«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1





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titre«Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne n’étudie, que tout monde visite et que personne ne connaît, qu’on voit en passant et qu’on oublie en courant, que tout regard effleure et qu’aucun esprit n’approfondit.»1
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3. « Quant à l’Allemagne proprement dite »118
L’article de Menzel autoriserait, si c’était encore nécessaire, à relativiser le jugement de Gaudon qui reprenait consciencieusement la chronologie de la crise de 1840/1841 pour, je le rappelle, prévenir que seule « une tendance inévitable à la simplification nous fait croire que Le Rhin est un livre d’actualité »119. Il me semble peu convainquant de vouloir pinailler sur les dates pour prétendre que Hugo rédige une conclusion politique alors que la question n’est plus à l’ordre du jour: ce serait accréditer que l’écrivain ne comprend rien au monde qui l’entoure et qu’il n’a aucun sens de la réalité - ce dont Gaudon ne se sort qu’en suggérant que cette conclusion est un conte politique. Franck Laurent a définitivement fait justice à de telles interprétations. Inversement, l’oeuvre de Hugo n’est pas seulement un texte politique, comme il n’est pas qu’un récit de voyage, mais pour citer Evelyn Blewer, qui l’entendait peut-être dans un sens différent: « un vrai livre d’écrivain. »120 Si Le Rhin n’était pas polysémique, s’il n’était pas né d’intentions multiples qui affluent dans l’oeuvre pour s’y confondre, Hugo ne serait pas Hugo, mais disons Dumas ou Venedey. On a tendance pourtant à retenir surtout la création d’un monde chevaleresque et fabuleux où la force du poète s’illustre le plus incontestablement. Or derrière les légendes s’esquissent d’autres leçons qui permettent de cerner le rapport des écrivains français à l’Allemagne.

Les explications de Gaudon sur la genèse du livre autorisent en effet à penser que Hugo avait conçu au départ l’idée d’un récit de voyage comme il s’en produisait de plus en plus dans les années 1830, genre consacré en France par les Impressions de voyage de Dumas en 1834. Derrière l’ambition littéraire se cache vraisemblablement un intérêt commercial, dont l’aveu n’abaisse pas le talent de l’auteur. Le rapprochement est tentant avec l’entreprise de Nerval et Dumas, partis en Allemagne à la fin de l’été 1838 parce qu’ils veulent, selon les termes de Pichois et Brix, « composer un drame politique situé en Allemagne contemporaine et qui s’inspirera de l’assassinat par Karl Sand de Kotzebue, écrivain allemand que les nationalistes jugent être un agent du tsar »121 - comme par hasard, ajouterais-je d’ailleurs, une histoire de nationalisme. Ce drame, contrairement aux Burgraves, ne verra pas le jour. En revanche, Nerval fit publier à l’insu de son collaborateur et patron, qui en prit ombrage, des articles sur leur voyage dès l’automne 1838 et Dumas publia sous son nom fin 1841 trois volumes d’Excursions sur les bords du Rhin122. Hugo entre ainsi directement en concurrence avec Dumas puisque les deux premiers volumes des Excursions sont enregistrés dans la Bibliographie de France le 25 décembre 1841 et le troisième, le 12 février 1842123, tandis que la première édition du Rhin date du 12 janvier 1842.

Le succès de cet itinéraire vient de ce que vers 1840, alors que les voyages en mer restaient inconfortables, le trajet sur le Rhin n’était ni plus ni moins qu’une croisière124. Le développement des bateaux en vapeur en est la preuve flagrante: « A l’instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de Strasbourg à Düsseldorf; les six bateaux de la compagnie de Düsseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le Dampfschiff de Strasbourg à Bâle, et à l’Angleterre par les steamboats de Rotterdam à Londres. »125 Comme tout le monde, Hugo prend le bateau à vapeur, mais il refuse d’y réduire le sens de son périple. David Charles a bien vu cette dualité quand il écrit: « Dans le Rhin, le nouveau régime du voyage fait bénéficier l’ancien, par réaction, des qualités que le régime utopique ne lui reconnaît pourtant pas. »126 Pour l’essentiel, les bateaux à vapeur sont traités en moyen de locomotion dont il faut savoir descendre pour jouir d’une contemplation plus riche127.

Hugo fait avant tout l’éloge de la marche: « Rien n’est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager. - A pied! »128, écrit-il au début de la lettre vingtième, qui fut rédigée à Paris et que Gaudon estime être «  en grande partie le fruit de l’imagination du conteur »129. En réalité, Hugo y présente la deuxième variante du voyage rhénan de son époque, à savoir la Wanderung: « Ce voyage à trois me paraît du reste être à la mode sur les bords du Rhin [...] Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu’une de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en civilisant la jeune Allemagne. »130 Hugo évoque ici le succès du voyage pédestre qui s’est développé dans le milieu estudiantin pendant la Restauration131: parallèlement au développement du tourisme à l’anglaise et à l’intérêt pour la région rhénane issu du « Gothic revival » dont se moque Thackeray dans Legend of the Rhine (1845) est née une autre forme d’excursion, axée sur la nature, caractéristique du Biedermeier. Friedrich Sengle souligne en effet l’importance des jardins, de l’alpinisme, de la marche à cette époque: « Pour la génération de la Restauration, la contemplation des objets de la nature est indispensable dans un sens encore plus profond. [...] Il est tout à fait caractéristique que la mode de la gymnastique naisse et se répande de manière importante à cette époque; car cette génération prend au sérieux tout ce qui se rapporte au corps. [...] Gotthelf se livre par exemple à des considérations sur les avantages de la marche à pied par rapport au voyages en chemin de fer ou sur la plus grande tranquillité dont jouit le travailleur manuel par rapport à l’intellectuel. On trouverait de fréquents témoignages du bien-être intérieur dont parle les poèmes de Mörike Mon fleuve ou Voyage à pied. »132 Cette tendance s’exprime avant tout par la formation des Burschenschaften (association d’étudiants) qui, toujours selon Sengle, allient le patriotisme à la liberté: « Contrairement à la critique du nationalisme aujoud’hui à la mode, l’histoire politique rappelle à juste titre qu’au XIXe siècle, libéralisme et nationalisme sont étroitement liés. »133 Dans le même esprit, Hugo approuve donc cette forme de tourisme alternatif, qui est celui de l’élite, laquelle communique encore en latin: « Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s’écria: - Vivat Gallia regina! Je répliquai: - Vivat Germania mater! - Nous nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.

J’approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis. »134

La promenade à pied renvoie à la Wanderung, même si Hugo n’emploie pas le mot allemand: contemplation, nature, archéologie, peinture font pour lui les attraits du voyage. Telle est donc la conception de l’excursion sur le Rhin que défend Hugo, en l’opposant systématiquement au tourisme moderne, également incarné par les guides dont l’essor est symptomatique du succès de la vallée rhénane: le meilleur exemple en est, après la multitude d’ouvrages d’origine anglaise, la naissance à Coblence de la fameuse collection des Baedeker135, à laquelle Hugo ne semble pas avoir eu recours, mais qui devint au XIXe siècle, même en France, synonyme de Guide du Routard. Hugo ne fait allusion à des manuels du voyageur que pour s’en moquer, comme lorsqu’il cite « cette phrase que je lisais hier dans je ne sais quel guide tudesque des bords du Rhin: « -Derrière la montagne de Johannisberg se trouve le village du même nom avec près de sept cents âmes qui récoltent un très-bon vin. »-»136 Pourtant, il puise largement dans ces guides, qu’il évite pour cette raison même de nommer, mais dont l’édition deGaudon fournit la liste: Ebel, Graimberg, Richard, Rosenkranz et Schreiber, laquelle prouve en elle-même combien le tourisme était alors déjà organisé et que l’écrivain en dépendait. L’écrivain dissimule systématiquement ses sources pour se distinguer du tourisme de masse qu’il évoque par exemple au milieu d’un survol de la fortune littéraire du Rhin: « Pour nous, jusqu’au jour où le Rhin sera la question de l’Europe, c’est l’excursion pittoresque à la mode, la promenade des désoeuvrés d’Ems, de Bade et de Spa. »137

En fait, Hugo participe entièrement à ce phénomène tout en cherchant à s’en démarquer et en le traitant avec ironie: « Je ne comprends rien aux « touristes ». Ceci est un endroit admirable. [...] Andernach est une ville déserte. Personne n’y vient. - On va où est la cohue, à Coblentz, à Bade, à Mannheim; on ne vient pas où est l’histoire, où est la nature, où est la poésie, à Andernach. »138 Ailleurs, il raille les Anglais, qui passent pour avoir lancé cette mode européenne: « Dernièrement, rapporte-t-il, un tourist anglais a cueilli et mangé dans un champ une prune qu’il a payée cinquante florins. »139 Plus tard, il dénonce aussi les Français: « Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait à Bade parce que, disait-il, il faut bien y aller, tout le monde y va. »140 On trouve donc dans Le Rhin la critique du tourisme imbécile auquel Hugo oppose le voyage culturel, vantant par exemple les beautés de Bacharach, « affreux trou dont s’écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin qualifient de ville triste. »141 Il médit régulièrement sur les circuits touristiques, ainsi à Bingen: « Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n’ai pas été voir, je vous l’avoue, la miraculeuse corne de boeuf, ni le lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Broemser. En revanche j’ai visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air de masure pour garder son air de palais. »142 Par une incessante dénégation, Hugo pratique le voyage à la mode tout en le disqualifiant, affirmant par là sa propre originalité. Il s’adresse, dit-il, à des lecteurs cultivés et curieux: « Je sais que l’histoire et l’art vous passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du public grossier. »143

Quelle que soit la distance ainsi acquise, son ouvrage reste débiteur non seulement des guides de voyages, comme la critique l’a suffisamment montré, mais du tourisme lui-même, qui est à l’origine de son projet et y laisse sa trace. Il insère d’ailleurs à l’occasion de conseils pratiques faisant concurrence aux guides traditionnels: « Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pays, en exceptant toutefois celle où je logeais à Aix-la-Chapelle, laquelle n’est que passable (l’Hôtel-de-l’Empereur), et où j’avais dans ma chambre, pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le plancher, magnificence qui motive probablement l’exorbitante cherté dudit gasthof. »144 Quant à Cologne, il propose une solution de rechange: « Ici, un détail utile: avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l’ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de l’autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison: [...] Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu’habiter Cologne et voir Deuz. »145

Le Rhin est donc initialement une sorte de guide dans lequel Hugo prétend donner des conseils à des voyageurs potentiels qui voudraient sortir des sentiers battus. On retiendra en particulier l’extraordinaire lettre douzième, « A propos du musée Wallraf » qu’il n’a probablement pas visité146, où après avoir énuméré dans un paragraphe de seize lignes ce qu’un bon touriste est censé avoir vu et qu’il tirait du guide de Schreiber, il se lance dans une longue diatribe contre l’exploitation des touristes par les autochtones en prétendant: « j’expose les faits, je n’exagère rien. »147 Il s’agit en réalité d’un morceau de bravoure de plus de deux pages dans lequel le « Pourboire » joue le rôle de refrain, culminant vers la fin de la lettre en une synthèse où l’effet s’accélère: « Récapitulons: pourboire au conducteur, pourboire au postillon, pourboire au débâcleur, pourboire au brouetteur, pourboire à l’homme qui n’est pas de l’hôtel, pourboire à la vieille femme, pourboire à Rubens, pourboire au suisse, pourboire au sacristain, pourboire au sonneur, pourboire au baragouineur, pourboire à la fabrique, pourboire au sous-sonneur, pourboire au bedeau, pourboire à l’estafier, pourboire aux domestiques, pourboire au garçon d’écurie, pourboire au facteur; voilà dix-huit pourboires dans une journée. »148

Osant aller plus loin encore, Hugo continue à « exposer les faits », dénonçant l’industrie touristique qui s’est mise en place et terminant par la formule corrosive: « Je n’étais pas encore depuis un quart d’heure à Aix-la-Chapelle que j’avais déjà donné pour boire au roi de Prusse. »149 Cette pointe combine les deux aspects principaux du Rhin: en même temps qu’un récit de voyage, l’oeuvre de Hugo constitue une diatribe contre les conséquences du Traité de Vienne, dans laquelle toutes les occasions sont bonnes de rappeler ironiquement l’occupation prétendument illégitime de la rive gauche du Rhin par la Prusse dont le roi est plusieurs fois évoqué, comme à Cologne où Hugo note entre parenthèses que « le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage avec le roi »150 ou quand il rappelle qu’ « un batelier du village m’a fait passer le Rhin et m’a déposé poliment chez le roi de Prusse, car la rive gauche est au roi de Prusse. »151 Hugo distingue foncièrement entre la Prusse rhénane sur la rive droite et l’usurpation de la rive gauche, évoquant volontiers l’effet produit par la situation présente que résume le drapeau flottant au dessus de la tour aux Rats: « Au dessus de la tourelle, à l’extrémité d’un long mât, flotte et se déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvais d’abord je ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque funèbre. Mais c’est tout simplement le drapeau prussien. »152 Il nuance alors sa critique détournée: après avoir signalé que c’est là où commence le territoire de la Prusse, il distingue entre le drapeau lui-même, glorieux comme tous les drapeaux, et « l’effet produit » pour conclure: « Qui aime le drapeau de Napoléon n’insultera jamais le drapeau de Frédéric. »153

L’aspect touristique du Rhin se double ainsi d’une intention polémique puisqu’à partir du printemps ou de l’été 1840, il n’était plus possible de publier un simple récit de voyage sur la vallée du Rhin sans aborder la question politique, que Hugo voulut probablement mettre à profit également. C’est la remarque de Gaudon, décrivant la précipitation avec laquelle l’écrivain rédigea l’essentiel du texte dans les deux mois de son voyage de 1840, qui y fait penser: « Ce rythme forcené étonne, dit-il. Aucun éditeur n’attend la copie, et rien n’oblige Hugo à donner, sur place, une forme quasiment définitive à ses « lettres ». Rentré à Paris, il prendra son temps. »154 Gaudon veut expliquer cette urgence par la présence de Juliette, c’est-à-dire par des raisons d’ordre psychologique. N’étant ni psychologue, ni sexologue, ni hugolien, je n’ai pas la compétence pour juger de cette hypothèse; mais je voudrais au moins la compléter par la supposition que Hugo voulait battre le fer pendant qu’il était chaud et qu’il entendait bien trouver au plus vite un éditeur dès son retour, ce qui expliquerait en partie pourquoi il envoya en dix-sept paquets un manuscrit que ses proches relisaient et recopiaient avec diligence.

Derrière le récit de voyage, le texte final porte en effet aussi la marque des événements de l’été 1840. On dit volontiers qu’il a traversé Cologne sans parler de Nikolaus Becker, ce qui n’est pas si sûr: « Comme j’allais sortir de l’Hôtel-de-ville un homme, vieilli plutôt que vieux, dégradé plutôt que courbé, d’aspect misérable et d’allure orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge qui m’avait conduit sur le beffroi me l’a fait remarquer. Cet homme est un poète, qui vit de ses rentes dans les cabarets et qui fait des épopées. Nom d’ailleurs parfaitement inconnu. Il a fait, m’a dit mon guide, qui l’admire fort, des épopées contre Napoléon, contre la révolution de 1830, contre les romantiques, contre les Français, et une autre belle épopée pour inviter l’architecte actuel de Cologne à continuer l’église dans le genre du Panthéon de Paris. Epopées, soit. Mais cet homme est d’une saleté rare. Je n’ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je ne crois pas que nous ayons en France rien de comparable à ce poète-épic. »155 Le méchant jeu de mots renvoie à l’un des procédés auxquels Hugo recourt le plus dans la peinture de l’Allemagne contemporaine, à savoir l’humour. Il n’aborde pas de front la question du nationalisme, mais le traite le plus souvent sur le mode comique. Ainsi évoque-t-il à la suite de cette description un vieillard qui sort d’une boutique et s’écrie: « Monsieur! monsieur! fous Français! oh! les Français! ran! plan! plan! ran! tan! plan! la querre à toute le monde! Prafes! prafes! Napolion, n’est-ce pas? La querre à toute l’Europe! Oh! les Français! pein prafes! monsieur! La païonnette au qui à tous ces Priciens! eine ponne quilpite gomme à Iénâ! Prafo les Français! ran! plan! plan! »156 C’est le passage dont Gaudon remarque qu’il fut retravaillé par Hugo: « Le discours violemment anti-prussien que tient, dans le langage de M. de Nucingen, le vieillard à « l’oeil vif » qui sort, à Cologne, d’une boutique de barbier est écrit dans le manuscrit en bon et honnête français, sans accent. »157 Or l’intention d’un tel ajout ne peut qu’être sarcastique; en tirer la preuve, comme Gaudon le fait, que la réalité est « malléable à merci » semble un commentaire insuffisant.

La transcription, ou plus exactement l’addition d’un ridicule accent allemand vise évidemment à la caricature et relativise beaucoup le commentaire subséquent de Hugo, qu’on rapporte toujours en le prenant au sérieux: « J’avoue que la harangue m’a plu. La France est grande dans les souvenirs et les espérances de ces nobles nations. Toute cette rive du Rhin nous aime, - j’ai presque dit nous attend. »158 Voilà pour le coup une drôle de façon de citer, quand on abstrait ces trois lignes du contexte: après la description du poète-epic admiré par le concierge et d’un vieillard ridicule qui félicite les Français de faire « la querre à toute l’Europe », il est difficile d’évaluer le sérieux de la remarque de Hugo. Du moins l’écrivain montre-t-il que deux opinions s’opposent dans la population de Cologne, j’irais même jusqu’à soupçonner le sarcasme derrière l’hyperbole de « toute cette rive du Rhin ».

La critique de l’occupation prussienne revient néanmoins sans cesse pour justifier les revendications françaises. A l’étape suivante, l’écrivain évoque Andernach et la tombe de Hoche maltraitée par des maçons prussiens - passage célèbre dans lequel Hugo, au lieu de poser lui-même la revendication de la rive gauche, prétend la percevoir mystérieusement, comme sortant du tombeau - procédé habile par lequel il prend indirectement, sur un ton doucement mélancolique, position en faveur des ambitions françaises.

Et la lettre quatorzième, vraisemblablement écrite le 17 septembre 1840, est la première intitulée « Le Rhin », un imposant collage d’Abel Hugo, Schreiber et Rosenkranz, ainsi que le montrent les analyses de Gaudon, dans lequel l’écrivain définit essentiellement le fleuve comme la ligne de démarcation entre les deux parties de l’Europe: « Le Rhin, dans les destinées de l’Europe, a une sorte de signification providentielle. C’est le grand fossé transversal qui sépare le Sud du Nord. La Providence en a fait un fleuve-frontière; les forteresses en ont fait le fleuve-muraille. [...] Ce noble Rhin que les Romains nommaient Rhenus superbus, tantôt porte les ponts de bateaux hérissés de lances, de pertuisanes ou de baïonnettes qui versent sur l’Allemagne les armées d’Italie, d’Espagne et de France, ou reversent sur l’ancien monde romain, toujours géographiquement adhérent, les anciennes hordes barbares, toujours les mêmes aussi [...]; et il accomplit majestueusement à travers l’Europe, selon la volonté de Dieu, sa double fonction de fleuve de la paix, ayant sans interruption sur la double rangée de collines qui encaisse la plus notable partie de son cours, d’un côté les chênes, de l’autre des vignes, c’est-à-dire d’un côté le nord, de l’autre le midi; d’un côté la force, de l’autre la joie. »159 La fresque de Hugo dans cette lettre trace une ligne de continuité depuis l’Antiquité: le Rhin aurait depuis lors joué un rôle de frontière, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, suivant des cycles historiques formés par les invasions réciproques qui se répètent inévitablement. Par une relecture arbitraire de l’histoire dans laquelle le Saint-Empire romain germanique ne compte pour rien, il reprend la dualité entre le Nord et le Midi, banale depuis le XVIIIe siècle, et définit le Rhin comme une délimitation voulue par Dieu ou par la Providence.

Il maintient cette conviction un an après, lorsqu’il y introduit, au moment de l’impression, un passage de 1839 où il décrivait le Rhin comme « un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. » De 1839 à 1841, Hugo défend par conséquent les revendications françaises quant à la rive gauche du Rhin, qu’il tente de justifier par tous les moyens, de la géographie à la volonté divine, en passant par l’histoire: « La géographie donne, avec cette volonté inflexible des pentes, des bassins et des versants que tous les congrès du monde ne peuvent contrarier long-temps, la géographie donne la rive gauche du Rhin à la France.»160

Dans la lettre vingt-cinquième, qui clôt la première édition et qui fait écho à la quatorzième ainsi que l’a souligné Franck Laurent, Hugo reste sur ces positions: « [...] après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel du nord et du midi, après avoir reçu douze mille cours d’eau, arrosé cent quatorze villes, séparé, ou pour mieux dire, divisé onze nations161, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur l’histoire de trente siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. »162 Le Rhin reste pour Hugo « ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants », c’est-à-dire que l’écrivain stipule une claire délimitation géographique: « de grands oiseaux de proie planent sous un ciel fantasque qui tient des deux grands climats que le Rhin sépare, tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d’Italie, tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groënland. »163 Bref, quel que soit son amour de l’Allemagne et son pacifisme, Hugo partage sans restriction les ambitions territoriales de ses compatriotes.

A son retour le 1er novembre, l’affaire avait toutefois évolué puisque Thiers avait été congédié: cela pourrait expliquer que le projet de Hugo se ralentisse. Je ne me risquerai à aucune conjoncture sur les raisons qui ont empêché la publication de l’oeuvre lors du deuxième temps fort de la crise du Rhin, c’est-à-dire au printemps et à l’été 1841. Peut-être Hugo était-il trop occupé par son entrée à l’académie? Quoi qu’il en soit, le texte n’est prêt qu’en septembre 1841: il venait alors après quantité de textes sur la question de la rive gauche, arrivait par conséquent trop tard pour faire concurrence à Lamartine ou à Musset, d’autant que le climat politique était à l’accalmie. Hugo se fait alors explicitement l’avocat de la conciliation tout en maintenant obstinément le point de vue français. Selon les indications de Gaudon, c’est probablement en novembre164 qu’il rédigea la conclusion à caractère politique, par laquelle il s’engageait dans un débat capital qui s’était pacifié, mais non éteint. Son intervention correspond à l’atmosphère de la fin 1841, que Gaudon a retracée dans sa présentation du texte. L’heure n’était plus aux outrances nationalistes, mais à la négociation puisque la France de Guizot participait à nouveau aux conventions. Le point de vue de Hugo s’inscrit parfaitement dans les lendemains d’une crise où la France avait compris qu’elle devait éviter d’élever le ton: au lieu de provoquer, il tente de raisonner sur les moyens de récupérer la rive gauche.

A l’égard de l’Orient par exemple, il combine les théories de l’impérialisme français au pacifisme de Lamartine, dont il adapte d’ailleurs l’un des vers les plus fameux165: « L’idée terrible qu’éveille la barbarie faite nation, ayant des flottes et des armées, s’incarnait vivante et complète dans le sultan des Turcs. C’est à peine si l’Europe osait regarder de loin ce prince effrayant. »166 La description abominable qu’il fait de Sélim dans sa conclusion, qui n’est pas sans rappeler le portrait du calife de Bagdad dans la Légende du Beau Pécopin, revient à condamner les résolutions des alliés qui avaient contré les manoeuvres de la France en 1840 car tout le raisonnement de Hugo repose sur l’élimination de l’empire ottoman, condition d’une solution pacifique au problème de l’équilibre européen.

Au sujet du Congrès de Vienne, Hugo reprend aussi les conceptions courantes dans la France de son temps; la défaite de 1815 reste une blessure qu’il convient de panser: « On s’est hâté d’amputer la France, de mutiler les nationalités rhénanes, d’en extirper l’esprit français. [...] Insistons donc sur ce point, l’arrangement de 1815 a été une répartition léonine. [...] Et, tôt ou tard, les nobles nations du Rhin y réfléchiront, c’est d’elles que le congrès s’est le moins préoccupé. »167 Ainsi, Hugo cautionne sans restriction les ambitions de la France sur la rive gauche, par exemple lorsqu’il décrit le voyage dans les provinces rhénanes: « [...] le voyageur rencontre de temps à autre un poteau blanc et bleu, il est en Bavière; puis voici un poteau blanc et rouge, il est dans la Hesse; puis voilà un poteau blanc et noir, il est en Prusse. Pourquoi? Y a-t-il une raison à cela? A-t-on passé une rivière, une muraille, une montagne? A-t-on franchi une frontière? Quelque chose s’est-il modifié dans le pays qu’on a traversé? Non. Rien n’a changé que la couleur des poteaux. Le fait est qu’on n’est ni en Prusse, ni dans la Hesse, ni en Bavière; on est sur la rive gauche du Rhin, c’est-à-dire en France, comme sur la rive droite on est en Allemagne. »168 Par là, il adhère à la théorie des frontières, parlant de situation « factice, violente, contre nature, et par conséquent momentanée », de la « forme normale » et des « proportions nécessaires » de la France.169

En aucun cas, Hugo n’a stipulé, comme on le lit aujourd’hui170, une abolition des frontières, du moins dans Le Rhin; au contraire, Hugo se fait sans aucune ambiguïté le porte-parole de la théorie des frontières naturelles: « Ce motif d’animosité, c’est le don de la rive gauche du Rhin à l’Allemagne. Or cette rive gauche appartient naturellement à la France. »171 Il précise ensuite que la rive gauche du Rhin, c’est ce que Dieu a donné à la France. Il utilise même le terme à la page suivante: « Dans un temps donné, la France aura sa part du Rhin et ses frontières naturelles. » En outre, il adhère sans restricition au concept de l’âme des nations, comme lorsqu’il écrit: « Au moment où nous sommes, l’esprit français se substitue peu à peu à la vieille âme de chaque nation. »172 On devrait même aller plus loin: non seulement il considère que chaque pays a une âme, mais il estime que l’esprit français vaincra l’âme des autres nations. Sans doute ne préconise-t-il pas la guerre; mais il accorde bel et bien une mission à son propre pays, procédé habituel de l’élaboration des mythologies nationales: « Qu’on songe, dit-il, à ce que c’est que la France. Vienne, Berlin, Saint-Petersbourg, Londres, ne sont que des villes; Paris est un cerveau. »173

Assurément, ce discours en faveur de l’orgueil national est présenté sous forme d’un projet pacifiste et cohérent: ainsi que l’a remarqué Poidevin, le remaniement préconisé par Hugo consiste à accorder la rive gauche à la France et, en guise de compensation, le Hanovre à la Prusse.174 Comme les politiciens sous la Restauration175, il continue d’espérer qu’une victoire sur l’empire turc permettrait un déplacement des frontières vers l’est et une négociation avec la Prusse: « Quant à l’Allemagne proprement dite, c’est dans les principautés du Danube que sont ses compensations futures. N’est-il pas évident que l’empire ottoman diminue et s’atrophie pour que l’Allemagne s’agrandisse? »176 Ce qu’il entend par « l’Allemagne proprement dite », qu’il distingue du Hanovre et de la Prusse, reste à vrai dire assez flou, désignant apparemment les Etats du Sud, dont l’Autriche. Quand il parle de « deux nations seulement: la France et l’Allemagne »177, on peut fortement douter qu’il y inclût la Prusse qui, « disons-le-lui à elle-même, tend à devenir et deviendra un grand royaume homogène, lié dans toutes ses parties, puissant sur terre et sur mer.»178 Ces ambiguïtés reflètent parfaitement les flottements d’une époque transitoire où le concept de nation est encore en évolution et le terme d’Allemagne désigne une vague entité culturelle sans fondement politique et sans définition précise. Par conséquent, si Franck Laurent a raison de qualifier le projet hugolien de « renversement d’alliance » en misant sur la Prusse, on pourrait préciser qu’il s’agit de l’union des deux Etats européens les plus faibles dans l’équilibre européen de cette époque, qui essaient alors tous deux d’asseoir leur pouvoir, afin de permettre à la France d’obtenir ce qu’elle ne peut gagner par la violence et de lui rendre sa grandeur, voire sa supériorité. Sa prise de position ne signifie aucunement une renonciation aux ambitions nationales, mais au contraire un prolongement de celles-ci, inspiré par le pragmatisme. Simultanément au récit de voyage, Le Rhin constitue donc un véritable acte d’engagement politique.

La préface, qui présente une version tout à fait fictive de la naissance du livre, inversant radicalement la chronologie réelle, place d’ailleurs l’intention politique au premier plan: « On se rappelle qu’il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin s’est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles d’ailleurs, l’ont controversée en France assez vivement à cette époque, et ont pris tout d’abord, comme il arrive presque toujours, deux partis opposés, deux partis extrêmes. »179 Pour sa part, Hugo argumente en harmonie avec les actualités de l’automne 1841, c’est-à-dire, comme il le dit lui-même, dans le sens de la négociation après une période de crise: « Entre ces opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé qu’il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit de la France sans blesser la nationalité de l’Allemagne, c’était là le beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course du Rhin, cru entrevoir la solution. »180 Hugo va jusqu’à prétendre qu’il a rédigé sa conclusion « en quelque sorte sans préoccupation littéraire », et que ce serait au moment de la publication qu’il aurait senti un scrupule, qu’il aurait éprouvé le besoin d’expliquer « tout le travail qui s’était fait dans l’esprit de l’auteur pendant son exploration du Rhin »181. Cette déformation de la vérité lui permet de justifier pourquoi il n’arrive que six ou huit mois après les « esprits nobles » qui avaient pris position au printemps, de se démarquer, par une préface foncièrement mensongère, des poètes qui l’avaient précédé dans l’engagement politique et même, par cette ruse rhétorique, à se poser comme l’unique auteur ayant dès le printemps compris que la seule issue était dans la conciliation des intérêts nationaux.

Le travestissement de la vérité est donc généralisé dans Le Rhin, qui est avant tout oeuvre de fiction. Si Hugo présente une image faussée de la réalité, ce n’est certainement pas par ignorance, mais intentionnellement. Il se livre en fait à une superbe mystification où réalisme et fantastique, connaissances et utopies s’entremêlent en permanence au profit du mythe - car le récit de voyage est un genre littéraire à part entière dont Hugo montre ici qu’il en est un maître. Les contes concourent avec les excursions touristiques, les détours historiques, les descriptions du paysage, les anecdotes de voyage à exploiter consciemment des fantasmes dont l’efficacité n’est plus à prouver. Hugo utilise brillamment tout l’arsenal de ce type de prose, en alimentant son Rhin de tous les topoï existant sur l’Allemagne. Ainsi, à côté de la dimension fantastique si souvent soulignée, il recourt aussi constamment à l’effet comique produit par les (més-)aventures à l’étranger.

De ce fait, sa peinture de l’Allemagne contemporaine, loin de l’idylle que la littérature comparée voulait y percevoir, est le plus souvent sarcastique, avec un goût prononcé pour les jeux de mots, si possible mauvais182, à la façon de Heine: « Je vis d’ailleurs comme un parfait allemand. Je dîne avec des serviettes grandes comme des mouchoirs; je couche dans des draps grands comme des serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du lièvre aux pruneaux, et je bois d’excellent vin du Rhin et d’excellent vin de Moselle qu’un Français ingénieux, dînant hier à quelques pas de moi, appelait du vin de demoiselle. Ce même Français, après avoir dégusté sa carafe, formulait cet axiome: L’eau du Rhin ne vaut pas le vin du Rhin. »183 Dans la lettre dix-septième, il renouvelle l’observation: « Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent jusque dans leurs derniers coecum les cavernes profondes de l’estomac, on rentre à Saint-Goar, et l’on trouve au bout d’une longue table, ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l’on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par exemple, d’un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d’une hure de sanglier avec un pot de confiture. »184 De la nourriture, il passe à nouveau au pourboire sur le même ton badin, racontant comment les autochtones tirent un coup de fusil pour faire entendre aux touristes la résonance de la vallée et termine par un calembour: « Chacun se retire après avoir payé son écho. »185

Avec la cuisine allemande, la literie est un sujet de plaisanterie privilégié: « On m’installa dans une assez jolie chambre allemande, propre, lavée et froide; rideaux blancs aux fenêtres, serviettes blanches sur le lit. Je dis serviettes, vous savez pourquoi; ce que nous nommons une paire de drap n’existe pas sur les bords du Rhin. Avec cela les lits sont fort grands. Le résultat est le plus bizarre du monde; ceux qui ont construit les matelas ont prévu des patagons, ceux qui ont coupé le linge ont prévu des lapons. Occasion de philosophie. »186

La monnaie allemande est une autre source d’hilarité: « [...] les pièces d’argent et de cuivre de ces peuples lointains, thalers, gros, pfennings, sont les choses les plus fantastiques et les plus inintelligibles du monde, et, pour ma part, je ne comprends rien à ces monnaies barbares imposées par les Borusses au pays des Ubiens. »187 L’effet plaît suffisamment à l’écrivain pour qu’il le renouvelle: « A propos, depuis Bacharach, je suis sorti des thalers, des silbergrossen et des pfennings, et je suis entré dans les florins et les kreuzers. L’obscurité redouble. Voici, pour peu qu’on se hasarde dans une boutique, comment on dialogue avec les marchands: - Combien ceci? Le marchand répond: - Monsieur, un florin cinquante-trois creusets. - Expliquez-vous plus clairement. - Monsieur, cela fait un thaler et deux gros et dix-huit pfennigs de Prusse. - Pardon, je ne comprends pas encore. Et en argent de France? - Monsieur, un florin vaut deux francs trois sous et un centime; un thaler de Prusse vaut trois francs trois quarts; un silbergrossen vaut deux sous et demi; un kreutzer vaut les trois quarts d’un sou; un pfenning vaut les trois quarts d’un liard. - Alors je réponds comme le don César que vous savez: C’est parfaitement clair, et j’ouvre ma bourse au hasard, me fiant à la vieille honnêteté qui est probablement cet autel des Ubiens dont parle Tacite. Ara Ubiorum. »188

Hugo joue évidemment avec les réalités étrangères et surtout les mots incompréhensibles. La dimension humoristique du style dans une oeuvre où Hugo cherche visiblement à faire rire par endroits189 mérite d’être soulignée. Ce ne sont pas que le nom et la valeur des monaies qu’il ridiculise, mais de façon générale, il se sert de la langue190, qui tient pour lui du mystère, et de l’accent tudesque191 pour amuser le lecteur. Il cite à plaisir des mots imprononçables, qui valent bien le Mittigouchiouekendalakiank, par lequel « les algonquins traduisent ce mot si court, si simple et si doux, France [...]. »192 Que ce soit patronymes, noms de villes ou termes rares, français ou étrangers, on retrouve partout la fascination de Hugo pour l’effet sonore: « On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par Jean le batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a démoli Vogtsberg, ancienne demeure d’un seigneur voué, comme le nom l’indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le Chat et la Souris. Une nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs: Heimburg, Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahnech et Okenfels. Ils sont sortis de l’ombre et ils y sont rentrés. »193 On aimerait entendre le poète dire ces phrases qui semblent écrites pour être lues à haute voie, comme celle-ci encore: « [...] soyez la Vormatia des Vangions, le Bormitomagus de Drusus, le Wonnegau des poètes, le chef-lieu des héros dans les Niebelungen, la capitale des rois francs, la cour judiciaire des empereurs! soyez Worms en un mot, pour qu’un rustre, ivre de tabac, qui ne sait même plus s’il est vangion ou némète, dise en parlant de vous: Ah! Worms! cette ville! c’est là-bas! je ne l’ai jamais vue! »194

L’utilisation littéraire de la langue et des mots exotiques - à des fins lyriques ou humoristiques selon les cas - est étroitement liée à l’exploitation de thèmes considérés comme allemands, que Hugo traite tantôt en reprenant des histoires plus ou moins adaptées, tantôt en pervertissant des contes. En effet, la parodie fait pendant aux imitations sérieuses; cette récupération de récits à succès est particulièrement sensible dans les lettres ajoutées dans la seconde édition, où Hugo rit du fantastique. Dans la lettre sur Worms par exemple, qui constitue une grande satire où se déchaîne la verve de Hugo, il rencontre un fantôme bizarre: « Ce spectre poussait une brouette.

- Ah! fis-je, voilà une apparition. [...]

Lui-même, en m’apercevant, avait fait un pas en arrière, et paraissait médiocrement rassuré. Je crus à propos de prendre la parole:

- Mon ami, lui dis-je, notre rencontre était évidemment prévue de toute éternité. J’ai un sac de nuit que je trouve en ce moment beaucoup trop plein, vous avez une brouette tout à fait vide: si je mettais mon sac sur votre brouette? hein? qu’en dites-vous?

Sur cette rive gauche du Rhin tout parle et comprend le français, y compris les fantômes. »195 C’est ce pauvre pseudo-fantôme qui, en un oh! mémorable, antithèse du ah! de l’aubergiste arrogant habitué aux voyageurs des bateaux à vapeur, fait l’éloge immodéré de la France parce qu’un de ses citoyens daigne descendre dans un établissement situé à l’écart du Rhin touristique: « Soyez le bienvenu, illustre étranger, spirituel français, aimable monsieur! Comment! vous venez à Worms! il vient à Worms noblement, simplement, la casquette sur la tête, son sac de nuit sous le bras, sans pompe, sans fracas, sans chercher à faire de l’effet, comme quelqu’un qui est chez lui! Cela est beau! Quelle grande nation que cette nation française! Vive l’empereur Napoléon! »196 On ne saurait prendre au sérieux ce « monologue en une syllabe », cette « harangue en un sourire »: Hugo s’amuse ici avec les stéréotypes en même temps qu’il les exploite.

Plus loin, il recourt à nouveau au même registre en jouant du mystère de la langue et des lieux: « J’avais saisi au vol, dans mes allées et venues sur le Rhin, ce mot: Kellner, sans en savoir le sens, et je l’avais soigneusement serré dans un coin de ma mémoire avec une vague idée qu’il pourrait m’être bon.

En effet, à ce cri magique, Kellner! une porte s’ouvrit dans la partie ténébreuse de la pièce.

Sésame, ouvre-toi! n’aurait pas mieux réussi. »197 Ce récit, où Hugo fait explicitement référence à Ann Radcliffe, est une parodie des contes gothiques à la mode, des histoires de fantômes que la littérature populaire du début du siècle rattachait souvent à l’Allemagne. Dans ce cas, Hugo use de cette veine en la pervertissant, reprenant la vogue du conte allemand198 à des fins humoristiques. Comme au sujet du tourisme ou de la politique, l’écrivain exploite les thèmes à succès avec une distance critique et se moque des fantômes: « De temps en temps, et dans le plus profond silence, ils portaient à leurs lèvres la tasse blanche où fumait une liqueur noire qu’ils buvaient gravement.

Je compris que ces spectres prenaient du café. »199 Hugo s’approprie donc aussi sur tous les tons les thèmes avec lesquels on commercialise alors une littérature dite allemande.

Le Rhin a finalement tout d’un best-seller, où l’auteur met à profit des modes et des clichés de son temps: passages obligés du tourisme rhénan, question de la rive gauche, légendes à la Hoffmann, humour à la Heine, Hugo ne laisse rien au hasard. Il exploite habilement des stéréotypes sans être dupe de leur arbitraire puisqu’il les traite alternativement de manière sérieuse et parodique: il se rend où tout le monde va en refusant expressément le tourisme de masse et en prônant la solitude et le voyage culturel, il plagie sans vergogne des ouvrages existants qu’il critique quand il lui arrive de les évoquer, il refait l’histoire à grands coups de « chose étrange! » pour justifier les ambitions de la France et définir l’Allemagne, il mélange à plaisir vrais spectres et faux fantômes pour faire peur, rire ou pleurer. On peut alors reposer la question du rapport de l’écrivain à l’Allemagne.

Ce que Gaudon remarque au sujet des incertitudes dans le vocabulaire architectural de Hugo200 vaut bien pour les nationalités; on trouve de nombreuses phrases qui montrent que l’écrivain utilise des clichés, comme lorqu’il parle de « fort belle sentence très-catholique, très-triste et très-castillane »201 ou qu’il écrit: « Si l’intérieur de Mayence rappelle les villes flamandes, l’intérieur de sa cathédrale rappelle les églises belges. »202 De même, « allemand » est un terme excessivement flou qui renvoie au stéréotype de l’Allemagne à son époque plus qu’à une réalité précise et dont il use sans grande rigueur, par exemple dans sa description du trajet de Sainte-Menehoud à Clermont, où il affirme d’abord que « les villages ont quelque chose de suisse et d’allemand » pour ajouter neuf lignes plus loin: « Un vaste cirque de collines, au milieu un beau village presqu’italien tant les toits sont plats [...] »203 Hugo lui-même est bien conscient de l’arbitraire de telles dénominations, puisqu’il s’étonne à la page suivante: « Eh bien! vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le caractère, l’oeuvre et l’esprit d’un homme soient comme le produit naturel de son pays et qui trouvez admirable que Bonaparte soit Corse, Mazarin Italien et Henri IV Gascon, écoutez ceci: Mirabeau est presque Champenois, Danton l’est tout-à-fait. Tirez-vous de là. »204 L’écrivain est donc très lucide sur la relativité des concepts et des termes qu’il emploie: c’est qu’en 1842, on peut encore dire, tel l’ancien soldat à Aix-la-Chapelle: « j’appartiens à trois nations; je suis Prussien de hasard, suisse de métier, français de coeur. »205 « Pays » est en effet aussi ambigu que « nation » à l’époque où écrit Hugo; en revanche, des stéréotypes sont déjà fixés. A chaque pays se rattache un style qui doit plus à l’image d’Epinal qu’à la science. Aussi l’Allemagne du Rhin, en dépit de descriptions réalistes du tourisme, d’une juste compréhension des enjeux politiques et par endroits d’une peinture vivante des choses vues, est-elle avant tout un cliché, une version du mythe en train de naître avec la nation allemande.

Dans Le Rhin, l’Allemagne est alors un fantasme plus qu’un fait établi. C’est, par une négation de la réalité contemporaine, une Allemagne qui commence sur la rive droite de même que la France s’étend jusqu’au Rhin ou que l’Angleterre est exclue de l’Europe par décret de l’auteur. C’est une Allemagne imaginaire qui comprend l’essentiel des clichés alors en circulation: le lecteur découvre finalement à travers un récit protéiforme et hyperbolique plusieurs siècles d’histoire, l’exposé des institutions germaniques, un cours de politique étrangère, des descriptions architecturales, des paysages typiques, l’état des villes de la région rhénane, les pièges du tourisme, des coutumes différentes et le voyage à la mode. En cela, Le Rhin constitue une belle introduction à la « civilisation allemande  », c’est-à-dire un compendium de ce qui est censé caractériser la géographie, les structures politiques, le passé, les coutumes, l’esprit, les qualités de l’Allemagne. En effet, Hugo n’est pas seul à rêver, mais c’est toute la modernité qui invente des pays en les dotant d’une culture nationale. L’Allemagne proprement dite, c’est alors un mot sans dénotation précise qui n’a que des connotations; comme le Mäusethurm, c’est « un mot commode. On y voit ce qu’on désire y voir »206 et Hugo pourrait dire de lui aussi: « Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve! »207

Cette image de l’Allemagne n’est pas celle d’après 1870, ni celle d’aujourd’hui: elle n’est pas moins vraie, moins exacte, moins fondée, elle est différente. Nous ne reviendrons pas sur les vieilles thèses de la littérature comparée qu’une phrase suffit à anéantir: « L’Autriche, c’est le passé de l’Allemagne; la Prusse, c’est l’avenir. »208 Ce n’est pas par ignorance, ni par idéalisme que Hugo présente une autre conception que celle du XXe siècle, mais parce que le terme d’Allemagne éveillait alors d’autres associations. Le mot existe certes, mais il n’a pas de contours politiques précis: pour Hugo, la Prusse doit devenir un Etat-Nation homogène qui comprendrait le Hanovre, sans qu’il préconise de manière univoque l’unification politique de tous les territoires qualifiés d’allemands. Parler de « prise de position claire et nette en faveur d’une unification rapide de l’Allemagne sous autorité prussienne »209 me semble abusif car c’est faire abstraction des ambiguïtés lexicales dans l’esprit de l’écrivain qui traite simultanément l’Allemagne de « nation centrale » de l’Europe et la Prusse de « plus jeune et [...] plus fort des peuples allemands » avant de parler des « nations » issues du Congrès de Vienne et des « deux peuples » français et allemands.210

En cela, Le Rhin témoigne d’une époque de transition qui n’est pas achevée, où le concept d’Etat-Nation n’est pas encore univoque, mais où existe déjà une conscience nationale. Le plus difficile pour saisir aujourd’hui cette conception consiste à prendre du recul par rapport à l’évidence des structures géopolitiques actuelles et à tenter de reconstituer les flottements dans la pensée de la première moitié du XIXe siècle, où l’Allemagne n’était pas un pays, ni une nation. Dans Le Rhin, elle est certes déjà perçue comme une entité à laquelle se rattachent des valeurs culturelles, mais reste une catégorie confuse dans laquelle toute sorte d’éléments incohérents entre eux se confondent au moyen de l’antithèse, dont on apprend par Hugo qu’elle est « la figure de rhétorique dont le bon Dieu use le plus volontiers. »211

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