Littérature québécoise





titreLittérature québécoise
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(allegiance), et conséquemment ils ne pouvaient être regardés comme des rebelles ; ils ne devaient pas être considérés non plus comme des prisonniers de guerre, ni envoyés en France, puisque, depuis près d’un demi-siècle, on leur laissait leurs possessions à la simple condition de demeurer neutres » (History of Nova Scotia vol. 1.). Mais beaucoup d’aventuriers, hommes avides, regardaient leurs beaux domaines avec des yeux de convoitise. La cupidité s’enflamme aisément. Il ne fut pas difficile de trouver des raisons politiques pour justifier l’expulsion des Acadiens. La très grande majorité n’avait rien fait de contraire à la neutralité. Mais, dans l’horrible catastrophe qui se préparait, l’innocent allait être entraîné avec le coupable ou avec celui qui avait laissé trop voir « que ses vœux étaient toujours pour son ancienne patrie ». Pas un habitant ne mérita grâce. Leur sort fut agité à Halifax dans un conseil auquel assistèrent les amiraux Boscawen et Mostyn, dont la flotte croisait sur la côte. La résolution y fut prise de disperser dans les colonies anglaises ce peuple malheureux (14 juillet 1755) ; et afin que personne n’échappât, de couvrir tous les préparatifs du secret le plus inviolable. L’enlèvement devait avoir lieu le même jour et à la même heure dans toute l’Acadie. Pour en rendre le succès encore plus complet, [le gouverneur Lawrence avait d’abord fait enlever aux Acadiens leurs fusils et leurs canots ; au surplus il leur interdit tout commerce par eau. Notons encore que les Acadiens d’Annapolis, des Mines et de Pisiquid, délégués à Halifax pour formuler leurs griefs et prêter le serment voulu, furent mis en prison ainsi que leurs curés ; en outre on attendit que tout le grain fût rentré dans les granges pour agir. Ce n’est pas tout. Lawrence avait sommé] les habitants de se réunir par troupes. Une perfide proclamation leur ordonna de s’assembler dans les principaux villages, sous les peines les plus rigoureuses, pour entendre une importante communication du gouverneur.

Quelque temps auparavant, le 11 août 1755, quatre cents Acadiens qu’on avait convoqués à Beauséjour, étaient incarcérés en même temps que les miliciens, contrairement aux termes de capitulation de la place. Or, le vendredi, 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, quatre cent dix-huit chefs de famille, se fiant aux autorités anglaises, se réunirent dans l’église de Grand-Pré. Le colonel Winslow s’y rendit dans un grand appareil. Après leur avoir montré la commission qu’il tenait du gouverneur, il leur dit qu’elle lui imposait un devoir pénible à remplir, mais qu’il lui fallait obéir aux ordres qu’il avait reçus ; et il leur annonça sa volonté par ces mots : « Vos terres et vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués par la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos objets de ménage, et vous-mêmes, vous devez être transportés hors de cette province. » Aucun motif ne fut donné de cette décision. Un corps de troupes, qui s’était tenu caché jusque-là, sortit tout à coup de sa retraite et cerna l’église ; les habitants, surpris et sans armes ne firent aucune résistance. Les soldats rassemblèrent les femmes et les enfants ; mille vingt-trois personnes furent arrêtées au Grand-Pré seulement. Quelques autres s’étaient échappés dans les bois ; la campagne fut dévastée pour leur ôter toute subsistance. À Grand-Pré, et dans l’établissement de la rivière aux Canards, qui en était voisin, on brûla des centaines d’habitations et de granges, onze moulins et deux églises. Les partisans de l’Angleterre ne furent pas mieux traités que ses ennemis ; le vieux notaire René Le Blanc, qui lui avait rendu les plus grands services, mourut à Philadelphie de misère et de chagrin, en cherchant ses fils dispersés dans les colonies de ses oppresseurs. On ne fit aucune distinction. Il fut permis aux uns et aux autres, avant le départ, et c’est le seul adoucissement qu’on accorda à leur malheur, de visiter, dix par dix, leurs familles, et de contempler une dernière fois ces champs, ces vallons, ces collines, naguère si calmes et si heureuses, qui les avaient vus naître et qu’ils n’espéraient plus revoir.

Le 10 septembre fut le jour fixé pour l’embarquement à Grand-Pré. Une résignation calme avait succédé à leur premier désespoir. Mais lorsqu’il fallut dire le dernier adieu à leur patrie, pour aller vivre séparés, au milieu d’un peuple étranger, qui avait d’autres coutumes, d’autres mœurs, une autre langue, une autre religion, leur courage s’évanouit, et ils furent navrés de douleur. Au mépris de la foi jurée et par un raffinement incroyable de barbarie, les familles furent divisées et dispersées sur les différents navires. Avant de les faire monter à bord des navires qui les attendaient on rangea les prisonniers sur six de front, les jeunes gens en tête. Ceux-ci refusèrent de marcher, réclamant l’exécution de la promesse qui leur avait été faite, qu’ils seraient embarqués avec leurs parents ; on fit avancer contre eux les soldats, la baïonnette abaissée. Le chemin, long d’un mille et demi depuis l’église jusqu’à la rivière de Gaspareaux, était bordé de femmes et d’enfants, qui, à genoux et fondant en larmes, encourageaient leurs maris, leurs pères, leurs fils, leurs frères, et leur adressaient leurs bénédictions. Cette lugubre procession défila lentement en priant et en chantant des cantiques. Les chefs de famille marchaient après les jeunes gens. Enfin la procession atteignit le rivage. Les hommes furent mis sur certains bâtiments ; les femmes et les enfants, sur d’autres, pêle-mêle, sans qu’on prît le moindre soin pour leur commodité. Il n’y a pas d’exemple dans les temps modernes d’un châtiment infligé à tout un peuple paisible et inoffensif avec autant de calcul, de sang-froid et d’inhumanité que celui [auquel les descendants des Acadiens ont donné le qualificatif de « grand dérangement »].

Tous les autres établissements du district des Mines, les établissements de l’isthme, et les villages sur la rivière Annapolis, à vingt-quatre lieues des Mines, présentèrent le même spectacle de désolation.

Les vaisseaux, chargés de [quinze cent cinquante-neuf personnes (10 septembre) et un mois après de dix-sept cent trente autres Acadiens (E. Lauvrière)], firent voile vers les colonies anglaises. Ils les jetèrent sur le rivage depuis le Massachusetts jusqu’à la Géorgie, sans pain et sans protection. [On estime que pendant les années qui s’écoulèrent de 1755 à 1766, huit mille Acadiens auraient péri ; et en 1766, il en restait encore douze mille vivants. Cependant après la reprise de Louisbourg (1758), quatre mille Acadiens, qui s’étaient refugiés dans l’île Saint-Jean, aujourd’hui l’île du Prince-Edouard, furent déportés en Angleterre et en France]. Au reste, longtemps après le départ des Acadiens, on pouvait voir leurs bestiaux s’assembler à la fin du jour autour des ruines des habitations, et les chiens passer les nuits à pleurer l’absence de leurs maîtres, en poussant de plaintifs hurlements.

La plupart des colonies anglaises, [comme le Massachusetts, le Connecticut, New-York, New-Jersey, la Géorgie et la Virginie, disons-le à leur honte, éloignèrent les Acadiens de leurs bords. Ils ne furent reçus avec quelque bonté, et non sans défiance, qu’au Maryland, en Pennsylvanie et en Caroline du Sud.] À Philadelphie, [par exemple, Antoine] Bezenet, descendant d’une famille française bannie à la révocation de l’Édit de Nantes, les accueillit comme des frères. Un grand nombre des exilés gagnèrent la Louisiane (1765-1766), [auxquels vinrent s’ajouter deux mille Acadiens qui avaient quitté la France. Ils comptaient vers 1790 quatre mille âmes. D’autres groupes d’Acadiens allèrent s’installer à Saint-Domingue, aux îles sous le Vent et aux Malouines, plusieurs encore] à la Guyane française ; et, en 1798, des Français, déportés eux-mêmes à Sinnamari par le Directoire, y trouvèrent une famille acadienne, qui les accueillit par ces paroles hospitalières : « Venez, nos parents furent bannis comme vous, ils nous ont appris à soulager le malheur : venez, nous éprouvons du plaisir à vous offrir dans nos cabanes un asile et des consolations. » Les Acadiens fondèrent un canton dans la Louisiane, auquel ils donnèrent le nom toujours cher de leur ancienne patrie. Louis XV lui-même, touché de tant d’infortunes, avait fait proposer aux ministres de George II, d’envoyer des vaisseaux pour recueillir les exilés et les ramener en France. Un de ces ministres se hâta de répondre : « Notre Acte de navigation s’y oppose, la France ne peut envoyer aucun navire dans nos colonies », comme si cette loi avait été faite pour étouffer tout sentiment d’humanité. [Malgré tout, environ quatre mille cinq cents Acadiens, (1755-1765) réussirent à atteindre la terre de France. Après la paix, l’abbé Le Loutre pour sa part conduisit soixante et dix-sept familles à Belle-Isle-en-mer, en Bretagne, cependant que vingt et une autres se fixèrent à Archigny, Cenan-La-Puye et Saint-Pierre-de-Maille, dans le Poitou] ; elles y formèrent des communes florissantes où leurs descendants conservent encore leurs mœurs paisibles et agrestes. Telle fut l’expatriation des Acadiens.

L’Angleterre ne retira aucun avantage de cet acte de politique jalouse et ombrageuse, qui fournit un motif de plus aux Canadiens, s’ils en avaient besoin, pour défendre leur pays avec toute l’énergie dont ils étaient capables.

Tandis que le fer et la flamme changeaient en désert les champs les plus fertiles de l’Acadie, le général Braddock s’apprêta à rejeter les Français au delà de la vallée de l’Ohio, c’est-à-dire à exécuter la seconde partie du plan d’invasion, à la suite de la conférence tenue en Virginie. Il se mit en marche [du fort Cumberland ou Will’s Creek, sur la rivière Potomac,] aux acclamations du peuple, le 10 juin 1755. Sa petite armée formait avec l’artillerie et les bagages une colonne de quatre milles de longueur ; elle ne pouvait avancer que fort lentement à travers les rivières, les forêts et les montagnes. Le temps s’écoulait, Braddock commençait à craindre de ne pouvoir surprendre le fort Duquesne, où il savait qu’il y avait peu de monde. Dans son inquiétude, il prit le parti, pour accélérer sa marche, de diviser ses forces en deux corps. Il laissa mille hommes, sous le colonel Dunbar, à l’arrière-garde avec le gros bagage ; lui-même se mit à la tête de douze cents hommes d’élite, équipés à la légère, et prit les devants, pour arriver à la place avant que l’alarme y fût répandue. Le 9 juillet, de grand matin, il passa à gué la Monongahéla, à dix milles environ du fort Duquesne, et s’avança rapidement par la rive méridionale, se croyant déjà maître du poste français. Washington servait, avec le grade de colonel, dans son état-major. « On lui a souvent entendu dire pendant sa vie, qu’il n’avait jamais vu de plus beau spectacle que la marche des troupes anglaises dans cette mémorable matinée. Tous les soldats étaient en bonne tenue et en uniforme ; ils étaient rangés en colonnes, et marchaient en bon ordre ; le soleil brillait sur leurs armes polies, la rivière coulait paisiblement à leur droite, et à leur gauche d’immenses forêts les ombrageaient avec leur solennelle grandeur. Les officiers et les soldats étaient également animés par de brillantes espérances et par la ferme conviction du succès » (Guizot, Vie, correspondance et écrits de Washington).

À midi et demi, cette troupe si fière repassait par un gué à l’autre bord de la Monongahéla, dans une plaine unie, élevée de quelques pieds seulement au-dessus de l’eau, et large d’un demi-mille. Après cette plaine, le terrain montait légèrement puis se terminait tout à coup par de hautes montagnes. Depuis le gué, la route vers le fort français traversait la plaine et les premières pentes, puis s’enfonçait dans un pays inégal et couvert de bois. Le lieutenant-colonel Gage menait l’avant-garde, au nombre de trois cents hommes ; un autre détachement de deux cents hommes le suivait ; le général venait ensuite avec le gros de son monde et l’artillerie.

La veille, un parti que Contrecœur, commandant au fort Duquesne tenait en campagne pour épier l’ennemi, lui avait rapporté que les Anglais n’étaient plus qu’à quelques milles. Il résolut aussitôt de les attaquer dans leur marche, et alla lui-même marquer l’endroit où ses troupes se mettraient en embuscade. Le matin du 9 juillet deux cent cinquante-quatre Français et Canadiens et six cent cinquante sauvages, ayant à leur tête le capitaine Daniel-Hyacinthe de Beaujeu, [qui avait commandé auparavant avec distinction aux postes de Détroit et de Niagara, sortirent du fort pour aller se placer dans les ravins et les bois joignant le chemin. Cette troupe descendait le terrain légèrement incliné qui borde la plaine dont nous venons de parler, dans le même temps que le lieutenant-colonel Gage commençait à le monter. Les deux colonnes se rencontrèrent à sept milles du fort, avant que les Français fussent rendus au lieu marqué. Ceux-ci, moins troublés par cette rencontre imprévue que les Anglais, se couvrirent aussitôt d’un feu très vif, et firent replier les ennemis. Ce mouvement rétrograde donna le temps à Beaujeu de ranger son détachement en bataille ; il plaça les Canadiens, adroits tireurs, à cheval sur la route, et déploya les sauvages en avant, à droite et à gauche, de manière à former un demi-cercle.

Les Anglais, revenus de leur surprise, se remirent en route en se dirigeant vers le centre de cette ligne. Parvenus à une courte distance des Canadiens, ils furent assaillis d’une décharge de mousqueterie qui les arrêta tout court, tandis qu’une grêle de balles s’abattait sur leurs flancs. Ils se reformèrent et commencèrent à tirer ; leur artillerie fut poussée en avant ; à sa troisième volée Beaujeu fut tué. Le capitaine Jean-Daniel Dumas, son second, prit le commandement. Le combat devint alors d’une extrême violence. Les sauvages, d’abord ébranlés par la canonnade, voyant que les Canadiens étaient restés fermes, avaient repris avec de grands cris leur place au pied des arbres qu’ils avaient abandonnés. Les Anglais firent longtemps bonne contenance, et exécutèrent même un mouvement en avant ; leurs officiers, l’épée nue à la main, les animaient. Mais, écrasés par un feu meurtrier, qui se resserrait de plus en plus autour d’eux, la confusion finit par se jeter dans leurs rangs. Presque tous les corps se trouvèrent désunis et mêlés. Les soldats, tirant au hasard, tuaient leurs propres officiers et leurs camarades. Dans ce tumulte les milices furent les seules troupes qui montrèrent du calme et de la fermeté. Mais elles furent forcées de céder. Les Français n’eurent plus alors qu’à choisir leurs victimes et à tirer de sang-froid sur ces masses confuses, qui tourbillonnaient sous les balles, et que le général Braddock s’efforçait vainement de former en pelotons et en colonnes, comme si elles eussent été dans les plaines de la Flandre. Après un combat de trois heures, la tête de la colonne anglaise abandonna ses canons et se replia tout en désordre. Prenant ce mouvement pour une fuite, les Canadiens et les sauvages fondirent sur l’ennemi, la hache à la main, et l’enfoncèrent de toutes parts. Alors les Anglais lâchèrent pied. Dumas les poursuivit chaudement à travers la plaine ; beaucoup de fuyards se noyèrent dans la Monongahéla, en voulant traverser cette rivière à la nage. Sachant que le colonel Dunbar n’était pas loin, et ne pouvant d’ailleurs arracher du champ de bataille les sauvages, qui se livraient au pillage, Dumas fit enfin suspendre la poursuite.

Le carnage avait été presque sans exemple dans les annales de la guerre moderne. [D’après un rapport officiel, neuf cent quatorze hommes avaient été tués ou blessés sur les treize cent soixante-treize] que commandait le général Braddock ; et des quatre-vingt-six officiers, vingt-six avaient été tués, et trente-sept blessés, dont Gage, percé d’une balle. Les officiers avaient fait d’incroyables efforts pour rallier leurs troupes ; plusieurs s’étaient fait tuer de désespoir. À l’exception de Washington, tous ceux qui combattaient à cheval avaient été mis hors de combat. Braddock lui-même, après avoir eu quatre chevaux tués sous lui, avait reçu un coup mortel. Le malheureux général fut mis dans un tombereau, puis à cheval et enfin porté par les soldats. Il expira quatre jours après la bataille, et fut enterré sur le bord du chemin, près du fort Necessity, à l’entrée du désert. C’était un officier expérimenté, fort brave, mais arrogant, méprisant son ennemi, les milices anglo-américaines et les sauvages. Il eut la mortification de voir ses réguliers prendre la fuite pendant que les Virginiens combattaient avec la plus grande intrépidité.

Les troupes en déroute rejoignirent le colonel Dunbar et communiquèrent leur panique à ses soldats. En un moment toute l’armée se débanda. L’artillerie fut détruite ; les munitions et le gros bagage furent brûlés, sans que personne sût par l’ordre de qui. La discipline et le calme ne se rétablirent que quand les fuyards, harassés, éperdus, arrivèrent au fort Cumberland dans les Appalaches. Washington écrivit : « Nous avons été battus, honteusement battus par une poignée de Français qui ne songeaient qu’à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l’action, nous croyions nos forces presque égales à toutes celles du Canada ; et cependant, contre toute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu. » (Lettre à Robert Jackson, 2 août, 1755).

Les Français firent un immense butin. Les équipages, les provisions, quinze bouches à feu, une quantité considérable d’armes et de munitions, la caisse militaire, les papiers du général Braddock tombèrent dans leurs mains. Ces papiers dévoilèrent les projets de l’Angleterre, et le comte de Choiseul-Stainville les fit connaître en partie dans un mémoire aux diverses cours de l’Europe. Les vainqueurs trouvèrent aussi sur la place, parmi les chariots brisés, quatre ou cinq cents chevaux, dont une partie avaient été tués ou blessés et nageaient dans le sang, pêle-mêle avec les soldats morts ou mourants. Cette victoire ne coûta aux Français que quarante-trois tués et blessés. Beaujeu fut fort regretté des Canadiens, ses compatriotes, et des tribus indigènes, qui avaient pour lui beaucoup de considération (Vaudreuil à Machault, 10 octobre 1755).

Ainsi se termina la bataille de la Monongahéla, l’une des plus mémorables de l’histoire américaine. Les troupes battues allèrent prendre leurs quartiers d’hiver à Philadelphie. Les frontières de la Pennsylvanie, du Maryland et de la Virginie furent désertées. L’alarme se répandit, par delà les montagnes, jusque dans les établissements du bord de la mer, qui craignirent un instant d’être attaqués. Les prédicateurs montèrent dans les chaires pour tranquilliser la population.

Cette victoire assura aux Français la possession de l’Ohio pour cette campagne, comme la défaite de Washington au fort Necessity la leur avait assurée l’année précédente.

Pendant ces événements, des milices levées par New-York et la Nouvelle-Angleterre se réunissaient à Albany pour aller attaquer le fort Saint-Frédéric. Elles en partirent au nombre de trois mille hommes, sous les ordres du major Phineas Lyman, commandant en second (8 août 1755) ; le général en chef Johnson les suivit avec les bateaux, les vivres et l’artillerie. Arrivé au portage qui était entre la rivière Hudson et le lac Saint-Sacrement (lac George), Lyman y commença le fort Edward, ou Lydius, sur la rive gauche de l’Hudson, dans une forte situation, pour être la base de ses opérations contre le Canada. Johnson accéléra sa marche et atteignit le lac Saint-Sacrement : il pressait le transport des bateaux ; il eût voulu tenir l’important passage de Carillon au lac Champlain. Mais déjà les Français s’approchaient pour attaquer les retranchements.

Nous avons parlé ailleurs de l’inquiétude que l’apparition de Johnson sur le lac Saint-Sacrement avait causée à Vaudreuil. Ce gouverneur avait fait abandonner aussitôt l’attaque d’Oswégo pour s’opposer à ses progrès. C’est en conséquence de cet ordre que Dieskau se trouvait le 1er septembre à Saint-Frédéric avec [trois mille cinq cent soixante-treize hommes sous son commandement.] On apprit que les ennemis n’étaient pas encore prêts à s’avancer contre lui, que leur fort était peu avancé et qu’ils y avaient leurs magasins. Dieskau résolut de l’enlever par un coup de main. (Vaudreuil à Machault, 25 septembre 1755).

Il partit de Saint-Frédéric le 2 septembre, avec ses troupes et en laissa [plus de deux mille] à Carillon pour couvrir sa retraite en cas de malheur ; il continua avec le reste, composé de deux cent vingt hommes de troupes réglées, six cent quatre-vingts Canadiens, commandés par Le Gardeur de Repentigny, et six cents sauvages, conduits par Le Gardeur de Saint-Pierre. Il poursuivit sa route, malgré l’avertissement qu’il reçut que neuf cents Anglo-Américains étaient retranchés sous la place, avertissement qu’il négligea parce que, comme Braddock, il n’avait que du mépris pour la milice. Les instructions du 25 septembre que lui avait données Vaudreuil lui recommandaient expressément de n’attaquer qu’avec toutes ses forces réunies, sans en rien excepter. Les Canadiens et les sauvages le blâmèrent de laisser le gros de sa petite armée à Carillon. Mais Dieskau brûlait d’éclipser par quelque action éclatante la victoire de l’Ohio, car déjà l’on voyait naître entre les troupes du pays et celles de France une jalousie trop encouragée par les officiers. Craignant qu’un trop grand nombre d’hommes ne retardât sa marche, il négligea des conseils dont l’oubli fut la cause première de sa perte. (Lotbinière à Machault, 29 oct., 1755).

Pour dérober sa marche et éviter Johnson, il s’achemina par eau. Il remonta le lac Champlain, et alla débarquer dans la baie du Grand-Marais (South-Bay), à six ou sept lieues du fort Edward. Le 7 septembre au soir, il bivouaquait sur le bord de l’Hudson, à une lieue des Anglais. Son intention était de les attaquer le lendemain à la pointe du jour. Mais les auxiliaires sauvages, déjà mécontents de ce qu’on eût laissé une partie des troupes en arrière, déclarèrent qu’ils ne prendraient point part au combat, sous prétexte que le fort Edward s’élevait sur le territoire anglais, puisqu’il était baigné par les eaux de l’Hudson. Ils ajoutèrent néanmoins, qu’ils étaient prêts à marcher au campement de Johnson, établi à la tête du lac Saint-Sacrement, sur le territoire français. Les Canadiens, voyant la résolution des sauvages, appuyèrent leur avis. Dieskau dût se conformer à leur désir. L’entreprise contre le fort Edward fut abandonnée, et, le lendemain le 8, aux premières heures, on se mit en marche, sur trois colonnes, les réguliers au centre, pour passer les montagnes et tomber subitement sur Johnson, dont on était éloigné de cinq lieues environ.

Celui-ci avait sous ses ordres deux mille [cinq cents hommes, dont trois cents Agniers). En apprenant le dessein des Français, il avait détaché, le matin même, le colonel Williams, avec douze cents sauvages, pour aller secourir le fort Edward. Dieskau fut averti, à quatre milles du camp, par un prisonnier, de l’approche de ce détachement, qui suivait en sens contraire le même chemin que lui. Il fit faire halte à la colonne du centre, et poussa les deux autres, c’est-à-dire les Canadiens, qui déposèrent leurs sacs afin d’être plus légers, à sa droite, et les sauvages à sa gauche, trois cents pas en avant, avec l’ordre de se coucher par terre dans les bois, et de foncer sur les flancs de l’ennemi quand ils entendraient le feu du centre (8 septembre). Dans cette position Dieskau attendit les Anglais, qui venaient se livrer, lorsque les sauvages, à l’aile gauche, tirèrent trop tôt et leur firent apercevoir le danger. Aussitôt Dieskau chargea avec les troupes et les Canadiens, sans donner au colonel Williams le temps de se reconnaître. Les sauvages aussi s’élancèrent en avant, et se battirent avec fureur pour venger la mort de leur commandant, Le Gardeur de Saint-Pierre, tué par un Anglais, qu’ils assommèrent sur la place. Les ennemis furent mis en pleine déroute, laissant Williams et le fameux chef iroquois, nommé Hendrich, parmi les morts. On les poursuivit vivement. Un second corps, envoyé à leur secours, ne put résister à l’élan des troupes françaises, et fut culbuté en un clin d’œil
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