Recherche, innovation, expertise : quels enjeux ?





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Université européenne d’été 2014

du 8 au 11 juillet 2014

Quand la science entre en politique…

Recherche, innovation, expertise : quels enjeux ?

Gouvieux, le 9 juillet 2014

Yves BRECHET, Haut-commissaire à l’énergie atomique, membre de l’Académie des sciences

Philippe BUSQUIN, ancien Commissaire européen à la Recherche, ancien parlementaire européen

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER : Yves Bréchet, Haut-commissaire à l’énergie atomique, et Philippe Busquin, ancien Commissaire européen à la recherche, vont désormais intervenir. Je les remercie de leur présence. Yves Bréchet nous expliquera peut-être sa fonction d’un point de vue éthique et déontologique. Spécialiste de métallurgie physique et de science des matériaux grenoblois, il a été titulaire de la chaire d’innovation technologique du collège de France en 2012-2013. Il est membre de l’Académie des sciences et président du conseil scientifique de la fondation de la Main à la pâte (MAP). Cette fondation a été soutenue par les investissements d’avenir et étend son activité dans neuf sites en France. Elle est chargée de la formation continue des enseignants. Yves Bréchet a également été médaillé d’argent du CNRS.

Yves BRÉCHET : Le terme d’« innovation » semble aller de pair avec la science et la technologie. Pourtant, cette relation n’est peut-être pas si simple. La science et la technologie sont par nature innovantes. Elles portent un regard neuf sur le monde, que ce soit dans le mode du savoir comme une fin en soi ou comme un outil de maîtrise de notre environnement. Ainsi, l’innovation serait consubstantielle de l’activité scientifique et ne nécessiterait pas de questionnements particuliers. Personne ne songerait à nier cet aspect important de l’activité scientifique qu’est la créativité de l’individu qui apporte un regard totalement nouveau dans une discipline, tels Albert Einstein dans le domaine de la relativité ou Charles Darwin dans le domaine de l’évolution. Pour autant, la nouveauté et l’innovation sont-elles aussi incontournables qu’on semble l’affirmer ?

Dans toute activité d’explication des phénomènes naturels réside un principe d’économie, celui du rasoir d’Ockham, selon lequel le fait d’introduire de nouvelles hypothèses n’est pas nécessairement un bien. Dans toute activité technique réside un principe de simplicité. Un objet technique plus sophistiqué n’est pas forcément mieux adapté à sa fonction. La notion d’efficacité, voire celle d’élégance, est mieux à même de servir de critère de valeur que celle de nouveauté, à la fois pour la science et la technique. Pourquoi ce culte de l’innovation et cette obsession de la nouveauté semblent-ils irriguer toute la politique scientifique moderne ?

Derrière le culte de l’innovation, de ce qui prétend être innovant car inédit, il existe une valorisation implicite de la nouveauté, indépendante de son efficacité ou de sa valeur. Il suffit que quelque chose soit nouveau pour qu’il semble souhaitable. A cela, on pourrait répondre par ce rapport féroce attribué à Lev Landau ou à Wolfgang Pauli selon lequel « cet article contient des résultats nouveaux et des résultats intéressants. Malheureusement, les résultats nouveaux ne sont pas intéressants et les résultats intéressants ne sont pas nouveaux ».

Pour éviter tout malentendu, précisons que notre cadre de réflexion ne s’inscrit pas dans une approche relativiste de la connaissance scientifique. Au risque de prendre à rebrousse-poil tout un pan de la littérature récente sur la science, nous affirmons qu’il existe une qualité objective de la démarche scientifique. Le caractère transitoire de l’acceptation d’un corpus scientifique n’est que le reflet de l’esprit de la science qui va de progrès en progrès et non le signe d’un arbitraire ou d’un caractère socialement déterminé de la preuve scientifique. Il existe des énoncés qui sont scientifiquement prouvés et d’autres qui relèvent de la fable. Il existe une démarche de preuve, de vérification, de falsification et de jugement par les pairs propre à la science. Le relativisme dans l’approche de la construction des vérités scientifiques est au mieux, une méconnaissance de ce qui constitue la nature de la science, et au pire, une supercherie intellectuelle motivée par un goût immodéré du paradoxe.

Il n’en reste pas moins qu’entre tous les sujets sur lesquels la communauté scientifique peut construire un corpus de connaissances objectivement fondé, le choix se porte vers ceux que la communauté scientifique, ou plus généralement la société, reconnaît comme valorisants. Si la nouveauté est reconnue comme une valeur en soi, il n’est pas surprenant que cela ait des conséquences sur les modes de fonctionnement de la communauté scientifique, sans aucunement invalider la scientificité des résultats.

J’attire votre attention sur trois effets pervers du culte de la nouveauté et de l’innovation :

  • La dévalorisation du capital de connaissances acquises ;

  • Les effets de mode et de bulle spéculative scientifique ;

  • La survalorisation de la culture de projet par rapport à la culture de compétence.

La dévalorisation du « second » capital scientifique est le biais le plus évident résultant du culte de l’innovation. Il est important de bien comprendre la notion de « capital scientifique ». Seuls les historiens lisent les documents originaux d’Isaac Newton ou de James Clerk Maxwell. Néanmoins, tous les physiciens ont intégré leurs résultats sans passer par les constructions géométriques du premier ou les engrenages fictifs du second. La mécanique classique et l’électromagnétisme font partie de ce que j’appellerai « le premier capital scientifique d’un physicien ». Sauf à être un pur génie ou un fou furieux, il est rare de vouloir innover contre Maxwell ou Newton, ou de prétendre les ignorer. Ainsi, le premier capital scientifique est stable.

Cependant, le capital scientifique se décline en plusieurs niveaux. Il existe dans chaque spécialité un corpus de connaissances qui mérite qu’on aille le chercher à sa source car il a n’a pas été nécessairement transféré entièrement dans une littérature de seconde main. Le culte de la nouveauté et de l’innovation a des effets immédiats sur la formation des jeunes chercheurs en dévalorisant ce second capital scientifique, qui n’est pas assez ancien pour avoir été sacralisé puis banalisé, mais trop vieux pour mériter une attention que l’on accorde uniquement à la nouveauté. Une façon commode de se convaincre que l’on est innovant consiste à négliger de connaître ce qui a déjà été fait.

Ce raisonnement est circulaire : si la seule chose qui compte est de faire du neuf, et que nous sommes persuadés par quelque cuistrerie immanente de toujours faire la course en tête, il suffit de se tenir au fait de ce qui vient d’être publié pour identifier ce qui sera bientôt publié. Il suffit de suivre l’actualité, ce qui est apparemment plus rentable que de faire une bibliographie correcte. Ainsi, il est possible, en toute bonne conscience, de réinventer la roue. Les exemples de cette situation sont légion mais, par charité, je n’en citerai aucun.

Le deuxième point de mon raisonnement porte sur les effets de mode et de spéculation intellectuelle. Un second aspect, plus grave, du culte de l’innovation est la tendance d’une communauté, dans le choix des sujets scientifiques, à mettre en avant certains sujets, et sa propension aux bulles spéculatives. Entre tous les sujets d’un intérêt possible du point de vue scientifique, ceux qui retiendront préférentiellement l’attention et les activités d’une communauté scientifique sont fortement influencés par ce que la société, ou le pouvoir politique, souhaite valoriser. Si l’innovation est une fin en soi, la course à la nouveauté apparaît naturellement comme un bien souverain.

Examinons les mécanismes amplificateurs qui font qu’une communauté scientifique choisit de concentrer une part importante de ses efforts sur un sujet qui a souvent une durée de vie réduite, laquelle semble relativement indépendante de la solution au problème. Le culte de l’innovation fait émerger des sujets par leur seule nouveauté, et en fait disparaître simplement pour avoir été trop longtemps étudiés.

Il est important de distinguer deux situations archétypales qui donnent un poids différent à la nouveauté. Dans la première situation, une communauté scientifique affiche un consensus sur les objets de sa recherche. La compétition est alors entre les équipes. Dans la deuxième situation, les sujets d’intérêt potentiel sont légion et en forte compétition. La compétition est à l’œuvre au sein même de la discipline. Dans la recherche scientifique du premier type, les questions sont en nombre relativement réduit et s’imposent d’elles-mêmes comme incontournables. Il ne faisait nul doute, pour la physique théorique, que la grande unification était le Graal du domaine ou que la découverte du boson de Higgs, en mettant la dernière main à la validation du modèle standard, était un passage obligé. La charge de prestige associée à ces recherches, qui offre à la clé un prix Nobel, fait que la nécessité de les étudier ne fait aucun doute dans la communauté qui les porte. Le culte de la nouveauté est essentiellement une course à la primauté. C’est le second type de recherche qui est le plus sensible aux bulles spéculatives. Il serait naïf de penser que le choix d’un domaine de recherche est exclusivement un choix individuel, ne serait-ce que par la nécessité de disposer des moyens nécessaires à la recherche. Le choix du scientifique s’intègre à une procédure collective. C’est autant la communauté scientifique que l’individu qui choisit ses sujets d’intérêt.

Si la nouveauté est toujours présente comme critère, sous la forme d’être le premier à avoir atteint le but, elle se décline sous trois hypostases. Les critères guidant le choix entre les sujets d’intérêt scientifique clair sont la nouveauté intellectuelle, l’importance potentielle et la demande sociétale immédiate. Suivant que l’on a affaire à des sciences fondamentales ou appliquées, le pouvoir respectif de ces critères varie. En matière d’attrait de la nouveauté et de curiosité scientifique, prenons l’exemple de la déformation des amorphes métalliques, sujet récemment ravivé par l’apparition de compositions permettant de créer des amorphes métalliques massifs. La communauté de la science des matériaux s’est saisie de ce sujet avec passion sous la forme d’applications potentielles pour attirer des crédits. La physique des solides théoriques s’est en aussi saisie, non pas tant parce que de nouveaux matériaux faisaient leur apparition, mais parce que l’une des « stars » de cette communauté depuis trente ans s’est intéressée à la question et a écrit un bel article sur le sujet.

Tout comme il existe des faiseurs d’opinion dans le domaine des sciences fondamentales, quelques fortes personnalités peuvent attirer une communauté dans une direction de recherche. Tel brillant physicien pouvait ainsi non seulement changer de sujet de recherche, mais aussi entraîner dans son sillage une fraction importante de sa communauté. L’attrait de la nouveauté scientifique peut de même modifier en quelques années le panorama d’une communauté. Ainsi, le formidable développement de la biologie a conduit une part importante des physiciens de la matière condensée à s’intéresser aux objets de la biologie.

Les applications potentielles constituent une force motrice importante du choix des sujets. Les supraconducteurs à haute température avaient suscité un véritable engouement à leur découverte, dans les années 1980 .Certes, la curiosité pour la nouveauté y avait sa part. Le mécanisme de supraconductivité ne pouvait être le mécanisme BCS habituellement invoqué, mais la possibilité de disposer de matériaux conduisant l’électricité sans dissipation à la température de l’azote liquide, aurait eu des conséquences majeures sur l’ensemble de l’économie de l’énergie des pays industrialisés. Elle aurait été une révolution de même ampleur que celle induite par l’invention de la machine à vapeur. La demande sociétale est récemment devenue une composante majeure non pas tant du choix des scientifiques mais du choix des institutions de financement. Les thématiques associées à l’environnement, au recyclage, aux énergies renouvelables sont de plus en plus présentes dans les appels d’offres. Il ne s’agit pas de nier l’intérêt pour la société de ces questions, mais d’avertir le décideur des risques associés au fait de financer des recherches pour s’entendre dire ce que l’on a envie d’écouter.

Les procédures de choix déclinées précédemment génèrent des bulles spéculatives. Nous appelons « bulles spéculatives » des situations dans lesquelles la valeur attribuée par une communauté à un objet n’a qu’un vague rapport avec sa valeur sociale réelle, et dans lesquelles l’attirance pour l’objet résulte essentiellement d’un phénomène d’auto-amplification. La croissance des bulles spéculatives est progressive et leur sortie est brutale. Ce phénomène se produit chaque fois que l’intérêt d’un objet est amplifié par le nombre d’acteurs intéressés. Il s’agit d’un processus intrinsèquement instable et de la cause profonde des comportements de type grégaire observés dans la communauté scientifique. Si ce comportement scientifique est naturel et irrigue toute l’Histoire des sciences, son amplification hors limite, quand les procédures de rétroaction deviennent inopérantes, est relativement récente.

Examinons les trois grandes familles de critères de choix des sujets scientifiques à partir de cet aspect. Il convient de s’interroger sur les contre-réactions de ce mécanisme déstabilisant. Des critères de choix des sujets déclinés précédemment, seule l’attirance pour la nouveauté intellectuelle est autorégulée. En effet, un sujet nouveau ne le reste pas longtemps et l’aiguillon de la recherche de reconnaissance s’émousse souvent dès lors que cette reconnaissance se porte sur un autre auteur. Le critère des applications potentielles porte en lui une autorégulation dès lors que les acteurs économiques sont effectivement impliqués et que la puissance publique n’endosse pas la totalité des risques. Dans le cas d’une décision politique sans solide assise économique, les choix motivés par les applications potentielles peuvent s’avérer sources de comportements spéculatifs sans contre-réaction.

Vous connaissez probablement des exemples de ce genre de situation. Mon devoir de réserve m’impose de ne pas les préciser. Il est facile de s’auto-convaincre du potentiel d’une technologie indépendamment des aspects techniques, simplement en lançant de grands programmes dont la seule justification est la forte demande de la communauté scientifique pour y participer. On arrive alors à un raisonnement étrangement circulaire : on lance un programme confortablement doté qui attire des chercheurs faméliques, et on déduit que si ce programme attire tant de monde, c’est qu’il était juste de le doter ainsi.

Le critère de demande sociétale pour lequel les instances ont aujourd’hui une affection particulière est hautement déstabilisant quand il est, comme souvent, la réponse à une crainte de la société. La multiplicité des études sur la nocivité des OGM contribuera, quels que soient leurs résultats, à accentuer les craintes. Il restera toujours un doute qui mériterait une étude plus approfondie. Jamais nous ne verrons un laboratoire financé par la puissance publique pour étudier la nocivité potentielle d’un produit garantir son innocuité, de la même manière que nous n’avons jamais vu les dindes souhaiter voir Noël arriver plus tôt. L’apparition des bulles spéculatives, plus ou moins violente suivant la maigreur des subsides récurrents, et l’intensité du terme de rétroaction, qui est minimale dans le cadre des exigences sociétales, ont des conséquences importantes sur le bon usage des deniers publics.

Néanmoins, le culte de la nouveauté et de l’innovation engendre une conséquence plus grave : la survalorisation de la culture de projet par rapport à la culture de compétence. Dans une logique de pilotage par projet innovant, les thématiques porteuses mobilisent des compétences mais n’aident pas nécessairement à les ressourcer. La capacité d’innover ne se nourrit pas d’une succession de « success stories » d’innovation. Elle a besoin d’un terreau scientifique dont la motivation principale est la dynamique propre de la science. Les mécanismes de choix des scientifiques sont presque toujours, pour cause d’assèchement des financements hors projet, gouvernés par les sources de financement. De manière croissante, ces sources de financement s’appuient presque exclusivement sur les potentiels d’application et les demandes sociétales. Le risque de voir disparaître le socle scientifique sans lequel il est impossible de répondre à la société ou au marché, n’est pas négligeable.

La raison de cette tendance est l’émergence de facteurs d’amplification liés à la professionnalisation des scientifiques. La science est devenue une valeur marchande, non seulement au sens industriel, mais aussi au sens politique. Afficher une politique scientifique est devenu un argument électoral. La nécessité, dans de nombreuses majorités régionales, de composer avec les partis écologistes a fait fleurir les programmes de développement durable, cette étiquette tenant souvent lieu de contenu. L’économie de la connaissance est devenue un lieu commun de toutes les politiques et transfère d’un côté à l’autre de l’Atlantique les mêmes mots-clés et thématiques prioritaires. Cette professionnalisation s’est accompagnée d’un besoin de justification des chercheurs et de courses à l’indice dans les revues scientifiques.

Au lieu de lire les articles, il est plus commode pour les évaluateurs de les compter. La création de revues de plus en plus spécialisées, la pression pour les revues générales de trouver le sujet « sexy » qui fera remonter leur indice de citation, seront à terme une incitation à la fragmentation des disciplines alors que l’innovation résulte souvent de la comparaison. L’obligation de choisir ses sujets, non plus dans une dynamique propre à la science ou à ses domaines applicatifs, mais dans une relecture de ces domaines via un prisme politique ou économique, a un effet tendancieux. De ce fait, le scientifique choisit ses sujets par procuration. Il devient virtuose dans l’art de repeindre ses projets de la couleur appropriée. De plus, l’appropriation de ces critères par les structures, qui conduit à créer de grandes entités plutôt qu’à identifier de petites équipes prometteuses, amplifie automatiquement la tendance à l’effet de mode.

Les conséquences majeures de ces bulles spéculatives sont la déstructuration des disciplines scientifiques et la mobilisation de toutes les forces sur un sujet identifié comme prioritaire. Il est impératif de sortir d’une analyse de la pertinence des sujets uniquement en termes d’objectifs pour réintroduire la notion de compétence. Elle est évidente dans le cas de la motivation par la curiosité mais n’est pas moins importante dans le cas des deux autres motivations. C’est en développant un corpus de compétences disciplinaire ou interdisciplinaire que la communauté scientifique est en état de répondre aux demandes de la société et de l’économie. C’est en insistant sur cet aspect, et en y consacrant une part non ridicule des financements, que l’on pourra éviter les conséquences délétères des effets de mode.

Le culte de l’innovation, qui donne aux décideurs l’illusion du mouvement, aura pour effet à long terme, si l’on n’y prend pas garde et si l’on se laisse griser de mots-clés, d’éteindre ce qui rend l’innovation réelle possible : un socle scientifique disciplinaire solide et construit dans la durée.
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