RÉsumé Ce travail confronte les résultats d'une comparaison dans le temps et dans l'espace des modèles productifs dans l'automobile par le réseau international du gerpisa avec les théories proposées par les sciences sociales.





titreRÉsumé Ce travail confronte les résultats d'une comparaison dans le temps et dans l'espace des modèles productifs dans l'automobile par le réseau international du gerpisa avec les théories proposées par les sciences sociales.
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2. Un modèle productif comme principe de division du travail associé à une configuration du marché.

Que la plupart des recueils de textes et manuels sur l'organisation s'ouvrent par le premier chapitre de La richesse des nations d'Adam Smith n'est peut être pas un accident, puisque l'on trouve dans ce texte quelques grands principes qui sont utiles aujourd'hui encore à la compréhension des firmes2, des organisations3 et des modèles productifs4.

2.1 Un retour à Adam Smith.

L'émerveillement d'Adam Smith devant la manufacture d'épingle rappelle celui des auteurs de « La machine qui a changé le Monde » devant la production frugale. Si un homme devait fabriquer une épingle entièrement seul, il lui faudrait bien une journée complète. Mais dans une manufacture où le travail est divisé en 18 opérations distinctes, le produit est au moins de 4.800 épingles par travailleur et par jour. Cette augmentation extraordinaire du produit et de la productivité est lié à l'accroissement de l'habileté des travailleurs, la suppression des temps morts résultant du passage d'une tâche à l'autre, enfin l'utilisation de machines. A la lecture de ce texte fondateur, le lecteur contemporain est tenté de le résumer par la série de propositions suivantes. D'abord, l'organisation de la production est une question de division du travail. Ensuite « la division du travail est limitée par la taille du marché». «L'opulence naît de la division du travail» ou encore à la lumière de la quatrième proposition de la compatibilité entre un type de division du travail et une dynamique des marchés. En effet, l'approfondissement de la division du travail crée des étapes qualitativement différentes en matière de changement technique et ressort de la croissance. Ainsi : « C'est à la division du travail qu'est originellement due l'invention de toutes ces machines destinées à faciliter le travail » et le travail des savants et théoriciens, qui se consacrent entièrement aux découvertes, tendant à perfectionner les machines et les outils, sont eux-mêmes le produit de la division du travail.

Même si l'économie politique est loin d'en avoir fait la question centrale, ce thème a été prolongé par de nombreux auteurs. Ainsi, Charles Babbage5 souligne les économies de salaires associées à une spécialisation du travail grâce à l'allocation de chaque qualification à la tâche qui convient et se fait le théoricien du machinisme. Mais c'est sans doute Karl Marx qui prolonge le mieux la problématique Smithienne lorsqu'il montre que la dynamique de la concentration du capital fait passer les salariés d'une soumission formelle à une soumission réelle et que, paradoxalement l'organisation de la grande entreprise remplace peu à peu la concurrence débridée entre petites entreprises...pour mieux buter sur des débouchés limités par rapport aux perspectives de baisse des temps de production des valeurs et donc des prix. L'optimisme d'Adam Smith est battu en brèche puisque la spécificité du rapport capitaliste de production conduit à une distribution du revenu qui interdit la poursuite de l'essor des forces productives et débouche à terme une crise structurelle.

2 Louis Putterman ( 1986) en est un bon exemple.

3 Jay M. Shafritz et J. Steven Ott (1992).

4 Voir les chapitres 1 et 2 de la première partie de l'ouvrage Le monde qui a changé la machine, à paraître.

5 Charles Babbage (1832) repris dans Jay M. Shafritz et J. Steven Ott (1992).












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Si Léon Walras s'attache à montrer qu'une économie de marché organisée autour de la figure centrale du commissaire priseur est susceptible d'assurer l'existence d'un équilibre mutuellement avantageux pour les participants à l'échange, Alfred Marshall traite plus modestement de l'équilibre de la firme et d'une industrie dans des modèles d'équilibre partiel. On y trouve déjà l'idée que la taille de la firme est limitée par l'équilibre entre les gains internes à la division du travail et les déséconomies liées à la complexité croissante des tâches de coordination, intuition qui sera reprise par Ronald Coase6, lui-même longtemps méconnu et qui ne sera reconnu et célébré que dans les années 80 à la suite des efforts de Williamson7.

Enfin, les historiens des entreprises et les théoriciens de la gestion n'ont pas manqué d'étudier les développements de la division du travail dans et entre firmes, tout particulièrement à l'ère de la grande firme. On doit par exemple à Alfred Chandler8 d'avoir souligné combien la complexité croissante des fonctions assurées au sein de la firme était liée à l'extension du marché : approfondissement de la division du travail et croissance des marchés vont de pair conformément au second enseignement mis en avant par Adam Smith. Les gestionnaires eux-mêmes ont souligné la correspondance entre la nature du marché (qui s'échelonne du faible volume de produits fortement différenciés à la production à haut volume de biens totalement standardisés) et l'organisation productive interne qui se déploie de l'atelier à la production en continu en passant par la chaîne de montage9.

2.2 Les grands modèles industriels et la division du travail.

Le théorème Smithien (c'est la taille du marché qui limite la division du travail) et son intuition concernant la succession de stades de la division du travail semblent confirmés par cette brève revue de la littérature, ce qui justifie la définition générale adoptée pour la définition d'un modèle productif. Dans la mesure où la division technique du travail impliquée par un modèle productif ne correspond pas nécessairement aux tendances de la division sociale du travail, il est utile de symétriser le rôle respectif du marché et du travail dans la viabilité et la genèse des modèles industriels. Un modèle productif dériverait de la mise en cohérence entre un principe de division du travail d'un côté, un état ou une dynamique des marchés de l'autre. Armé de cette grille de lecture, il est possible de donner une nouvelle présentation synthétique des huit modèles qui ont été présentés précédemment (figure 1).

La manufacture d'Adam Smith est exemplaire puisque c'est la matrice des développements ultérieurs. La spécialisation d'un ensemble de travailleurs réunis dans la même entité productive livre des gains de productivité exceptionnels et rend nécessaire une nouvelle relation aux marchés qui doivent croître considérablement par rapport au stade antérieur de la division du travail. De même, par contraste avec le travail indépendant, se pose alors un problème de coordination de fait de producteurs devenus fortement interdépendants les uns des autres. On voit poindre le rapport salarial capitaliste qui organise la production sous l'égide d'un entrepreneur qui contrôle progressivement une fraction croissante de l'activité des salariés.

Le modèle « de contrôle du travail » correspond précisément à l'étape ultérieure au cours de laquelle des salariés peuvent bloquer l'approfondissement de la division du travail,

6 Ronald Coase (1937).

7 Oliver E. Williamson ( 1996).

8 Alfred D. Chandler ( 1990).

9 R. H. Hayes et S.C. Wheelwright (1984), p. 209.
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du fait de l'autonomie qu'ils conservent quant à l'organisation et la succession des activités de production. Le projet de l'organisation scientifique du travail est d'introduire dans l'atelier des méthodes et des procédures élaborées par des spécialistes, dont la fonction est alors de rationaliser au mieux la production grâce à l'usage de techniques et sciences diverses. La standardisation des tâches va souvent de pair avec celle des produits ce qui appelle un développement parallèle de la demande finale de ces produits.

Mais la normalisation des tâches et leur segmentation en opérations élémentaires permet une recomposition et mécanisation, grâce à l'invention d'outils et de machines qui n'auraient pu voir le jour sans la phase antérieure de standardisation. Telle est la base du modèle « volume et haut salaire ». En un sens, la chaîne de montage est tout à la fois un principe d'obtention de la productivité par la synchronisation d'opérations antérieurement déconnectées et un moyen de contrôle des salariés, dont on peut limiter la qualification au minimum selon le principe de Babbage. Mais pour que ce modèle productif soit cohérent, il importe qu'apparaisse une nouvelle demande, au-delà de ce que représentent les exportations et les ventes aux classes moyennes. Or il se trouve qu'une politique de haut salaire, destinée à stabiliser la main-d'œuvre, aurait aussi pour propriété, si elle se diffusait, d'induire un accès général des salariés à la production de masse. On l'aura noté la cohérence interne et externe du modèle productif a donc changé par rapport à celle du modèle fondé sur le contrôle du travail.

A son tour, la stratification de la relation salariale (en particulier entre producteurs directs et organisateurs de la production) engendre des demandes de différenciation à travers le mode de vie et les biens consommés et impose une extension du principe de production à la chaîne. Ce sont les composants élémentaires et non plus les produits finaux qui sont standardisés, de sorte que, dans le modèle «gamme et compromis salarial», la hiérarchisation du statut des salariés, la flexibilisation et diversification de la production à la chaîne et la stratification des marchés des produits définissent une configuration cohérente. Elle a été observée tant aux États-Unis que dans les pays Européens et a alimenté la croissance des trente glorieuses10. Mais depuis lors, trois autres modèles coexistent tout en étant en concurrence, et ils sont basés sur des configurations différentes.

Le modèle « innovation et flexibilité » prend sens par rapport aux limites du précédent. Lorsque les marchés de produits traditionnels sont saturés, que la conjoncture macroéconomique devient incertaine, alors prend sens une stratégie fondée sur la recherche de produits nouveaux et la réactivité maximale aux hauts et bas que ne manque pas de connaître une firme dédiée à la recherche d'innovations de produits ou de procédés. La relation salariale s'en trouve elle-même affectée puisque des salariés inventifs et réactifs sont nécessaires à la viabilité d'un tel modèle. En termes théoriques on pourrait imaginer un monde composé de ce seul modèle productif, même si jusqu'à présent il a été observé simultanément avec les configurations « gamme et compromis salarial » et « volume et haut salaire ».

Pour sa part le modèle « réduction permanente des coûts » suppose de tout autres conditions en matière de travail et de marché. D'une part il importe que la relation salariale

10 Si le mode de développement correspondant était qualifié de fordien par les théories de la régulation, le modèle productif correspondant serait plutôt sloaniste au sens où effets de volume et de variété se conjuguent par opposition à la standardisation extrême que représentait le modèle de la Ford T.
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conduise à l'acceptation par les salariés de l'objectif permanent de compétitivité, qui se traduit par la recherche assidue de réduction de coûts tout en développant la qualité, les volumes et la diversité de la gamme. D'autre part, le marché dépasse le cadre domestique pour être international, dans la mesure où ce n'est pas le compromis salarial qui fonde les débouchés de la firme, mais plutôt son avantage concurrentiel. Conceptuellement, ce modèle est très différent des précédents. Ses composantes techniques (kanban, qualité totale, kaizen) sont indissociables d'une gestion de la relation salariale et d'une articulation au marché qui est très largement indépendante du compromis capital travail correspondant, à l'opposé de ce que suppose le modèle « gamme et compromis salarial ».

Enfin, la configuration « intelligence du travail » est encore différente. Le principe de productivité marque une rupture par rapport à un siècle de mécanisation puisqu'il repose sur l'appropriation par les salariés de la logique du produit et des façons de le produire. Sa viabilité est conditionnée par l'alimentation du marché en biens originaux, dotés d'un fort pouvoir de distinction... à moins que la cumulativité des effets d'expérience ne permette des prix compétitifs même dans le domaine des biens standards. Symétriquement, ce modèle n'a de sens que par rapport à des exigences fortes émanant de travailleurs extrêmement bien formés, et qui entendent que le travail de production soit aussi riche que celui de gestion et de conception.

Cette approche des modèles comme mise en cohérence d'un principe de productivité et d'une organisation de la relation salariale et une configuration des marchés s'inscrit donc dans une longue tradition d'analyse et aide à comprendre la logique sous-jacente aux résultats présentés de façon plus succincte11. Elle a aussi pour mérite, d'introduire la question de la gestion de l'incertitude comme propriété essentielle des modèles productifs.

3. Un modèle productif, réducteur de l'incertitude inhérente au travail et au marché

En effet, l'approfondissement de la division du travail change considérablement la nature des risques auxquels font face les entreprises. Pour Robinson Crusoé nulle incertitude concernant ses besoins et ses possibilités de coopération puisqu'avant l'arrivée de Vendredi il est seul à prendre les décisions et peut complètement intérioriser l'arbitrage entre plaisir et peine, loisir et activité de production. Les seuls aléas auxquels il a à faire face sont ceux liés à la nature. Dès lors que la coopération dans la production s'est développée, apparaissent deux incertitudes nouvelles.

0 D'un côté, la satisfaction des besoins dépend de la production d'autres unités et réciproquement la production propre dépend de l'ensemble des événements qui affectent la demande pour son produit. En conséquence, des événements lointains sur lesquels l'unité de production n'a pas prise affectent directement son succès (instabilité monétaire, crise du crédit, guerre rompant la continuité des transports, crise économique locale ou générale,...).

0 D'un autre côté, l'efficacité globale de la division du travail est conditionnée par la coordination d'individus dotés de stratégies a priori indépendantes. De ce fait, l'organisation même de la production introduit une série d'incertitudes liées à la possible

11 Voir Robert Boyer, Michel Freyssenet (2000).
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multiplication de comportements stratégiques (opportunisme de salariés minimisant leurs efforts tout en bénéficiant de la productivité moyenne du groupe, absentéisme, grève, coalition des salariés titulaires des savoir-faire contre une direction purement financière,...).

3.1 Réduire sans les supprimer les sources d'incertitude.

Ainsi, puisque la spécialisation accroît ces diverses incertitudes, pour être viable un modèle productif se doit de développer des dispositifs permettant de les contenir dans des limites acceptables, en développant des outils de gestion réduisant les risques inhérents à la configuration de la division du travail. Cette approche par l'incertitude a elle-même une longue histoire. Pour ne prendre que cet exemple, Franck Knight a bâti sa théorie de l'entreprise et de l'entrepreneur à partir de la question de la prise du risque. Dans la mesure où les risques spécifiques liés à la gestion d'une firme ne peuvent être assurés, c'est à l'entrepreneur de les prendre en charge, ce qui le distingue des salariés qui, dans le contrat de travail traditionnel, sont à l'abri des bonnes et mauvaises fortunes de l'entreprise tout au moins dans la courte période couverte par le contrat. Mais l'idéal pour l'entreprise serait de reporter le risque sur des tiers, par exemple sur des investisseurs professionnels qui répartiraient le risque sur un large ensemble d'activités et de produits, ou tout au moins de l'internaliser, par exemple en diversifiant la production de biens exigeant sensiblement la même compétence mais dont les marchés sont contracycliques. Cependant d'autres voies sont possibles qu'il s'agisse de la formation de cartels et d'oligopoles, du report sur l'État de certaines des pertes des entreprises, sans oublier que le maintien d'un avantage concurrentiel est souvent la meilleure stratégie contraléatoire.

Plus généralement, à la suite de Friedrich von Hayek, l'École Autrichienne a insisté sur le fait que la supériorité d'une économie de marché tenait à sa capacité à favoriser l'innovation et les ajustements décentralisés qu'elle implique. Faut-il le rappeler, pour la théorie marxiste, l'innovation permanente est un trait caractéristique du mode de production capitaliste, de sorte qu'un régime d'accumulation n'est viable que s'il est à même d'incorporer les conséquences de l'innovation, qui n'est en rien un phénomène exogène qui viendrait se superposer à un état stationnaire. Quant à la théorie Keynésienne elle-même, n'a-t-elle pas souligné l'impact défavorable que pouvait avoir l'incertitude des vues sur l'avenir sur les décisions d'investissement et de production. Enfin, il est à peine besoin de souligner que depuis La théorie de l'évolution, la problématique néo-Schumpétérienne a bâti toute sa théorie du développement à partir des phases successives d'une innovation radicale qui fait époque. Or, qui dit innovation, dit incertitude car, comme l'a montré Karl Popper, il n'est par définition pas de loi de probabilité qui régisse l'innovation par opposition à ce que l'on observe pour les risques plus traditionnels que couvrent les compagnies d'assurance (accident, incendie, maladie, décès,...).

On comprend mieux dès lors, la seconde définition des modèles productifs comme ensemble cohérent des dispositifs visant à réduire les incertitudes du marché du travail, dans la forme qu'elles prennent localement et historiquement. Elle a de longue date trouvé un écho dans la littérature managériale qui voit dans les organisations une série de procédures pour répondre aux aléas véhiculés par l'environnement12. Mais on peut franchir une étape supplémentaire et tenter une taxonomie des modèles productifs à partir de leur gestion de l'incertitude. Pour reprendre les termes de Arthur L. Stinchcombe13 : « comme les problèmes

12 On songe par exemple aux travaux d'Herbert Simon (1957; 1976), Cyert et Mardi (1963).

13 Arthur L. Stinchcombe ( 1990).



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et les contraintes qui déterminent le succès changent et que de nouvelles incertitudes affectent alors les décisions, ceci explique qu'un rassemblement d'informations dense et rapide se concentre sur des sources particulières d'incertitude. Par conséquent, différentes organisations qui font face à des contraintes et donc des incertitudes différentes, nécessiteront de développer diverses structures pour le rassemblement et le traitement de l'information ».

3.2 Des méthodes contrastées selon les modèles.

C'est sur la base de ce principe que l'on peut passer en revue les façons de contenir les incertitudes sur le travail et le marché propres à chacun des grands modèles productifs (tableau 1). Mais on est tenté d'y ajouter que la stratégie de réduction de certaines incertitudes suscite l'émergence d'autres déséquilibres, qui potentiellement peuvent déstabiliser le modèle. En effet, un modèle productif n'est pas un ensemble statique de caractéristiques mais une série de processus en vue de réagir à un environnement changeant, tantôt à la marge, tantôt plus radicalement quand changent les régularités macroéconomiques.

La manufacture réduit l'incertitude du travail grâce au contrôle direct et panoptique des producteurs —en cela il s'oppose au « putting out system »-- et celle du marché à travers la supériorité en terme de productivité et de qualité. Mais la manufacture fait alors face à des risques nouveaux par rapport à la petite production marchande ou artisanale. D'un côté, la complémentarité des tâches et des spécialisations fait dépendre la régularité de la production de celle du collectif des salariés, qui peuvent penser se coaliser contre l'entrepreneur, car chacun des travailleurs pris individuellement est bien sûr victime de sa spécialisation qui le rend incapable de s'établir à son compte. D'un autre côté, une fois ruinés les producteurs traditionnels, un système de manufacture fait face à une incertitude nouvelle : où écouler des marchandises produites à bas prix mais excédant la demande d'un marché local, voire régional ou national ? Monopole ou oligopole, contrôle par une autorité publique ou encore exportation sur des espaces de plus en plus larges, telles sont quelques unes des façons de surmonter les incertitudes propres à cette configuration de la division du travail.

Le modèle « contrôle du travail » intervient à une étape ultérieure, lorsque le travail salarié s'est pleinement développé et que la spécialisation individuelle bute sur des limites techniques ou sociales à l'amélioration de la productivité. L'incertitude liée au comportement des salariés dans l'entreprise (flânerie, coulage, faible empressement à réparer les machines et les pannes,...) est alors réduite par la standardisation des tâches, puis une spécialisation encore plus étroite des salariés en fonction des temps élémentaires mesurés par les chronométreurs et leur recombinaison dans des postes de travail. Simultanément, on s'en souvient, le taylorisme s'attache à une standardisation des pièces et des composants, par l'intermédiaire du développement de machines-outils de haute précision. Cela ouvre la voie à une nouvelle génération de demande, précisément stimulée par la baisse des prix que permet la standardisation. Pour autant, l'incertitude n'est pas complètement contrôlée puisqu'elle prend de nouvelles formes. D'un côté, les salariés lorsqu'ils sont qualifiés perçoivent comme une expropriation de leur savoir-faire les procédures de standardisation et tentent en conséquence de bloquer le mouvement d'organisation scientifique du travail, phénomène qui fut patent aux États-Unis à la veille de la première guerre mondiale. D'un autre côté, le renouvellement des gains de productivité ne va pas nécessairement de pair avec un essor correspondant de la demande, de sorte qu'une fois le modèle de contrôle du travail établi, l'incertitude du marché réapparaît.

Le modèle « volume et haut salaire » constitue en un sens une tentative pour surmonter les deux limites propres au modèle de contrôle du travail. D'une part, le dispositif

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technique de la chaîne synchronise l'activité d'un vaste ensemble de salariés, alors qu'un système de rémunération récompensant la stabilité et l'efficacité, éventuellement doublé d'un contrôle social direct des modes de vie des familles ouvrières, tend à réduire les comportements de défiance des salariés qui compromettraient la pleine efficacité de la chaîne de montage et de la production à haut volume. D'autre part, la politique de haut salaire, pour autant qu'elle se diffuse, résout le problème des sources d'une demande qui doit être en forte croissance pour justifier l'adoption de techniques de production manifestant de larges indivisibilités. Mais à nouveau percent deux nouvelles sources de déséquilibre : la concentration d'un grand nombre de salariés sous un même toit pour assurer la production de masse favorise l'émergence de groupes de défense de leurs intérêts collectifs. Leur pouvoir de négociation peut être grand si la conjoncture est tendue, car ils peuvent bloquer complètement la production, ou à défaut compromettre croissance de la productivité et le maintien de la qualité. En l'absence d'un compromis général sur des hauts salaires, l'exportation et la recherche de nouvelles demandes introduisent de nouvelles incertitudes sur le marché du produit, qu'il n'est pas aisé de contenir dans des limites acceptables.

On l'aura compris, chacun des modèles est spécifique quant à sa gestion de l'incertitude et vient buter sur de nouveaux déséquilibres qui appellent son amendement, voire sa transformation complète. Approfondissement de la division du travail et tentative de contrôle de l'incertitude introduisent une historicité forte des modèles productifs. Ainsi, le modèle ultérieur, celui fondé sur des effets de « gamme et un compromis salarial » tente de contenir les comportements déstabilisateurs des salariés par l'organisation d'une carrière salariale interne et des rémunérations salariales qui suivent des conventions collectives si possible pluriannuelles et couvrant un ensemble de firmes appartenant à la même branche. Mais l'incertitude resurgit sous une autre forme, puisque les salariés ont alors intérêt à un comportement opportuniste consistant à minimiser leur effort tout en bénéficiant des avantages du contrat salarial en vigueur. La même dialectique prévaut concernant le marché. D'un côté, l'offre d'une gamme complète à partir de composants communs minimise les risques associés à des glissements de la demande d'un segment de la gamme à un autre, ce qui introduit un facteur d'assurance qui fit longtemps le succès de General Motors. Mais d'un autre côté, le renouvellement d'innovations mineures associées au modèle de changement annuel interdit d'apporter des novations plus conséquentes...que d'autres producteurs, adoptant un autre principe productif, peuvent avoir avantage à fournir. On aura reconnu l'irruption des producteurs européens puis japonais sur le marché américain. Le modèle gamme et compromis salarial était doté d'une remarquable stabilité tant qu'il n'a pas été concurrencé par des producteurs étrangers.








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Le modèle « innovation et flexibilité » est intéressant à ce propos. En un sens, c'est lui qui gère le mieux l'incertitude du marché et le processus de renouvellement permanent des produits. Pour ce faire, sa gestion de la relation salariale intègre complètement la succession de conjonctures favorables puis défavorables, grâce à la polyvalence des salariés, la mise au chômage technique, ou encore un ajustement de la sous-traitance. D'un autre côté, il est le mieux armé dans les périodes où le marché étant saturé, il importe d'apporter des produits nouveaux ou tout au moins perçus comme tels par des consommateurs quelque peu blasés à l'égard de la production courante. Et pourtant ce modèle n'arrive pas à pleinement internaliser l'incertitude. En effet, le succès d'un modèle atypique demeure aléatoire et ne peut faire l'objet d'une évaluation traditionnelle de risques de sorte que ce modèle productif est dangereux pour les firmes qui entendent le suivre puisqu'elles frôlent parfois, voire souvent, la faillite...tout au moins si l'on en juge à travers l'expérience de Chrysler, le jugement étant plus nuancé si l'on considère Honda et Mitsubishi. En définitive, même si une remarquable flexibilité productive permet d'éviter la faillite, l'incertitude n'est que faiblement réduite par les dispositifs institutionnels que déploient pourtant avec constance les gestionnaires.

Enfin, à tout seigneur tout honneur, le modèle de « réduction permanente des coûts » , parfois qualifié de modèle d'optimisation globale et source d'inspiration de l'approche en termes de production frugale, n'est lui-même pas exempt de limites en matière de gestion de l'incertitude. Certes, le compromis salarial noué au niveau de la firme est bâti sur une pacte de compétitivité de la firme, ce qui a priori donne un avantage concurrentiel certain par rapport à la configuration typique du modèle « gamme et compromis salarial ». De la même façon, le subtil et permanent équilibrage entre réduction des coûts, croissance des volumes, amélioration de la qualité et maintien d'une grande flexibilité productive assure à l'évidence de bien meilleures capacités de réaction que la plupart des modèles qui l'ont précédé. Et pourtant, le modèles risque de se gripper dès lors que la firme ne parviendrait pas à renouveler la demande de ses produits au rythme de l'amélioration de ses gains de productivité, ce qui exigerait la rupture du contrat implicite en vertu duquel les salariés bénéficient toujours à terme des performances de la firme. Par ailleurs, lorsque ce modèle productif se généralise, l'avantage compétitif s'érode de sorte qu'il faut chercher dans d'autres directions la renaissance de l'avantage compétitif, par exemple du côte d'innovations plus radicales, que la firme n'est pas nécessairement à même de produire compte tenu des objectifs de son organisation interne : mobiliser la synergie des effets de volume et de gamme.

A la lumière de ces deux premières caractéristiques d'un modèle productif on comprend mieux que la mise en évidence d'une configuration stable soit difficile puisqu'à peine le processus de convergence vers un ensemble de routines à peu près viables a-t-il émergé que déjà se présentent de nouvelles incertitudes, aussi bien endogènes, c'est-à-dire créées par le succès du modèle lui-même, qu'exogènes, c'est-à-dire suscitées par l'émergence de stratégies concurrentes. Mais il est temps d'analyser le niveau auquel opère un modèle productif, car c'est un élément important dans la compréhension de leur configuration et dynamique.
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