RÉsumé Ce travail confronte les résultats d'une comparaison dans le temps et dans l'espace des modèles productifs dans l'automobile par le réseau international du gerpisa avec les théories proposées par les sciences sociales.





titreRÉsumé Ce travail confronte les résultats d'une comparaison dans le temps et dans l'espace des modèles productifs dans l'automobile par le réseau international du gerpisa avec les théories proposées par les sciences sociales.
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date de publication14.10.2016
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9. Les chassé-croisé de l'histoire et de la géographie des modèles.

Les "inventeurs" des nouveaux principes et dispositifs imaginent un monde social cohérent et essaient de le faire advenir plus ou moins utopiquement. Souvent, ils échouent comme le montre l'expérience de Taylor et Ford. S'amorce alors un énorme travail consistant à repenser le modèle, en fonction de la prise en compte des obstacles rencontrés et de la redéfinition des objectifs. Il semble que cela ait été le cas pour le modèle « fort volume et hauts salaires ». Il a été redéfini dans le cadre de la "voiture populaire" et d'une politique keynésienne, au point d'aboutir en Europe à la conjonction d'un modèle productif et d'un mode de régulation bien différents de ce qu'imaginait Henry Ford pour les États-Unis.

Les nouveaux principes et dispositifs impliquent en fait un rapport salarial dont la construction relève du pragmatisme de quelques acteurs, d'opportunités et d'événements a priori improbables. Des principes et des dispositifs nouveaux ne deviennent des modèles qu'après avoir trouvé un rapport salarial et un marché adéquats au bout de nombreuses années et souvent dans des pays autres que celui d'origine. Cela permet de comprendre comment les modèles voyagent. Ce qui fait un modèle et sa viabilité c'est la cohérence d'une organisation productive, d'un rapport salarial et d'un marché. Les deux notions de processus et de modèles sont ainsi réconciliés: le modèle marque le moment du processus où cohérence interne et pertinence externe se conjuguent.






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Parfois certaines firmes ou certains pays construisent un rapport salarial qui remplit partiellement les conditions qui semblent nécessaires au modèle considéré. Mais cette construction partielle contient en son sein les éléments d'une crise précoce, alors que le modèle complètement cohérent peut avoir plus de robustesse. Les traits d'un rapport salarial d'une firme innovatrice peut se généraliser à un pays si celui-ci apparaît être une issue possible à une crise de son mode de régulation : ce fut le cas pour les pays européens d'après-guerre, à l'exception de l'Angleterre. C'est une invitation à resituer quelques uns des modèles productifs dans le temps et l'espace.

9.1 Au fil du temps : tenter (désespérément) de forger les institutions support d'un modèle et d'une vision.

Le visionnaire, qui imagine un modèle productif ou une société utopique, se doit de faire advenir les conditions structurelles de son idéal. La première solution consiste à tenter d'influer la recomposition des formes institutionnelles, caractéristiques de l'espace social et économique sur lequel l'entrepreneur (Henry Ford) ou l'ingénieur (Winsley Taylor ou Taiichi Ohno) opèrent. Or, comme déjà rappelé, quasiment aucun de ces novateurs n'est parvenu à bâtir sa « cité idéale ». Paraphrasant une formule célèbre, on serait tenté d'affirmer que les acteurs font l'histoire... mais ne savent pas laquelle.

Une solution à ce dilemme serait bien sûr que l'innovation proposée se borne à entériner l'état présent des relations professionnelles et du marché. On peut penser que tel était le cas, au tournant du XXe siècle, pour la manufacture, premier modèle productif qui a permis l'émergence du secteur de l'automobile (figure 5). Il tenait compte du fait que la demande était faible mais croissante, les tâches d'usinage et de montage étaient complexes et variées car les modèles étaient très proches du prototype. En conséquence, des ouvriers dotés de fortes compétences et jouissant d'une large autonomie dans leur travail, étaient nécessaires pour mener à bien une production en très petite série pour des clients privilégiés. Le modèle de la manufacture était donc tout à fait adéquat au stade de l'émergence de l'automobile. Mais l'histoire des économies capitalistes est à l'opposé de la reproduction d'un modèle canonique de période en période.

D'un côté, le succès des premières automobiles dont la demande se diffuse de quelques excentriques ou aristocrates à une clientèle de la haute et moyenne bourgeoisie appelle une production plus importante. Dans un premier temps, il suffit de multiplier les manufactures, les ateliers et les modèles pour satisfaire cette demande. Mais très rapidement, ce système atteint ses limites et dès la veille de 1914 se pose la question de la production en série, qui elle-même s'inscrit dans la continuité d'un processus de standardisation des pièces et de contrôle de travail. On s'aperçoit donc que le succès de l'innovation de produit qu'était l'automobile met en porte-à-faux les méthodes de production initialement mises en œuvre. Ce hiatus est encore renforcé par les exigences de la première guerre mondiale qui lance la production en série, sans oublier l'influence durable qu'exercera la Ford T tout au long de la première moitié du XXe siècle. En quelque sorte, le modèle de la manufacture a contribué à lancer un mouvement qui en déstabilise la viabilité, à l'opposé donc de la consolidation que postulerait la vision naïve d'un modèle productif.






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D'un autre côté, ce secteur est encore marginal et ne saurait prétendre à des effets d'entraînement majeurs en matière d'évolutions macroéconomiques, de sorte qu'a contrario il subit l'impact de transformations beaucoup plus générales concernant aussi bien les marchés que le rapport salarial et le travail. Au cours de cette période, le mouvement syndical, généralement reconnu à la fin du XIXe siècle s'organise, définit des revendications et obtient des droits qui déstabilisent plutôt la figure de l'ouvrier professionnel sur laquelle était fondée la manufacture. De la même façon, la genèse de la demande d'automobile échappe très largement au petit noyau initial des amateurs éclairés pour exprimer plutôt les nouvelles tendances de la stratification sociale : érosion du monde paysan, montée des classes moyennes urbaines, prolétarisation d'une partie des salariés industriels. Ainsi, le modèle de la manufacture est en second lieu victime d'une évolution gouvernée par un autre modèle productif en voie de gestation, celui de la production de masse.

On voit ainsi, au sein d'un même pays, s'enchaîner au cours du temps, le modèle de la manufacture avant 1914, puis du contrôle du travail entre les deux guerres (Figure 6), enfin le modèle volume et hauts salaires puis compromis salarial après la seconde guerre mondiale (figure 7). En quelque sorte aucun de ces trois modèles n'est parvenu à figer les transformations structurelles dans une direction qui en assurerait la perpétuation à long terme : ils durent tout au plus deux ou trois décennies avant de déboucher sur une crise plus ou moins aiguë ou une transformation significative, à l'occasion par exemple des conflits mondiaux ou grandes crises.

9.2 Dans l'espace : les modèles à la recherche une correspondance (miraculeuse) avec les institutions de l'espace d'accueil.

La seconde méthode ouverte dans la recherche d'une correspondance entre modèle productif et formes institutionnelles consiste à rechercher dans la diversité des configurations nationales ou régionales celles qui sont les plus favorables à la vision fondatrice du modèle. De fait, depuis le xvme siècle, la plupart des innovations qui font époque ont très vite essaimé dans les pays susceptibles de les mettre en œuvre avec profit. Il est d'ailleurs dans la logique capitaliste que d'exploiter au mieux les inégalités de développement observables dans l'espace. Un modèle inadapté ou devenu obsolète sur l'espace domestique peut très bien trouver une certaine viabilité ou une seconde jeunesse sur un autre espace national. C'est par exemple ce qui est advenu au modèle de la manufacture qui fut exporté dans certaines colonies anglaises.

Mais ce transfert n'est pas que passéiste au sens où il se bornerait à étendre à l'étranger la diffusion de modèles devenus inadéquats sur leur espace géographique d'origine. Il peut être beaucoup plus offensif puisqu'il peut rechercher ailleurs des conditions de succès qui ne sont pas présentes dans le pays d'origine, et bâtir ainsi un modèle productif susceptible de supplanter les configurations en vigueur. Ainsi, l'« American System » qui combine standardisation des composants et contrôle du travail prospère aux États-Unis car il y trouve l'espace libre à son affirmation : demande croissante de produits simples et standardisés, acceptation par une main-d'œuvre récemment immigrée d'une rationalisation des tâches de production. Le modèle du contrôle du travail cadre admirablement avec les institutions américaines du début du XXe siècle (figure 6). Par contraste le système sera durablement bloqué en Angleterre car la demande y demeure différenciée du fait d'une stratification sociale importante qui implique une « demande de distinction » et les salariés se sont de longue date organisés pour défendre leurs compétences et leurs rémunérations face aux empiétements des directions des entreprises.






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Ainsi, le modèle contrôle du travail se décline des États-Unis vers l'Europe et même la Russie puis l'URSS, mais chaque fois il doit trouver ou forger les conditions de sa viabilité. C'est le cas pendant la période de l'entre-deux-guerres en France, mais très rapidement des grèves viennent en bloquer l'application. La seconde guerre mondiale bouleverse à nouveau la plupart des compromis institutionnalisés et met le pied à l'étrier d'un autre modèle, celui de la production de masse articulée à un compromis salarial fondé sur le partage des gains de productivité. La taylorisation a connu un certain succès en Union Soviétique, mais elle n'a que très fugitivement affecté le modèle productif de ce pays. Les spécificités du rapport salarial (obligation mais aussi garantie d'emploi, marchandage pour répondre aux délais fixés par la planification, incorporation à titre viager des salariés dans la grande entreprise) et le faible degré de concurrence entre entreprises (spécialisation quasi-exclusive sur un produit ou une gamme de produits très limitée) interdisent de mobiliser le potentiel productif de ce modèle.

Il est même des cas où le maître dépasse l'élève...car il trouve des conditions sociales qui rendent le modèle encore plus efficace. Ainsi le modèle « fort volume, haut salaire » a trouvé une meilleure expression dans les pays européens de l'après seconde guerre mondiale qu'aux États-Unis car sont réunies les conditions qui faisaient défaut lors du lancement de la Ford T : des syndicats forts...ou écoutés des gouvernements, qui obtiennent des augmentations de salaires au prorata des progrès de la modernisation, une diffusion large de ces augmentations à l'ensemble des salariés, une reconnaissance de la couverture sociale qui facilite la transformation du mode de vie des salariés. Ce modèle ne s'impose pas par sa supériorité intrinsèque (une fois implanté ne livre-t-il pas plus de profits aux entreprises, plus de consommation aux salariés et plus de recettes à l'Etat ?) mais par la construction sociale des institutions qui canalisent et permettent son développement. A nouveau l'exemple de l'URSS est éclairant d'un possible blocage alors même que ce modèle de la production de masse était tout à fait bienvenu compte tenu des orientations générales et idéologiques en faveur du progrès technique et de l'égalité postulée des citoyens soviétiques (figure 7).

Ainsi un modèle peut trouver à l'échelle internationale ce qu'il n'est pas parvenu à forger dans le temps au sein de son espace d'origine. Mais la genèse, la transformation et la mise en concurrence des modèles productifs sont encore plus riches que ne le suppose l'analyse séparée des trajectoires nationales ou les comparaisons internationales. De fait les deux processus de genèse des modèles sont étroitement interdépendants.

9.3 La dialectique du temps et de l'espace.

En effet, la diffusion des modèles n'opère pas simplement des pays les plus avancés vers les moins développés à partir d'un stock invariant de grands principes. Dans le long terme ces relations peuvent intervenir dans les deux sens et plus encore de nouvelles configurations, parfois plus efficaces que les précédentes, peuvent émerger de cette interaction de l'espace et du temps.

Maints exemples du premier phénomène ont déjà donné. L'Angleterre qui avait été la première puissance industrielle, sur la base de la manufacture, a subi ensuite le déclin que l'on sait, avant de connaître diverses tentatives de réimportation de modèles qui, d'un point de vue logique étaient dérivés de cette première configuration. Dès les années 20 et 30, production à haut volume grâce aux transplants de Ford, dans les années 80, modèle « réduction permanente des coûts » ou « innovation et flexibilité » sous l'impact des transplants japonais. Les États-Unis eux-mêmes ont enregistré une évolution similaire : inventeurs de la production de masse et de ses variantes tant fordiste que sloaniste, les
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constructeurs américains ont été ensuite victimes du vieillissement des structures organisationnelles de leur modèle mais aussi de la concurrence de producteurs initialement beaucoup moins bien placés mais qui ont été contraints d'innover, faute de pouvoir implanter une copie conforme du modèle américain. Par exemple, les dirigeants contemporains de GM semblent avoir oublié comment faire pour que les principes sloanistes garantissent des coûts minimaux de fabrication, de commercialisation comme de conception.

Comme les trente dernières années ont enregistré un mouvement presque continu d'internationalisation, cette mise en concurrence et ce mimétisme des modèle s'en sont trouvés accrus... au point de susciter le concept de production frugale, modèle syncrétique et réputé supérieur en tout temps et tout lieu. Le douloureux et lent processus d'acclimatation des méthodes dites japonaises est là pour témoigner de la résistance des institutions, des représentations et des marchés qui demeurent très largement conditionnés par des facteurs nationaux. Il s'agit plus d'hybridation et de concurrence entre plusieurs modèles que de convergence vers un modèle unique qui par définition serait inadapté à la plupart des contextes locaux. Bref, l'internationalisation relance l'histoire des modèles plus qu'elle ne la clôt60.

C'est une invitation à expliciter les facteurs qui conditionnent la trajectoire des modèles productifs ainsi que des modes de régulation avec lesquels ils interagissent. D'un côté, chaque modèle se construit sur les composantes léguées et les déséquilibres suscités par la crise du précédent, dont il est en quelque sorte le successeur même s'il manifeste des traits significativement différents. D'un autre côté, les mode de régulation eux-mêmes connaissent aussi des phases d'émergence, d'essor, de maturité puis de crise, processus qui ne manque pas d'influer sur la dynamique conjointe de ces deux ensembles61.

10. D'une dépendance par rapport au passé à une co-évolution entre modèles productifs et modes de régulation.

Pendant longtemps la théorie néoclassique a privilégié la notion d'équilibre statique, caractérisé par une complète réversibilité des évolutions économiques au voisinage d'un équilibre stable. Cette propriété avait été étendue à l'analyse de la croissance que l'on supposait obéir aux mêmes déterminants et modèles quel que soit le pays considéré. En conséquence, tous les pays pouvaient atteindre le même rythme de croissance, puisqu'ayant accès à la même technologie, il leur suffisait d'investir le montant nécessaire de capital pour rattraper les pays les plus avancés. Depuis le milieu des années 80, l'observation de trajectoires divergentes, pour les pays les plus pauvres et les plus riches et la reconnaissance de l'importance des facteurs sociaux qui conditionnent l'innovation ont remis en cause ce schéma explicatif au profit de la théorie de la croissance dite endogène. En effet, le rendement de capital d'un même investissement privé dépend de la qualité et densité des infrastructures et du niveau déjà atteint par les savoir-faire et connaissances techniques. Par ailleurs, chaque firme ou même nation ne fait qu'explorer qu'une gamme limitée de technologies, qui se trouvent développées de façon privilégiée grâce à des effets d'apprentissage et la création de rendements croissants dus à des externalités positives par exemple entre éducation, recherche et formation du capital productif52.

60 Robert Boyer, Pierre François Souyri (2001).

61 Robert Boyer, Michel Freyssenet (2000).

62 Bruno Amable, Rémi Barré et Robert Boyer (1996).
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Ainsi s'introduit une dépendance des méthodes de production par rapport à des choix initiaux en matière de produits, technologies, réseaux et commercialisation. On retrouve au plan macroéconomique l'un des thèmes majeurs mis en évidence à propos de l'évolution de l'industrie automobile. Mais symétriquement, il ressort que des mécanismes analogues conditionnent l'évolution des institutions économiques, dans la mesure où elles ont pour propriété commune avec les systèmes technologiques, de bénéficier de rendements croissants d'adoption63. Ainsi s'introduit une autre dépendance par rapport à l'histoire, non moins importante puisqu'elle conditionne la plupart des formes institutionnelles qui définissent le mode de régulation.

10.1 Les modèles de la division du travail se conditionnent les uns les autres.

Pour les besoins de la présentation, et à des fins de simplicité, chacun des grands modèles productifs a été présenté comme résultant d'une vision et finalement d'un principe de division du travail spécifiques, sans que l'on établisse un quelconque lien entre ces divers modèles (figure 1). Il s'agissait en quelque sorte d'instantanés photographiques d'un processus qui, en fait, se déploie dans le temps et ressort donc de la dynamique telle que la saisit le cinématographe. Il est temps de réintroduire cette dimension historique en conservant la même structure interne pour chacun des sept modèles productifs (figure 8). En effet on pressent que le modèle de contrôle du travail ne pouvait advenir antérieurement à celui de la manufacture, de même que la diversification de la production à la chaîne supposait qu'elle ait déjà été inventée pour un bien produit en masse. Quitte à forcer le trait, on peut avancer que l'histoire des modèles productifs s'inscrit dans la succession des problèmes qu'ont rencontré la division du travail d'une part, la dynamique des marchés des produits d'autre part.

En effet, de la manufacture d'épingles d'Adam Smith à la grande entreprise sloaniste, s'enchaîne une série de principes de division du travail qui s'attachent à surmonter les difficultés de l'étape précédente. N'était-il pas inéluctable que la coordination de travailleurs formellement indépendants débouche sur des problèmes nouveaux lorsque s'accroît la taille de l'entreprise, se développent les outils et les machines et s'affirme un antagonisme capital/travail, non seulement sur l'organisation du travail mais aussi le partage de ses fruits ? En un sens Winsley Taylor tente de trouver une solution à des problèmes inhérents à la division du travail. De même, le perfectionnement des outils et des machines est une conséquence de la division du travail et il s'accélère lorsque les dirigeants des grandes entreprises veulent rationaliser les pratiques productives et les incorporer dans des équipements qui, dans cette conception, sont autant de moyens de contrôler par la technique l'activité des salariés. La chaîne de montage peut alors devenir un redoutable moyen d'étendre la productivité tout en contrôlant le travail,...bien que le gigantisme en la matière puisse se retourner contre les dirigeants lorsqu'il permet à une minorité de bloquer l'ensemble

63 On doit à Paul A. David d'avoir développé ce thème dès le milieu des années 80, grâce à une série de travaux tant théoriques qu'historiques. Voir P.A. David (1985) à (1990).






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du processus,...ou à une majorité de salariés de se syndiquer, et d'exiger un «juste » partage des gains de la rationalisation des méthodes de production. Voilà une trame qui relie les débuts de la manufacture à la grande entreprise sloaniste.

Supposant même la question du contrôle du travail résolue, tout modèle productif se doit de proportionner la division du travail à l'ampleur des marchés actuels ou potentiels. Or ces marchés ont changé de nature au fur et à mesure de l'industrialisation et du développement. A l'origine, les débouchés sont très largement exogènes au secteur manufacturier, puis le succès de ce système engendre des effets favorables quant à la demande de composants produits en grande série, voire même de biens destinés au consommateur final. Mais au fur et à mesure que se développe la salarisation, dont le noyau dur a longtemps été le secteur manufacturier, la demande émanant des travailleurs croît en proportion de la demande totale de sorte que le passage à la chaîne de montage appelle à terme, d'une façon ou d'une autre, l'accès des salariés eux-mêmes à la consommation de masse. S'ouvre alors une nouvelle phase dans laquelle la quasi totalité de l'activité étant salariée, les différenciations sociales des modes de vie opèrent aussi au sein du monde du travail, ce qui rend possible un modèle productif fondé sur la diversification de la gamme. Il est clair que les marchés des années 60 n'avaient guère de points communs avec ceux du xixe siècle, second facteur d'historicité forte des modèles productifs.

Pourtant, à partir de la diversification de la production à la chaîne, la sophistication des marchés, en particulier leur internationalisation et l'approfondissement de la division du travail ouvrent la voie à plus d'un modèle productif (Figure 8, 3 dernières lignes). Ainsi la diversification et hiérarchisation du statut salarial ouvrent un espace pour diverses relations salariales, tantôt fondée sur l'inventivité et la malléabilité des travailleurs (le modèle « innovation/flexibilité »), tantôt sur l'acceptation par les salariés de l'impératif de compétitivité, fut-ce au détriment de leur vie personnelle (le modèle « réduction permanente des coûts »), ou encore la reconquête de l'intelligence des produits et des procédés par des salariés citoyens particulièrement exigeants quant au contenu de leur travail (le modèle « intelligence du travail »). Ces trois modèles n'ont pas le même rapport au marché : le premier joue sur la prime à l'innovation si possible radicale ou à tout le moins pas simplement cosmétique, le second joue sur la recréation permanente d'un avantage compétitif par le prix et la qualité et privilégie les marchés internationaux, le troisième suppose une redéfinition complète du produit automobile dans un sens qui préserve l'environnement, la qualité de la vie urbaine, la sécurité, etc....

On l'aura compris, la succession des visions et des modèles n'est pas purement aléatoire (la réduction permanente des coûts aurait-elle pu précéder la standardisation et la chaîne de montage ?) ce qui autorise quelques espoirs en matière de prospective : tout modèle candidat à la viabilité se doit de s'insérer, quitte à le transformer, dans l'héritage de la division du travail et de la stratification des marchés. Mais on peut pousser l'analyse un cran plus loin et examiner les relations entre modèle productif et mode de croissance.

10.2 La nécessaire compatibilité entre modèles productifs et modes de développement et de régulation.

En effet, la théorie de la régulation a montré qu'il existait au plan macroéconomique des relations entre la configuration du rapport salarial, les formes de la concurrence, l'insertion internationale et les interventions de l'État64. Elles doivent assurer la viabilité du

64 Robert Boyer, Yves Saillard (1995).
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régime d'accumulation en proportionnant la dynamique des gains de productivité avec la genèse de la demande. Les recherches antérieures, tant historiques que comparatives ont mis en évidence trois caractéristiques essentielles permettant de distinguer entre les divers modes de développement. Par ce terme, on entend la conjonction d'un régime d'accumulation qui définit les grands traits du modèle de croissance et d'un mode de régulation qui organise et canalise les stratégies des acteurs individuels et collectifs.

° Il convient d'abord de distinguer selon le rythme et l'origine des gains de productivité. Soit ils sont modérés et dérivent de la substitution d'une méthode de production à une autre, sans que ces méthodes elles-mêmes subissent de changements permanents, soit au contraire ces gains de productivité sont rapides et soutenus et dérivent de recherches permanentes en vue de l'amélioration des techniques de production, souvent sous l'effet d'une concurrence aiguë entre entreprises. Ce régime de productivité intensive a lui-même un certain nombre de variantes selon le rôle respectif de l'extension des marchés, de l'approfondissement de la mécanisation ou des avancées de la science et de la technique65.

0 Les études historiques de longue période portant sur les États-Unis, la France, le Japon et divers autres pays européens ont montré l'importance primordiale du degré et de la nature de l'insertion des salariés dans l'activité économique. A un extrême, un salariat encore minoritaire voit ses conditions de rémunération déterminées par une logique concurrentielle sur un « marché du travail » en l'absence de formes collectives de défense de leurs intérêts. A un autre extrême, l'activité salariée est devenue dominante et l'évolution politique et sociale a conduit à une insertion à titre viager des salariés dans le circuit économique. La figure emblématique est alors celle du rapport salarial fordiste organisant une croissance du pouvoir d'achat à peu près parallèle avec celle de la productivité dans un contexte de couverture sociale étendue66.

° Les modalités de l'insertion internationale définissent un troisième critère. Le régime d'accumulation peut être très largement autocentré lorsque l'environnement international ne constitue pas un frein à la dynamique interne, les échanges de marchandises, de capitaux et de main-d'œuvre demeurant modérés, voire faibles. D'un autre côté lorsque les économies sont ouvertes un nouveau régime d'accumulation se définit non seulement par la fraction de la production qui est importée et exportée mais aussi par le type de concurrence. Elle peut porter soit sur le prix, c'est-à-dire le coût de revient de produits standardisés, soit sur la qualité et la nouveauté du produit, en jouant de la spécialisation internationale67.

En combinant ces trois critères on peut engendrer a priori huit régimes d'accumulation dont la viabilité dépend de la configuration précise des paramètres qui régissent les formes institutionnelles et tout particulièrement le rapport salarial et les formes de la concurrence. Il est alors possible d'examiner la compatibilité des sept modèles productifs par rapport à ces modes de développement (tableau 3). Dans un second temps, il faut s'interroger sur un autre lien entre théorie de la régulation et modèles productifs, à savoir la place de l'automobile dans les modèles productifs et la genèse des formes institutionnelles (Section 9.3 ci-après).

65 Ce thème a été développé plus complètement dans Robert Boyer (1988).

66 Pour une présentation synthétique de ces résultats lire Robert Boyer et Yves Saillard Eds (1995),
Chapitres 37 à 48.

67 L'origine de cette distinction se trouve dans l'article de Michel Aglietta, André Orléan, Gille Oudiz
(1980) et a été développée par Moreno Bertoldi (1991). Pour une synthèse voir Robert Boyer (1994).
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Il est certes difficile de mener en toute rigueur l'analyse des correspondances entre modes de développement et modèles productifs. Il est cependant possible de mobiliser d'abord des critères purement logiques, ensuite des résultats tirés de l'analyse théorique dans l'un ou l'autre des deux champs, enfin on peut s'aider des nombreux faits stylisés qui ont été accumulés tout au long des programmes successifs du GERPISA et plus généralement des travaux sur l'histoire de l'automobile. Le tableau signale, à un extrême, les impossibilités ou incompatibilités manifestes (par le signe - ou --), et à un autre extrême, les complémentarités fortes entre le choix des stratégies par une firme et l'insertion dans le mode de développement (+ ou ++). La correspondance entre les deux ensembles s'inscrit donc entre pure contingence et déterminisme strict. Avant de commenter plus en détails des résultats, il n'est pas inutile de signaler quelques résultats généraux. D'abord il est peu de modèles universels, c'est-à-dire qui s'inscrivent dans des contextes très variés. Un modèle productif peut s'insérer au mieux dans deux ou trois modes de développement. Il est par ailleurs des impossibilités manifestes, qui se traduisent donc par l'échec d'innovateurs qui, appliquant à tout prix des principes productifs butent sur l'incompatibilité des formes institutionnelles dans lesquelles ils s'inscrivent. Enfin, il est des synergies, par exemple entre un modèle de développement intensif et certains modèles productifs centrés par exemple sur la production à haut volume ou les effets de gammes. Il faut en effet qu'il y ait une révolution de la norme de consommation pour que ces modèles de firme prennent sens. Par ailleurs, certains modèles productifs, même s'ils ne sont pas dominants, peuvent durablement occuper une certaine fraction des marchés et se nourrir de la complémentarité avec d'autres modèles. On songe à la stratégie « innovation et flexibilité » ou encore au modèle « production de luxe ».

Lorsque l'on passe en revue les sept modèles ressortent quelques uns des résultats suivants.

° La configuration « contrôle du travail » convient tant à un mode de développement avec un début d'insertion des salariés qu'à une stratégie de croissance fondée sur la compétitivité par les prix, ce que l'on a observé dans certaines phases du développement de nouveaux pays industrialisés, en particulier du Sud Est Asiatique. Il faut cependant noter que la synergie n'est très élevée pour aucun des modèles de développement, ce qui confirme le caractère relativement transitoire de cette configuration.

° Le modèle «fort volume et production standardisée » est susceptible de se déployer selon diverses modalités. Il peut d'abord servir la demande de classes moyennes en voie d'émergence (cas de la Ford T) mais il trouve sa pleine efficacité avec la notion de « voiture pour le peuple » qui suppose un salariat important et en un certain sens relativement homogène. Plus récemment, avec l'internationalisation de la production, ce modèle est compatible avec un modèle de développement extraverti fondé sur la compétitivité-prix sur des marchés extérieurs. On note à nouveau une certaine pluralité des mondes dans lesquels ce modèle productif peut prospérer. Mais a contrario, il est très






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inefficace pour les régimes de croissance autocentrée avec accumulation extensive, ce qui est par exemple le cas de petits pays latino-américains exportateurs de matières premières, parfois qualifiés de régimes rentiers68.

° Le modèle « production de gamme » manifeste sensiblement les mêmes propriétés que le précédent, puisqu'il en est le développement lorsque les sociétés s'enrichissent et manifestent des stratifications sociales marquées mais à peu près stables. Étant donné le caractère dominant du salariat, ce modèle suppose une forme ou une autre de partage des gains de productivité, sur le modèle de ce que l'on observait aux États-Unis jusqu'aux années 60, et en Europe jusqu'aux années 70. L'internationalisation de ce modèle est concevable mais il se heurte alors à des demandes de différenciation en fonction des contextes locaux qui peuvent perturber la recherche de rendements d'échelle. Par ailleurs, il n'est pas évident d'obtenir la stabilité des règles de l'échange, qui seraient la contrepartie du compromis salarial associé au sloanisme pour un pays dont la taille du marché interne est insuffisante. Enfin, on peut imaginer que ce modèle soit appliqué à un régime d'accumulation intensive autocentrée mais reposant sur la demande de classes moyennes et supérieures. Il sera alors assez peu efficace puisqu'en l'absence de stratégies d'exportation il ne parvient pas à conjuguer effets de volume, de diversité et de gamme. Il peut être complètement déstabilisé si les protections tarifaires et non tarifaires sont drastiquement réduites, ce qui est le cas dans les années 80 et 9069.

° Le modèle « innovation et flexibilité » est possible dans une assez large variété de modes de développement, puisqu'il joue principalement de sa complémentarité avec d'autres modèles. Il est sans doute plus adapté lorsque le régime de croissance est extraverti et fondé sur la spécialisation plus que sur la compétitivité-prix. Il faut souligner qu'a contrario il est assez contradictoire avec une stratégie abaissement systématique des prix pour conquérir des marchés à haut volume. On pourrait bien sûr imaginer un mode de développement à venir dans lequel la demande de produits nouveaux serait l'élément essentiel du régime de demande qui pourrait être soit autocentré, soit extraverti. Néanmoins ce modèle penche vers l'internationalisation et l'extra version puisque l'ampleur des coûts de développement appelle néanmoins un volume minimal de vente. Il est en outre bien armé au sein des modes de développement fondés sur des inégalités importantes mais pas extrêmes, qui donnent une prime à la demande des couches supérieures de la société.

° Le modèle «baisse permanente des coûts» ne suppose pas l'établissement d'un compromis capital-travail en bonne et due forme comme le modèle de la production de gamme, car son objectif est de réaliser des gains de productivité élevés dans le secteur des biens d'équipement, puis de consommation durable, grâce en particulier à la réalisation de produits relativement polyvalents et robustes, dont on peut améliorer ensuite la qualité comme les performances. C'est le dynamisme de l'accumulation qui appelle des besoins accrus en main-d'œuvre qui met les salariés en position favorable pour obtenir des augmentations de salaires, en réponse aux tensions du marché de l'emploi. L'accumulation est intensive mais les gains de productivité n'ont pas la même origine, ni la même destination que dans le fordisme typique. A priori ce modèle montre toute son efficacité dans les modes de développement extravertis, dans la variante où les exportations dépendent beaucoup du prix. Il est en outre efficace lorsque la conjoncture internationale

68 On songe tout particulièrement au cas du Venezuela et l'échec patent des industries fordistes alors
même que le pays était au sommet de sa richesse pétrolière (Ricardo Haussman et Gustavo Marquez (1986)).

69 Voir Michel Freyssenet, Koïchi Shimizu, Giuseppe Volpato (2002).
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est relativement fluctuante, car il maintient une plus grande flexibilité productive que la production de gamme ou à haut volume. Ce modèle est donc relativement évolutif puisqu'au cours du temps la réduction des coûts porte sur la polyvalence des équipements, la gestion de la chaîne, la diversité des compétences des salariés ou encore l'amélioration de la qualité. Dans les années 90, ce sont les coûts de conception et les relations avec la sous-traitance, qui ont retenu l'attention des gestionnaires.

0 Le modèle «production de luxe » occupe une place particulière. Sa conception renvoie aux débuts de l'automobile lorsque la demande émanait principalement de classes aisées, avides de sophistication et de distinction. Il est concevable au sein d'un mode de développement autocentré, mais il peut aussi s'insérer dans une configuration où prévaut la spécialisation des échanges internationaux y compris de produits de luxe. Bien que concurrencé par la remontée vers le haut de gamme du modèle « réduction permanente des coûts » ou encore les percées du modèle « innovation et flexibilité », cette configuration montre une belle permanence...fut-ce à des niveaux de parts de marchés tout à fait modestes. Cependant, il est a priori extrêmement difficile de concevoir un monde, prolongeant celui des années 90, dans lequel il serait le modèle exclusif.

° Le modèle « intelligence du travail » a parfois été présenté comme une réincarnation du modèle de la production artisanale ou encore de la production de luxe, pour reprendre la présente terminologie. Mais ce serait une erreur puisqu'il s'insère dans un état de la division du travail bien différent : destiné à résoudre les problèmes du travail industriel dans des sociétés riches, il bénéficie des avancées de la standardisation et est capable de soutenir une production à moyen, voire haut volume s'il avait le temps nécessaire pour que s'épanouissent les méthodes de production dont il est porteur. Dès lors, ce modèle s'inscrit fort bien dans un mode de développement extraverti, fondé sur la spécialisation grâce à la production de biens originaux qui se distinguent clairement de la concurrence. Il est typique d'une petite économie ouverte à orientation sociale démocrate. Il est donc fragile à la remise en cause de cette configuration, en particulier lorsque le chômage atteint des niveaux qui ne font plus d'une discipline industrielle acceptée un critère cardinal de la compétitivité.

Ainsi, même s'il n'existe pas de correspondance biunivoque entre modèle productif et mode de développement, toutes les combinatoires ne sont pas possibles et réciproquement certaines synergies semblent garantir leur dynamisme et compétitivité. De même, tous les modèles n'ont pas les mêmes possibilités face à l'internationalisation : si certains tels le fordisme ou le sloanisme avaient partie liée à un compromis social spécifiquement national, d'autres tel le modèle réduction permanente des coûts ou innovation et flexibilité résistent fort bien à la décomposition d'un tel compromis qui n'est en rien nécessaire à leur viabilité. On mesure combien le déplacement de modes de développement autocentrés vers des configurations plus extraverties change les performances relatives et le futur des divers modèles productifs.

Mais il faut se demander s'il n'est pas une seconde source de co-évolution des modèles productifs et des modes de régulation : c'est le cas lorsqu'un secteur moteur a vu sa position hégémonique dériver de l'efficacité d'un nouveau modèle productif, permis puis stimulé par une série de compromis institutionnels qui de fait sont fonctionnels par rapport à son architecture interne.
61

10.3 Le rôle du secteur automobile dans la dynamique du XXe siècle.

Jusqu'à présent l'analyse a insisté sur la mise en cohérence d'évolutions apparemment déconnectées tenant d'une part aux choix organisationnels en matière productive, d'autre part à la constitution des formes institutionnelles les plus essentielles à un mode de régulation. Mais il se peut que ces deux séries d'évolutions soient mues par des facteurs communs. Par exemple, la montée en régime, puis dans certains cas la crise, du secteur de l'automobile, constituent sans doute le laboratoire social des modèles productifs pendant une grande partie de ce siècle. En effet dès lors qu'un secteur n'est plus marginal par rapport à la reproduction économique d'ensemble, ses choix organisationnels exercent une influence sur les formes de la concurrence et du rapport salarial opérant au niveau de la société toute entière. Réciproquement, des changements institutionnels qui prennent pour point de départ ce secteur (par exemple le partage des gains de productivité avec les salariés) peuvent se diffuser et s'imposer à l'ensemble des autres secteurs, dont la configuration productive est différente mais s'en trouvent transformée, parce que ces secteurs doivent suivre des règles s'imposant au niveau de la société toute entière. Or elles n'étaient pas nécessairement les plus adaptées à leur développement endogène.

Nombre d'indices suggèrent que le secteur de l'automobile a acquis ce statut particulier après la seconde guerre mondiale à travers une série de transformations structurelles consolidant un mode de régulation monopoliste ou encore administré. D'abord, ce secteur devient moteur dans la formation des salaires et dans l'extension de la couverture sociale : les avancées qui sont obtenues par les syndicats sont progressivement étendues aux autres secteurs industriels, aux services, aux fonctionnaires et employés de l'État, souvent d'ailleurs grâce à un suremploi qui exacerbe les besoins de main-d'œuvre et donne un grand pouvoir de négociation aux salariés. On a pu montrer que la formation des salaires a effectivement changé en France comme aux États-Unis après les années 5070. C'est la source d'un second changement, celui du mode de consommation des salariés : la croissance rapide du pouvoir d'achat et la baisse des prix relatifs des biens durables - à l'exclusion du logement - bouleversent le style de vie et par voie de conséquence la demande des salariés, dans une direction qui consolide la stabilité d'un régime macroéconomique de production de masse. Réduction rapide de l'emploi agricole, urbanisation accélérée, développement des services privés et publics constituent des conséquences indirectes du succès de ce nouveau régime d'obtention des gains de productivité et de genèse de la demande.

Les interventions publiques sont elles-mêmes liées pour une part à ces transformations: essor des transferts sociaux, développement de la santé et de l'éducation, vaste programme d'infrastructures de transport et d'aménagement urbain. On pourrait même avancer que le rôle moteur parfois attribué au secteur du bâtiment et des travaux publics est étroitement conditionné par la transformation de la société par l'automobile (nouvelle géographie régionale, redéploiement spatial des villes, construction des autoroutes, investissements dérivés en termes de réparation, de raffinage, d'assurance, de soins médicaux,... ) et la diffusion quasi-générale des conceptions de la production de masse. L'insertion internationale des grands pays industrialisés n'est elle-même pas indépendante de la place de l'automobile. Une fraction notable du déficit commercial américain dans les années 80, tient en effet à la détérioration de la position concurrentielle des producteurs domestiques, alors que symétriquement les performances de Toyota, Honda, Nissan ne sont pas étrangères aux excédents commerciaux nippons. Les réajustements de parité entre le dollar, le yen et le Deutsch mark sont, dans les années 70, suscités par les positions

70 Robert Boyer (1978).
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concurrentielles...avant d'être submergés dans les années 80 et 90, par des déterminants financiers de plus en plus étrangers à la position concurrentielle des industries. Plus encore à partir de cette date, le secteur de l'automobile est remplacé par celui de l'information comme modèle organisationnel à imiter et source potentielle de gains de productivité. On voit poindre les prémisses de ce modèle à la fin des années 90, avant qu'il n'entre en crise71.

Ainsi le modèle organisationnel de certains secteurs exerce une influence sur le mode de régulation qui excède leur strict poids quantitatif dans la genèse de la richesse et la création de valeur ajoutée. Ce processus est social et politique, plus que stochastique et inintentionnel comme le supposent les modèles évolutionnistes qui ne s'intéressent qu'à la diffusion de technologies ou de produits n'ayant qu'une influence tout à fait marginale sur la dynamique macroéconomique. Il a par exemple été montré pour la France que l'extension des conquêtes salariales du secteur de la métallurgie parisienne, plus particulièrement des entreprises liées à l'automobile, à la quasi-totalité des salariés français a été suffisante pour susciter une transformation du régime de la demande qui devient croissante en fonction du salaire réel, lui-même lié à la progression des gains de productivité72. C'est cette transformation « sociétale » qui a permis le plein-épanouissement de la production de masse, dont le succès n'avait rien de mécanique, comme le montrent a contrario les déséquilibres des années 20 puis la crise des années 30 aux États-Unis73.

Si l'on prolonge ces analyses jusqu'aux années 90, deux séries de facteurs se conjuguent pour expliquer la déstabilisation de nombre des synergies vertueuses explicitées par le Tableau 3. D'une part, le potentiel de croissance des secteurs moteurs tel que l'automobile finit par s'éroder par saturation de la demande et émergence de dysfonctionnalités, sources d'un blocage des gains de productivité : les prix relatifs de l'automobile par exemple se mettent à croître après 1973, ce qui hypothèque la poursuite de l'équipement des ménages74, alors que simultanément le salaire réel voit sa croissance fléchir en Europe, voire s'annuler aux États-Unis. D'autre part, les compromis socio-politiques qui étaient à la base de formes institutionnelles sont eux-mêmes remis en cause sous l'impact des changements politiques, à leur tour suscités par la crise des modes de développement de l'après seconde guerre mondiale. Par ailleurs, le choix de la plupart des gouvernements en faveur de la poursuite de l'internationalisation et de la libéralisation du commerce puis surtout des flux financiers déstabilise l'édifice institutionnel de l'après guerre de ceux des pays qui avaient pu adopter un mode de développement autocentré fondé sur l'insertion à titre viager des salariés dans le circuit économique. Dès lors, même dans les périodes de crise et de transformation, évolutions productives et institutionnelles ne sont pas indépendantes.
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