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Proposition de séquence sur Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline.
Dans ce roman paru en 1932, Céline relate les expériences de Ferdinand Bardamu, jeune homme naïf et désœuvré qui, parcourt le monde afin d’y trouver sa place. Conçue à la manière des romans picaresques, cette œuvre permet d’apprécier le regard que porte l’auteur sur cette société qui humilie et abrutit l’être humain. En plongeant au cœur de l’individu, elle dénonce également la noirceur des relations que les hommes entretiennent entre eux. Ce roman basé sur les expériences vécues par un personnage imaginaire pourrait être qualifié « d’autofiction », puisque Ferdinand Bardamu, son narrateur, est le double à peine voilé de l’auteur et vit ce que ce dernier a lui-même traversé dans le passé. Céline utilise en effet sans retenue les données de son expérience de soldat et de médecin pour mieux dénoncer cet univers dans lequel l’homme ne parvient pas à trouver sa place. La réflexion que ce roman porte sur la condition de l’homme et le discours violent qu’il tient sur la société permettent d’appréhender l’objet d’étude d’étude « Au XXème siècle, l’homme et son rapport au monde à travers la littérature et les autres arts ». Elle apporte des réponses à deux questions qui accompagnent l’objet d’étude : « Comment la lecture d’œuvre permet-elle de s’interroger sur le rapport de l’homme au monde ? » et « Comment le XXème siècle a-t-il modelé l’homme moderne ? ». La problématique «  La société permet-elle à l’homme de se réaliser ? » a guidé le choix des passages extraits du roman et a permis d’établir le parcours de lecture.
Remarques :

La séquence est composée de cinq séances.

Elle nécessite un volume horaire de six semaines.

Elle a été conçue pour que les élèves soient confrontés à une œuvre longue et pour qu’ils soient amenés à lire de nombreux passages du roman.


Séance 1

Support

Activités

Capacités

Connaissances

Attitude



L'horreur de la guerre

(5 heures)



Extraits des chapitres

1 , 2 et 7

- Lecture de passages choisis

- Débat autour de la lecture

- Rédaction d'une lettre, d’une argumentation de type délibératif

- Repérer en quoi des personnages de fiction peuvent représenter des questions humaines universelles.

- Organiser sa pensée dans un débat d'idée.


- Les indices d'énonciation

- La négation

- La comparaison, la métaphore

- Lexique de la peur, du doute

- Valeur du « on »


- S'interroger sur la condition humaine

- Avoir de la curiosité pour le débat d'idée

Séance 1 : Déroulé de la séance

S’adressant à des élèves de Terminale, j’ai délibérément choisi de ne pas prévoir de séance de lancement pour cette séquence. L’objectif de cette première séance est de plonger directement les élèves dans l’œuvre et de les confronter d’emblée à l’écriture de Céline. Elle vise principalement à cerner le personnage de Bardamu, à s’interroger sur la condition humaine, et fera l’objet d’une production écrite répondant au questionnement : En quoi l’expérience vécue par Bardamu nous incite-t-elle à réfléchir sur la condition de l’homme ?
Cette séance repose sur trois étapes :

Etape 1 

  • Après une lecture expressive du premier extrait, j’ai demandé aux élèves de me dire ce qui avait retenu leur attention

  • J’ai ensuite consigné au tableau toutes les remarques qui avaient été faites par le groupe et le nom des élèves qui les avaient formulées. Celles-ci se sont avérées très pertinentes : personnage naïf et pauvre, discours scandaleux, mots grossiers, paroles d’un homme en colère, phrases mal construites, discours désordonné, on a l’impression que c’est de l’oral, un président qui va inaugurer une exposition de petits chiens alors que la guerre est sur le point d’éclater…

  • J’ai alors demandé aux élèves de me citer les passages du texte qui avaient suscité ces remarques.

  • Cet échange oral a permis au groupe de retourner au texte afin d’en faire une analyse plus précise, de repérer principalement le discours tenu par Bardamu afin de mieux cerner le personnage.

  • J’ai alors demandé aux élèves de rédiger un court paragraphe dans lequel, je leur imposais de présenter le personnage de Bardamu.

  • La rédaction de ce paragraphe a fait office de trace écrite.


Etape 2 :

  • Cette seconde étape s’ouvre sur la lecture de l’extrait 2. L’objectif de cette lecture est d’amener les élèves à s’interroger sur le destin de l’homme. L’homme ne serait-il qu’un « objet » dont on peut aisément disposer ?

  • Le repérage des comparaisons, des métaphores, des indices de l’énonciation, du champ lexical de la peur a permis aux élèves de mesurer l’atrocité de la guerre. Le relevé des phrases interrogatives et exclamatives ont permis de cerner les sentiments éprouvés par Bardamu et l’état psychologique du narrateur.

  • Le relevé des situations absurdes a permis de cerner le regard que Bardamu porte sur la guerre.

  • Au cours de cette phase dialoguée, les élèves ont été invités à prendre des notes.

  • Un travail d’écriture a ensuite été proposé aux élèves.

Consigne d’écriture :

Quelques jours après son arrivée sur le front, Bardamu écrit à Arthur Ganate afin de relater ce qu’il vit. En vous appuyant sur quelques passages empruntés au texte, vous rédigerez cette lettre afin de montrer l’atrocité et l’absurdité de la guerre. Vous ne manquerez pas de souligner les interrogations de Bardamu sur la place qui est accordée à l’homme. Afin de faciliter ce travail d’écriture, j’ai distribué aux élèves un document très succinct qui relatait la chronologie de la Première Guerre mondiale (Il s’était avéré, en effet, qu’ils n’en avaient que de vagues souvenirs).

  • Des lettres de poilus ont été lues en classe.

  • Le vocabulaire du doute et de la peur ont été abordés à travers des exercices proposés à la maison. Ils ont facilité la situation d’écriture.

Etape 3 :

  • Avant d’entrer dans l’analyse du troisième extrait, je demande aux élèves d’émettre des hypothèses de lecture et leur pose la question : Que va-t-il advenir de Bardamu ?

  • Les réponses attendues sont : il va déserter, il va se mutiler.

  • La lecture de l’extrait 3 permet d’apporter la réponse à la question posée.

  • L’analyse de l’extrait porte essentiellement sur l’opposition des discours : celui tenu par Bardamu et celui avancé par Lola. Je demande aux élèves de relever les arguments employés par les deux personnages et de les reformuler.

  • Cette démarche me permet de m’assurer que les élèves ont intégré les deux discours. Elle permet également de lancer le travail d’évaluation proposé à la fin de cette séance, étape préparatoire à l’écriture délibérative.

  • Travail d’écriture :

En vous appuyant sur le discours de Bardamu et sur le discours de Lola , vous répondrez à la question suivante : L’homme doit-il verser son sang pour la patrie ? Votre texte sera composé de trois parties :

  • Certains pensent qu’il est du devoir de l’homme que de verser son sang pour la patrie …

  • D’autres pensent que ....

  • Je pense) que ... 

Mes remarques sur cette première partie du travail :

Le travail et l’analyse sont passionnants et bien menés.

J’hésite un peu sur le nombre d’heures (en principe, une séquence ne peut excéder 6 semaines au total, soit 12 heures si on part du principe que les classes ont en moyenne 2 heures de français par semaine).

Je vous fais les suggestions suivantes (pour gagner un peu de temps). Elles sont bien sûr discutables et à revoir car c’est vous qui avez mis en œuvre et voyez ce qui est essentiel :

- Je ne suis pas sûre de la nécessité du travail d’écriture final (j’ai peur du côté réducteur de réponses des élèves dans leur partie finale). Il me semble que la lettre de Bardamu suffit pour aider à comprendre les interrogations sur la place de l’homme

- Pourquoi ne pas proposer aux élèves de lire en autonomie(et en anticipation du cours) l’extrait correspondant à la séance 3 avec pour consigne de résumer l’extrait en 3 à 6 lignes ?

-

Séance 1

Extrait 1

Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. ll veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les œufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir; la preuve, c’est que lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là assis, ravis, à regarder les dames du café.
Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française !
– Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
« C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.
– Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…
Et d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à la donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans qu’on s’en soit rendu compte et je n’avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué. [ …]
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, ie ne fis qu’un bond d’enthousiasme.
« J’vais voir si c’est ainsi ! que je crie à Arthur, et me voici parti à m’engager, et au pas de course encore.
- T’es rien c… Ferdinand ! » qu’il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.
Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mais ça m’a pas arrêté. J’étais au Pas. « J’y suis, j’y reste ! » que je me dis.
« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait exactement ainsi. Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares des pleines églises. ll y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tombée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route.
Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » J’allais m’en aller. Mais trop tard ! lls avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.

Voyage au bout de la nuit, Louis -Ferdinand Céline, extraits du chapitre 1

Extrait 2

Une fois qu’on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval, et puis au bout de deux mois qu’on était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait où, dans un petit endroit sans doute où les balles passaient moins facilement qu’au milieu de la route. Car c’est là précisément qu’on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre où il inscrivait des ordres. Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure. Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence. La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer.

« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout… Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été. Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. [...] Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre décidément, n‘était pas terminée ! […] Le vent s’était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles aux petits bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s’en trouvait comme habillés. Je n’osais plus remuer. […] Jamais je n’avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses. […] Décidément, je le concevais, je m’étais embarqué dans une croisade apocalyptique. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place Clichy? Qui aurait pu prévoir avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? À présent, j’étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu… Le colonel ne bronchait pas, je le regardais recevoir, sur le talus, des petites lettres du général qu’il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d’elles, il n’y avait donc l’ordre d’arrêter net cette abomination ! On ne lui disait donc pas d’en haut qu’il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu’on s’était trompé ? Que c’était des manœuvres pour rire qu’on avait voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non! « Continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie ! » Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par un agent de la liaison, que la peur rendait chaque fois un peu plus vert et foireux. J’en aurais fait mon frère peureux de ce garçon-là ! Mais on n’avait pas le temps de fraterniser non plus.

Donc pas d’erreur ? Ce qu’on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n’était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu’on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C’était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux. Rien à dire. Je venais de découvrir d’un coup la guerre tout entière. […] Combien de temps faudrait-il qu’il dure leur délire, pour qu’ils s’arrêtent épuisés, enfin, ces monstres ? Combien de temps un accès comme celui-ci peut-il bien durer ? Des mois ? Des années ? Combien ? Peut-être jusqu’à la mort de tout le monde, de tous les fous ? A l’instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique, fourbu, dégingandé, un cavalier à pied (comme on disait alors) avec son casque renversé à la main, comme Bélisaire, et puis tremblant et bien souillé de boue, le visage plus verdâtre encore que celui de l’autre agent de liaison. Il bredouillait et semblait éprouver comme un mal inouï, ce cavalier, à sortir d’un tombeau et qu’il en avait tout mal au cœur. Il n’aimait donc pas les balles ce fantôme lui non plus ? Les prévoyait-il comme moi ?

« Qu’est-ce que c’est ? » l’arrêta net le colonel, brutal, dérangé, en jetant dessus ce revenant une espèce de regard en acier.

De le voir ainsi cet ignoble cavalier dans une tenue aussi peu réglementaire, et tout foirant d’émotion, ça le courrouçait fort notre colonel. Il n’aimait pas cela du tout la peur. C’était évident. Et puis ce casque à la main surtout, comme un chapeau melon, achevait de faire joliment mal dans notre régiment d’attaque, un régiment qui s’élançait dans la guerre. Il avait l’air de la saluer lui, ce cavalier à pied, la guerre, en entrant.

Sous ce regard d’opprobre, le messager vacillant se remit au « garde-à-vous », les petits doigts sur la couture du pantalon, comme il se doit dans ces cas-là. Il oscillait ainsi, raidi, sur le talus, la transpiration lui coulant le long de la jugulaire, et ses mâchoires tremblaient si fort qu’il en poussait des petits cris avortés, tel un petit chien qui rêve. On ne pouvait démêler s’il voulait nous parler ou bien s’il pleurait.

Nos Allemands accroupis au fin bout de la route venaient justement de changer d’instrument. C’est à la mitrailleuse qu’ils poursuivaient à présent leurs sottises; ils en craquaient comme de gros paquets d’allumettes et tout autour de nous venaient voler des essaims de balles rageuses, pointilleuses comme des guêpes.

L’homme arriva tout de même à sortir de sa bouche quelque chose d’articulé.
« Le maréchal des logis Barousse vient d’être tué, mon colonel, qu’il dit tout d’un trait.
– Et alors ?
– Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Étrapes, mon colonel !
– Et alors ?
– Il a été éclaté par un obus !
– Et alors, nom de Dieu !
– Et voilà! Mon colonel…
– C’est tout ?
– Oui, c’est tout, mon colonel.
– Et le pain ? » demanda le colonel.

Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu’il a eu le temps de dire tout juste : « Et le pain ? » Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu’il en existe. On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c’était fini, que j’étais devenu du feu et du bruit moi-même.

Et puis non, le feu est parti, le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu’un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l’air de me quitter et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piqua les yeux encore pendant longtemps, l’odeur pointue de la poudre et du soufre nous restait comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière.

Tout de suite après ça, j’ai pensé au colonel. Il était mort. Je ne le vis plus, tout d’abord. C’est qu’il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l’explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, le messager, fini lui aussi. Ils s’embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours mais le cavalier n’avait plus sa tête, rien qu’une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment où c’était arrivé. Tant pis pour lui ! S’il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé. Toutes ces viandes saignaient énormément ensemble. Des obus éclataient encore à la droite et à la gauche de la scène. [...] J’ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards , tout en m’appuyant contre un arbre et j’ai dû céder à une immense envie de vomir, et pas qu’un peu, jusqu’à l’évanouissement. On m’a bien ramené jusqu’au cantonnement sur une civière, mais non sans profiter de l’occasion pour me barboter mes deux sacs en toile cachou. Je me suis réveillé dans une autre engueulade du brigadier. La guerre ne passait pas.

Voyage au bout de la Nuit, Louis-Ferdinand Céline, extraits du chapitre 2

Extrait 3

Dans cet extrait, Ferdinand Bardamu, est à l’hôpital psychiatrique après avoir participé à la guerre. Il parle avec Lola, sa petite amie américaine, venue lui rendre visite.


  • Est-ce vrai que vous soyez réellement devenu fou, Ferdinand ? me demanda-t-elle un jeudi.

  • Je le suis ! avouai-je.

  • Alors, ils vont vous soigner ici ?

  • On ne soigne pas la peur, Lola.

  • Vous avez donc peur tant que ça !

  • Et plus que ça encore, Lola, si peur voyez-vous, que si je meurs de ma mort à moi, plus tard, je ne veux surtout pas qu’on me brûle ! je voudrais qu’on me laisse en terre, pourrir au cimetière, tranquillement, là, prêt à revivre peut-être. .. Sait-on jamais ! Tandis que si on me brûlait en cendres, Lola, comprenez-vous, ça serait fini, bien fini… Un squelette, malgré tout, ça ressemble encore un peu à un homme … C’est toujours plus prêt à revivre que des cendres … Des cendres c’est fini ! … qu’en dîtes-vous ? … Alors, n’est-ce pas la guerre…

  • Oh ! Vous êtes donc tout à fait lâche Ferdinand ! Vous êtes répugnant comme un rat…

  • Oui tout à fait lâche, Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans … Je ne me résigne pas moi … Je ne pleurniche pas dessus moi … Je la refuse tout net, avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux plus rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient-ils neuf cent quatre-vingt-quinze millions et moi tout seul, c’est aux qui ont tort Lola, et c’est moi qui ai raison, parce que je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir.

  • Mais c’est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n’y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger …

  • Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d’un seul nom par exemple Lola, d’un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent ans ?... Avez-vous jamais cherché à connaître l’un de ces noms ? … Non, n’est-ce pas ? Vous n’avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin …Voyez donc bien qu’ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins  ! Je vous l’affirme ! La preuve est faite ! Il n’y a que la vie qui compte. Dans dix milles ans d’ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable quelle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée… A peine si une douzaine d’érudits se chamailleront encore par ici, par là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée… C’est tout ce que les hommes ont réussi jusqu’ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres a quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance… Je ne crois pas à l’avenir Lola…


Voyage au bout de la Nuit, Louis-Ferdinand Céline, extrait du chapitre 7



Séance 2

Supports

Activités

Capacités

Connaissances

Attitudes



2

Fort Gono

( 3 heures )




Extraits des chapitres 11 et 13


- Lecture de passages choisis
- Rédaction d'une lettre



- Interpréter la dimension symbolique d'un personnage



- L'expression de la révolte face au monde moderne

- Points de vue externe, interne.



- S'interroger sur le sens à donner à sa vie.

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