L'agriculture guyanaise, un secteur économique et social dynamique oscillant entre développement local et intégration européenne





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THEME N°2

Un espace en retard de développement par rapport à la France

Permanences et mutations de l'agriculture guyanaise dans l'espace régional, national et dans la mondialisation
Introduction

Dès la période précolombienne, l'agriculture est le point d'ancrage des phases successives de colonisation de la Guyane formant ainsi par acculturations subtiles une société qualifiée aujourd'hui de « multiculturelle » et principalement caractérisée par une forte hétérogénéité des rapports au territoire.

Aujourd'hui le rôle des agricultures pratiquées par les différentes communautés guyanaises se maintient fortement malgré les mutations profondes et contradictoires des rapports à l'espace et aux moyens de production, ce en raison du développement d'enjeux qui se déclinent au niveau régional, national, européen et mondial. Ces enjeux autour de l'agriculture répondent largement aux enjeux de gestion du territoire guyanais par des acteurs opérant à des échelles différentes.
L'agriculture guyanaise, un secteur économique et social dynamique oscillant entre développement local et intégration européenne.
Etudier la question agricole en Guyane Française impose de garder à l'esprit que le territoire étudié couvre 84000 km2, dont seule une étroite bande côtière et des rubans le long des fleuves semblent avoir été colonisés par l'homme. Les contraintes naturelles (climat, podologie, faune, flore) sont loin de revêtir l'uniformité des descriptions classiques et convenues du territoire guyanais. Si l'on y distribue généralement les espaces entre littoral, mangrove, savane et forêt vierge, cette distribution se développe désormais à travers une connaissance plus approfondie des milieux naturels guyanais et des nuances importantes des conditions naturelles observées entre les différents espaces côtiers, fluviaux et intérieurs. Une rapide description des grandes tendances du milieu naturel que l'on observe sur le territoire (végétal, animal et climatique) s'accompagne d'une synthèse rapide sur le développement agricole aux périodes précolombiennes et coloniales. Ces développements historiques ont laissé une empreinte forte sur l'occupation du territoire, les techniques de mise en valeur agricole, mais aussi sur un milieu réputé vierge. Globalement perçue comme un échec, la colonisation agricole mérite aujourd'hui d'être réexaminée à la hauteur de ces réussites.
De manière générale il reste difficile d'analyser le territoire guyanais. Cette difficulté est double dans la mesure où le département-région est séparé par l'océan Atlantique du reste du territoire national et qu'il est de surcroît isolé vis à vis des territoires voisins1 par la logique ultramarine des politiques menées tant par les collectivités locales, que les autorités nationales et les législateurs européens. Malgré une volonté plus affirmée d’inscription dans des logiques régionales depuis le début du XXIème siècle, la Guyane reste plus un débouché qu'un éventuel partenaire économique. Une étude de l'agriculture guyanaise ne peut ignorer les emboîtements d'échelles territoriales et politiques qui engendrent des enjeux souvent contradictoires dont un exemple flagrant est l'objectif ambigu assigné de tout temps à l'activité agricole en Guyane : atteindre l'autosuffisance alimentaire et s'intégrer aux marchés mondiaux par le biais de la libre circulation.

Observé et analysé dans un cadre national, la Guyane et son statut de département-région prête mal à la comparaison avec les départements métropolitains, tant en matière de productivité que des techniques mises en œuvre. On pensera ici à la difficulté de comparer une agriculture d'abattis2 vivrière de populations captives du fleuve à une agriculture métropolitaine qui s'inscrit aujourd'hui dans un marché globalisé.

Si l'on se place au plan local, les multiples césures entre d'une part les espaces colonisés par des communautés progressivement intégrées au territoire, d'autre part les espaces accessibles par les hommes et enfin les espaces en marge des activités humaines font de l'analyse, et même de la cartographie, de l'agriculture à l'échelle du département un véritable défi. Ce d'autant plus qu'un certain nombre d'activités agricoles sont sinon mal connues, en tout cas assez mal délimitées sur le plan statistique et cadastral et que la question du foncier agricole en Guyane s'inscrit dans des problématiques à la fois urbaines (question du mitage des espaces agricoles périurbains, « métropolisation » vers l'Ile de Cayenne), spatiales (enjeux environnementaux autour des espaces « naturels », question des infrastructures routières et fluviales) mais aussi territoriales aux sens social et politique (« migration » continue des abattis, omniprésence du domaine foncier de l'Etat, accès à la terre dans un contexte de croissance démographique soutenue, forte littoralisation des activités…).
Les enjeux agricoles sont d'abord des enjeux territoriaux. Ils sont aussi on le verra des enjeux sociaux avec le statut social agricole et démographiques en raison de la forte croissance démographique et des migrations soutenues qui entraînent d'une part la croissance des besoins alimentaires du territoire mais aussi la croissance continue du nombre d'exploitations agricoles. Cette croissance agricole nous interroge sur l'idée d'un éventuel front pionnier guyanais évoqué par certains auteurs mais dont nous essayerons de cerner la nature spécifique.

C'est d'ailleurs en examinant la question foncière et sociale de l'agriculture guyanaise que l'on perçoit au mieux le télescopage d'échelles entre des logiques locales (production vivrière/production commerciale et parfois d'exportation), des logiques nationales (réorientation environnementale et modernisation de l'outil de production agricole) et des logiques européennes (coopération régionale et nouvelle Politique Agricole Commune) sans parler des logiques de mondialisation (migrations continues et importantes vers l'espace guyanais) et de globalisation (standardisation des productions, compétitivité face aux pays émergents) que la Guyane subit d'autant plus qu'elle s'inscrit non pas dans le voisinage communautaire européen mais dans un espace sud-américain avec ses propres marchés globalisés. Aujourd'hui il existe une certaine inadéquation entre la continuité territoriale appliquée en Guyane en matière de législation sanitaire et sociale et d'autre part la concurrence d'un espace sud-américain dotée d'une agro-industrie dynamique, reposant sur une main d'œuvre compétitive et une législation sanitaire fortement influencée par les standards états-uniens.
Nous examinerons la place que l'activité agricole en constante croissance prend dans une société guyanaise ultra-marine où la vie politique, économique et administrative est traversée par de nombreuses acculturations autant nées des interventions extérieures que des interactions propres au multiculturalisme guyanais.

Nous terminerons en examinant la manière dont l'agriculture est remise en questions par les enjeux écologiques, sanitaires, économiques, et spatiaux car Etat, Région, Collectivités locales, actifs agricoles et société civile peinent à trouver un équilibre dans un territoire guyanais à la fois immense dans ses frontières et exigu car largement enclavé et confronté à une urbanisation sans précédent.

1. Un bref aperçu de la colonisation agricole de la Guyane Française
Lorsqu'on aborde la question de l'agriculture en Guyane, l'impact du passé sur la connaissance du territoire est flagrant. Il véhicule jusqu’à aujourd’hui une perception négative du milieu et de la fertilité des sols en les associant à des stéréotypes discutables.

Ainsi le climat est toujours présenté comme une entrave pour l'agriculture : la moiteur générée par la chaleur constante et la forte humidité annuelle entraine la prolifération des parasites, maladies et autres plantes nuisant aux cultures et aux élevages. Sans parler du danger encore souligné de travailler dans de telles chaleurs, argument justifiant aux périodes coloniales l'introduction d'une main d'œuvre servile.

Or c'est cette constante humidité et chaleur qui génèrent un climat favorable à la culture et à l'élevage d'une très grande variété de végétaux et d'animaux endogènes et exogènes au milieu équatorial. Le climat serait alors moins en cause qu’une certaine inadéquation des techniques agricoles aux buts de production poursuivis. Sinon comment expliquer que les agricultures surinamaises et guyaniennes, sans parler brésiliennes en Amazonie soient devenues des agro-industries puissantes.

De même, on schématise souvent l'agriculture d'abattis comme une agriculture de brûlis qui fertiliserait des sols particulièrement pauvres. Or si l’on replace l'abattis dans son contexte précolombien d'origine (faiblesse des moyens mécaniques, manque de main d'œuvre, repousse rapide des adventices), l'éventuelle fertilisation des sols par le brûlis est loin d'être l'objectif premier. Il constitue un mode de faire-valoir pour des sociétés peu mécanisées et ne disposant pas des moyens phytosanitaires. L'abandon de l’abattis au terme de plusieurs années d'exploitation s'explique autant par l'appauvrissement des sols que par l'invasion des adventices.

Dans le même ordre d'idée, il faut prendre garde à ne pas limiter la vision de l'agriculture guyanaise à une agriculture d'abattis colonisant par clairières des espaces forestiers menacés dans leur biodiversité, ou à l'inverse limiter cette agriculture guyanaise aux pratiques agro-industrielles de la riziculture et des grands élevages de savane.

Un examen succinct de l'histoire des pratiques agricoles en Guyane montre que l'agriculture ne s'est pas exclusivement menée selon le modèle de l'abattis itinérant. Ainsi, les peuples Amérindiens ont initié des pratiques agroforestières, mais aussi l'enrichissement minéral de leurs cultures (terra preta), bien avant que, dans la seconde moitié du XXème siècle, ne soient mis en exergue les limites commerciales et la menace écologique que constitue l'abattis itinérant. C'est pour cela qu'un examen du milieu et des modes de faire-valoir agricole et de leur histoire est nécessaire pour à la fois brosser un tableau qui présente l'extrême diversité des agricultures pratiquées en Guyane, mais aussi pour exposer les contraintes qui pèsent aujourd'hui sur les acteurs de cette agriculture face aux impératifs européens et nationaux et aux choix de développement régionaux.
1.1 Un milieu équatorial qui s'inscrit dans le Plateau des Guyanes
Avant d'étudier les phases historiques de la colonisation en Guyane, il est impératif de brosser un tableau du milieu dans lequel est ancré le territoire guyanais. Par milieu on entendra tout ce qui ressort des contraintes naturelles en agriculture, c'est à dire relevant de la géomorphologie et du climat.
Pour bien cerner le climat de la Guyane française, un excellent outil de synthèse a été publié sous la forme d'un atlas (METEO 2011) par Météo France Guyane en 2011. Cet outil fait la synthèse des relevés météorologiques effectués depuis 1946 avec la création d'une station météo à l'aéroport de Rochambeau rapidement épaulée par d'un réseau de stations disséminées sur tout le territoire guyanais (principalement le littoral et les fleuves). Cet atlas permet de cerner à la fois les constantes du climat guyanais dans le temps, et ses variations à la fois spatiales et temporelles sur l'ensemble du territoire.

Le climat équatorial de la Guyane française est scandé par deux cycles de saisons sèches et humides. La pluie amenée par les alizés océaniques dépend de l'orientation de la ZIC. À la petite saison des pluies (fin novembre – mi-février) succède le petit été de mars (mi-février – fin mars). Viennent ensuite la grande saison des pluies (avril à juin) et la grande saison sèche (juillet à mi-novembre). La chronologie exacte de ces saisons peut connaître des variations importantes d'une année sur l'autre.

Jean Moomou indique dans son premier ouvrage sur les Marrons Boni un calendrier élaborés par ces derniers et à vocation quasi exclusivement agricole. Ce calendrier découpe l'année en un plus grand nombre de saisons en fonction des activités agricoles liées à la subsistance des populations sur le fleuve (MOOMOU 2004).

Dans certains cas extrêmes il peut y avoir de très longues périodes sèches ou au contraire une quasi-absence de saison sèche. Ces importantes variations annuelles s'expliquent par l'influence de phénomènes tels qu'El Niño et El Niña dans le Pacifique, qui agissent sur la direction prise par Zone Intertropicale de Convergence (ZIC) dans l'Atlantique.

De manière globale, le département3 reçoit en moyenne 2 830 mm de pluies par an. Les précipitations les plus élevées se rencontrent dans le centre est (plus de 3 600 mm de pluie par an dans un secteur allant de l'aéroport de Rochambeau à Régina). Les précipitations diminuent en volume en allant vers l'ouest et l'intérieur du territoire (1 843 mm/an à Awala-Yalimapo, 2 650 mm/an à St-Laurent du Maroni, 2 544 mm/an à Maripasoula, 2 400 mm/an à Trois-Sauts) (cf document 2). Ces variations ont un fort impact sur le développement du couvert végétal expliquant en grande partie les grandes savanes du Nord-Ouest du département et les zones plus humides de l'Est.

Il est aussi important de noter que la partie ouest du département connaît une répartition plus uniforme des pluies sur l'année que la frange littorale et l’Est du département qui reçoivent environ 80 % des précipitations annuelles de décembre à juin. Ainsi les cultures et la végétation peuvent connaître des phénomènes de stress hydrique important en fin de grande saison sèche, particulièrement les cultures en plein champs qui ne bénéficient pas d’ombrage comme c’est traditionnellement le cas dans les milieux tropicaux et équatoriaux.

Si les précipitations sont particulièrement abondantes elles ont aussi la particularité de se présenter sous la forme d'averses violentes, qui provoquent des ravinements importants et une forte érosion des sols. Des études menées par l'ORSTOM montrent que ces pluies sont non seulement particulièrement érosives (plusieurs centaines de kg/ha/an selon les sols) mais que les conditions physico-chimiques des sols ferralitiques des Terres Hautes sont favorables au lessivage en profondeur (BLANCANNEAUX, 1981). D'où l'importance de conserver une partie du couvert végétal, et notamment arboricole lors de la mise en exploitation de nouvelles parcelles agricoles. La tendance à désherber intégralement les parcelles agricoles accentue d'une part l'érosion de surface due aux pluies et le lessivage des sols mais aussi le lessivage des engrais épandus pendant les phases de cultures4.

En ce qui concerne les vents sur le département guyanais, ceux-ci sont plutôt modérés si ce n'est généralement très faibles. Les rafales les plus fortes enregistrées à Rochambeau ou à Kourou dépassent rarement les 100 km/h. Les vents d'Est sont dominants et amènent les précipitations depuis l'océan Atlantique. De la petite saison des pluies à la grande saison des pluies, les vents du Nord-Est et d'Est-Nord-Est sont dominants. En saison sèche ce sont les vents d'Est-Sud-Est qui les remplacent. Ces vents perdent beaucoup de leur force à l'intérieur du territoire guyanais, en raison du relief mais aussi des massifs forestiers et suivent souvent l'orientation des vallées fluviales. La faiblesse générale des vents en Guyane, rend l'atmosphère lourde et pesante à certaines saisons et dans l'Intérieur du territoire. Cette faiblesse des vents a surtout une incidence très forte sur les paysages agricoles, la présence de haies n'est pas nécessaires y compris pour des cultures sensibles au vent comme le bananier.

La température moyenne annuelle du département est de 27°C, les températures les plus basses se situant généralement au-dessus de 19°C, les plus hautes généralement en dessous de 35°C. Cette stabilité des températures est largement due à la double influence de l'océan Atlantique et d'un ensoleillement constant. C'est d'ailleurs au sud du département qu'on enregistre les écarts les plus extrêmes entre minimales et maximales. Il est à noter que les températures maximales records de 37°C n'ont été enregistrées que deux fois entre 1999 et 2008 à St-Laurent du Maroni et Maripasoula, ceci illustrant bien la relative chaleur du climat équatorial guyanais.

L'ensoleillement annuel moyen de 2100 heures pour le département est très favorable au développement végétal. Il faut noter un très fort contraste entre la période des pluies (novembre à juin) et la période sèche (juillet à octobre) où l'ensoleillement varie du simple au double. La durée d'insolation journalière est stable dans l'année, 12h en moyenne, (en juin, 12h22 ; en janvier 11h51 à Cayenne). Le rayonnement global reçu à l'aéroport de Rochambeau se situant autour de 625 000 joules/cm2. Combinés à une forte pluie cet ensoleillement et ces températures élevées font que l'humidité relative moyenne varie au cours de l'année dans une fourchette comprise entre 80 % (petit été de mars et grande saison sèche) et 90 % (petite et grande saison des pluies). Mais si l'humidité relative en Guyane est de 85 % en moyenne (77 % à Paris-Orly par exemple), la tension de vapeur de 28 Hpa quasi constante au long de l'année en Guyane, indique que les masses d'air en Guyane contiennent trois fois plus de vapeur d'eau dans l'air qu’en Ile de France par exemple.
Ces températures particulièrement stables, mis en parallèle avec un ensoleillement important des parcelles et une humidité constante tout au long de l'année favorisent la croissance continue des végétaux, seule la fin de la saison sèche et le plus fort de la saison des pluies provoquent, soit en raison des déficits ou des surplus hydriques un ralentissement de la croissance de certains végétaux. La plupart des végétaux produisent toute l'année, le riz inondé pouvant fournir deux récoltes par an, les agrumes menant plusieurs cycles de fructifications à l'année, certains palmiers produisant des fruits en continu (notamment le cocotier).

Pour ce qui est de l'élevage animal, le climat de la Guyane française est particulièrement favorable à l'élevage de nombreuses espèces exogènes, notamment européennes et asiatiques (chevaux, moutons, vaches, buffles, chèvres, poulets, oies, canards, lapins, pigeons, cailles, …), américaines (dindes, cailles du Brésil, ...), africaines (zébus, pintades, …), favorisées en matière de reproduction par un temps constamment clément mais aussi par la permanence des pâturages. Cependant le recours aux fourrages et aux alimentations complémentaires est nécessaire car la qualité des végétaux guyanais est généralement inférieure en nutriments et élevée en eau par rapport aux fourrages européens. De plus le milieu constamment chaud et humide est aussi très favorable au développement parasitaire, bactériologique et microbien, imposant une conduite sanitaire rigoureuse des élevages.
Dans son essai sur le milieu naturel guyanais, Blancanneaux (BLANCANNEAUX 1981) évoque les différentes stratégies de mise en valeur agricole de sols pratiquées en pointant le fait qu'elles ont toutes en commun de créer une grande fragilité érosive en mettant les sols à nu. Déjà Blancanneaux préconise ce qu'on appelle aujourd'hui l'agroforesterie c'est à dire la préservation du couvert végétal forestier pour « tenir » les sols sur lesquels on pratiquera des cultures en rotation sans faire de brulis dévastateur. Dévastateur non pas tant en terme de biodiversité mais en terme de protection des sols et de renouvellement de l'humus qui très souvent en Guyane est peu profond.

De manière générale on peut retenir la distinction qui est faite entre les terres hautes et les terres basses qui mobilisent chacune des techniques agricoles répondant à des impératifs hydrauliques et morphologiques très différents. D'autant plus que ces sols sont pour les premiers généralement peu riches en minéraux et en oligo-éléments et pour les terres basses parfois très favorables.

Après une très longue période où l'on s'accordaient généralement sur les qualités nutritives assez faibles des sols guyanais, les recherches les plus récentes tendent à montrer que les sols de Guyane sont d'une grande diversité, mais aussi que la pratique systématique de la colonisation agricole par déboisement/arrachement de la quasi-totalité du couvert végétal, puis brulis des déchets ne favorisait qu'un épuisement rapide des sols en raison de l'érosion pluviale particulièrement forte. D'autant plus que de nombreuses cultures se font de manière exclusive, c'est à dire par désherbage manuel ou chimique des autres espèces végétales de la parcelle, favorisant l'érosion et la mise à nu des racines des végétaux cultivés. Aujourd'hui les recherches techniques et scientifiques, tant publiques que privées, s'efforcent d'explorer de nouvelles pratiques qui permettraient de maintenir la fertilité de ces sols fragiles sur le long terme. L'agroforesterie mais aussi la pratique de la « terra preta dos indios » sont aujourd'hui mises en avant pour développer des agricultures à la fois plus durables et plus économiques en intrants chimiques et en produits désherbants (JACOLOT 2008).
1.2 L'agriculture précolombienne en Guyane, des modes d'exploitation de l'espace plus variés et plus pérennes qu'il n'y paraît
Aux périodes précolombiennes, le territoire des Guyanes est colonisé par plusieurs vagues de peuplement qui vont développer progressivement différents modèles de mises en valeur agricole tant à l'intérieur du territoire que sur la bande côtière.

    • Ainsi la dissémination systématique d’espèces végétales par l'homme sur l'ensemble des biotopes guyanais est une hypothèse discutée mais avancée par de nombreux scientifiques décrivant la construction d'une forêt cultivée marquée par l'omniprésence dans le bassin amazonien et guyanais d’espèces qualifiées d'oligarchiques et utiles à l'homme comme le palmier bâche ou encore le wassaï (ROOSEVELT 2010 et CAMPBELL 2010). L'action des populations amérindiennes à l’ère précolombienne créant une sorte de maillage du milieu naturel par des ilots végétaux composés de palmiers, fruitiers et vivriers. Cette pratique facilitant à la fois la cueillette de subsistance des communautés tout au long des années mais aussi lors des migrations. Ces pratiques de dissémination ont permis la migration d’espèces végétales depuis les bassins amazonien, les espaces andins et caribéens vers les espaces guyanais ou inversement que ce soit pour la vanille ou le cacao mais aussi le maïs, l'ananas, les palmiers utilitaires ou alimentaires, ...

    • Plusieurs modèles agricoles se développent jusqu'à la colonisation européenne, à savoir principalement : l'agriculture d'abattis dans les terres hautes, les champs surélevés dans les terres basses et les savanes du littoral. Ces deux modes de colonisation se pratiquant encore dans certaines communautés. Certains chercheurs distinguent les abattis amérindiens, des abattis créoles et bushinengues qui sont apparus plus tard dans l'histoire guyanaise. La différence dans la pratique de l'abattis ne tient pas tant à l'origine des espèces cultivées, mais surtout à la pratique de la « terra preta » qui consiste après la phase de brulis, à disperser sur l'ensemble de la zone cultivée les charbons de bois des souches afin de favoriser la conservation de l'humidité des sols, la captation des ressources minérales et humifères par les racines des végétaux cultivés et enfin le renouvellement des sols à long terme. Cette pratique a produit des sols fertiles à très long terme et fait l'objet d'une réactualisation dans les techniques modernes agricoles au Brésil notamment (JACOLOT 2008).


A la période coloniale, les populations amérindiennes font évoluer leurs pratiques agricoles en raison de l'introduction simultanée d'outils métalliques et de nouvelles espèces végétales et animales provenant de l'Ancien Monde. Cette acculturation est néanmoins peu étudiée, notamment pour la période des habitations puis la période coloniale post-esclavagiste, où les communautés amérindiennes de Guyane sont en crise démographique et politique et connaissent une redistribution spatiale.

Les traces de la colonisation agricole amérindienne des Guyanes font aujourd'hui l'objet de recherches scientifiques poussées (ROSTAIN 2010) qui nous livre l'image d'une Guyane, notamment littorale, bien plus peuplée à la période précolombienne que l'on ne le croyait jusque-là. Malgré un développement très récent et assez limité des recherches archéologiques sur le département, les résultats indiquent une occupation plutôt dense de l'ensemble du territoire, y compris des milieux marécageux. Cependant beaucoup de sites restent encore difficiles à cerner et à situer dans le temps, rendant l'exercice d'évaluation de l'occupation précolombienne assez périlleux quand il s'agit de proposer des chiffres pour le peuplement amérindien (MIGEON 2010).
1.3 La délimitation des espaces agricoles guyanais à la période coloniale : de l'âge des concessions/habitations à la période pénitentiaire
À partir de la colonisation française des XVIIème-XVIIIème siècles, la Guyane comme tous les territoires environnant (Brésil, Guyanes anglaises et hollandaises) connait une transplantation du modèle concessionnaire des habitations/plantations développé dans les Caraïbes.

Des fouilles archéologiques et des travaux historiques récents permettent d'éclairer cette période de colonisation agricole européenne où se développent plusieurs modèles, non pas concurrents, mais plutôt préétablis aux territoires dans lesquels ils se sont inscrits. En effet ces colonisations agricoles se sont faites en réponse à des circuits extérieurs à la Guyane, et notamment pour répondre à la forte croissance de la demande européenne en produits coloniaux aux XVIIème-XVIIIème siècles.
Tout au long de la période coloniale royale c'est le modèle de l'habitation qui prédomine. Cette habitation fait l'objet d'une concession de l'Etat royal à une compagnie ou à des individus. Ces concessions couvrent une surface d'environ 180 ha en moyenne mais leur taille et leur pérennité est particulièrement variable tout au long des XVIIème-XVIIIème siècle comme l'a montré Polderman dans son inventaire (POLDERMAN 2004). La taille importante de ces habitations vient du fait qu'elles sont le plus souvent implantées sur des Terres Hautes et qu'il faut pratiquer une agriculture sur brulis ou sur abattis permettant de laisser reposer la terre au fur et à mesure de la mise en valeur d'une part assez faible de la surface totale de la concession.

Le manque d'équipement est un souci récurrent en Guyane, tout comme les connaissances techniques, ce qui expliquent que les Terres Basses ne seront pas mises en valeur avant la seconde moitié du XVIIIème siècle. Le nombre limité d'esclaves disponible sur le marché de Cayenne entrave le développement de certaines cultures comme le sucre. Poldermann indique que si l'on dénombre qu'une dizaine d'habitations produisant du sucre au XVIIIème siècle, ces habitations sucrières emploient entre le quart et le tiers de la population servile de la colonie.

Comme les autres colonies, la Guyane va connaître des cycles culturaux, liés en partie à la conjoncture internationale et pour autre partie aux capacités limitées en main d'œuvre des planteurs guyanais. A cela s'ajoute la difficulté à se fournir en nouvelles espèces. M. Poldermann cite l’exemple d’un certain Mourgue, au service des Hollandais qui, en 1716, ramena du Surinam des graines de café volées par sa femme et d'où viendront les premiers plans de caféiers de Guyane. Les Hollandais se refusaient alors à céder des plants à la colonie française, sans doute pour étouffer toute concurrence dans l'œuf.

Tout au long de la période, le roucou est cultivé par de nombreuses habitations car il demande peu d'investissement matériel et humain. Au XVIIème siècle, c'est surtout le sucre et le roucou qui sont exploités, à partir du XVIIIème siècle c'est le coton, le café, le cacao et l'indigo qui sont exploités. Des épices comme la cannelle, le safran, le poivre, la girofle, la muscade sont introduites au cours du XVIIIème siècle. Enfin chaque habitation cultive des « vivres » en plus ou moins grande proportion, principalement le manioc et la banane mais aussi la patate douce, l'igname, les tayoves et le riz. Certaines exploitations semblent se spécialiser dans la production de « vivres » en grandes quantités pour les revendre. Le recensement de 1737 donne une moyenne de vingt bananiers par an par personne en Guyane selon Poldermann. A ces « vivres », il faut ajouter les fruits déjà attestés dans les habitations comme les goyaves, les ananas, les papayes, les mangues, les citrons, les mombins, les cocotiers.

L'introduction d'animaux s'effectue dès les années 1660 principalement depuis les iles du Cap Vert d'où arrivent vaches, chevaux, poules, chèvres. Le cheptel est assez conséquent dès les années 1750 mais il est rarement abattu. La principale caractéristique de l'élevage est l'importante dispersion du cheptel sur de nombreuses habitations. En 1737, si toutes les habitations pratiquent un élevage de bétail, seules 22 habitations ont plus de 50 têtes de bétail, ce qui impose à la majorité des éleveurs de conserver des animaux pour la reproduction.

La chasse et la pêche sont alors des activités de subsistance d'importance en raison des difficultés d'approvisionnement de la colonie et des habitations tout au long de l'année. Poldermann relève qu’au moins 60 % des habitations possèdent un fusil, et/ou un « canot de pêche » (différents « canots à naviguer » dans les inventaires) en 1737. La poudre des magasins du roy à Cayenne est souvent échangée contre des « vivres » par les soldats. Les habitations confient les activités de chasse et de pêche vivrière à des esclaves spécialisés.

A la période coloniale, les habitations des différents quartiers de la Guyane sont d'abord des isolats humains, parfois difficile d’accès en raison de l’insuffisance du réseau routier et de leur isolement dans une colonie qui n'est véritablement peuplée que autour de son chef-lieu, Cayenne. Cayenne est le seul débouché maritime de la colonie, ce qui pèse sur le développement des habitations, celles qui réussissent sont les plus proches de Cayenne, car les propriétaires concessionnaires peuvent à la fois se fournir plus facilement en esclaves, un problème récurrent en Guyane, en matériel et éventuellement en animaux et en végétaux lorsqu'on développe de nouvelles activités. De plus la proximité de Cayenne garantit de pouvoir vendre les produits agricoles aisément aux rares navires de passage. De manière générale les habitants sont fortement endettés tout au long des XVIIème-XVIIIème siècles.

Jusqu'au milieu du XVIIIème siècle ces habitations sont installées dans l'espace littoral c'est à dire dans l'Ile de Cayenne, et les parties basses des vallées de l'Approuague, de l'Oyapock, de Kourou et de Sinnamary. A partir du XVIIIème siècle, le nombre de concessionnaires et d'habitations augmentent dans ces mêmes territoires entrainant la mise en valeur des vallées de Montsinnéry, de Tonnégrande et de la Comté.

A partir des années 1750, l'idée s'impose chez les concessionnaires français de mettre en valeur les « terres basses » comme cela se fait au Surinam voisin avec un grand succès. Ainsi en 1777, l'ordonnateur Malouet requiert les services de l'ingénieur Guisan, autrefois employé au Surinam, pour mettre en valeur les « terres basses » à proximité des territoires déjà colonisés, c'est à dire les savanes inondées de l'Approuague, la plaine de Kaw, le Canal Torcy et Macouria. Mam Lam Fouck (MAM LAM FOUCK 2002) oppose ainsi des colons qui profitent de l'abondance des terres pour pratiquer une agriculture sur brulis à peu de frais, à un Guisan qui propose une démarche agronomique à long terme basée sur le drainage des terres basses fertiles et le déboisement par arrachage des souches afin de conserver l'humus intact. Le succès de l'entreprise de Guisan et de ses successeurs restera limité en raison des moyens financiers et humains très limités en Guyane.

Un autre modèle de colonisation agricole se développe aussi en Guyane au XVIIIème siècle puis au XIXème siècle en tant que soutien de l'évangélisation ou de la libération morale des Amérindiens puis des esclaves africains. Dès 1674, les Jésuites se chargent de la pastorale et de l'évangélisation, tant des Européens que des Amérindiens puis des Africains. Puis au début du XIXème siècle, les sœurs de Javouhey mènent une expérience d'affranchissement d'esclaves africains sur le modèle de la colonisation agricole.
Présents en Guyane dès 1664, avec une volonté infatigable d'évangélisation des Amérindiens et d'exploration de l'intérieur des Guyanes, les Jésuites deviennent rapidement les plus importants propriétaires fonciers agricoles de la Guyane et développent une colonisation-modèle en ce sens qu'elle atteignait le double objectif de pourvoir aux vivres des membres de la congrégation, de leurs esclaves et des Amérindiens que les missions prenaient en charge et en plus de produire café, sucre, indigo, roucou, coton. De même, les différentes habitations (à Cayenne, Kourou, Ouanary et sur l'Oyapock) que la Compagnie de Jésus construit sur le territoire guyanais se dotent d'un important cheptel pour le bât, le travail des différents moulins et la boucherie. Toutes les habitations Jésuites bénéficient comme le souligne E. Baronne-Visigalli (BARONNE-VISIGALLI 2010), d'une politique cohérente de gestion du domaine foncier, mais aussi de la compétence importante de nombreux frères dans le domaine agronomique et technique, ce par l'échange avec les communautés Jésuites au Brésil.

Profitant des privilèges fiscaux de leur ordre, les Jésuites en Guyane développent un réseau d'habitations et de résidences autour de l'Ile de Cayenne, notamment dans la vallée de la Comté, dont les productions importantes sont favorisées par des aménagements importants pour faciliter les communications (appontements, chemins pavés, ponts) mais aussi des aménagements hydrauliques (écluses, canaux, …) et de nombreux moulins à sucre et à roucou.

Cependant, cette concurrence déloyale leur attirent une certaine antipathie des colons laïques. Antipathie qui se double d'une grande méfiance envers des Jésuites qui dispensent à leurs esclaves (environ 400) une éducation religieuse perçue comme un danger pour l'ordre colonial.

La fin des missions jésuites en Guyane a certainement été accélérée par l'arrivée massive de Jésuites portugais et brésiliens dès 1759 (chassés des terres portugaises), et l’échec de l'expédition de Kourou5 en 1763. L'expulsion des Jésuites de Guyane est ordonnée en 1765. Le bilan de leur activité missionnaire est contrasté mais celui de leurs habitations est plutôt flatteur. L'œuvre jésuite ne connaitra pas de véritable suite, si ce n'est dans l'expérience du Marquis de Lafayette, qui héritant d'une habitation guyanaise en fera le théâtre un temps d'une école pour émanciper les esclaves africains par l'éducation.

Un modèle de colonisation agricole servant la cause « abolitionniste » voit le jour dans la basse vallée de la Mana, d'abord à la Nouvelle Angoulême puis à Mana même. Cet effort de colonisation agricole planifié est mené dans la basse vallée de la Mana par la congrégation de Saint-Joseph-de-Cluny. La congrégation construit à Mana une sorte de village dans la première moitié du XIXème siècle où se trouvent, alignées sur 3 rues, autour du couvent, de l'église, de l’hôpital, du magasin général et de la forge, les 180 cases des esclaves que l'on projette d'affranchir après leur « humanisation » par la morale religieuse. Ce modèle, comme le souligne Mam Lam Fouck, devint celui des bourgs des différents quartiers de la Guyane à partir de la seconde moitié du XIXème siècle où la principale activité agricole devient la production « vivrière » (MAM LAM FOUCK 2002).
La période révolutionnaire puis l'occupation portugaise ne transforment pas radicalement l'activité agricole en Guyane qui jusque dans les années 1830 reste basée sur la mobilisation d'esclaves en nombre toujours limité. A partir de 1821, l'installation de moulins à vapeur aux habitations Vidal (Ile de Cayenne) et Déjean (Canal Torcy) impulse un développement de l'activité sucrière qui dans les années 1840 représente près de la moitié de la valeur des exportations de la colonie. A cette activité spéculative sucrière s'ajoute une production de rocou et de coton ainsi que d'épices, de café (de la Montagne d'Argent) et de cacao, héritées de la colonisation du XVIIIème siécle et qui se sont maintenues. L'ensemble de ces cultures demeurent largement spéculatives et s'inscrivent dans des sortes de cycles comme le coton et le rocou dont les volumes de production suivent les prix du marché mondial (cf document 7). L'effondrement des prix du marché mondial condamnent à terme ces productions spéculatives dans la mesure où elles étaient dispersées dans de très nombreuses habitations et que les habitants ne disposaient ni des fonds, ni des structures bancaires permettant à travers de nouveaux investissements la modernisation de leurs productions. La crise sucrière des années 1830-1840 fut fatale aux sucreries et habitations sucrières guyanaises dont le nombre en 1848 avait réduit de moitié.

Selon Mam Lam Fouck, les habitations vivrières représentent alors le tiers des surfaces cultivées et sont aux mains de Noirs libres qui produisent vivres et pratiquent un élevage varié mais à petite échelle. Cependant les besoins en vivres nécessitaient d'importer farines, vins, huiles, viandes et poissons salés, sel de la métropole. Pour la période 1830-1836, les productions spéculatives (coton, sucre, rocou) font que la balance commerciale de la Guyane est excédentaire mais les crises de surproduction mondiale à partir des années 1840 conjuguées à une difficulté croissante à se fournir en esclaves entrainent non seulement une diminution des échanges (importations et exportations) mais l'entrée dans un déficit structurel de la balance commerciale de la Guyane (MAM LAM FOUCK 1999).
A partir de l'abolition de l'esclavage du 10 juin 1848, la colonisation agricole de la Guyane se développe dans deux directions différentes. Les affranchis, anciens ouvriers agricoles se tournent soit vers l'abattis soit vers la ville. La poursuite des activités agricoles spéculatives ne peut être alors impulsée que par le renouvellement de la main d'œuvre servile des habitations qui recrutent des engagés Africains, Indiens et Chinois. Dans une certaine mesure l'administration pénitentiaire exploite la main d'œuvre des « transportés » pour développer des activités agricoles, essentiellement vivrières. Jusqu'en 1880 les principales productions spéculatives qu'étaient le sucre et le rocou se maintiennent au gré des crises, après 1880, la Guyane n'est plus une colonie agricole, la culture du sucre est abandonnée en 1884. Désormais l'agriculture entre dans une phase de déclin et la Guyane est une colonie essentiellement tournée vers la production aurifère et dominée par l'Administration pénitentiaire.

Si l'Administration pénitentiaire donne une certaine impulsion administrative à l'agriculture (développement de ménageries et de cultures vivrières). Elle est aussi une entrave sérieuse au développement d'une population agricole dynamique car les « transportés » font aux populations ouvrières locales une concurrence déloyale en des temps d'affranchissement pour les uns, et de manque de main d'œuvre à bas prix pour des propriétaires qui, en marge des circuits de « l'engagisme », peinent à remplacer à bas salaires leur ancienne main d'œuvre servile.

Progressivement l'agriculture décline, la production de vivres passant de 4000 tonnes en 1851 à 800 tonnes en 1880, ce qui provoque une hausse des prix alimentaires, les denrées étant désormais importées du Brésil et du Surinam. Le prix de l'or à la sortie de la colonie restant stable, le coût de la vie est durement ressenti en Guyane, notamment par les classes les plus pauvres de la société coloniale.
Lorsqu'on compare les chiffres de la production agricole du dictionnaire de Joanne en 1869 (cf document n° 3) à ceux rapportés par Poldermann pour 1769 (cf document n°4 et 5) force est de constater qu'une stagnation des productions était déjà certaine avant le déclin de la période aurifère. Malgré la croissance démographique, certes assez lente sous l'Ancien Régime et la période coloniale, l'autosuffisance alimentaire n'est toujours pas atteinte après plus de deux siècles de colonisation agricole.

La question de la subsistance alimentaire est récurrente dans les réclamations faites par les populations aux autorités gouvernementales. Les crises de subsistances étant d'autant plus marquées que la Guyane se trouvent en dehors des flux commerciaux transatlantiques ou caribéens. Les populations, régulièrement affamées, réclament même qu'on leur envoie plus souvent des navires.
La « ruée vers l'or » que connait la Guyane française à partir des années 1855 pousse les populations coloniales vers l'activité aurifère plus rentable que l'agriculture. Bousculant le monde « tribal » de l'intérieur par l'introduction de dizaines de milliers d'orpailleurs atteint de la fièvre aurifère, cette période est sans doute celle de la plus forte acculturation entre les modèles agricoles traditionnels tant amérindiens que bushinengue aux méthodes de cultures et aux matériels agricoles européens.
Lors de la Première Guerre Mondiale, l'activité aurifère connait un déclin important et libère ainsi une main d'œuvre que l'administration et la société coloniale s'efforcent de faire revenir « à la terre ».

Les productions spéculatives alors développées sont principalement la culture de la canne à sucre et l'exploitation forestière du balata et de l'essence de bois de rose. La canne à sucre est relancée dans les années 1890 à Cayenne, St-Laurent du Maroni (Administration Pénitentiaire) et Mana (sœurs de Javouhey) dans le but non pas d'exporter du sucre mais afin de produire du rhum. L'administration coloniale subventionne dès 1891 les surfaces de cannaies. En 1893, la Guyane compte 3 rhumeries, la Première Guerre mondiale et le marché militaire permettent le développement de 20 rhumeries (16 à Cayenne, 1 à l'Approuague et 2 à Saint-Laurent du Maroni). La production suivra ensuite les conjonctures d'un marché français dominé par les impératifs antillais dont les mesures de protection (soutien des cours du marché, contingent d'alcool pur accordé à la Guyane en 1922 très inférieur à sa capacité de production de 1919) furent souvent fatales aux producteurs et planteurs guyanais qui maintinrent la filière canne à sucre dans un contexte colonial peu favorable en raison de la crise de 1929. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale où le débouché métropolitain des rhums de Guyane se ferma, la production de canne et de rhum n’atteignit qu’une seule fois le plafond de 2500 hectolitres de rhums réclamé par les planteurs, en 1936.

Après la crise de 1929, se développa une filière banane spéculative avec l'aide technique des sociétés antillaises, un financement par la Banque de la Guyane et la Caisse Agricole (créée en 1925) et à travers un Syndicat Bananier Guyanais. La première filière agricole moderne de la Guyane commença sa production en 1934 et monta rapidement en puissance au point de ramener la balance commerciale de la Guyane à une couverture à 77% des importations par les exportations en 1939. Cette filière fut tout aussi brutalement que celle du rhum stoppée par la Seconde Guerre mondiale.
La Seconde Guerre mondiale fit prendre une nouvelle orientation aux productions agricoles qui se tournèrent vers l'autosuffisance alimentaire pendant la période vichyssoise. Les importations de produits alimentaires étant limitées et payables pratiquement qu'en or, l'administration développa alors les productions de vivres habituelles, incita les rhumeries à produire du sucre et l'on développa même une activité rizicole sur le Maroni. Dans l'immédiat après-guerre ces productions déclinèrent rapidement et l'agriculture comme la plupart des autres secteurs économiques était largement sinistrée dans un territoire désormais départemental.

De manière générale le développement agricole colonial de la Guyane française, avant et après 1848, ne doit pas être imaginé que comme une succession d'échecs. Si la colonisation agricole a failli à ces deux principaux objectifs à l’ère coloniale, c'est à dire amener le territoire à l'autosuffisance alimentaire et fournir des produits de plantations rentables à l’exportation vers l'Europe. En ce qui concerne la mise en valeur du territoire littoral, la géographie des implantations humaines sur le territoire restent encore aujourd'hui largement tributaires du développement agricole du territoire à la période coloniale, notamment dans les vallées du littoral où les communes comme Montsinery, Tonnegrande, Mana se sont développées dans des anciens espaces agricoles. On peut évidemment rétorquer que les aménagements dans le marais de Kaw, et notamment dans le quartier de Ouanary devenu aujourd'hui une commune particulièrement enclavée, n'ont pas abouti à un développement urbain.

Les colonisations agricoles des XVIIème-XVIIIème et XIXème siècles, sont une longue série de tentatives qui ont toutes souffert à des degrés plus ou moins grands des contraintes internes au territoire, le plus souvent mal évaluées ou confondues avec les Antilles proches, et externes en étant le fruit de projet conçus dans un dessein colonial qui n'a pu trouver d'écho dans une colonie guyanaise particulièrement isolée des circuits coloniaux, dotée d'une population peu nombreuse et ne disposant pas des capitaux et des connaissances techniques nécessaires à des développements d'ambition. Avant ou après l'abolition de 1848, les investissements dans l'agriculture spéculative proviennent généralement de l'extérieur de la colonie puis du département.
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