«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1





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titre«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1
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2. « Un petit enchaînement de faits nécessaires à déduire ici »85
Cette étude demande de poser à plat les données historiques et de réfléchir à la signification des revendications françaises.86 L’arrivée des Français au bord du fleuve remonte au XVIIe siècle, plus précisément à la guerre de Trente Ans, conflit à dimension mondiale pour l’époque, qui ravagea les pays de langue germanique - et tout particulièrement les régions rhénanes. Les villes libres, c’est-à-dire politiquement indépendantes, tentèrent en vain de rester neutres: ce sont les évêques de Trèves et de Mayence qui firent à appel à Richelieu pour se défendre, suite à quoi Louis XIII déclara la guerre ouverte aux Habsbourgeois le 19 mai 1635 et prit le dessus en 1639.

Le traité de Westphalie du 24 octobre 1648, soit deux siècles avant la crise du Rhin, au milieu du XVIIe, marque le début de l’internationalisation du fleuve, qui dès lors n’est plus intérieur au Saint-Empire, mais traverse ou borde plusieurs Etats puisque l’Empereur reconnaît l’indépendance des treize cantons de la Suisse, la confédération des Provinces Unies néerlandaises et la cession de l’Alsace au royaume français. Je me reporte ici à Jean Dollfus: « En tout état de cause, au-delà de la Lorraine et de la Franche-Comté toujours rattachées à l’Empire, la France devenait limitrophe du Rhin sur sa rive gauche, de Huningue à Lauterbourg; à l’exception de la ville libre de Strasbourg, mais en y ajoutant les forteresses de Brisach et de Philipsbourg, sur la rive droite. Annexion en laquelle l’Alsace espérait voir surtout la fin de ses misères, non sans regretter sa liberté et qui n’alla pas sans contestations autonomistes de la part des intéressés [...] »87 Entre les différents Etats européens subsistaient alors des villes libres comme Cologne ou Strasbourg, qui défendaient jalousement leur indépendance et leur neutralité: elles avaient le soutien de la France, initialement même de Louis XIV, dans la mesure où leur existence affaiblissait la puissance du Saint Empire. Le 15 avril 1658, Mazarin avait donné pour dix ans son accord à une « Ligue du Rhin », qui représentait une tentative d’union des régions rhénanes en une unité géopolitique.

Toutefois, cette politique ne survécut pas aux ambitions de Louis XIV qui ne renouvela pas ce traité de la Ligue Rhénane et chercha au contraire à accroître sa puissance sur ces régions. Lorsqu’il déclare la guerre aux Pays Bas qui le gênent, les populations germanophones s’unissent contre la France, si bien que Louis XIV se retourne même contre les villes libres et que Strasbourg, dont les fortifications furent deux fois détruites par les Français et bien qu’elle renouvelle une ultime fois sa neutralité, doit renoncer à son autonomie le 30 septembre 1681 pour devenir garnison française avec fortifications de Vauban. La cathédrale devient catholique, le culte protestant se fait un temps en français dans la banlieue, puis est interdit. La révocation de l’Edit de Nantes met son comble à l’opposition rhénane à Louis XIV. La paix signée à Ryswyk le 31 octobre 1697 ratifie l’annexion française de Strasbourg, mais impose la restitution des autres territoires, dont Kehl, Brisach, Fribourg.

Louis XIV mena encore différents combats dans la région rhénane à la fin de son règne, mais la situation se stabilise définitivement avec le traité de Rastadt du 6 mars 1714 entre l’Empire et la France: l’Alsace est toute entière française avec le Landau au nord ainsi que l’évêché de Strasbourg. De la Prusse dépend Clève, la Bavière est présente au niveau du Main et de quelques autres Etats; l’Autriche a quant à elle la région de Constance. Entre les territoires de ces grands Etats restent quelques petites seigneuries, dont Mayence et Trèves qui penchent vers la France. Le XVIIIe est alors une période de reconstruction pour les régions rhénanes, et en Alsace, la population triple et s’adapte lentement à l’administration française.

Il reste à remarquer qu’à cette époque, la notion de frontière n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui: il s’agit moins d’une ligne de démarcation que d’un territoire vaguement défini qui jouissait même, comme dans le cas de l’Alsace, d’un statut particulier, car pratiquement déjà étranger. On voit apparaître lentement à l’époque où naissent les nations modernes et la théorie des climats le concept de frontière naturelle88, que les Français font valoir pour légitimer leurs annexions pendant la Révolution: la conquête de la rive gauche est achevée en été 1794 et reconnue par la Prusse l’année suivante. Plus important que les conquêtes en elles-mêmes, c’est le recours à ce concept récent qui influence le débat à partir de cette date; Danton proclame le 31 janvier 1793 que « les limites de la France sont marquées par la nature » tandis que Carnot répète le 14 février: « Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Les parties qui en ont été démembrées ne l’ont été que par usurpation. »89 Je reprends cette fois les explications de Daniel Nordman dans Les lieux de Mémoires: à l’été 1795 est ouvert un concours dans lequel on demande s’il est « de l’intérêt de la République française de reculer ses limites jusqu’aux bords du Rhin », et Nordman de commenter les réponses de la façon suivante: « Mais les mots évoluent, lentement, très lentement, et l’écart qui subsiste entre frontière et limite tend à s’atténuer, jusqu’au moment où, dans certains cas au moins, la synonymie est à peu près complète. »90 Le concept prend en France une importance telle que les historiens du XIXe siècle l’appliquent même à l’Ancien Régime; Nordman remarque à ce sujet: « Vers 1840, l’expression paraît avoir été adoptée dans la presse et la littérature polémique.»91

Cependant, il est clair que le rôle des frontières naturelles est symbolique; Dollfus, par exemple, a établi la liste impressionnante des occasions répétées à partir de la Révolution française au cours desquelles le Rhin n’a pas joué la fonction stratégique et défensive qu’on semble lui attribuer - sauf le 19 avril 1797 où, paradoxalement, ce n’est pas la largeur ni la grande profondeur du fleuve, mais au contraire la sécheresse qui lui confèra le rôle de « Limes » puisqu’il fallut recourir à de petites barques pour transporter les troupes et que leur passage fut ainsi ralenti.92 Après avoir constaté qu’il n’existait, en 1989, toujours pas d’études sur les projets des Etats-majors français à l’égard du Rhin et à peine plus sur la stratégie des Allemands, Gerd Krumeich rappelait pour sa part que pour le maître de la stratégie militaire allemande au début du XIXe siècle, Carl von Clausewitz, l’histoire était assez pauvre en exemples de défense efficace par un fleuve.93 C’est également l’argument que mit en avant Arndt pour dénoncer la théorie des frontières naturelles au profit d’une frontière linguistique plus avantageuse au nationalisme allemand. 94

La question de la rive gauche du Rhin est donc strictement politique. Si la France tient à s’installer sur le Rhin, ce ne peut être pour des raisons militaires: ce sont des causes économiques, des arguments d’équilibre politique ou des raisons de prestige. Le sens réel du concept de « frontières naturelles » apparaît d’ailleurs nettement avec Napoléon pour qui, comme le fait remarquer Ilja Mieck, le principe de défense de la nation n’a plus guère d’importance tant qu’il s’agit d’étendre l’Empire: « Les princes allemands, dit-elle, qui furent grassement indemnisés pour les pertes sur la rive gauche du Rhin, auraient très bien pu s’accommoder de cette ligne-frontière, ainsi qu’à long terme la population, comme on peut le constater en Rhénanie. Mais les insatiables aspirations hégémoniques de Napoléon, qui renversait toutes les proportions raisonnables en politique, ne lui firent pas même respecter les frontières naturelles de son propre pays. »95 Le projet d’une République rhénane préconisé par Foch ne vit en effet pas le jour, mais au contraire quatre départements en 1798, dont les chefs lieux sont Trèves, Mayence, Coblence et Aix-la-Chapelle. Ces annexions sont reconnues par tous les ennemis de la France au traité de Lunéville et d’Amiens en 1801 et 1802. Puis en 1806, Napoléon impose la fin du Saint-Empire romain germanique et dispose de tous les territoires Rhénans sous couvert d’une Confédération créée le 17 juillet 1806, qui servira surtout de vaste « Limes » comprenant la Bavière, le Wurtemberg, les trois Etats rhénans de Bade, Hesse et Nassau et deux Etats nouveaux créés autour de Francfort et de Cologne. La mainmise sur toute la vallée du Rhin s’intensifie avec les effets du blocus continental.

Dans ces conditions, les nationalistes allemands, qui commencent à se faire entendre sous l’occupation napoléonienne, avaient beau jeu de faire valoir une frontière linguistique et d’avancer la revendication des territoires de la rive gauche, qui tient dès 1813 dans la formule d’Arndt: « Der Rhein, Deutschlands Strom, aber nicht Deutschlands Grenze » (Le Rhin, fleuve d’Allemagne et non frontière de l’Allemagne)96. C’est la même année que se manifeste également Friedrich Jahn, qui ne voulait pas seulement interdire les cours en français, mais qui proposa même la création d’un No man’s land entre la France et les Etats allemands pour empêcher toute communication. Ces conceptions de la frontière relèvent toutes deux de l’idéologie nationale, sans que l’une ait plus de validité objective que l’autre.

A la chute de Napoléon, la réorganisation de l’espace européenne lors du Congrès de Vienne ne tint d’ailleurs aucun compte de ces théories puisque la France perd toutes les régions rhénanes sans que l’Allemagne n’hérite de l’Alsace. C’est à la Prusse que reviennent la rive gauche de Sarrelouis à Bingen, encore séparée de Berlin par le Hanovre qui se trouve sous domination anglaise, ainsi que la rive droite de l’embouchure de la Lahn à Emmerich. La portion de la rive gauche limitrophe de la France, avec Kaiserslautern, Spire et Landau est accordée à la Bavière. Subsistent trois petits Etats, à savoir le Bade, le Nassau et les terres du grand-duc de Hesse-Darmstadt qui reçoit alors le titre de Duc du Rhin. En outre, la Hollande et la Suisse retrouvent leurs frontières d’avant la Révolution et la France, finalement, conserve à l’exception de Landau les territoires qui étaient siens avant la Révolution également.

Le Congrès de Vienne n’a donc pas été dur à l’égard des vaincus; Ilja Mieck dit même: « Le rétablissement de la France dans ses frontières du 1er janvier 1792 montrait clairement qu’il ne serait plus question à l’avenir d’une récupération de l’Alsace ni même d’une frontière définie par la langue. »97 Les revendications françaises n’ont donc ni justification stratégique, ni fondement historique, mais un rôle purement psychologique.

Sous la Restauration, les gouvernements de Louis XVIII et de Charles X, nés de la défaite et dans la honte, contestés par une opposition libérale, cherchent en effet à obtenir une légitimation, ou du moins une satisfaction populaire grâce à une politique expansionniste, c’est-à-dire en maintenant la théorie des frontières naturelles. L’opposition ne se sert pas moins de cet argument, comme l’a montré Klaus Wenger: « Conscients du fait qu’une récupération de la rive gauche du Rhin n’est possible qu’au prix d’une guerre à laquelle la France n’est nullement préparée, les libéraux se servent de cette revendication pour discréditer la monarchie, accusée de faiblesse et de renoncements aux intérêts nationaux. Bâillonnée par la censure, l’opposition libérale ne peut pas attaquer librement la politique sociale de la Restauration et se voit donc obligée de porter ses attaques dans d’autres domaines susceptibles de mobiliser l’opinion publique contre le gouvernement royal. »98 Dans la première décennie de la monarchie de Juillet, les nouveaux dirigeants seront tentés d’utiliser cette rhétorique à leur profit.

L’article de Klaus Wenger « Le Rhin, enjeu d’un siècle », dans l’ouvrage dirigé par Marc Ferro et Pierre Ayçoberry, est de loin le meilleur que j’ai pu lire sur le sujet. Avant tout, Wenger dégage parfaitement la fonction symbolique de cette querelle: « c’est en revendiquant la frontière du Rhin que certains gouvernements contestés pour leur politique intérieure essaient de resserrer leurs liens avec l’opinion publique et de retrouver une certaine légitimité »99. Le Rhin est un mythe national, qui n’a besoin d’aucune démonstration, ni ne s’appuie sur aucun projet réel, mais qui sert à provoquer un effet: en d’autres termes, c’est un instrument idéologique, comme le dit encore Wenger: « Entre 1815 et 1840, le Rhin est avant tout un enjeu de la politique intérieure française. »100 Il le répète plus loin encore: « souvent ce fleuve n’est pas l’enjeu essentiel du débat public en France et en Allemagne, mais plutôt un moyen ou un symbole permettant de soulever d’autres questions. »101 En somme, la revendication de la Rive gauche servait de soupape aux problèmes intérieurs et extérieurs, surtout depuis les débuts de la monarchie de Juillet qui avait redonné aux Français des ambitions nationales plus affirmées que pendant la Restauration.

L’origine de la crise diplomatique de 1840 renvoie, sous le nom de « crise d’orient », au déclin de l’Empire ottoman: le pacha Mehmed Ali, vassal du sultan de la Sublime Porte en Egypte, nommé par Selim III au lendemain de la chute de Napoléon, se rapprocha des beys mamelouks et de la Nubie pour moderniser l’administration, l’armée et la flotte en Egypte et, en 1832, enleva la Syrie au Sultan. Au printemps 1839, les combats reprirent: l’armée turque fut vaincue et la flotte se rendit à l’Egypte. Dans le cadre de sa politique d’expansion coloniale en Méditerranée, la Monarchie de Juillet soutenait le pacha: depuis la conquête de l’Algérie en 1830, la France entretenait l’espoir d’un grand Empire arabe qui lui permettrait d’affirmer son pouvoir dans les pays du Maghreb. En mars 1840, Thiers alla jusqu’à faire des intérêts du pacha d’Egypte une question de prestige de la France. Cette politique étrangère s’opposait toutefois à celle de tous les autres pays occidentaux: l’Angleterre veillait sur la Méditerranée qui était le chemin de l’Inde, la Russie, l’Autriche et finalement même la Prusse soutenaient le sultan par peur de perdre le contrôle des détroits de la Mer noire ou du moins d’un changement de l’équilibre international issu du Congrès de Vienne. Les déclarations du gouvernement français conduisirent donc les vainqueurs de 1815 à se réunir le 15 juillet 1840 à Londres, où ils signèrent, à l’instigation du ministre des Affaires étrangères anglais, Palmerston, un traité de protection de la Sublime porte, c’est-à-dire le soutien du sultan de Turquie. Cette résolution était un affront majeur pour la France; Rainer Koch prétend même que « pour l’opinion publique en France, ceci était une profonde humiliation que l’on compara aux effets de Waterloo. Depuis le gouvernement jusqu’à l’opposition démocratique et d’extrême-gauche, on lança un appel en faveur du rétablissement de l’honneur national. Thiers présenta un projet de loi sur les fortifications de Paris et annonça un changement du but de l’expansion: il ne s’agissait plus simplement de l’Afrique du nord et du Levant, mais on réclamait désormais le rétablissement des « frontières naturelles » au bord du Rhin. » 102

On sait aujourd’hui que les dirigeants français étaient tout à fait au courant de l’état de l’opinion publique allemande et des intentions des différents monarques: deux historiens, l’un allemand et l’autre polonaise, ont tiré des archives la preuve que les diplomates ainsi que le gouvernements français étaient conscients de la situation dans les Etats germaniques.103 A cet égard, il vaut de signaler que les intentions de Thiers, comme Roghé l’a établi dans son étude sur la politique de la France envers l’Allemagne, n’étaient pas de faire la guerre, mais seulement d’en brandir la menace: « Ses allures guerrières étaient du bluff. On ne trouve dans les sources aucune trace d’intentions de conquête en Allemagne de la part du gouvernement français. »104 Cela n’empêche que sous la pression extérieure, le roi renvoya Thiers le 29 octobre 1840 et le remplaça par Guizot qui était bon connaisseur de l’Allemagne et qui était réputé pour des discours plus pacifiques, ce qui permit en effet de mettre fin à la crise diplomatique.

André-Jean Tudesq écrit quant à lui: « La peur de la guerre et la crainte provoquée par les troubles sociaux et quelques banquets, au cours desquels des discours révolutionnaires avaient été prononcés, allaient faire de Guizot le leader d’un parti conservateur encore inorganisé. (...) L’accusation de vouloir la paix à tout prix proférée par un nationalisme ambigu dans lequel se retrouvaient les oppositions extrêmes, légitimistes et radicales, eut pour résultat de convaincre les notabilités conservatrices que Guizot était leur meilleur guide. »105 L’arrivée de ce dernier concourt en effet à améliorer les relations franco-allemandes: Michael Werner souligne que les préoccupations politiques prennent une grande place dans la correspondance de Guizot avec les Allemands: « L’arrivée de Guizot au ministère des Affaires étrangères en novembre 1840 a été saluée par une majorité d’Allemands qui avaient regardé d’un oeil inquiet la politique extérieure du ministère Thiers. »106

C’est donc, il faut insister sur ce point, le nationalisme français qui provoqua la « crise du Rhin ». On ne peut oublier non plus l’image de la France à l’extérieur à cette époque, que j’oserais comparer à celle de l’Allemagne après la seconde Guerre Mondiale. Vingt cinq ans après la chute de Napoléon, l’image de ses conquêtes était nécessairement encore présente dans l’esprit des étrangers, que les revendications françaises ne pouvaient qu’effrayer: un rapport de Bourgoing à Guizot du 3 décembre 1840 précise sans ambiguïté que tout le monde rappelle le souvenir de 1813.107 N’oublions pas que si une nation passait pour expansionniste et dangereuse à cette époque, c’était la France et non la Prusse: vouloir que la France pressente un danger prussien est un anachronisme.

Pour le reste, de nombreuses recherches qu’il m’est impossible d’énumérer ici contribuent aujourd’hui à montrer l’intensité et la fréquence des échanges, ou plutôt, pour parler comme les chercheurs de l’Ecole des Hautes-Etudes, des transferts entre France et pays germaniques tant sur le plan humain, commercial et politique qu’au niveau culturel, scientifique et littéraire. Signalons seulement que vers 1840, on dénombre à Paris 100 000 Allemands; c’est dire s’il est absurde de réduire leur présence à deux ou trois noms comme Heine, Marx ou Weill et les intermédiaires français à Nerval, Lerminier ou Marmier. Ce qui manque encore à ma connaissance, c’est, partant de ces données, une étude systématique de la presse française de 1840/1841 qui établirait la portée du courant revanchard et nationaliste en vérifiant la thèse de l’indignation générale des Français, qu’on admet sans pouvoir citer de sources.

On peut toutefois supposer que la rhétorique française à l’été 1840 provoqua aussitôt des réactions de rejet et de peur en Allemagne, et en particulier dans la région concernée, c’est-à-dire la Rhénanie. Le signe le plus connu en est ce poème, le Chant du Rhin, composé par Becker, le fameux petit greffier de Cologne dont parle avec condescendance toute la littérature française, allemande ou comparée. Du côté allemand, les études sur cet épisode de l’histoire littéraire et culturelle ne sont d’ailleurs pas plus avancées qu’en France: sans prétendre avoir fait le tour complet de la question108, je crois pouvoir affirmer que les textes qu’on cite toujours sans jamais vraiment les étudier auraient bien besoin d’une étude vivifiante, qui prendrait à coup sûr de sérieuses dimensions. La majorité des textes sur la poésie politique de cette époque s’obstine non moins qu’en France à reprendre des considérations périmées sur la naissance d’un nationalisme de masse, qui rendent moyennement compte de la réalité à mon avis. On est même surpris en comparant les ouvrages de retrouver les mêmes mots, voire les mêmes phrases partout, tel que « aucun texte ne reflète mieux l’esprit du temps » ou « ce poème a été mis en musique plus d’une centaine de fois », tandis que manquent partout des références à des études approfondies, voire la mention des dates de rédaction ou de parution. Le seul signe d’évolution perceptible est que l’affirmation catégorique selon laquelle le poème de Becker aurait été mis en musique une centaine de fois est remplacée depuis quelques temps par la remarque ironique selon laquelle les estimations fluctuent entre 70 et 200.

Même dans un tout nouvel ouvrage sur les relations franco-allemandes, qui date de 1997, on trouve un commentaire tout à fait décevant: « En Allemagne, les vieilles peurs allemandes devant la menace que représentait la France agressive et obsédée par la conquête de la rive gauche du Rhin conçue comme « frontière naturelle » rejaillirent et trouvèrent leur expression dans une poésie vindicative. Certes, quelques voix s’élevèrent contre le pathos national anti-français, mais cela n’empêche que « 1840 » devait avoir pour l’évolution du sentiment national allemand une fonction catalysatrice comparable à celle des guerres de libération (...) Les ambassadeurs français en prirent rapidement conscience. Il leur revenait de mettre fin à l’optimisme du gouvernement français au sujet de l’influence que leur pays pourrait exercer chez les voisins allemands et d’expliquer l’ambivalence d’une francophilie de principe et d’une francophobie de fait qui caractérisait l’Allemagne. »109 C’est sans aucun doute exagérer a posteriori l’influence d’une crise qui n’a pas eu l’effet immédiat que semble lui accorder une telle interprétation. Il ne faudrait pas croire en tout cas que l’unification allemande était adjugée à partir de 1840. La gloire de Nikolaus Becker, par exemple, fut de courte durée: deux ans après la publication de son poème de circonstance, il était déjà retombé dans une telle obscurité que les gardiens de nuit de Cologne ne le reconnurent pas avant qu’il ait eu décliné son identité.110

Compte tenu des circonstances que je viens de rappeler, le refrain du poème de Becker: « Vous ne l’aurez pas, le libre Rhin allemand » prend d’ailleurs un sens différent du nationalisme agressif qu’on lui attribue toujours. C’est avant tout une réplique aux prétentions françaises, qui vaut bien, sauf peut-être le niveau poétique, la répartie de Musset dans son non moins fameux Rhin allemand. Réponse à la chanson de Becker. Il s’agit dans les deux cas de poèmes politiques manifestant la concomitance de phénomènes similaires dans les deux pays et le contact entre les opinions publiques par delà les frontières. Je ne vois aucune raison de minimiser la violence du nationalisme français a posteriori sous prétexte qu’il n’eût pas de conséquences aussi désastreuses que le nationalisme allemand ou qu’il se référait à des valeurs de progrès et de liberté, même si l’on affirmait encore en 1984 que « le sentiment national des Français, à l’heure où éclate la crise du Rhin a gardé le caractère rationnel et fonctionnel qui lui vient de ses origines; il est né de la contestation du système féodal, il doit le jour à l’esprit des lumières, il n’offre à son apparition, qu’une version sécularisée et roturière des objectifs du despotisme éclairé: créer l’unité par l’adhésion à des principes, à des institutions, à une communauté d’intérêts, à l’intérieur des frontières définies par la nature et par l’histoire. »111 Pour ma part, je cherche en vain la contestation du système féodal ou l’esprit des lumières dans les vers mémorables de Musset: « Son sein porte une plaie ouverte,/ Du jour où Condé triomphant/ A déchiré sa robe verte. » ou « Si vous oubliez votre histoire,/ Vos jeunes filles, sûrement,/ Ont mieux gardé notre mémoire./ Elles nous ont versé votre petit vin blanc. »

Il y eut en France comme en Allemagne diverses prises de position allant de l’enthousiasme guerrier aux appels à la paix. Les nationalistes allemands firent des vers bellicistes comme les nationalistes français, les pacifistes français des appels au calme comme les pacifistes allemands, et la suite des événements, ni Bismarck, ni Hitler, ni 1870, ni 1933 n’autorisent à mon avis à mettre ici Lamartine et Hugo en avant, là Becker et Schneckenburger avec sa Garde sur le Rhin. Il s’imposerait de reprendre l’interprétation du Chant du Rhin qu’Hoffmann von Fallersleben dans ses Chants apolitiques, la protestation d’Herwegh contre le courant belliciste dans un de ses Poèmes d’un vivant; ou le poème intitulé Encore un Chant du Rhin que Dingelstedt introduisit dans ses Chants d’un gardien cosmopolite. De fait, dans les années 1840, plusieurs poètes lyriques, loin des accents nationalistes, faisaient du Rhin une métaphore de la liberté politique en général: Freiligrath compare l’inondation au débordement de la parole révolutionnaire et Herwegh, le traducteur de Lamartine, salue le fleuve qui doit descendre des Alpes pour libérer le pays, le libérer de toute oppression.112 Citons pour clore ces allusions quelques vers du poème ironique intitulé « Le Chant du Rhin de Becker » dans lequel Ludwig Seeger inversa toutes les propositions du modèle qu’il parodie: « On se tournait en dérision/ et se perdait en mensonges éthérés/ et louait par de creuses formules/ le libre Rhin allemand,/ Comme s’il était libre.[...] Qui ose parler de liberté,/ d’unité, d’esprit allemand,/ dans le pays où le crime/ signifie liberté d’expression?  »

On devrait insister sur la polysémie du terme « libre » autour duquel s’articule toute l’ambiguïté de la poésie politique des années 1840 en Allemagne: si la revendication de liberté s’adresse aux Français dans le poème de Becker, elle désigne en revanche chez nombre de poètes constestataires la liberté du peuple, la libération du pouvoir monarchique qui régnait alors en Allemagne avec une extrême sévérité. Dans un article intitulé Der Rhein, Robert Prutz par exemple se demandait de quel droit Becker combinait les adjectif « libre » et « allemand » et soulignait qu’il ne fallait pas moins se libérer de la domination extérieure que de l’oppression intérieure113. Ruge met quant à lui la strophe de Lamartine sur les « Nations, mot pompeux pour dire barbarie » en exergue de son livre sur Le patriotisme, rédigé en 1844, et fait le procès des patriotes allemands qui craignaient l’amitié entre Français et Allemands.

Il y a en réalité une véritable mode de la métaphore fluviale dans la littérature allemande d’avant 1848, qui se plie aux diverses convictions des auteurs. Ces simples allusions permettent de saisir qu’il n’est pas possible d’opposer à la France humiliée une Allemagne agressive, ni même légitime de réduire les textes allemands à la seule prise de conscience nationaliste. Dans cette perspective, la réception du Rhin de Hugo mériterait également une étude approfondie114: il parut dans la traduction du poète rhénan Karl Ferdinand Dräxler-Manfred dès 1842115, mais je n’ai trouvé d’autre indication sur la réception du livre qu’une allusion à un article de Wolfgang Menzel, écrivain prolifique qui rédigeait presque seul le magazine Literaturblatt édité par Cotta entre 1830 et 1849 et qui, dans sa conception nationaliste d’un germanisme chrétien116, ne se méprit par sur l’évidence avec laquelle Hugo attribuait la rive gauche à la France.117
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