«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1





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HUGO ET LA CRISE DE 1840

Frédéric Weinmann
« Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit. »1

Les recherches sur la naissance des idéologies et des mythologies nationales, menées depuis les années 1970 par diverses branches des sciences humaines, de l’histoire à la littérature, imposent aujourd’hui de revoir le rapport des écrivains français à l’Allemagne au XIXe siècle. Sans rendre compte de l’abondante littérature concernant l’identité culturelle, la formation des stéréotypes et le rôle des préjugés dans les relations internationales, je rappelle en particulier qu’à l’époque moderne, les élites intellectuelles ont élaboré sciemment et de concert un système d’opposition franco-allemand grâce auquel les Etats européens, poussés par les transformations économiques et sociales de la modernité à partir du XVIIIe siècle, se définirent comme des ensembles politiques et culturels homogènes.

Jusqu’en 1870, les Allemagnes étaient à la recherche de leur unité, les Français en quête de justifications de leur Etat moderne. Dans cette perspective, il ne fait plus de doute que les deux entités se sont référées l’une à l’autre pour accéder à une légitimité. Dans le volume II de Philologiques, Michael Werner, Michel Espagne et Françoise Lagier exposent dès l’avant-propos que « pour la France post-révolutionnaire et durant tout le XIXe siècle, il revient à l’Allemagne, plus qu’aux autres voisins de l’Europe, d’incarner l’étranger par rapport auquel doivent se situer les institutions notamment culturelles. De Victor Cousin à Edgar Quinet et à Ernest Renan, il est devenu naturel de fonder ou du moins étayer sa fortune littéraire ou son rayonnement idéologique sur une connaissance parfois réelle et souvent supposée de l’Allemagne.»2 Dans le volume suivant de la même revue, Michael Werner résume ce rapport privilégié en répétant que « les modèles français et allemand apparaissent en effet dans un rapport à la fois d’opposition et de dépendance asymétrique. »3

Le dualisme franco-allemand fut encore accentué après la guerre de 1870, quand naquit de l’affrontement et des rancoeurs la légende des ennemis héréditaires. On ne saurait trop souligner que ce conflit a tracé une ligne de démarcation très nette dans l’histoire des relations franco-allemandes et plus encore dans l’image que la France s’est faite de l’Allemagne. Cette rupture est en effet perceptible dans les stéréotypes qui se sont forgés au sujet de l’Allemagne et qui, dans leur partialité, reflètent le choc des consciences résultant du choc des armes. C’est que l’opposition entre les deux nations constitua l’axe essentiel de l’historiographie de la Troisième République. Ce phénomène est désormais bien analysé: dans un article sur Nisard par exemple, Hans-Jürgen Lüsebrink parle d’une « définition [de l’esprit français] dont le missionarisme culturel reste étroitement lié à la visée nationaliste d’opposer, face à l’Allemagne militairement victorieuse de 1871, une France triomphante en matière d’esprit, de civilisation et de culture. »4 Dans un article sommaire mais synthétique, Pascale Gruson note en outre que cette inflexion des études germaniques en France ne se produisit pas directement après la défaite de 1870: « Si les événements franco-allemands de 1870 marquent une polarisation des intérêts sur le nouvel Etat allemand, l’utilisation des ressources reste encore assez éclatée entre différents centres d’intérêts et les débats qui s’organisent ne s’orientent pas tous dans le sens d’un arbitrage qui relèverait de la seule germanistique. »5 Elle fait remonter à 1904, c’est-à-dire à la nomination de Charles Andler à une chaire de langue et littérature germaniques en Sorbonne, les débuts de la recherche universitaire française exclusivement consacrée aux pays de langue allemande et orientée dans un sens précis; Andler, Lichtenberger, Baldensperger ont considérablement contribué à l’élaboration d’un genre d’études fondé sur l’opposition systématique de plusieurs cultures nationales.

Dans cette perspective, je propose de reprendre les analyses qui ont été faites du Rhin de Victor Hugo depuis presque un siècle, sans prétention d’exhaustivité bien entendu, mais avec l’ambition néanmoins de tracer un tableau caractéristique de l’évolution générale. Mon propos est par conséquent moins une réflexion sur le discours politique d’Hugo lui-même, qui a déjà été menée par Franck Laurent dans sa récente thèse, mais sur la dimension idéologique de l’exégèse de Hugo: je tâcherai avant tout de montrer une évolution du discours sur le romantisme en France à partir de l’exemple des relations franco-allemandes et plus particulièrement de la crise de 1840, ou crise d’Orient, ou crise du Rhin, comme on préfère.

Ce qui frappe à la lecture des ouvrages sur cette question, c’est en effet l’imprécision générale des informations et surtout l’absence totale de références bibliographiques - comme si tout le monde se contentait de recopier ce qui s’est déjà écrit à ce sujet, sans qu’on sache d’où viennent ces stéréotypes. Après avoir précisé quelques données fondamentales pour une juste compréhension du contexte dans lequel Hugo publia Le Rhin, je tenterai aussi d’esquisser ce que cette oeuvre peut nous apprendre du rapport de l’écrivain à l’Allemagne.6
1. « Etudes fort mêlées, c’est le mot exact »7
Pour point de départ, je rapporterai les brèves indications sur Hugo et Le Rhin contenues dans France et Allemagne d’Auguste Dupouy, un ouvrage de 1913. Quarante ans après la défaite de 71 et un an avant la Grande Guerre, le schéma d’interprétation qui va dominer au XXe siècle est déjà formulé: la littérature allemande serait née dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’influence germanique se ferait sentir à partir de la Révolution et de Mme de Staël et les romantiques français auraient repris superficiellement des motifs de la jeune littérature d’Outre-Rhin. Dans les années 1820, Hugo se prête à la mode germanique qui préside au nouveau courant littéraire: « Aussi bien ce vieux mot de ballade, qui traduisait - on ne sait pourquoi - le mot lied, avait-il le don de sonner à l’allemande pour nos romantiques de 1824. Dans le recueil de Hugo frémissent des voix de fées et des ailes de sylphes; les sorcières du Brocken y dansent le sabbat; le burgrave y chevauche comme dans le Chasseur de Bürger, mais moins féroce, et poursuivi par des rires gaulois. [...] Voilà quelques bonnes dettes: l’emprunteur eût été le premier à les reconnaître, et peut-être à les exagérer. Mais comment les contractait-il? dans quel esprit et par quelles voies? Il ignorait l’allemand, il fallait donc bien qu’il eût recours à des intermédiaires, et c’était tantôt Mme de Staël, tantôt Latouche, tantôt Gérard de Nerval ou Emile Deschamps. Un autre jour, c’est simplement une toile de Boulanger, grand amateur de fantastique allemand et auteur d’un Mazeppa réputé. Intermédiaires de rencontre, inspirations de hasard! Ceux qui attendraient de l’auteur des Burgraves d’autres compétences seraient bien détrompés en lisant le Rhin. »8 Ainsi Hugo aurait-il simplement suivi une mode, qui se réduit essentiellement aux motifs fantastiques, sans connaissance sérieuse des réalités allemandes. C’est le hasard qui conduirait Hugo vers l’Allemagne à qui il n’aurait jamais accordé qu’une attention superficielle. Le Rhin est traité en oeuvre hybride, dont la facture anticlassique aurait quelque chose du génie allemand. Dupouy va jusqu’à prendre à la lettre l’affirmation de l’auteur selon laquelle il serait parti pour l’Allemagne avec Virgile et Tacite pour seuls guides, ce qui suggère la vacuité des informations de l’auteur: « De la politique, de l’histoire et du pittoresque, il en surabonde dans ce copieux ouvrage: n’y cherchons pas autre chose. N’était la Légende du Beau Pécopin pour nous rappeler (peut-être à l’insu de l’auteur) Chamisso, La Motte-Fouqué et encore Bürger (car une terrible chasse s’y démène), on pourrait croire que Hugo, en 1841, ignore tout de la littérature allemande, sauf un guide. Pour faire son voyage, il emportait - c’est lui qui le déclare - deux livres, « deux vieux amis: Virgile et Tacite ». On eût attendu une autre bibliothèque. C’est Virgile qu’il sent « vivre dans le paysage », aux environs de Bringen ; c’est Shakespeare qu’il a en tête à Bacharach. Mais il peut séjourner à Francfort sans évoquer la grande ombre de Goethe9; Mannheim n’a rien à lui dire de Schiller, ni Heidelberg de Creuzer. Il saisit bien l’âme de monuments et des sites; mais il n’a pas consulté celle des livres. »10 L’Allemagne du Rhin serait donc un décor de carton-pâte, que Hugo décrypte par son seul talent, sans aucune aide extérieure, sans connaissance de la réalité.

C’est ainsi que s’explique l’illusion dans laquelle auraient vécu les poètes français: la génération romantique aurait nourri un rêve de l’Allemagne, esquissé par Mme de Staël, que rien ne sût interrompre, à peine la question du Rhin: « En 1840, écrit plus loin Dupouy, une fêlure se produisit dans la chaîne bleue qui nous liait intellectuellement, depuis Mme de Staël, à l’Allemagne. La question d’Orient était critique. On parlait en France de venger les malheurs de 1814 et de 1815, oubliés, pardonnés par les germanophiles. La littérature faillit suivre le mouvement. Mais, tandis que Musset répondait par son défi aux provocations de Nicolas Becker, Lamartine entonnait sa Marseillaise de la Paix, et criait:

« Vivent les nobles fils de la grave Allemagne! »

La grave Allemagne était décidément un de nos credos. Et c’est au lendemain de l’orage que Victor Hugo, puis Michelet, l’un en poète improvisé historien, l’autre en historien doublé d’un poète, tous deux avec sympathie, avec respect, avec ferveur, franchissaient, après d’autres, le Rhin. »11 Voilà la première version de la crise de 1840 et la première interprétation du Rhin au XXe siècle. La France, écrasée à la chute de Napoléon, aurait pardonné trop facilement à l’Allemagne; à l’occasion de la crise d’Orient, dont on se demande presque le rapport avec le Rhin, l’opinion publique aurait demandé réparation, mais cela n’aurait pas suffi à détromper les poètes. Même le chant de Becker n’y aurait rien changé: seul Musset aurait répondu au défi, tandis que Lamartine cherchait la conciliation en évoquant une Allemagne pacifique. Les romantiques n’auraient éprouvé qu’amour et respect pour l’ennemi de leur nation; leur imagination poétique leur aurait voilé la face: cette tendance générale est résumée dans l’expression mystérieuse de chaîne bleue, qui rappelle tout à la fois les Vosges et la petite fleur de Novalis, sans doute aussi les brumes nordiques dans lesquelles se perdaient les poètes.

Cette thèse s’amplifie encore au lendemain de la première guerre mondiale. L’ouvrage majeur des études sur les relations franco-allemandes pendant l’entre-deux-guerres est celui de Louis Reynaud, que je qualifierais sans ambages de pamphlet nationaliste sous couvert de science. Après avoir prétendument reconnu dans son Histoire générale de l’influence française en Allemagne de 1914 « le conservatisme, fruit d’un individualisme intérieur irréductible, qui lui-même se laisse ramener à une prédominance de l’instinctif sur le rationnel dans l’âme de l’Allemagne »12 et dégagé « le rôle d’initiatrice, d’éducatrice, que la France a sans cesse joué auprès de la nation germanique »13, il entreprend après la Grande Guerre de prouver au contraire que l’Allemagne n’eût pas d’influence profonde, mais fut simplement l’effet d’une mode due à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle à une propagande organisée par les Allemands eux-mêmes et reprises par quelques intermédiaires, dont principalement Mme de Staël, elle-même une étrangère puisqu’il énonce que « Mme de Staël n’est que l’expression la plus complète et la plus éclatante de ces nouvelles tendances. Elle est de sang étranger, à la fois germanique et suisse. Par son père Necker, fils d’un Brandebourgeois installé à Genève, elle se rattache à l’Allemagne du Nord, voire à la Prusse (...) Sa religion aussi en fait une étrangère. Le protestantisme qu’elle professe n’est plus ce vieux calvinisme d’une psychologie si française, c’est un protestantisme à l’allemande, vague, indiscipliné [...] »14, ceci pour donner une idée du ton de l’ouvrage et indiquer l’intention qui préside aux analyses littéraires et historiques de Reynaud.

Un des intérêts majeurs de cette lecture est de constater à quoi peuvent servir une érudition indéniable et des analyses d’une finesse parfois remarquable. La dimension idéologique du discours apparaît ici dans toute sa clarté et révèle de manière incomparable, car presque ingénue, les fondements de cette littérature comparée qui s’implante au début du XXe siècle. Face à la réalité de contacts multiples et permanents entre Français et Allemands à l’époque moderne, il s’agit pour l’auteur d’en minimiser le sens. Pour cela, la période 1814 à 1914 est même qualifiée carrément d’ « invasion », ce qui donne à comprendre comment Reynaud accepte les échanges internationaux: « La France du XIXe siècle accorda donc à l’Allemagne une attention qui ne se démentit jamais. Est-ce à dire qu’elle l’ait connue exactement? Non, car là encore les points de vue fournis par Mme de Staël restèrent prépondérants. »15

L’interprétation proposée du Rhin vise toute entière à montrer un idolâtrie de Hugo à l’égard d’un pays et d’une culture dont il ignore tout. « Victor Hugo, dit-il en guise d’approche, devine l’Allemagne dès la Wallonie, qu’il qualifie imperturbablement de ‘Flandre’, à quelque chose de plus frais et de plus idyllique dans le paysage et les moeurs. Michelet la pressent en Lorraine, en constatant que les postillons deviennent plus prudents, les hôteliers plus empressés et plus familiers. Et, à peine la frontière franchie, l’enchantement commence. »16 Reynaud ironise sur la réaction des auteurs français qui ne montreraient, à son avis, que la beauté et la grandeur des pays germaniques: « En réalité, nos Français du XIXe siècle ne font guère, on le voit, que répéter la leçon de Mme de Staël avec une docilité prodigieuse. Et s’il leur arrive d’y ajouter quelque chose, ils le prennent non dans ce qu’ils ont sous les yeux, mais dans la littérature, dans la poésie, dans la légende, dans l’histoire magnifiée du peuple allemand. »17 Cette exégèse tend ostensiblement à prouver que l’image idyllique répandue en France au XIXe siècle est, pour de multiples raisons, totalement coupée du réel. La relation des poètes à l’Allemagne serait d’ordre mythique, ainsi qu’il l’affirme à propos du Rhin: « Ce dernier cas est tout à fait frappant chez V. Hugo par exemple. Pendant tout son voyage il vit dans un monde fantastique où, suivant la formule de ses propres créations, le grotesque alterne avec le sublime. Déformant les paysages, les physionomies, les événements, au moyen de ses souvenirs et des renseignements fournis par le guide qu’il a emporté18, il échafaude autour de lui une Allemagne héroïque et barbare, de dix siècles en retard sur celle qu’il traverse, et qui n’a plus rien de commun avec elle. Son Rhin n’est qu’une longue hallucination, préface de celle des Burgraves. A Cologne, il rencontre une sorte de réincarnation germanique du Tambour le Grand de Heine, qui l’aborde avec des phrases burlesques: « Monsieur! monsieur! fous Français! Oh les Français! ran! plan! plan! ran! tan! plan! La guerre à tout le monde!... » A Bingen, c’est une jeune fille qui chante des vers romans de Barberousse. Entre Rheindiebach et Niederheimbach, voici trois étudiants, dignes d’un conte d’Hoffmann, qui lui posent - en latin! - une question sur la place de l’âme dans le corps d’après les anciens philosophes. »19 Là s’arrête le commentaire du Rhin, qui devient ainsi un récit fantastique où rien ne perce de la réalité moderne et dangereuse de l’Allemagne. La référence aux sources de Hugo sert à insinuer que ses faibles connaissances sont tirées d’un ouvrage germanique, l’unique citation vise à montrer que les Allemands essayaient de faire des Français des bellicistes et les deux autres allusions renvoient au cliché d’une Allemagne de poésie chevaleresque et de penseurs métaphysiques. Par ce biais, on découvre un poète idéaliste ou rêveur, pour qui l’Allemagne est le pays des légendes.

La fin de la seconde guerre mondiale modifie à peine la rhétorique des comparatistes français. On retrouve sous une forme atténuée, et par là même plus vicieuse, les conceptions de l’entre-deux-guerres.
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