«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1





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titre«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1
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Evelyn Blewer, collaboratrice de Gaudon pour l’édition de l’Imprimerie nationale, dans l’édition Bouquin (1987). Pour elle aussi, le Rhin n’a aucun rapport à l’actualité: « C’est de cette étude du XVIIe siècle, dit-elle, que sort principalement la Conclusion, et ce plaidoyer pour une bonne entente franco-allemande reste étonnamment pertinent de nos jours.

Devant ces réflexions sur le passé et l’avenir - dont la préface souligne l’importance cardinale -, le présent, temps privilégié des chroniques de voyages, est laminé. L’année 1840 importe moins dans le Rhin que 1814, 1693, 1815 et même que la date indéterminée à laquelle se réaliseront les Etats Unis d’Europe; les fées de la légende sont plus clairement entrevues que les Allemands de la réalité [...] »45 Nous retrouvons donc clairement les traces de la lecture de cet événement telle qu’elle s’est élaborée depuis le début du siècle: d’une part, le texte hugolien ne se rapporterait que de loin à la crise de 1840, d’autre part Hugo n’aurait pas vraiment vu l’Allemagne et surtout pas évoqué la réalité contemporaine. Elle poursuit en note: « Le renouveau d’intérêt pour la « question du Rhin » date du printemps de 1840, un an et demi avant la rédaction de cette préface. Mais la première quinzaine de juin 1841 vit la publication d’un certain nombre de problèmes traitant sur le mode pacifique ou belliqueux, des relations franco-allemandes: La Marseillaise de la paix de Lamartine, une traduction du Rheinlied de Becker, Le Rhin allemand de Musset, une Réponse à M. de Lamartine de Quinet. Ces pièces, publiées dans des journaux et des revues, émurent sans doute plus les salons littéraires que les antichambres ministérielles. »46 On pourrait remarquer, outre l’aspect stéréotypé de ces informations, la précision du « sans doute », qui n’est pas fait pour inspirer la confiance. Evelyn Blewer se tait d’ailleurs sur ses sources.

Ainsi voyons-nous se développer au cours du XXe siècle une interprétation du rapport des romantiques français à l’Allemagne dont Hugo constitue un des maillons principaux: à partir de Mme de Staël, les écrivains auraient nourri un amour aveugle pour l’outre-Rhin qu’il ne pouvaient pas comprendre puisqu’ils le connaissaient à peine. Par opposition à Nerval, posé en spécialiste de la question, Hugo aurait, comme tant d’autres, refusé de voir que l’Allemagne idyllique n’existait plus - comme si, d’ailleurs, elle avait jamais existé. Dans leur naïve incompétence, les généreux poètes n’auraient pas perçu la montée du nationalisme prussien qui devaient avoir par la suite de si néfastes conséquences.

Néanmoins, cette lecture est aujourd’hui en partie dépassée; depuis les années 70, depuis qu’on s’est mis à réfléchir aux mythologies nationales, cette thèse semble avoir évolué: à l’heure de la réconciliation européenne, on hésite à rappeler les douloureuses blessures des agressions allemandes. Dès lors, l’exégèse du Rhin tend de manière assez uniforme à faire de Hugo l’un des pères spirituels de la communauté européenne. On m’autorisera à passer sous silence la thèse de Françoise Chenet-Faugeras, que des raisons indépendantes de ma volonté ne m’ont pas permis de lire. Je ne dirai qu’un mot également de la thèse de David Charles, qui consacre un chapitre de sa thèse au Rhin, mais n’y traite pas la question nationale sinon en soulignant le parallèle que dans une réhabilitation du progrès qu’il semblait condamner en 1837, Hugo établit entre le chemin de fer et la langue française, les deux moyens de communication internationale selon lui. Nous effleurons là l’ambiguïté du projet européen de Hugo dont je reparlerai.

J’aimerais en revanche évoquer l’article de Guy Rosa sur « la République universelle » dans les paroles et les actes de Victor Hugo. Le point de départ est un texte écrit en introduction au Guide pour l’Exposition Universelle en 1867, dans lequel l’écrivain évoque une future nation européenne qui aura pour capitale Paris. Guy Rosa remarque à partir de cette citation que la géopolitique républicaine en France a toujours été floue et fluctuante. Je ne prétends pas synthétiser l’ensemble de cette contribution, mais retiens là encore ce qui regarde plus spécialement mon propos. Guy Rosa explique qu’en dépit des « flottements politiques apparents, jusqu’en 1848 », la pensée politique de Hugo repose dès cette époque sur un refus du nationalisme: « Il ne croit guère aux nations; il croit au génie des nations entendu non comme une individualité spirituelle, un Volksgeist, mais comme une aptitude mieux développée dans un peuple quoique propre à l’humanité toute entière »47, et cite pour preuve un passage d’Actes et paroles II (le Banquet polonais) dans lequel l’écrivain définit la Pologne comme la nation de l’indépendance, l’Allemagne comme celle de la vertu, la Hongrie comme celle de l’héroïsme, l’Italie comme la patrie de la gloire et la France comme celle de la liberté. « Aucune rivalité naturelle n’oppose donc les nations, continue Guy Rosa; elles se complètent, l’excellence de chacune étant le manque des autres.

De cette manière déjà l’universel l’emporte, comme le général sur la particulier, mais aussi, et sans doute d’abord, comme le grand sur le petit. »48

On pourrait se demander dans quelle mesure le Volksgeist se distingue vraiment d’une définition des nations par une qualité somme toute subjective et réductrice. Je remarquerais simplement que Hugo - est-ce un hasard? - ne met pas la France n’importe où, mais en fin d’énumération. Et surtout, je voudrais souligner comme dans cette lecture, le nationalisme hugolien ne devient plus qu’une étape sur le chemin de l’universel. On sent comme une peur à devoir admettre que Hugo puisse être tout de même nationaliste. Ainsi Guy Rosa pose-t-il dans cet article que « la primauté que Hugo donne à la France moderne est donc le contraire d’un chauvinisme ou d’un nationalisme: elle ne provient pas de sa particularité mais de son aptitude à l’universel. »49

On retrouve la même tendance dans deux interventions du colloque Victor Hugo et l’Europe de la pensée qui concernent directement la question nationale, sans néanmoins que Le Rhin y soit spécialement pris en compte. C’est tout d’abord l’article de Françoise Chenet-Faugeras sur l’esprit des lieux et le lieu des esprits, qui présente ici un relatif intérêt en ce que l’auteur rapporte divers articles ou ouvrages peu connus dans lesquels des contemporains de Hugo, le fouriériste Venedey, mais aussi Buchez ou Emile de Girardin interviennent en faveur d’une union européenne. J’avoue toutefois que les conclusions de Françoise Chenet-Faugeras m’échappent, quand elle explique que « l’Europe est donc ce « lieu qui pense » parce que lieu pensé et lieu où l’on pense. De là cette équation tentante: Europe de la pensée = pensée de l’Europe qu’on peut réduire à Europe = Pensée. »50 Cette démonstration hermétique tend clairement à affirmer l’internationalisme de Hugo: « Et c’est là une Europe sans frontières et profondément démocratique comme le voulaient nos utopistes. Sans frontières et sans nationalités [...] »51 Hugo, qui plane au dessus de l’article plus qu’il ne l’occupe, est donc rangé au nombre de « nos » utopistes qui ont rêvé la fin des frontières - car, selon Françoise Chenet-Faugeras, qui n’hésite pas à recourir au possessif pour désigner les écrivains français dans un texte où elle traite pourtant d’abolition des différences nationales, car l’Europe serait « un état de l’Esprit qui n’a que faire de nos différences ethniques ou autres. »52

Dans le même recueil, l’intervention d’Yves Gohin sur le patriotisme de Victor Hugo relance cette question: en pleine opposition aux propos tenus par l’organisatrice du colloque, il n’hésite pas à comparer en introduction « l’amour quasi mystique » de Hugo pour la France à celui de Michelet. Cette affirmation une fois posée, il nuance toutefois en soulignant le côté contradictoire du patriotisme de Hugo qui, d’une part, croit en la suprématie de la France, d’autre part, proclame sans cesse l’avilissement de sa nation: Hugo résoudrait cette contradiction en faisant du rétablissement de la grandeur française un devoir. Le projet européen se conçoit alors dans cette perspective patriotique: « Voici donc l’Europe à l’horizon de la patrie française. Déjà en 1819, Hugo avait fait prophétiser par un prêtre vendéen l’avenir de ce que serait pour le poète une juste et bonne Sainte Alliance: « une Europe enfin réunie », toutes les monarchies du continent « ayant de la tyrannie brisée les rejetons ». »53

Au sujet du Rhin, Yves Gohin écrit: « En 1842, il n’envisage que l’union parallèle et défensive des nations centrales du continent, sous la forme préalable d’une étroite alliance franco-allemande. La France, étendue de nouveau à toute la rive gauche du Rhin, voisine désormais pacifique de l’Allemagne, pourra résister à l’impérialisme commercial de l’Angleterre, aussi bien que l’Allemagne à l’impérialisme militaire de la Russie. »54 Voilà par conséquent la question du patriotisme hugolien abordée et résolue dans le concept d’une Europe qui se construirait sur l’axe franco-allemand, l’Allemagne incarnant le sentiment et la France la pensée. Yves Gohin semble s’étonner de cette répartition des rôles, sans que je comprenne bien ce qu’il y a de surprenant dans ces qualificatifs. Il signale lui-même qu’ils correspondent à la conception générale de Chateaubriand, Lamartine, Lamennais, Michelet ou Balzac, si bien qu’on pourrait croire que c’est le lien entre l’Allemagne et le sentiment qui suscite son point d’exclamation. Quoi qu’il en soit, la question du patriotisme de Hugo est résolue, voire dépassée dans la définition d’une communauté européenne qui prendrait forme dans Le Rhin.

Dans la suite de l’article, Yves Gohin reprend à plusieurs reprises cette dualité: le patriotisme en mineure, l’espoir d’une future union européenne en majeure. L’Europe hugolienne serait une fratrie de peuples libres. Pour terminer, il en vient à rechercher le sens de la France dans cette vision d’avenir, citant une parole de Hugo à la fin de sa vie: « La France deviendra Europe. »55 L’article se conclut sur une analyse minutieuse du motif de la transfiguration ou de la sublimation qui sert à décrire le destin de la France tel que le conçoit Hugo. De cette manière, le patriotisme de l’écrivain, qui n’est guère évoqué de manière critique puisqu’aucun des passages du Rhin parfois déroutants n’a été cité, se résout dans un mouvement d’auto-sacrifice herculéen ou christique.

Le panorama des lectures du Rhin56 se termine avec l’importante thèse de Franck Laurent sur Le Territoire et l’Océan, dans laquelle tout le chapitre III en particulier est consacré à la question « Le Rhin: Artère ou Limes. », soit une centaine de pages. Le travail commence par une étude nuancée du mythe de l’Empire dans l’oeuvre de Hugo, ou du moins dans la période traitée, c’est-à-dire entre 1829 et 1845. On voit très bien les contradictions de ce concept: l’Empire, structure géopolitique dépassant les particularismes nationaux, s’avère un rêve obsédant, mais passé ou irréalisable: « [...] sans doute vaudrait-il mieux dire que dans cette entreprise particulière Hugo, profondément désireux de dépasser ou tout au moins de subvertir la forme nationale déjà dominante, tente ici d’y parvenir en s’efforçant de réactualiser dans l’esprit de ses lecteurs la situation traditionnelle qui a historiquement rendu possible les différentes formes d’union, relative, de l’Europe: la défense contre l’ennemi commun. »57 Au sujet de la crise de 1840 en particulier, Franck Laurent affirme deux pages plus loin que Hugo argumente « à contre courant » de ses contemporains.

Dans l’esprit de l’écrivain, la France et l’Allemagne constitueraient le centre du continent européen; plus exactement, elles formeraient « la double clé de voûte du continent », ce qui place le Rhin au premier plan: « Mais ce qui unit ces deux centres, ce qui fait d’eux la « double clef de voûte du continent », ce qui donne ainsi à l’Europe une authentique unité territoriale, c’est le Rhin, fleuve qui les détermine (la France et l’Allemagne sont les « deux grands états du Rhin ») et qui leur confère leur puissance (« les deux états sont ‘fécondés’ [...] par ce fleuve générateur »). Le « centre » de l’Europe, sa zone de gravité, ce n’est alors plus une nation, une ville, un point, c’est un fleuve, une voie, une ligne. »58 C’est pourquoi Franck Laurent montre les différents statuts du Rhin dans la pensée politique de Hugo, en opposant deux définitions du fleuve, à la fois axe de communication et ligne de démarcation, simultanément lieu de puissance, de séparation et de destruction, mais aussi lieu de contact. Pour parler par images, les empereurs jettent des ponts au dessus du fleuve, mais l’utilisent aussi comme séparation des entités nord-sud.

Franck Laurent dégage aussi clairement le statut réservé à l’Allemagne derrière toutes des contradictions du projet hugolien: « Or, affirmer que la Barbarie vient du Nord(-est), que le Rhin est toujours la frontière, le ‘créneau’ majeur de l’Europe, que les grands Empereurs sont grands de l’avoir compris et qu’ils l’ont compris parce que les grands Empereurs sont toujours quelque peu romains, affirmer cela, on le conçoit, c’est réserver à l’Allemagne une place un peu étrange en Europe. Au mieux, l’Allemagne est le poste avancé de la civilisation européenne, une marche en quelque sorte. »59 Il y a là des pages excellentes et des analyses neuves, par exemple cette fine remarque par laquelle l’auteur note que deux aigles planent sur le Rhin de Hugo: celui des légions romaines et celui des régiments français, sans que le poète ne dise un mot de l’aigle allemand. Franck Laurent en vient à ce constat essentiel: « mais c’est aussi que le fond du propos apparaît ici bien étroitement national, et que le thème de la Civilisation y est somme toute secondaire. »60 Il apparaît ainsi que le projet hugolien, partant du mythe d’une Europe unie sous la tutelle d’un Empereur, garde d’abord ses divisions nationales puisque le Rhin est qualifié successivement de frontière, de voie et de trait d’union.

Dans ce contexte, la crise de 1840 prend une importance majeure: la note 99 donne en marge du travail toutes les informations habituelles, avec citation des extraits significatifs des poèmes les plus connus (Lamartine, Musset, Quinet); dans le texte même, le concept hugolien est traité en tentative de conciliation: « [...] Hugo, qui cherche depuis plus d’un an à s’ouvrir les voies d’une carrière politique, se doit de paraître apaisant. [...] Mais il importe de noter que le voyage lui-même révèle, à l’égard du modèle impérial, une évolution significative. Evolution particulièrement lisible dans la confrontation des deux lettres jumelles, la quatorzième et la vingt-cinquième, toutes les deux intitulées « Le Rhin ». Il s’agit de deux vues d’ensemble du fleuve, qui articulent étroitement histoire et géographie. »61 Pour résumer cette évolution, il conviendrait d’opposer le premier texte, dans lequel Hugo fait la louange des empereurs qui ont traversé le fleuve, et le second, où le Rhin est présenté comme limite des Etats nationaux: « Pour le dire autrement, cette définition permet de dépasser, ou plutôt de démêler la contradiction rhénane: le fleuve est limite, « ceinture », « frontière », « frein », pour le pouvoir politique des Etats; il est donc ce qui interdit la constitution étatique de l’Europe sous forme impériale, sauf à transgresser cet interdit, inscrit dans la nature, voulu par la providence. »62 Par conséquent, le désir de paix et d’entente de Hugo n’implique aucunement la renonciation à cette partie du territoire que la France avait perdu à la chute de Napoléon. Au contraire, l’équilibre européen suppose que la France ait accès à ce lieu de pouvoir et d’échange qu’est le fleuve. L’auteur souligne à juste titre que Hugo revendique clairement la Rive gauche, avant de préciser: « Si Le Rhin peut être considéré comme un moment de mise en crise du modèle impérial, son propos ne saurait être compris, pour autant, comme un ralliement pur et simple à la logique de la Nation. »63

Dans la septième sous-partie de ce chapitre64, Franck Laurent tente d’évaluer la politique de Hugo d’un point de vue historique. Après avoir rappelé que l’accueil réservé par les contemporains au programme exposé dans la conclusion du Rhin fut tout à fait décevant, Frank Laurent insiste sur le fait qu’il est presque aussi anachronique de faire de l’écrivain le visionnaire d’une union européenne reposant sur l’axe franco-allemand que de lui reprocher d’avoir revendiqué la rive gauche. Il souligne pour sa part ce qu’il considère comme l’autre «point fort» du programme hugolien: « la prise de position claire et nette en faveur d’une unification rapide de l’Allemagne sous autorité prussienne »65. Dans un premier temps, Franck Laurent remarque en effet que Hugo parle de l’Allemagne en terme de nation et qu’il compare l’établissement des départements français à la mise en place de l’union douanière. Après avoir également noté que Hugo est conscient du rôle de la Prusse, il relève l’ambiguïté de sa position en disant que « sa prophétie explicite paraît circonscrire le futur état prussien à la seule Allemagne du Nord »66. Cette réserve est néanmoins dépassée dès lors que « l’élément pertinent pour Hugo c’est l’Allemagne, et non pas seulement un grand royaume d’Allemagne du Nord. »67 Ainsi Franck Laurent en vient-il à ce constat fondamental, qui mérite d’être mis en valeur: « A cette date, la question de l’unité allemande est donc double: l’Allemagne doit-elle se constituer en Etat-Nation? Cette constitution doit-elle se faire sous l’égide de la Prusse? A cette double question Hugo, dans la conclusion du Rhin, répond oui, sans ambiguïté. Or, dans la France de 1842, une telle position est loin d’être consensuelle. »68

Dans la suite du texte, Franck Laurent oppose ce projet constructif et cohérent de Hugo à la politique extérieure de la France sous le gouvernement Guizot, qui abandonnait la rive gauche au profit des dispositions de 1815, pourtant déjà caduques puisqu’elles condamnaient l’Allemagne au morcellement et s’opposaient aux théories de Guizot lui-même qui avait préconisé « la constitution d’ensembles nationaux unitaires dans le cadre d’une civilisation européenne homogène »69. L’attitude de Hugo s’opposerait par ailleurs aussi aux ouvrages de Lerminier (1835) et de Quinet (1839), dans lesquels Franck Laurent voit moins la défense de valeurs libérales et démocratiques qu’une « crispation nationaliste désireuse de maintenir l’Allemagne dans l’état de faiblesse économique et politique auquel la condamne son morcellement »70. Hugo est ainsi présenté comme proche des positions néo-hegeliennes de gauche et contraires aux conceptions libérales de Lerminier, qui continue en 1845 à voir la Prusse comme un Etat essentiellement despotique et à prendre le parti des petits Etats du Sud de l’Allemagne, aussi bien que des propos de Quinet, qui minimise l’importance du courant libertaire en Allemagne et condamne celle-ci en bloc pour son despotisme et son matérialisme.

Selon Franck Laurent, ces précisions doivent permettre dans un deuxième temps de mieux comprendre le programme hugolien: la revendication de la Rive gauche du Rhin est « une relative banalité »71, comme le montrent divers exemples tels que les Mémoires d’outre-tombe ou le personnage de Regimbart dans L’Education sentimentale, mais c’est le biais par lequel l’écrivain légitime cette position qui est original. Certes, Hugo évoque les raisons avancées par ses contemporains: sous sa plume revient régulièrement l’argument des frontières naturelles, dont la validité tiendrait à sa stabilité, son « caractère de borne stricte »72. Par ailleurs, Hugo justifie la revendication française par le désir des habitants, c’est-à-dire le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce en quoi l’écrivain ne fait là encore que reprendre un cliché.73 Enfin, un troisième argument avancé par Hugo serait le « droit de conquête », qui apparaît dans Le Rhin lors de l’évocation du tombeau de Hoche, dans laquelle le poète écrit: « Il me semblait entendre une voix qui disait: Il faut que la France reprenne le Rhin. »74 Mais l’essentiel serait ailleurs: « Reste qu’à quelques exceptions près, dont l’exemple ci-dessus, le Voyage de Hugo est somme toute assez peu belliciste. C’est d’autant plus étonnant que lorsque Hugo remonte le Rhin dans l’été et l’automne 1840, on est en pleine crise internationale. Or Hugo reste absolument muet sur la question. » Si Hugo se tait à ce sujet, c’est, selon Franck Laurent, qu’il ne veut pas envenimer le débat: la crise de 1840 aurait « servi d’épreuve de vérité à toute cette rhétorique agressive »75. C’est pourquoi les arguments traditionnels repris par Hugo pour légitimer la revendication de la rive gauche seraient finalement moins importants que la conviction profonde selon laquelle les dispositions du traité de Vienne en 1815 « doivent être impérativement modifiées »76 pour que la France oublie Waterloo et que s’établisse un équilibre européen.

L’originalité de Hugo consisterait donc dans la projet d’un « troc » du Hanovre contre la rive gauche du Rhin, idée que Franck Laurent défend contre les sarcasmes que fit et fait naître cette proposition: « Ce que propose Hugo, c’est donc très classiquement un renversement d’alliance, capable d’inverser le rapport des force en défaveur de l’Angleterre. »77 Ce projet s’opposait autant à la ligne de conduite du gouvernement Guizot, qui favorisait l’alliance avec l’Angleterre, qu’aux positions des nationalistes représentés par Thiers. L’originalité de Hugo résiderait par conséquent dans une prise de distance au « nationalisme ‘classique’ »78, que Franck Laurent définit ainsi: « Quinet, Michelet, Lerminier, professent qu’une nation se constitue dans un mouvement d’opposition aux autres nations, qu’elle se construit en quelque sorte par constriction négative. »79 Il souligne que Hugo ne reprend jamais la théorie usuelle selon laquelle les Allemands doivent à Napoléon l’éveil du nationalisme pour en arriver à la conclusion provisoire: « La politique allemande de Victor Hugo tente au contraire d’imposer l’idée d’un mouvement de constitution nationale qui serait pris d’emblée dans un mouvement de constitution européenne (la nation allemande se formant non par opposition mais par alliance avec la France, plus généralement non par opposition aux autres nations de l’Europe mais par oppositions aux ennemis de l’Europe). Le mouvement de constitution de la nation allemande doit être le mouvement même par lequel la France et l’Allemagne s’uniront et se constitueront ainsi l’unité de l’Europe. »80

Cette conception géopolitique correspondrait à une réorganisation de la pensée hugolienne autour de 1840, comme le précise Franck Laurent plus avant dans le texte: las de la guerre, sceptique quant aux possibilités présentes et futures d’un projet impérial, Hugo envisage une entente dans laquelle le penseur, l’artiste, le poète remplaceraient le soldat.81 Ce programme s’opposerait radicalement au discours nationaliste en vogue à cette époque, à une définition stricte de l’Etat-Nation telle que Michelet l’énonçait. Après d’ailleurs une très longue parenthèse sur l’auteur du Peuple, Laurent dit clairement, quarante pages avant la fin de son travail: « La résistance de Hugo à un nationalisme authentique, tel que Quinet et surtout Michelet commencent à l’élaborer dans ces années 1840, s’explique également par le pacifisme que, dans ces mêmes années, il adopte de plus en plus nettement. »82 Sauf erreur de lecture de ma part, ce pacifisme conduirait Hugo à l’abolition des frontières: « C’est en ‘s’installant’ à cette marge des nations qu’est le Rhin que Hugo tente de penser une Europe sans frontières nationales. »83? A la solution de l’Etat-Nation qui prévaut dans la première moitié du XIXe siècle, Hugo proposerait une autre issue: « Une autre tendance, dans laquelle Hugo s’inscrit partiellement, à cette même question a tenté de répondre: Europe-Civilisation. L’Histoire s’est chargée de montrer, mais les textes eux-mêmes le montraient déjà, que cette réponse n’excluait pas radicalement la précédente et même que, loin de l’englober, elle finissait le plus souvent par s’y résorber, s’y soumettre, y disparaître. Néanmoins, la pensée de l’Europe et de la Civilisation (simplement parce qu’elle suppose que l’Etat-Nation n’est pas une solution entièrement satisfaisante et ne clôt pas la réflexion) peut déboucher sur autre chose. Hugo a su, parfois, apporter une autre réponse, dépassant authentiquement, elle, la réponse de l’Etat-Nation. Traversant l’Europe et la Civilisation (mais porté par elles), Hugo a trouvé la réponse du Peuple-Océan, fondement de la Cité sans murailles. »84

En résumé, nous pouvons constater les progrès accomplis ces dernières années dans l’exégèse du Rhin: il ne fait aucun doute que Hugo n’était pas perdu dans les rêves d’une Allemagne fantastique et médiévale qui l’auraient empêché de percevoir la vérité; il n’y a plus à montrer qu’il était au contraire absolument au fait des enjeux diplomatiques en Europe et de la réalité politique de l’Allemagne vers 1840. L’amour ou l’intérêt qu’il portait à l’Allemagne n’était ni superficiel, ni aveugle, mais, comme Franck Laurent l’a clairement établi, tout à fait lucide et stratégique. Ses considérations politiques dans Le Rhin sont guidées par un projet cohérent qui visait à faire sortir la France de l’isolationnisme revanchard dans lequel elle s’était enfermée après 1815 et à favoriser la constitution d’un Etat-Nation mené par la Prusse. Dans cette nouvelle perspective, Hugo reste une voix conciliatrice: essentiellement par opposition à Lerminier, Quinet et Michelet, il est présenté comme l’initiateur d’une vision différente de l’Europe - qu’il continuera de développer dans les décennies suivantes.

En tentant néanmoins de reprendre plus en détail la crise de 1840, je voudrais dégager ce que celle-ci nous apprend des relations entre les écrivains français et l’Allemagne dans la première moitié du XIXe siècle.
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