dites "féminines" ou apportées par les femmes à l'intérieur d'un champ, d'un terrain que la sociologie avait jusque là traité de manière générale dite "globale ou neutre." Exemples de travaux où les femmes sont introduites comme "variable" :

femmes et politique, femmes et travail. Travaux où les femmes sont "objet" d'étude: le travail féminin, les budgets-temps du travail domestique, la condition féminine, statut social, rôles sexués.

• Ce "fait féminin" devient donc visible là où les femmes étaient déjà là, mais perçues comme un donné. Un regard idéologique rarement questionné les définissait d'abord par leurs responsabilités familiales, ce qui renvoie à la maternité, donc au biologique assimilé alors à la nature dite féminine.

Cette "sociologie des femmes" a considérablement enrichi la sociologie dans tous les domaines, apportant de nouvelles données de nouvelles connaissances, mais sans interroger les perspectives, les fondements conceptuels théoriques et méthodologiques de cette discipline. Elle n'a pas non plus questionné la définition et la conceptualisation des catégories de sexe "femme," "homme" - ni leur représentation - le "féminin" et le "masculin."
(2) Parallèlement et surtout à partir de la deuxième moitié des années 70, se sont développées des recherches où la catégorie "femme" est questionnée, puis utilisée comme catégorie critique des paradigmes et concepts de la sociologie; de nouveaux concepts, de nouvelles problématiques tentent de construire des théories innovatrices.

La première déconstruction a été (dans la lignée et en complément du travail de Simone de Beauvoir) l'approfondissement de la remise en cause des catégories de sexes comme données "naturelles," ou biologiques (conception qui marque essentiellement la catégorie "femme") et donc l'approfondissement de la démonstration à différents niveaux de leurs constructions sociales, de leurs définitions réciproques, l'une par rapport à l'autre, ce qui conduira à la

construction de plusieurs concepts: "sexage," "classes de sexes" et "rapports sociaux de sexes."

Ce dernier concept est aujourd'hui au centre des problématiques de la recherche féministe dans tous les champs de la sociologie. Les rapports sociaux de sexe comme catégorie construite socialement sont variables selon les sociétés, et dans le temps. Avec les catégories de classes principalement, ils participent à la structuration de tout groupe social.

• Exemples de déconstruction des concepts de la sociologie "traditionnaliste" : le concept de travail, celui de loisir, celui de production et de reproduction, la conception de la famille non plus comme entité, unité de consommation, de socialisation.

• Autre exemple: la remise en cause des CSP selon le père comme catégories opérantes pour analyser les trajectoires sociales ou professionnelles, avec l' introduction de nouvelles problématiques comme par exemple la relation mère-fils, mère-fille dans l'éducation et ses effets sur les choix professionnels futurs. Ou encore la remise en cause, en particulier dans le cadre du CSU, de L'IRESCO ct du GEDISST (se reporter au tableau 1) des anal yses des caractéristiques du travail féminin: la moindre qualification, le manque d'ambition, le travail à

temps partiel, l'infériorité des salaires... où l'on retrouvait toujours en filigrane les responsabilités et les charges familiales, donc la maternité comme responsabilité des mères d'abord.

Ainsi se dessine peu à peu une tendance à apprécier la valeur heuristique de la "science sociologique" en commençant, c'est bien évident, par les deux piliers que sont: la famille (et la non-famille), le travail (et le non-travail), auxquels non sans humour, mais par nécessité, s'ajoutent de manière plus préoccupante ,ces dernières années, des analyses sur les rapports que l'Etat entretient avec la différence des sexes (cf. la constitution du groupe "États et rapports sociaux de sexe" en 1989 à Paris VIII).

À mon avis, les années 1980 de la recherche féministe ont été marquées par ces questionnements des paradigmes sociologiques classiques à l'oeuvre depuis plus de cinquante ans et fortement centrées sur le modèle masculin. Au sein du CNRS, les axes retenus pour les deux ATP, le titre choisi pour l'APRE (Atelier Production / Reproduction) ou encore celui du livre Le Sexe du travaiL (éd. Pug, 1984 -livre issu des réflexions collectives des groupes de recherche préparant la constitution de l'APRE) sont des exemples significatifs de ces évolutions (cf. tableau 1).

Sur toutes ces questions, autour desquelles travaille inlassablement, par exemple, Nicole Claude Mathieu depuis 1970, (8), les recherches se poursuivent. Toutefois, il convient de constater avec Christine Delphy dans son éditorial des "Nouvelles questions féministes" (1991), que les avancées théoriques des recherches féministes souffrent de plus en plus d'une marginalisation institutionnelle par les pouvoirs publics, et du risque permanent de régression dans la société civile par rapport aux "acquis" légitimes et législatifs obtenus par le mouvement social des femmes, dont la recherche et les études féministes sont parties intégrantes.

En conclusion je dirais que l'évolution récente vers un approfondissement théorique et le développement de l'aspect critique du savoir asexué ont permis, sans aucun doute, un renouvellement des recherches toutes sciences confondues. Ceci d'ailleurs n'a guère échappé à quelquesuns de nos "mandarins" intellectuels en vogue et fortement médiatisés qui "oublient" bien souvent de citer leurs sources, puisées dans les recherches féministes.

En ce qui concerne les femmes, si cette théorisation "critique" a pris en quelque sorte le relais d'un mouvement social militant "recroquevillé," elle pourrait devenir la courroie de transmission pour une prise de conscience des femmes, et permettre le perfectionnement des outils de notre lutte, même s'il devient de plus en plus "mal élevé," et surtout "mal vu" pour les carrières tant des chercheurs-euses que des enseignants-tes, de parler dans nos académies des "rapports sociaux de sexes" en termes de domination, d'exploitation et de leur articulation aux rapports de classes ou de races.

Continuer à chercher et à enseigner sur ces questions sociales essentielles est peut-être aujourd'hui une autre façon d'agir. C'est le temps de l'analyse et de la transmission. Mais si les chantiers restent largement ouverts pour ce qui est de la recherche, il y a par contre urgence à assurer un peu mieux en France la diffusion des travaux déjà accomplis, en particulier par la structuration et l'élargissement des enseignements. Ainsi pourrions-nous peut-être éviter une

coupure trop grande qui tend à séparer aujourd'hui les féministes de la première génération et celles qui prennent déjà le relais. Ainsi pourrions-nous réduire la distance qui tend à séparer les recherches et études féministes du mouvement social des femmes. Dans cette optique, le développement des actions en formation continue ne doit pas être négligé, les études féministes sous toutes leurs formes pourraient être le relais pédagogique entre les recherches et les luttes menées par les femmes pour l ' égalité réelle des chances et des droits entre hommes et femmes.
NoIes

1. Libération des Femmes, Maspero, octobre 1970 (réédité en 1972); Les femmes s'entêtent, Idées Gallimard, 1975.

2. Le colloque de Toulouse en décembre 1982 (financement Ministères de la Recherche et Droits de la Femme) peut être considéré comme une date symbolique de l’institutionnalisation car il est à la fois: le premier colloque national consacré directement à l'ensemble des recherches féministes quels que soient les thèmes et les disciplines; l' aboutissement, le bilan de la mobilisation et des productions théoriques du féminisme des années 70; et le point de départ de l'auto-organisation des recherches féministes, la volonté collective d'une reconnaissance par l'institution majeure qu'est le Ministère de la Recherche et donc la définition des moyens nécessaires à leur développement et à leur visibilité. Publication des Actes du colloque Femmes, Féminisme et Recherches, éd. AFFER (Lyon,

CLEF), Novembre 1984, 1008 pages.

3. En novembre 1978 est publié le BIEF (Bulletin d'Information des Études Féminines), qui est le fruit des activités regroupées de trois groupes universitaires (CEFUP, GEF et CLEF cf. Tableau). Comme son nom l'indique, il y est déjà question d'informations, de comptes rendus de colloques ou de publications, des activités de recherches et de premiers enseignements intitulés alors "condition féminine."

4. Les Assises régionales de la recherche se sont tenues à Paris et en province du 13 au 16 janvier 1982 afin de définir un nouvel essor des recherches en sciences sociales et humaines, recherche que l'on disait "finalisée par les besoins sociaux" (cf. historique du colloque par Michèle Kail dans les Actes du colloque de Toulouse).

5. Pour toutes informations complémentaires, on pourra se reporter au bulletin de l'ANEF (Association Nationale des études Féministes) créé en juin 1989. Cette nouvelle association nationale a pris le relais de l'APEF (association régionale regroupant Lyon et Paris) qui elle-même, de l'automne 1987 à l'été 1989, aura publié six numéros d'un bulletin d' informations. L'ANEF représente donc la succession de l'AFFER, qui s'est éteinte après la publication des

Actes du colloque de Toulouse. Elle diffuse depuis l'automne 1989, selon les années, auprès d'environ 250 abonnés-es, nationalement et quatre fois par an, les infos sur les organisations

des enseignements, colloques, sommaires de Revues etc. (ANEF, 7 rue Mirepoix, 31000 Toulouse).

6. Pour une étude plus approfondie des recherches sur les concepts, méthodes et problématiques on ne peut éviter la lecture des Actes du colloque "Sexe et Genre," 1989, ainsi que celle des deux rapports de recherche, fruits de l'institutionnalisation : "À propos des rapports sociaux de sexe: parcours épistémologique," 1986 collection CSV-CNRS (réedition en 1991, 252 p.); "Les rapports sociaux de sexe: problématiques, méthodologies, champs d'analyse," mai 1988, IRESCO, Cahiers de l'APRE, nO 7 (3 volumes), Table ronde 24-26 novembre 1987. Sur la confrontation des divers courants, qui se sont peu à peu formalisés durant cette période 1970-1990, on pourra se reporter aux analyses par exemple de Rosi Braidotti, Patterns of Dissonances, (éd. Polity Press, Cambridge, 1991), ou à celles de Françoise Collin, "Théories et praxis de la différence des sexes," Revue M, avril 1992, "Pluralité Différence Identité," Revue Présences, octobre 1991, "Praxis de la différence," Cahiers du GRlF, avril 1992.

7. "Recherches sur les Femmes et Recherches Féministes," Action Thématique Programmée, Tome 1 (1984/1987), Tome 2 (1986/1989), CNRS, 49 rue Mirabeau,75016, Paris (cf. tab. 1).

8. La critique de la conception "Naturaliste" des catégories de sexes pour la Sociologie ont été entamées par Nicole-Claude Mathieu dès 1971, textes réunis dans L'Anatomie politique, éd. Côté Femmes -1991.
ANNEXE - Tableau

Organisation de la Recherche Féministe en France, 1970 -1990 ~~~ Pour le CNRS/ les grands colloques et les groupes universitaires
• Toulouse 1982 - Femmes, Féminisme et Recherches organisé par l'ensemble des équipes regroupées dans le cadre d'une association nationale, l'AFFER qui a existé jusqu'à la publication des actes du colloque en 1984. Remplacée par l'ANEF depuis 1989.

• Saint-Cloud 1984 "Les hommes et le sexisme"ADAM ( Ass.pour la disparition des archétypes masculins.

• Paris IX 1984 "Femmes hommes et pouvoirs dans les organisations" (Laboratoire du changement social).

• ParisVIl-1988-Crises de la Société, féminisme et changement.

• Toulouse-1989- Colloque International "Les Femmes et la Révolution Française."

• Paris CNRS-1989-Sexe et Genre (en relation avec les ATP).

• Paris-Centre Pompidou-1989-La Famille, la Loi, l'État.

• Bruxelles 1989-Concepts et réalité des études féministes (Les cahiers du GRIF)

• Paris Sorbonne 1992 "Femmes et Histoire" après la parution des cinq volumes d'Histoire des femmes.

• Aix-1975-Les Femmes et les Sciences Humaines (CEFUP).

• ParisVlIl-1978-Les Femmes et la classe ouvrièrc .

• Aix en Provence-juin79-Familles et pouvoirs

• Nantes 1980-Femmes et Familles.

• Lyon 1980-Femmes et Travail. Centre d'études Féminines-CÉFUP-Aix en Povence 1972 (reconnu par le Conseil Scientifique en 1976).

• Groupe d'Études Féministes-GEF-Paris VII-1975 (devenu le CÉDREFF).

• Ccntre Lyonnais d'Études Féministes-CLÉF-Lyon Il -1975

• Institut de Rcchcrches et d'Études Féminines-IRÉFParis VIII-1976.

• Groupe de Recherche Interdisciplinaire d'études de femmes-GRIÉF-Toulouse-1979.

• Centre Interdisciplinaire de Recherches sur les Femmes-CRIF-Bordeaux-1982 (reconnu en 1984).

•Équipe Simone-"Conccptualisation et Communication de la Recherche-Femmes"-Toulouse Mirail-1986.

• 1989 création d'une équipe "États et rapports sociaux de sexe" au département d'Anglais de Paris VIII - En 1991 cette équipe est rattachée au CIMOS (études des mouvements sociaux).

Durant toutes les années 70 divers groupes de réflexion dans le MLF à Paris et en province Hors Institutions : Le Séminaire Limites-Frontières Paris - 1980/1988 + La Millénaire Paris 1982 + Le Club Flora Tristan Paris 1982

Après le colloque de Toulouse de 1982 seront créés 4 postes d'études Féministes en 84 Toulouse II: Histoire, Paris VI[: Socio Nantes: Droit (non pourvu) , Rennes: Droit Social

Puis en 90, création de 2 postes Études-Féminines : Toulouse II: Socio et Paris VIII: Histoire

En 1990 constitution d'un GDR "Sociologie de la famille," et publication d'un premier ANNUAIRE de la recherche féministe

De 1982 à 1988 au CNRS, réunion mensuelle de l'Atelier Production/Réproduction (APRE) financé par le PIRTEM, 1'IRESCO (Institut de Recherche sur les sociétés contemporaines) et le CSU (Centre de Sociologie Urbaine). L'APRE a publié 6 n° de Cahiers en 1985/86, puis les actes d'une table ronde tenue en nov. 1987, sur les "Rapports Sociaux de Sexe: Problématiques,

méthodologies, champs d'analyses." (publication en mai 88)

Depuis 79, à ce jour, il existe une seule équipe centrée sur la Division sociale et sexuelle du travail: le GEDISST rattaché à l'IRESCO. Cette équipe a été reconnue par le CNRS, comme Unité de Recherche dès 1983 (au départ undizaine de chercheurs-res aujourd'hui le double).

En 83 et sur 4 ans une action thématique programmée (ATP) Recherche sur les femmes et recherches féministes. 3 axes et 37 dossiers retenus sur 133 déposés :

• Analyse critique de la conceptualisation des sexes

• Femmes, États, Droit et Société

• Mouvements des femmes, pratiques des femmes

Puis, 2ème ATP du CNRS en 85 - 3 axes et31 dossiers retenus sur 117 déposés

• Concepts et problématiques

• Femmes, États, Travail et Société

• Mouvements des Femmes, idées féministes, pratiques des femmes

En 1986 la nouvelle Délégation à la Condition Féminine suspend les versements de la 2è tranche.

Depuis 89, et à ce jour, il n'y a pas d'ATP et les projets de constitution de GRECO ou GDR n'ont pas encore abouti à ce jour (un projet de GDR va être déposé en 1993).

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