Littérature québécoise





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de se retirer au point du jour sur une éminence voisine aujourd’hui Grant’s Hill), où les Français l’aperçurent avec surprise. Aussitôt M. François de Ligneris, successeur de Dumas, assembla quinze cents hommes et mit à leur tête le capitaine Aubry, [commandant des troupes de la Louisiane.] Il marcha droit aux Anglais, les attaqua impétueusement et les rejeta en désordre dans la plaine. Les sauvages s’étaient retirés d’abord au delà de la rivière ; ils revinrent en poussant leurs hurlements accoutumés, dès qu’ils virent les ennemis en fuite et se réunirent aux Canadiens. La déroute des Anglais devint alors complète ; ils furent dispersés et eurent [deux cent quatre-vingts] hommes, tués, blessés, ou prisonniers, au nombre desquels se trouvèrent plusieurs officiers, y compris les majors Grant [et Lewis. Les Canadiens ne perdirent que six des leurs (15 septembre). (Lettre de Vernys, 16 septembre 1758, citée dans le Journal de Montcalm. Forbes to Pitt, 20 octobre 1758).]

Les fuyards rejoignirent le général Forbes à Loyalhannon, d’où il n’avait pas bougé. [Il y eut ensuite à Easton, dans la Pennsylvanie, une longue conférence convoquée par le gouverneur entre les Cinq-Nations, les Mahingans et autres sauvages pour l’envoi d’un message de paix aux tribus de l’Ohio. Durant ce temps, la campagne se passait.] On était maintenant en novembre. La saison des gelées était venue, et la neige commençait à blanchir les collines. Un conseil de guerre décida qu’il était impossible de pousser plus loin l’entreprise avant le printemps. Malheureusement, sur ces entrefaites, des prisonniers révélèrent la situation des Français. Les auxiliaires sauvages s’étaient dirigés vers leurs bourgades, et les secours venus des postes du Détroit et des Illinois, croyant les ennemis en pleine retraite, s’étaient aussi retirés, de sorte qu’à peine restait-il trois cents hommes au fort Duquesne ; [encore plus du tiers était-il tombé malade]. À ces nouvelles, le général Forbes changea d’avis. Il laissa derrière lui ses tentes et ses gros bagages, pour s’avancer à marches forcées vers la place avec [deux mille cinq cents soldats] et un léger train d’artillerie. Ligneris, hors d’état de se défendre contre des forces si supérieures et ne pouvant compter sur aucun secours, embarqua son artillerie dans des bateaux, fit sauter le fort, brûla ses magasins, et se retira avec la garnison au poste de Machault. Forbes n’eut qu’à prendre possession du débris de ce fort fameux, qui avait tant offusqué l’Angleterre. En l’honneur du premier ministre, il lui donna le nom de fort Pitt, ou Pittsburg, qui est devenu depuis celui d’une ville riche et florissante.

Partout alors la saison du repos était arrivée, et les troupes, des deux côtés des frontières, rentraient dans leurs cantonnements d’hiver. Sur le lac Saint-Sacrement, les deux armées opposées, après avoir reçu des renforts que leur inaction rendit inutiles, allèrent prendre aussi leurs quartiers ; celle du général Abercromby, avant de s’en aller, incendia les baraques et les retranchements qu’elle s’était élevés à la tête du lac.

L’avantage de la campagne de 1758, la cinquième depuis les débuts des hostilités en Amérique, demeura aux Anglais. Ils étaient maîtres de Louisbourg et de l’île Saint-Jean ; ils avaient mis à feu les côtes de Gaspé, pris pied sur la rive septentrionale de la baie de Fundy, détruit Frontenac et forcé enfin les Français d’abandonner, avec le fort Duquesne, cette verdoyante et délicieuse vallée de l’Ohio, aux eaux de laquelle ils s’étaient plu à donner le nom de Belle-Rivière. Mais on peut dire que la gloire des armes appartenait à la France. Partout ses soldats avaient eu à lutter contre des forces supérieures ; supérieures de plus de cinq contre un à Louisbourg, de près de cinq contre un à Carillon ! Jamais ils ne s’étaient battus avec plus de dévouement et plus d’intrépidité. Si les chefs commirent quelques fautes, il faut dire qu’elles ne changèrent point un dénouement devenu inévitable, dont la responsabilité pèse tout entière sur la mollesse de Louis XV. Le Canada, exposé à la double attaque de la famine et de l’épée, ne pouvait pas résister toujours, si la France ne faisait point face elle-même à l’Angleterre sur les mers, qui apportaient chaque année des armées entières à nos adversaires, déjà beaucoup trop puissants.

Dans les autres parties du monde, la France avait été plus heureuse. Aux Indes, ses flottes s’étaient emparées de Gondelour (Kaddalor), où dix frégates anglaises avaient été brûlées ; elles avaient pris le fort Saint-David et la ville de Dévi-Cotah, sur la côte de Coromandel ; elles avaient fait, sur la même côte, la conquête de la nababie d’Arcote. En Europe, quoique ses succès eussent été mêlés de revers, ses affaires n’étaient pas en pire état. Ses victoires balançaient ses défaites en Allemagne, et le duc d’Aiguillon avait presque anéanti à Saint-Cast, en Bretagne, (11 septembre 1758) un corps d’Anglais qui tentait depuis quelque temps des débarquements en France. Tant d’efforts pour soutenir la guerre sur terre et sur mer avaient épuisé le trésor. Pitt le savait et il redoublait d’énergie pour annihiler les armées de la France dans le Nouveau-Monde.

Les embarras des finances et les menaces de l’avenir amenèrent de nouveau remaniements ministériels à Paris. Le vieux maréchal de Belle-Isle succéda au marquis de Paulmy au ministère de la guerre ; le duc de Choiseul au cardinal de Bernis à celui des Affaires étrangères (1758) ; [et Nicolas René Berryer devint ministre de la marine]. Ces changements annonçaient le triomphe du parti de la guerre à la Cour. Mais les affaires militaires n’allèrent pas mieux ; au contraire, on verra les désastres s’accroître de jour en jour. Quant au Canada, le nouveau ministère lui était moins favorable encore que l’ancien ; à peine songea-t-il à lui envoyer quelque secours.

La colonie continua à manquer de soldats et de vivres. Une partie des habitants avaient été arrachés à l’agriculture par l’exigence de la guerre, et leurs champs étaient restés sans laboureurs ; ce qui nécessitait des importations de céréales plus considérables qu’auparavant, et plus difficiles aussi à cause des hostilités sur mer. Il fallait ménager le temps des milices, et même régler les opérations militaires de manière à pouvoir laisser libres le plus grand nombre possible de bras pour le temps des semailles et celui de la moisson. Ainsi, la guerre et l’agriculture s’entrenuisaient, et toutes les deux marchaient ensemble à une ruine commune.

Dès le mois d’octobre (1758), Vaudreuil, Montcalm et Bigot avaient averti les ministres de France que les Anglais se proposaient d’assiéger Québec, l’année suivante, avec une armée formidable ; que si le Canada ne recevait point de secours, attaqué de toutes parts, il succomberait par la famine et par la guerre ; qu’on n’avait qu’une dizaine de mille combattants effectifs, soldats et miliciens, à opposer aux forces ennemies. « Et nous ne pouvons compter sur les habitants ? ajoutaient-ils. Ils sont exténués par les marches continuelles. Ce sont eux qui font toutes les découvertes de l’armée. Leurs terres ne sont point cultivées à moitié ; leurs maisons tombent en ruine. Ils sont toujours en campagne, abandonnant femmes et enfants, qui pour l’ordinaire sont sans pain... Il n’y aura point de culture cette année, faute de cultivateurs. » Les seuls approvisionnements demandés en France par le munitionnaire auraient fait la charge de trente-cinq navires de trois cents à quatre cents tonneaux. Toutes les correspondances confirmaient ce poignant et trop fidèle tableau du Canada, sans qu’elles fissent cesser les abus et les vols de l’intendant Bigot et de ses complices.

Bougainville s’embarqua le 12 novembre 1758 : il allait représenter à la Cour la nécessité de déployer un grand effort afin d’épargner à ce pays le sort qui le menaçait ; le commissaire des guerres, Doreil, qui repassait aussi en France, devait appuyer les représentations de Bougainville. [Il convient de dire que Vaudreuil avait remis à ce dernier une lettre d’introduction des plus flatteuses ; il avait également parlé de Doreil au ministre en termes favorables. Mais aussitôt, de la même encre et de la même plume, le gouverneur s’appliquait à les noircir tous les deux aux yeux des autorités françaises. (Vaudreuil au ministre de la guerre, 11 octobre 1758)].

[Bougainville présenta au ministre de la marine Berryer quatre mémoires sur la situation du Canada (31 novembre, 29 décembre 1758, 12 janvier 1759)]. Des sollicitations aussi pressantes restèrent sans résultat. L’inepte Berryer reçut fort mal le délégué de la colonie. « Eh ! monsieur, lui déclara-t-il, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries. » Dans leur impuissance de secourir le beau pays qu’ils allaient perdre, les ministres, comme pour se justifier eux-mêmes, adressèrent de nouveaux reproches à l’intendant sur les dépenses excessives du Canada. Le 12 août (1758), Doreil, enhardi par Montcalm, qui l’honorait de son amitié, avait écrit au ministre, au sujet d’un officier attaché au service des subsistances : « Péan a fait une fortune si rapide depuis huit ans, qu’on lui donne deux millions... Les Anglais auront le Canada l’année prochaine... Nous sommes comme des malades à l’agonie, de qui la Providence et l’habileté du médecin prolongent les jours de quelques instants. » Et le 31 août : « Regardez-le (M. Péan) comme une des premières causes de la mauvaise administration et de la perte de ce malheureux pays. Je vous ai dit qu’il était, riche de deux millions, je n’ai osé dire quatre ; d’après tout le public, pourtant, je le pouvais... » (31 août).

Un mémoire non signé, de décembre 1758, et intitulé : « Causes des dépenses énormes en Canada » portait que toute la finance était entre les mains de Bigot, lequel agissait sans juge, sans contrôle, sans surveillant, et dans la seule vue de s’enrichir, et que pour cela il usait d’une autorité presque despotique. Pour étouffer les clameurs, et par complaisance, l’intendant faisait la fortune de ses complices. Parmi eux on signalait le plus important. « Son complice, dit-on, est l’œil même du ministre », à la Cour de Versailles. C’était un nommé LaPorte.

Bigot monopolisait tout le commerce intérieur de la colonie avec l’aide de Péan, Le Mercier et autres, qui avaient les fournitures des vivres, des outils, du bois de chauffage, les transports pour la guerre, et les travaux publics. « L’intendant fait venir, disait le même mémoire, tout ce dont on a besoin de France en Canada, non pas pour le compte du roi, mais pour le compte de cette « grande société », et revend au roi au prix qu’il veut. » Bigot était, de plus, accusé de tenir la comptabilité à sa façon, de changer le nom des dépenses, leur objet, leur quantité, de conclure des marchés postiches. Enfin, le 12 avril 1759, dans une longue dépêche chiffrée adressée au maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, Montcalm se décida à écrire ces choses « qu’il ne voulait pas écrire », disait-il, dans une lettre du 4 novembre 1757. Il exprime toutes ses appréhensions sur le sort du Canada ; il répète que l’argent et les vivres manquent totalement, et que les Canadiens sont découragés. « Je n’ai aucune confiance, poursuit-il, ni en M. de Vaudreuil, ni en M. Bigot. M. de Vaudreuil n’est pas en état de faire un projet de guerre ; il n’a aucune activité ; il donne sa confiance à des empiriques. M. Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants... L’avidité a gagné les officiers, garde-magasins, commis, qui sont vers l’Ohio ou auprès des sauvages dans les pays d’en Haut... ils font des fortunes étonnantes. Un officier (Le Mercier, qui commande l’artillerie), engagé il y a vingt ans comme soldat, a gagné sept cent mille livres... Ce n’est que certificats faux admis également ; si les sauvages avaient le quart de ce que l’on suppose dépensé pour eux, le roi aurait tous ceux de l’Amérique, et les Anglais aucuns... Cet intérêt influe sur la guerre. M. de Vaudreuil, à qui les hommes sont égaux, confierait une grande opération à son frère ou à un autre officier de la colonie, comme à M. le chevalier de Lévis... Le choix regarde ceux qui partagent le gâteau ; aussi on n’a jamais voulu envoyer M. Bourlamaque ou M. Senezergues au fort Duquesne ; je l’avais proposé ; le roi y eût gagné. Mais quels surveillants dans un pays dont le moindre cadet, un sergent, un canonnier, reviennent avec vingt ou trente mille livres en certificats pour marchandises livrées pour les sauvages... Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la colonie, que plusieurs peut-être désirent comme un voile impénétrable de leur conduite. » Revenant sur les faits déjà signalés dans la lettre anonyme de décembre 1758, Montcalm parle du trafic sur les marchandises destinées aux sauvages, etc. « On fait d’immenses accaparements de toutes choses que l’on revend ensuite à cent cinquante pour cent de bénéfice pour Bigot et ses adhérents... J’ai parlé souvent avec respect sur ces dépenses à M. de Vaudreuil et à M. Bigot ; chacun en rejette la faute sur son collègue. »

Dans une autre lettre du même jour, 12 avril 1759, écrite à M. Le Normand, intendant des colonies, dit Dussieux, Montcalm lui signalait les voleries immenses des ingénieurs du pays dans les travaux de fortifications et sur la main-d’œuvre, voleries certifiées par M. de Pontleroy, ingénieur du roi, très honnête homme. Il parle des vols de Le Mercier, créature de Vaudreuil et de Bigot ; on volait dans les marchés qui concernaient l’artillerie, les forges, les charrois, les outils.

« M. de Vaudreuil, homme honnête et faible, avait été entouré, séduit, étouffé par Bigot et sa coterie, à ce point d’être entièrement subjugué par lui, et brouillé avec Montcalm, Lévis, Bougainville, Doreil, Pontleroy, en un mot, avec tout honnête homme qui aurait pu l’éclairer ; de telle sorte que, par une lettre du 15 octobre 1759, M. de Vaudreuil justifiait, auprès du ministre de la marine, l’intendant Bigot, qui continua librement et sans pudeur ses déprédations, sûr de l’appui du gouverneur du Canada » (Dussieux).

Toutes ces plaintes, toutes ces accusations troublaient plus les ministres qu’elles ne les excitaient à remédier aux abus et à fournir les secours indispensables au succès de la guerre. Il fallait, cependant, dire quelque chose. Berryer écrivit à l’intendant, le 19 janvier 1759, que la fortune de ses créatures et de ses adhérents rendait son administration suspecte. Le 29 août suivant, ce ministre, averti que les lettres de change tirées sur la France iraient, pour 1759, à trente-trois millions, montra encore plus de mécontentement. Il reprocha à Bigot que les dépenses étaient faites sans ordre, fort souvent sans nécessité, toujours sans économie, et terminait par ces mots : « On vous attribue directement d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s’est rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu’il veut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la deuxième et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première, à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats ou dans d’autres entreprises ; vous tenez l’état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique... Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous est confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez... »

[À la vérité, peut-on dire, l’intendant Bigot s’adonnait au jeu avec frénésie. À ce point que, durant l’hiver de 1758, il perdit une somme de deux cent mille livres. En même temps il continuait de mener un grand train de vie, donnant jusqu’à trois bals successivement. Aussi bien Montcalm pouvait-il écrire dans son Journal (février-mars 1759) : « Les plaisirs, malgré la misère et la perte prochaine de la colonie, ont été des plus vifs à Québec. Il n’y a jamais eu tant de bals, ni de jeux de hasard... Le gouverneur et l’intendant l’ont autorisé. » Le général français dans ses lettres à Lévis faisait un tableau non moins sombre de ce qui se passait alors en Canada].

La dépêche du ministre de la marine, Berryer, à l’intendant, le trouva impassible en apparence ; mais il dut se croire découvert et flétri aux yeux de ses maîtres. Une seconde dépêche (29 août 1759) répétait les mêmes reproches et renfermait des menaces encore plus explicites et plus directes.

Les obstacles et les malheurs aigrissent les hommes, et finissent même par allumer des passions funestes dans les cœurs les plus nobles. Le désaccord entre le gouverneur et Montcalm prenait un caractère de plus en plus grave. Avant la bataille de Carillon, Montcalm et ses partisans accusaient Vaudreuil d’avoir exposé l’armée à une entière destruction, en la dispersant sur les bords du lac Ontario et au pied du lac Saint-Sacrement, et en n’appelant pas les Canadiens et les sauvages sous les armes, pour être prêts à se porter aux points menacés. Après la bataille, le général écrivit au ministre que les mesures du gouverneur l’avaient livré sans forces suffisantes aux coups de l’ennemi ; mais que, puisque la victoire avait réparé cette faute, ce qui le flattait le plus, c’était que les troupes régulières n’en partageaient la gloire avec personne. Puis, après avoir sollicité les récompenses que méritait une armée si vaillante, il ajoutait : « Pour moi, je ne vous en demande d’autre que de me faire accorder par le roi mon retour. Ma santé s’use, ma bourse s’épuise ; je devrai, à la fin de l’année, dix mille écus au trésorier de la colonie. Et plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j’éprouve, l’impossibilité où je suis de faire le bien et d’empêcher le mal, me déterminent de supplier Sa Majesté de m’accorder cette grâce, la seule que j’ambitionne » (Montcalm à Belle-Isle, 11 juillet 1758). Doreil, son ami intime, qui ne se croyait pas tenu d’observer la même réserve, critiquait depuis longtemps, comme on l’a vu, avec une extrême vivacité tous les actes de l’administration. Depuis le dernier succès surtout, il ne mettait plus de mesure dans ses paroles. « La négligence, l’ignorance, la lenteur et l’opiniâtreté du gouverneur, disait-il, ont pensé perdre la colonie ;... l’ineptie, l’intrigue, le mensonge, l’avidité, la feront sans doute périr » (Doreil au ministre, 30 juillet 1758). Et, comme on attribuait aux Canadiens une bonne part à ces victoires, il informait le ministre que Montcalm lui avait écrit confidentiellement que les Canadiens, à la bataille de Carillon, s’étaient conduits fort médiocrement, de même que les troupes de la colonie, bien qu’il eût dit tout le contraire dans le rapport officiel transmis à Paris, que nous avons cité plus haut. Après plusieurs lettres écrites dans le même sens, Doreil, croyant avoir disposé les ministres à accueillir son dessein, les invita enfin, dans une dernière lettre (31 juillet) plus violente encore que les autres, à changer le gouverneur et à choisir Montcalm pour le remplacer. « Si la guerre doit durer encore ou non, si l’on veut sauver et établir le Canada solidement, que Sa Majesté lui en confie le gouvernement général. Il possède la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet et de détails, grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif et n’ayant en vue que le bien ; en un mot, homme vertueux et universel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel, il est Canadien. Cette qualité tire plus à conséquence que je ne puis le dire. M. le marquis de Montcalm connaît à présent à fond ce que comporte le pays mieux que M. de Vaudreuil. »

Ces intrigues, qui transpiraient dans le public, parvinrent à la connaissance du gouverneur. Déjà les officiers et les soldats de l’armée attaquaient, critiquaient tout haut sa conduite dans leurs propos, et lui attribuaient la détresse et les malheurs dont ils étaient les victimes. Il voulut mettre un terme à un état de choses qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses ; mais il n’échappa point lui-même à la passion qui animait ses ennemis. Dans une lettre pleine de récriminations qu’il adressa aux ministres, il demanda le rappel de Montcalm, sous prétexte que ce général ne possédait pas les qualités qu’il fallait pour la guerre du Canada ; qu’il était nécessaire d’avoir beaucoup de douceur et de patience pour commander les Canadiens et les sauvages, et que Montcalm n’en avait point ; et il désignait le chevalier de Lévis pour successeur de Montcalm à la tête des troupes.

Au même temps, (1er août), Montcalm mandait au ministre de la guerre « qu’il lui était dur d’avoir toujours à craindre la nécessité de se justifier » ; et, le lendemain, à Vaudreuil, qu’ils devaient avoir tort tous deux, et qu’il fallait apporter quelque changement à leur façon de procéder. Montcalm envoya Bougainville auprès du gouverneur, et il y eut une explication. Malheureusement la bonne entente qui parut s’établir entre les deux chefs dura peu. Bougainville, en rendant compte au ministre de sa mission, signala la cause de la mésintelligence : c’étaient les « tracasseries excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à brouiller ».

Ces dissensions embarrassèrent beaucoup les ministres. Une note fut soumise au Conseil d’État pour rappeler Montcalm, comme il le demandait lui-même, avec le titre de lieutenant général, et pour le remplacer par le chevalier de Lévis avec le grade de maréchal de camp. Mais le roi, après réflexion, n’approuva point cet arrangement, et les choses restèrent comme elles étaient. On pensa peut-être qu’il serait également dangereux d’enlever au pays un général aimé du soldat et qui avait toujours été victorieux et de changer un gouverneur qui avait obtenu des Canadiens tous les sacrifices de sang et d’argent qu’on pouvait attendre du peuple le plus dévoué, sans qu’ils eussent seulement fait entendre un murmure. Le système, toutefois, de deux chefs presque aussi puissants l’un que l’autre était défectueux. Il eût fallu nommer, dès le début de la guerre, un chef civil capable aussi d’être chef militaire et de commander l’armée. [Le ministre, il est vrai, décida enfin que Montcalm serait consulté sur toutes les opérations militaires comme sur toutes les parties relatives à l’administration et à la défense du Canada. Mais il était trop tard, et l’on approchait de plus en plus d’un dénouement tragique et inévitable].

Des dépêches conciliantes furent encore adressées au gouverneur et au général ; les ministres, au nom du roi, leur recommandèrent vivement l’union et la concorde. Au printemps (10 mai 1759), Bougainville revint à Québec, les mains pleines de récompenses. Vaudreuil était nommé grand-croix de Saint-Louis ; Montcalm, commandeur du même ordre et lieutenant général ; Lévis, maréchal de camp ; Bourlamaque et Senezergues étaient faits brigadiers ; Bougainville devenait colonel et chevalier de Saint-Louis ; Dumas, major général et inspecteur des troupes de la marine. Des croix et de l’avancement étaient accordés à beaucoup d’officiers de grades inférieurs [parmi lesquels figuraient MM. de Saint-Ours, de Lanaudière, La Corne, de Lévy et Bellestre]. Ces récompenses, surtout les pressantes recommandations des ministres, rapprochèrent les deux chefs sans les réconcilier.

Mais le ministre de la guerre Belle-Isle donnait peu d’espoir d’un secours. Montcalm, le 12 avril 1759, l’avait en vain informé, « dans une longue et triste lettre, qui est comme son testament et le testament de la colonie », qu’à moins d’un bonheur inattendu, d’une grande diversion sur les colonies anglaises par mer, ou de grandes fautes de l’ennemi, le Canada serait conquis dans la campagne prochaine, ou certainement dans la suivante, puisque les Anglais avaient soixante mille hommes sur pied, tandis que les Français en avaient de dix à onze mille au plus. Le ministre lui avait déjà écrit qu’il ne devait point espérer de recevoir des troupes : « Outre, disait-il, qu’elles augmenteraient la disette de vivres, que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elle ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage et, comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous en procurer n’auraient d’autre effet que d’exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans cette partie du continent » (19 février). Trois cents recrues, quatre ingénieurs, vingt-quatre canonniers et ouvriers, quatre frégates, vingt-deux navires marchands, dont la plupart appartenaient au munitionnaire général Cadet, et portaient des provisions et des marchandises, voilà tout ce qui entra dans le port de Québec avant l’apparition de la flotte ennemie. Quoique cette conduite déliât les Canadiens de la fidélité qu’ils devaient à la France, puisqu’elle reconnaissait elle-même la supériorité absolue des Anglais en Amérique, pas un cependant ne parla de rendre les armes ; ils avaient encore du sang à verser et des sacrifices à accomplir pour cette ancienne patrie d’où étaient sortis leurs pères. S’il y eut des paroles de découragement, elles partirent plutôt des rangs de l’armée que des rangs des colons.

Le gouvernement anglais n’ignorait point à quelle détresse le Canada était réduit ; il redoubla de vigueur. Il obtint de la Chambre des communes tout ce qui était nécessaire, en hommes, en argent et en vaisseaux, pour terminer la conquête glorieuse qu’il avait entreprise. Quoique peu brillants, les progrès faits jusque-là étaient solides et importants ; le chemin de Québec, celui de Niagara et du Canada occidental étaient ouverts. Nombre de tribus de ces dernières contrées [notamment de l’Ohio, les Delawares, les Chaouanons, les Wendats étaient acquises. Prévoyant la chute de la puissance française en Amérique, et voulant s’assurer de l’amitié de l’Angleterre avant qu’il fût trop tard, elles avaient signé avec ses agents un traité de paix, au mois d’octobre précédent, à Easton, où s’étaient rendus plusieurs gouverneurs et d’autres personnes notables des colonies. Ainsi se brisait chaque jour cet admirable système d’alliances avec les sauvages, fondé par Champlain et organisé par Talon et Frontenac. Le traité d’Easton, suivant Smollett, prépara la voie aux opérations militaires de la célèbre campagne de 1759.

L’Angleterre suivit son plan d’envahir simultanément le Canada par le centre et par les deux extrémités. Au reste, l’immensité de ses forces l’obligeait à les diviser ; rassemblées en un seul corps d’armée dès l’ouverture de la campagne, une partie en aurait été inutile. Louisbourg étant pris, Québec était la seconde position à attaquer par mer. Les armées envahissantes devaient se réunir sous les murs de ce dernier boulevard des Français en Amérique. Le général Amherst, à qui la Chambre des communes avait voté des remerciements ainsi qu’à l’amiral Boscawen pour la conquête de Louisbourg, reçut le commandement suprême de l’armée anglaise à la place d’Abercromby, rappelé après la bataille de Carillon. Un corps de huit mille six cent trente-cinq soldats fut confié à un jeune officier, le major général James Wolfe, qui s’était fort distingué au siège de Louisbourg. Pendant qu’il remonterait le Saint-Laurent et investirait Québec, douze mille hommes, conduits par le général en chef lui-même, forceraient les passages du lac Champlain, et iraient la joindre. Enfin, le général Prideaux, avec un troisième corps, composé de troupes régulières et provinciales, augmenté de plusieurs milliers de sauvages aux ordres de sir William Johnson, était chargé de prendre Niagara, clef de la communication avec les Grands Lacs, et ensuite de descendre à Montréal pour se réunir aux deux armées déjà rendues sur le Saint-Laurent. Un quatrième corps, moins nombreux, conduit par le colonel Stanwix, devait battre le pays et détruire les petits postes sur les rives du lac Ontario. Ces troupes formaient plus de trente mille hommes ; elles possédaient une artillerie considérable et toute sorte de machines de guerre. Ce n’était là, cependant, qu’une partie des forces de l’ennemi : les amiraux Saunders, Durell et Holmes firent voile d’Angleterre, pour transporter l’armée du général Wolfe de Louisbourg à Québec, et couvrir ensuite le siège de cette ville ; leurs trois escadres, [comprenant 49 vaisseaux de guerre, 76 transports et 152 bateaux de débarquement avec 1850 bouches à feu,] ne portaient pas moins de dix-huit mille matelots et soldats de marine. Si à tout cela l’on ajoute les troupes nombreuses ayant la garde des colonies anglaises on voit que l’estimation des forces de l’ennemi faite par Montcalm n’était pas loin de la vérité. Pour réaliser la conquête du Canada, ses envahisseurs étaient obligés d’armer trois fois plus d’hommes qu’il ne comptait de soldats et d’habitants en état de porter les armes. Comme Doreil l’écrivait au ministre, « l’Angleterre a actuellement plus de troupes en mouvement dans ce continent, que le Canada ne contient d’habitants, en y comprenant les vieillards, les femmes et les enfants (soit 60 000 personnes). Quel moyen de résister à cette multitude ? » Ce fait témoigne sans doute de la crainte que les braves Canadiens, si faibles en nombre, avaient inspirée à leurs ennemis.

Au bruit de ces vastes préparatifs, on fit faire en Canada, dans l’hiver, le dénombrement des hommes capables de servir à l’armée ; il s’en trouva peut-être quinze mille de l’âge de seize à soixante ans. On sait que de tout temps les colons avaient été armés. Le 20 mai (1759), le gouverneur adressa une circulaire aux capitaines de milice, les prévenant d’avoir à tenir leurs compagnies prêtes à marcher au premier signal. Déjà, en avril, le peuple avait été averti de l’orage qui allait fondre sur lui. L’évêque de Québec, Mgr de Pontbriand, avait ordonné des prières publiques dans toutes les églises. Les habitants s’y étaient portés en foule comme ils allaient bientôt se porter au combat.

Au printemps, dès la fonte des neiges, le capitaine Pouchot était retourné à Niagara avec trois cents soldats et Canadiens. Il avait ordre de réparer les ouvrages de ce fort, resté faible, et de s’y défendre. S’il n’était pas attaqué lui-même, il devait soutenir les postes voisins de l’Ohio, et prendre l’offensive, en cas qu’il se présentât une occasion de le faire avec chance de succès. Quelques barques avaient été construites à la Présentation ; un détachement conduit par M. de Corbière s’y embarqua pour aller relever les ruines du fort Frontenac, et ressaisir la supériorité sur le lac Ontario. D’autres petits bâtiments avaient été préparés au pied du lac Champlain, lesquels étaient destinés à protéger les communications avec Saint-Frédéric et Carillon. Aussitôt que la saison le permit, deux mille cinq cents hommes s’échelonnèrent de ce côté depuis Chambly jusqu’à l’entrée du lac Saint-Sacrement, sous les ordres de Bourlamaque. Cet officier fit travailler aux retranchements de Carillon, qui n’étaient pas encore terminés ; mais, les nouvelles apportées d’Europe par Bougainville ayant fait supposer que Québec était le point le plus menacé, l’ordre lui fut transmis, si l’ennemi se présentait en nombre, d’abandonner les positions de Carillon et de Saint-Frédéric, après avoir fait sauter les fortifications, et de se replier sur l’île aux Noix, dans la rivière Richelieu. Le chevalier de La Corne, placé en observation au pied du lac Ontario, en avant des Mille-Îles, avec douze cents hommes, devait, s’il était forcé, se retirer aux rapides du Saint-Laurent, au-dessous de la Présentation, et là faire ferme contenance. Ces précautions prises, le reste des troupes se tint prêt dans ses quartiers.

Le gouverneur, Montcalm et Lévis attendirent à Montréal que l’ennemi entrât en campagne, afin de voir où il faudrait se porter, car sa supériorité les forçait à recevoir la loi de lui pour leurs mouvements. Montcalm souffrait de cette inaction. Les dispositions qui se prenaient alors pour la défense de Québec lui paraissaient être trop tardives, ce qui était vrai. Nous avons raconté ailleurs ce qu’on avait accompli dans la capitale. En vain, La Galissonnière, comme tant d’autres, avait appuyé sur la nécessité de la bien fortifier ; en vain il avait montré que la conservation du Canada était de conséquence pour la prospérité de la marine et du commerce français, et que, si cette colonie coûtait beaucoup, les grandes citadelles qui hérissaient les frontières de la France, coûtaient bien davantage ; en vain ces raisons avaient-elles été répétées aux ministres, une répugnance fatale les avait toujours empêchés d’agir.

En 1759, on n’avait plus guère le temps de remédier à rien. Le mur de Québec était insuffisant pour soutenir un siège. Tournant les yeux avec une grande inquiétude vers tous les points menacés, les chefs attendaient que les armées anglaises se missent en branle, afin de marcher à la première qui paraîtrait.

Bibliographie


Aux sources et ouvrages cités précédemment on ajoutera : Drucourt, Journal du siège de Louisbourg, dans la coll. des manuscrits relatifs à la Nouvelle-France, tome IV. – Amherst, Journal of the siege of Louisbourg, dans T. Mante, ouvrage déjà cité. – Journal of chevalier Johnstone, coll. des manuscrits Nouvelle-France, tome III. – Lettres et pièces militaires, collection Lévis. Lettres de la Cour de Versailles, ibid. – Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l’Amérique septentrionale entre la France et l’Angleterre, Yverdon, 1781. – Mandements des évêques de Québec, tome II. – Capit. M. Sautai, Montcalm au combat de Carillon, Paris, 1909. – Sur Wolfe, voir W. T. Waugh, James Wolfe, Montréal 1928. – B. Wilson, The life and letters of James Wolfe, London, 1909. – A. G. Doughty, « A new account of the death of Wolfe », Can. hist. review, 1923. – Sir Thomas Chapais, Montcalm, Québec, 1911. – Dwight, Travels in New England and New York, New-Haven, 1821-22, tome III.
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