Littérature québécoise





titreLittérature québécoise
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Journal de Montcalm, p. 78)].

Plus de soixante lieues de pays sur les confins avaient encore été abandonnées cette année, avec les récoltes et les bestiaux, par les habitants, qui s’étaient enfuis au delà des montagnes Bleues. Des milices, vêtues et tatouées comme les sauvages, n’avaient pu arrêter qu’un instant ces invasions dévastatrices. Washington, qui commandait sur cette frontière en flammes, craignit même pour la sûreté de Winchester, petite ville florissante de la Virginie. Outré de n’avoir pu prévenir ces désolations, il écrivit au gouverneur de la province : « Je déclare solennellement que je m’offrirais volontiers en sacrifice à nos barbares ennemis, si, en donnant ma vie, je pouvais contribuer au soulagement du peuple » (cité par Bancroft).

Ainsi toutes les opérations militaires, au cours de cette campagne, avaient été favorables aux armes françaises. Avec moins de six mille hommes, on avait paralysé les mouvements de près de douze mille, rassemblés entre l’Hudson et le lac Ontario, et on avait pris une forte place de guerre. Pour récompenser le courage et le zèle des troupes, Louis XV promut à un grade supérieur plusieurs officiers et décora de la croix de Saint-Louis [La Corne, Louis Coulon de Villiers, La Colombière, Sermonville, Le Gardeur de Repentigny (1er mai 1757).]

Malgré ces succès, la situation du pays était toujours critique. La disette apparaissait plus redoutable que le fer de l’ennemi. La vue de la misère et des souffrances de la population entretenait dans le cœur des hommes les plus résolus des pressentiments sinistres. La petite vérole faisait des ravages terribles, surtout parmi les sauvages. Les Abénaquis, cette nation si brave et si fidèle à la France et au catholicisme, furent presque entièrement détruits par le fléau. Il n’en resta que des débris, qui s’attachèrent peu à peu aux Anglais, leurs plus proches voisins. Les récoltes avaient encore presque généralement manqué ; sans les vivres trouvés à Oswégo, on ne sait ce que seraient devenus les postes frontières de Frontenac, de Niagara et ceux sur l’Ohio. L’intendant Bigot fit distribuer du pain au peuple des villes chez les boulangers, auxquels il fournissait de la farine des magasins du roi ; les habitants les plus affamés accouraient en foule, et se l’arrachaient à la distribution. La pénurie augmenta à ce point qu’au mois de mai 1757, il fallut réduire les habitants de Québec, déjà à la ration, à quatre onces de pain par jour, « comme dans une ville assiégée ». Au même temps, les bâtiments envoyés à Miramichi pour porter secours aux Acadiens, revinrent chargés de ces malheureux, qui périssaient de privations et qui ne demandaient que des armes et du pain pour prix de leur dévouement. Leur arrivée empira les choses ; on fut obligé de leur donner de la chair de cheval. Une partie fut enlevée par la petite vérole, une autre s’établit dans quelques seigneuries de Montréal et des Trois-Rivières, où elle fonda quatre paroisses : l’Acadie, Saint-Jacques, Nicolet et Bécancour ; le reste traîna une existence misérable dans les villes et dans les campagnes, où il finit par se disperser et se fondre. On adressa de toutes parts des lettres à la France ; on lui peignit vivement la situation désespérée du Canada. Le gouverneur, les officiers généraux, l’intendant, tous priaient qu’il fût expédié des secours. « Le succès de la prochaine campagne, disait-on, dépendra surtout des subsistances qui seront envoyées ; il serait triste que, faute de cette prévoyance, le colonie courût des dangers ; toutes les opérations seront subordonnées à cette précaution. » Pour le renfort, Vaudreuil demandait deux mille hommes si l’Angleterre ne faisait point passer de nouvelles troupes en Amérique, sinon un nombre proportionné à ce qu’elle enverrait. À la fin de 1756, il restait, outre [les milices de la colonie, environ quatre mille neuf cents hommes. (Vaudreuil au ministre, 19 avril, 14 juillet, 12 septembre 1757. – Mémoires sur les affaires du Canada, 1749-1760.)]

Ces demandes persistantes effrayèrent la France. Engagée dans une alliance fatale, elle voyait ses finances s’abîmer dans la guerre d’Allemagne et d’Italie, où elle n’avait rien à gagner, et ses coffres rester vides pour les crédits nécessaires à la conservation de ses possessions américaines. Les ministres, qui sacrifiaient le Canada à la politique de la Pompadour, chicanaient sur chaque article de la dépense. Dans les temps ordinaires, disaient-ils, la colonie n’avait coûté que dix à douze cent mille livres par an ; et, depuis le commencement des hostilités, les frais avaient monté graduellement à six, sept, huit millions dès 1756, la caisse coloniale devait, par suite de ces exercices extraordinaires, quatorze millions, dont près de sept en lettres de change payables l’année suivante. L’intendant Bigot écrivit le 3 novembre 1757, que l’armée avait épuisé les magasins, et que la dépense du Canada, en 1757, irait à sept millions au moins. Tout cela fit craindre au ministère un surcroît encore plus énorme. Les politiques ignorants, les préférés et les favorites du prince, qui participaient à ses débauches, ou qui profitaient de ses prodigalités, s’écrièrent que le Canada, ce pays de forêts et de déserts glacés, coûtait infiniment plus qu’il ne valait. C’est ainsi que s’exprimait Voltaire. (Précis du siècle de Louis XV). Si la Cour soupçonnait de vols ou d’incurie ses agents en Amérique, il fallait les changer aussitôt. Mais elle ne devait jamais oublier que la question canadienne, au fond, renfermait une question de puissance maritime ou de grandeur nationale.

Tout en enjoignant l’économie la plus sévère, les ministres ne purent se dispenser d’envoyer, en 1757, quelques renforts avec des vivres et des munitions. Ce fut alors que l’approvisionnement des troupes, jusque-là fait en régie, c’est-à-dire par des commis chargés des achats, se fit sur des soumissions, conformément aux suggestions de Bigot. Cadet, riche boucher de Québec, son associé et son agent secret, devint l’adjudicataire des fournitures de l’armée et de tous les postes pour neuf ans. Ce système, qu’on suivait en France pour prévenir les abus, contribua, ici, au contraire, à les multiplier.

Les abus étaient déjà énormes. Depuis longtemps existait une association secrète entre la plupart des agents publics qui achetaient ces fournitures. Bigot en était le principal membre. Elle avait probablement des ramifications en France.

Bigot, qui a joué un rôle si hideux à cette époque sombre de notre histoire, n’avait tant d’influence que parce qu’il était proche parent du marquis de Puysieulx et du maréchal d’Estrées. C’était un homme aimable, auquel Montcalm montrait de la sympathie tout en blâmant ses défauts. Il était petit de taille, bien fait, délicat ; mais il avait le visage laid et bourgeonné. Il aimait le jeu, le faste et les femmes. Il était hautain, dur, de difficile abord pour ceux qui lui déplaisaient ; très judicieux dans les affaires qui ne heurtaient pas ses intérêts personnels, et fort laconique dans ses réponses.

Il faisait enlever, à bas prix, au nom du roi, les grains et les bestiaux et les faisait revendre par la société à des prix excessifs. Ainsi le pain, qui revenait à la compagnie à trois sous la livre, et la viande, à six, coûtaient au public de vingt à trente sous et de quarante à soixante sous ! On assure qu’il réduisit les habitants de Québec à deux onces de pain par jour, en 1758, pour faire hausser le prix des denrées.

[La « grande société », comme l’appelait Montcalm, comprenait principalement trois hommes :] Joseph-Michel Cadet, de boucher devenu munitionnaire général, parce qu’il s’entendait au commerce de la viande ; il avait passé pour honnête homme, mais était ignorant et avide ; il fut entraîné par la compagnie, qui vola le roi jusqu’en 1757, et ensuite le roi et ses sujets ; Cadet devint cruel et fourbe comme ses associés ; il finit par être dupé par eux, et repassa en France moins riche qu’on ne le supposait ; Hugues Péan, aide-major des troupes de la marine en Canada, dont on ne pouvait évaluer la fortune et qui affichait un faste outré ; [Deschenaux, secrétaire de Bigot et qui disait qu’il prendrait de l’argent « jusque sur les autels ». Ces concussionnaires avaient pour affidés et complices :] Jean-Victor Varin, subdélégué de l’intendant et commissaire ordonnateur de la marine à Montréal ; François Le Mercier, arrivé soldat de recrue à Québec en 1740, devenu plus tard maître d’école à Beauport, ensuite cadet, officier et enfin commandant de l’artillerie en Canada ; il paraît qu’il avait une grande influence sur le gouverneur ; Jean Corpron et François Maurin, associés de Cadet, venus pauvres et commis marchands en Canada ; ils repassèrent en France avec des fortunes colossales ; Jacques-Michel Bréard, contrôleur de la marine à Québec ; Guillaume Estèbe, conseiller honoraire au conseil supérieur, garde des magasins du roi à Québec, qui alla se fixer à Bordeaux avec une fortune qu’on évaluait à sept ou huit cents mille francs ; Paul Perrault, successivement paysan à Deschambault, aubergiste, pourvoyeur, secrétaire du gouverneur, et major des milices ; enfin, Louis-André Pénissault, commis de Cadet, et plusieurs autres plus ou moins intéressés en la compagnie. Leurs déprédations étaient presque aussi funestes que les entreprises de l’ennemi.

Montcalm avait proposé aux ministres une diversion sur l’Acadie par une escadre et des troupes de France, auxquelles se joindraient deux mille cinq cents Canadiens. Ce projet, qui avait de l’audace, ne fut point goûté, soit parce que le succès parut inutile ou trop douteux, soit parce qu’il était périlleux, ainsi que le fit observer un officier canadien, M. de Lotbinière, de diviser les forces du Canada, déjà si peu considérables, pour en porter une partie au loin quand ce pays était encore menacé.

Les ministres recommandèrent à Montcalm de faire ce qu’il faudrait pour ramener la bonne intelligence entre les troupes et les habitants, et de se rappeler qu’il était également essentiel de bien traiter les sauvages et de rendre à leur bravoure tous les témoignages dont ils étaient si jaloux. Les rapports reçus à Paris sur la conduite souvent arbitraire des militaires, dont les prétentions se manifestaient assez, du reste, dans leurs propres lettres, furent sans doute ce qui motiva ces sages instructions.

Tandis que la France en restait à quelques mesures pour la défense de ses possessions d’outre-mer, l’Angleterre, honteuse de ses dernières défaites, prétendait les venger durant la campagne qui allait s’ouvrir. Pour se réhabiliter devant l’opinion publique, le ministère admit dans son sein William Pitt, devenu depuis lord Chatham, l’un des hommes d’État les plus illustres de l’Angleterre. Ce grand patriote résolut de pousser la guerre avec vigueur. Il envoya une flotte formidable et huit mille soldats en Amérique ; et l’on disait qu’il triplerait ces forces s’il le fallait. Afin d’empêcher que le commerce anglais ne ravitaillât secrètement les colonies françaises, le Parlement défendit toute exportation de denrées hors des colonies britanniques.

Le bruit courut en France qu’il était question à Londres d’attaquer Louisbourg, ou le Canada par mer. Pitt voulait obtenir, à quelque prix que ce fût, la suprématie dans le Nouveau-Monde. Malgré ce bruit, le ministère français ne changea pas la résolution qu’il avait prise de n’expédier aux provinces menacées qu’un petit corps de troupes. Le vieux maréchal de Belle-Isle représenta en vain le danger dans un mémoire au Conseil d’État. « Il y a plusieurs mois que j’insiste, disait-il, pour que nous fassions passer en Amérique, indépendamment des recrues nécessaires pour compléter les troupes de nos colonies et de nos régiments français, les quatre mille hommes du sieur Fischer... Il a un corps distingué d’officiers, presque tous gentilshommes, dont la plus grande partie se proposent de ne jamais revenir en Europe, non plus que leurs soldats, ce qui fortifierait beaucoup, pour le présent et l’avenir, les parties de colonies où ces troupes seraient destinées... Je crois ne pouvoir trop insister. On se repentira peut-être trop tard de ne l’avoir pas fait, lorsqu’il n’y aura plus de remède. Je conviens que la dépense du transport est excessivement chère ; mais je pense qu’il vaudrait encore mieux avoir quelques vaisseaux de ligne de moins et se mettre en toute sûreté pour la conservation de nos colonies » (13 janvier 1757).

On ne saurait dire quelle influence la venue de ce renfort eût exercée sur l’issue de la guerre ; mais c’est une chose déplorable que le sort du Canada ait tenu peut-être à la chétive somme qu’aurait coûtée le transport de ces colons militaires en Amérique ! La Cour se contenta d’envoyer une escadre dans les parages du Cap-Breton pour protéger Louisbourg, et de faire croiser quelques navires dans le bas du Saint-Laurent.

Le Canada dut rester pour le moment sur la défensive et attendre les événements. Toutefois, il se tint prêt à profiter des moindres circonstances favorables qui pourraient se présenter ; et il ne détacha point ses regards de tous les mouvements que faisaient les ennemis.

Lord Loudoun réunit à Boston, en janvier 1757, les gouverneurs des provinces septentrionales, la Nouvelle-Écosse comprise, et il s’entendit avec eux sur la campagne prochaine. Le plan d’offensive suivi en 1755 et 1756 fut abandonné. La résolution fut prise de concentrer les forces, au lieu de les diviser, comme on l’avait fait jusque-là ; Louisbourg, le point le plus saillant des possessions françaises sur la mer, devait attirer le premier l’attention des Anglais ; et, en effet, ils furent d’accord de commencer leurs opérations par le siège de cette place, qui couvrait l’entrée du Saint-Laurent. Chaque colonie eut à fournir son contingent, et afin que rien ne transpira trop tôt du projet, il fut mis un embargo sur les navires dans les ports. La garde des frontières fut confiée aux milices. Washington commandait dans les Appalaches. Deux à trois mille soldats étaient en garnison au lac Saint-Sacrement. En juillet, l’armée anglaise se montait à plus de vingt-cinq mille hommes, dont près de quinze mille soldats réguliers, sans compter les nombreuses milices prêtes à marcher au premier signal.

Lord Loudoun partit de New-York pour Louisbourg, le 20 juin, avec six mille hommes de troupes régulières et quatre-vingt-dix voiles. Le 9 juillet, il fut rejoint à Halifax par la flotte de l’amiral Holbourne et cinq autres mille hommes de vieilles troupes. Pendant qu’il était là, il apprit que le chef d’escadre Dubois de La Motte, venant de Brest, était entré dans la rade de Louisbourg ; que dix-huit vaisseaux de ligne et cinq frégates s’y tenaient à l’ancre, et que la ville était défendue par six mille soldats, trois mille miliciens et treize cents sauvages. [Il faudrait au dire de Montcalm réduire ces chiffres pour le moins de moitié]. À cette nouvelle, lord Loudoun assembla un conseil de guerre, dans lequel il fut convenu d’abandonner une entreprise qui ne promettait plus aucune chance de succès. Les troupes regagnèrent New-York, et l’amiral Holbourne, avec quinze vaisseaux, quatre frégates et un brûlot, cingla vers Louisbourg pour observer cette ville. Mais quand il vit, devant la forteresse, l’amiral français faire déployer les voiles, il se hâta de retourner à Halifax. Il reparut le 11 septembre, après avoir reçu quatre autres vaisseaux ; cette fois Dubois de La Motte, à son tour plus faible que son adversaire, ne bougea point, obéissant en cela aux ordres positifs de la Cour de ne pas risquer la plus belle flotte que la France eût armée depuis 1703. Peu après (24-25 septembre), une terrible tempête éclata sur la flotte anglaise. Le Tilbury de soixante canons se brisa à la côte et la moitié de l’équipage périt dans les flots ; neuf vaisseaux furent démâtés, d’autres jetèrent leurs canons à la mer et l’escadre rentra en pitoyable état dans les ports d’Angleterre. [Ajoutons que trois cents trente-neuf rescapés furent recueillis par les Français et réintégrèrent leurs foyers (Holbourne to Pitt, 20 and 30 Sept. 1757).)

Les hostilités n’avaient pas cessé pendant l’hiver (1756-1757), qui fut extrêmement froid. Montcalm avait fait le projet de détacher sept à huit cents hommes pour surprendre le fort William-Henry, et l’enlever par escalade. Le gouverneur crut devoir porter le détachement à quatorze cents hommes, dont cinq cents réguliers, six cents Canadiens et trois cents sauvages ; il en donna le commandement à Rigaud de Vaudreuil [avec pour lieutenant, le chevalier Paul-Joseph Le Moine de Longueuil,] au grand mécontentement des officiers des troupes et de Montcalm lui-même, lequel aurait désiré le voir confier à [Lévis ou à Bourlamaque. Le détachement, formé de quatre divisions, se mit en marche de Saint-Jean (20, 21, 22, 23 février 1757)]. Il traversa le lac Champlain et le lac Saint-Sacrement, et fit soixante lieues, la raquette aux pieds, emportant avec lui ses vivres et ses munitions sur des traînes, couchant au milieu des neiges sur des peaux d’ours, à l’abri d’une simple toile. Le 19 mars, on arriva devant William-Henry, dont les murailles étaient formées de troncs d’arbres, soutenues par un rempart très solide. Après avoir reconnu la force de la place, Rigaud jugea qu’il était impossible de la prendre d’emblée, sans artillerie. Il détruisit tout ce qu’il y avait à l’extérieur des ouvrages. Trois cent cinquante petits bateaux, quatre brigantins de dix à quatorze canons, les moulins, les magasins et les maisons furent livrés aux flammes. La garnison, [de trois cent quarante-six hommes valides,] environnée pour ainsi dire, par une mer de feu pendant quatre jours, ne chercha point à faire de sortie ; et les Français ne laissèrent debout que le corps nu de la place. Leur retraite fut marquée par un événement qui s’est renouvelé depuis à l’armée de Bonaparte en Égypte, par une cause peu différente. L’éclat éblouissant de la neige frappa d’une espèce d’ophtalmie un tiers du détachement, que l’on guida par la main le reste de la route. Mais, deux jours après leur arrivée, les malades avaient déjà recouvré la vue à l’aide de remèdes faciles.

Ces succès, surtout la prise d’Oswégo, maintinrent les tribus sauvages dans l’alliance de la France. La confédération iroquoise envoya pour la seconde fois une grande ambassade [de cent quatre-vingts hommes] à Montréal renouveler les assurances d’amitié. On la reçut en présence de députés des Nipissings, des Algonquins, des Poutewatomis et des Outaouas (27 novembre, 29 décembre 1757). Ces démonstrations étaient importantes parce qu’elles tranquillisaient les esprits sur la sûreté des frontières.

Le gouverneur avait prié, par de nouvelles dépêches, que l’on portât le secours à cinq mille hommes, à cause des préparatifs faits par les Anglais. La Cour lui [annonça l’envoi de deux mille deux cents hommes : à peine onze cents débarquèrent à Québec dans tout l’été de 1757.] Dès que la saison l’avait permis, Vaudreuil avait fait garnir la frontière du lac Champlain. Bourlamaque rassembla deux mille hommes à Carillon. Un bataillon fut placé au fort Saint-Jean, sur la rivière Richelieu ; un second, à Chambly ; deux autres gardaient Québec et Montréal. Les Canadiens étaient occupés aux travaux des champs. Sur ces entrefaites, la nouvelle que lord Loudoun était parti pour Louisbourg engagea les chefs à profiter de l’éloignement d’une partie des forces de l’ennemi pour attaquer William-Henry, qui donnait aux Anglais le commandement du lac Saint-Sacrement, et le moyen de tomber à l’improviste sur Carillon, car ils n’en étaient là qu’à une petite journée. Il fallait les rejeter au plus tôt sur l’Hudson. On résolut d’exécuter ce projet sans attendre les secours d’Europe.

À l’appel du gouverneur, les Canadiens fournirent des volontaires et des vivres ; eux-mêmes sentaient toute l’utilité de cette entreprise. Ils donnèrent les petites provisions de leurs familles, et se réduisirent à vivre de maïs et de légumes. « On ne trouverait chez eux, écrivit Vaudreuil à la Cour, ni farine, ni lard ; ils se sont exécutés avec autant de générosité que de zèle pour le service du roi. » On travailla sans bruit aux préparatifs, et, à la fin de juillet (1757), toute l’artillerie était à Carillon, rendez-vous des troupes. L’armée destinée à l’expédition consistait en [trois mille quatre-vingt-quatorze soldats réguliers et de la colonie, deux mille neuf cent quarante-six Canadiens, cent quatre-vingts canonniers et quinze cent quatre-vingt-dix-neuf sauvages de trente-trois nations ; au total : sept mille huit cent dix-neuf hommes. On s’aperçut ensuite que parmi les sauvages, deux cents avaient déserté]. Les succès des bandes qui tenaient la campagne étaient d’un bon augure. Le lieutenant Joseph Marin [avec trois cents sauvages et quatre-vingts Canadiens avait fait des prisonniers et enlevé onze] chevelures jusque sous le fort Edward. Quatre cents sauvages [et cinquante Canadiens,] conduits par M. de Corbière, avaient rencontré sur le lac Saint-Sacrement le colonel Parker, qui le descendait à la tête de trois cent soixante hommes sur vingt-deux barges pour faire une reconnaissance ; ils l’avaient attaqué, lui avaient pris ou coulé à fond vingt bateaux, tué ou noyé cent soixante hommes, et fait autant de prisonniers, y compris cinq officiers (23 juillet). Le 29 juillet (1757) Montcalm donna le signal du départ.

L’avant-garde, [de deux mille neuf cent soixante-dix] hommes, aux ordres de Lévis, remonta par terre la rive droite du lac Saint-Sacrement, pour protéger le débarquement du reste du corps expéditionnaire, qui suivait par eau, [sur deux cent cinquante voiles,] avec le matériel de siège. Le 2 août, à deux heures du matin, Montcalm débarqua avec ses troupes, dans la baie de Ganaouské (Northwest Bay), à une lieue de William-Henry. L’artillerie arriva le lendemain matin. Lévis prit aussitôt le chemin du fort Edward, afin de reconnaître la position des ennemis et d’intercepter les secours ; le gros de l’armée marchant sur trois colonnes, s’avança par les montagnes. La garnison de William-Henry, qui était d’abord de cinq cents hommes, avait reçu la veille un renfort de douze cents soldats. Le lieutenant-colonel Monro la commandait. Les troupes françaises s’étendirent par derrière le fort et un camp placé en dehors sur un rocher, et trop bien retranché pour être abordé l’épée à la main. Montcalm avait sa gauche appuyée au lac, à l’endroit où est aujourd’hui Caldwell, et sa droite sur une suite de hauteurs, vers le chemin du fort Edward. Des éclaireurs se jetèrent en avant sur la route pour épier les mouvements du général Webb, qui était [à ce fort, distant de quatorze milles, avec seize cents hommes. (5 août 1757.)]

Le colonel Bourlamaque dirigea le siège. La tranchée fut ouverte le 4 août (1757) à huit heures du soir, sous le feu de l’artillerie de la place. Le lendemain, sur un rapport que deux mille hommes venaient, conduits par Webb, Lévis reçut ordre de marcher à leur rencontre, et Montcalm se préparait à le suivre pour le soutenir, lorsqu’on lui remit une lettre trouvée dans une balle creuse, sur un courrier que les éclaireurs avaient tué. Par cette lettre Webb mandait du fort Edward au colonel Monro qu’il ne lui paraissait pas prudent d’aller à son secours, ni de se dégarnir ; que les Français étaient environ onze mille ; qu’ils avaient une artillerie considérable, et qu’il lui donnait ces renseignements afin qu’il pût se ménager une capitulation avantageuse, s’il ne pouvait tenir jusqu’à l’arrivée du secours demandé à Albany. L’erreur de Webb sur le nombre des assiégeants devait hâter la reddition de William-Henry. Le 6 août, au point du jour, une batterie de huit canons, outre un mortier, fut démasquée. Le feu des assiégés était toujours vif, mais incertain. Le lendemain, une nouvelle batterie commença de tirer ; le général français fit suspendre la canonnade, et envoya Bougainville, à neuf heures du matin, porter au colonel Monro la lettre du général Webb. (Journal de Montcalm, pp. 286-287). Le commandant anglais répondit qu’il était résolu de se bien défendre. Le feu recommença aux acclamations des sauvages, qui poussaient un grand cri quand les projectiles frappaient les murailles. Vers le soir, les assiégés firent une sortie, au nombre de cinq cents, pour s’ouvrir une communication avec le fort Edward. Villiers marcha à eux avec un petit corps de volontaires canadiens et de sauvages, et les repoussa après avoir tué cinquante hommes et fait quatre prisonniers. Une troisième batterie fut commencée le 8 août. On y travaillait encore, lorsque, dans l’après-midi, on vit briller des armes sur le haut d’une montagne voisine. En même temps on remarqua beaucoup de mouvement dans les retranchements sous le fort. Au camp français le rappel fut aussitôt battu ; mais, après quelques coups de fusil, les soldats de la montagne rentrèrent dans le bois et disparurent. Le 9 août, à sept heures du matin, la place arbora le drapeau blanc et demanda à capituler. Les conférences ne furent pas longues. Il fut convenu que la garnison du fort et du camp sortirait avec les honneurs de la guerre, c’est-à-dire avec ses armes, ses bagages et un canon ; qu’elle ne servirait de dix-huit mois, ni contre les Français, ni contre leurs alliés ; et que les Français, les Canadiens et les sauvages retenus prisonniers dans les colonies anglaises seraient rendus dans les trois mois. La disette dont souffrait la colonie empêcha d’insister pour que la garnison restât prisonnière. [La garnison comptait en tout deux mille deux cent quarante et un hommes. Avant la signature de l’acte de capitulation, Montcalm avait voulu consulter ses alliés sauvages et obtenir leur entière adhésion].

On trouva dans le fort quarante-trois bouches à feu, trente-six mille livres de poudre, une grande quantité de projectiles, des vivres pour nourrir l’armée six semaines, et, dans le port, vingt-neuf petits bâtiments. La perte des Français fut de dix-sept hommes tués et quarante blessés ; celle des assiégés, [de plus de trois cents blessés ou tués. (Journal de Montcalm, pp. 271-298. Journal de Lévis, pp. 88-101).]

La capitulation de William-Henry fut accompagnée, comme celle d’Oswégo, d’un événement fort regrettable, mais qu’il était presque impossible de prévenir à cause de l’indocilité et de la perfidie naturelle des sauvages. Au reste, les Anglais furent en partie la cause de ce qui arriva, ayant négligé de jeter leur vin et leur eau-de-vie, comme Bougainville, suivant les ordres de Montcalm, les en avait priés, pour empêcher les sauvages de s’enivrer après leur entrée dans la place.

La garnison devait se retirer au fort Edward. Lévis la fit partir le lendemain, dès qu’il fit jour, escortée par un détachement de deux cents soldats interprètes. Elle n’eut pas fait une demi-lieue que les sauvages, devenus mécontents de la capitulation, qui les avait privés du pillage, et excités les uns par l’ivresse, les autres par un esprit de ressentiment, prirent à travers les bois, tombèrent sur les Anglais à l’improviste, les dépouillèrent, en massacrèrent une cinquantaine et en entraînèrent six cents. L’escorte fit tout ce qu’elle put pour arrêter ces barbares, et quelques soldats furent tués ou blessés en voulant arracher les Anglais de leurs mains. Montcalm était accouru avec presque tous les officiers. Il réussit à délivrer la plupart des hommes et des femmes que les sauvages retenaient encore, et reçut dans le fort ceux qui s’étaient échappés. [Deux cents environ] avaient gagné les bois, et pendant plusieurs jours, on recueillit ces fugitifs, à demi nus, sans armes, épuisés de fatigue et de faim. Le général français leur fit donner des vêtements, et les renvoya dans leur pays sous la protection d’une puissante escorte. Peu après, Vaudreuil, auquel Montcalm avait dépêché un courrier, reprit à Montréal à des sauvages abénaquis deux cents captifs, en payant de fortes rançons. Ces lamentables désordres laissèrent un vif ressentiment dans le cœur des Anglais. Cependant les prisonniers eux-mêmes ont rendu cette justice à leurs vainqueurs, qu’ils avaient fait tous leurs efforts pour les défendre et arrêter le massacre, et qu’ils avaient réussi à empêcher de plus grands malheurs (Montcalm à Webb, 14 août 1757).

On rasa le fort William-Henry et le camp retranché. Le 16 août, l’armée se rembarqua sur deux cent cinquante berges et rentra dans ses lignes. Montcalm aurait pu inquiéter le fort Edward. Les Anglo-Américains étaient si persuadés que c’était là son dessein, que toutes leurs milices, infanterie, cavalerie et artillerie, avaient été mises en réquisition jusqu’au fond du Massachusetts, et que les habitants, à l’ouest de la rivière Connecticut, avaient reçu l’ordre de briser leurs voitures à roues et de retirer leurs bestiaux. « Il est inconcevable, dit Hutchinson, que quatre ou cinq mille hommes aient pu causer tant d’alarmes. » Cette terreur, toutefois, n’était pas sans fondement, car les instructions de Vaudreuil portaient qu’après la prise de William-Henry, Montcalm irait attaquer le fort Edward. [Le départ de la plupart des sauvages des pays d’en Haut,] la nécessité de renvoyer les Canadiens chez eux pour la moisson, [le manque de munitions en outre,] la difficulté de réduire une place défendue par une nombreuse garnison et pouvant être secourue promptement, avaient empêché sans doute le général d’exécuter cet ordre. La question des subsistances étant toujours la plus importante pour le Canada, où la disette était croissante, un des trophées les plus agréables de la nouvelle conquête fut trois mille barils de farine et de lard, qu’on apporta en triomphe à Carillon, et qui furent prisés dans toute la colonie à l’égal des plus glorieuses marques de la victoire.

La récolte avait presque partout manqué. Dans certaines paroisses, à peine avait-on recueilli les semences. Les blés, qui avaient eu la plus belle apparence sur pied, ne rendirent aucun fruit, à cause de l’abondance des pluies au milieu de l’été. On craignit que le peuple ne fût sans pain dès janvier (1758). Par précaution, deux cents barils de farine furent mis en réserve, pour la nourriture des malades dans les hôpitaux jusqu’au mois de mai. Dans les maisons religieuses, la portion journalière fut réduite à une demi-livre de pain par tête et il fut proposé de fournir aux populations urbaines une livre de bœuf, de cheval ou de morue sèche par tête, à part le quarteron de pain qui leur était distribué alors et qui fut jugé insuffisant. L’intendant Bigot acheta douze à quinze cents chevaux pour la boucherie. Faute de provisions de bouche, on distribua les troupes chez les habitants de la campagne, qu’on supposait encore les mieux pourvus dans la disette générale ; on ne garda dans les villes que le nombre de soldats qu’il fallait pour leur garnison. (Journal de Montcalm, Journal de Lévis).

À la fin de septembre (1757), Lévis ayant dû réduire la ration des soldats à Montréal, fut averti qu’ils murmuraient. [Le peuple de cette ville et les femmes elles-mêmes s’ameutèrent]. Lévis assembla aussitôt les grenadiers, et leur dit que le roi les avait envoyés pour défendre le Canada, non seulement par les armes, mais encore en supportant toutes les privations que les circonstances leur imposeraient ; qu’il fallait se regarder comme dans une ville assiégée et privée de secours ; que c’était aux grenadiers à donner l’exemple, et qu’au surplus il ferait punir avec sévérité toute manifestation de désobéissance. Les murmures cessèrent pendant un temps. En décembre, la ration fut encore amoindrie ; mais, comme on voulut obliger les troupes à manger du cheval, les soldats en garnison à Montréal refusèrent cette viande, à la distribution des vivres. Lévis les harangua de nouveau. Il leur ordonna avant tout de se soumettre, ajoutant qu’après la distribution il écouterait volontiers leurs plaintes. La ration reçue, ils lui représentèrent que la chair de cheval était une mauvaise nourriture ; que toutes les privations retombaient sur eux ; que les habitants ne se privaient de rien ; que la disette n’était point telle qu’on le prétendait. Lévis répondit à tous les griefs. Ils avaient été mal informés, leur dit-il, car il y avait longtemps que le peuple à Québec ne mangeait presque plus de pain, et que les officiers mêmes, là comme à Montréal, n’en avaient qu’un quarteron par jour. Il leur cita ensuite les deux mille Acadiens, qui n’avaient pour toute nourriture que de la morue sèche et du cheval, lequel assurément était un aliment sain, et leur rappela que les troupes avaient mangé de cette viande au siège de Prague. Son discours satisfit les mutins ; ils ne firent plus de plaintes. Il paraît que cette insubordination avait été excitée par quelques particuliers et par les soldats de la marine.

Au mois d’avril suivant (1758), force fut de réduire encore la ration des habitants de Québec, et de la fixer à deux onces de pain et à huit onces de lard ou de morue par jour. Des hommes tombaient d’inanition dans les rues. Plus de trois cents réfugiés Acadiens étaient morts de la petite vérole, de faim et de misère (Doreil au ministre, 26 février 1758). [Montcalm, dans son Journal, notait avec un soin scrupuleux, les faits désolants et graves qui marquèrent l’année 1758. Le 12 mai, « La colonie, si les secours n’arrivent pas, va se trouver, après deux campagnes brillantes, dans la situation la plus critique » ; le 15, « La colonie est à deux doigts de sa perte ; la faute en est au mauvais gouvernement : ignorance, nulle prévoyance et grande avidité » et le 21 : « Augmentation de misère des particuliers, réduits à brouter l’herbe. » D’autre part, c’est d’une façon réjouie allant jusqu’à l’enthousiasme que le général parlait du peuple de ce pays et des soldats canadiens qu’il avait appris après quelques mois de contact, à connaître et aussi à estimer. « Quelle colonie ! quel peuple, quand on voudra ! quel parti à en tirer pour un Colbert !... Les Canadiens ont tous foncièrement de l’esprit et du courage », avait-il écrit au ministre de la marine le 11juillet 1757].

Dans le temps où le pays était en proie à cette disette aggravée par l’inquiétude de l’avenir, Montcalm se plaignait amèrement qu’on cherchait à lui faire perdre de sa considération. Suivant lui, le gouverneur s’attachait de plus en plus à réduire la part que les troupes réglées et leur général avaient aux succès militaires.

Les ministres à Paris étaient bien obligés de s’occuper un peu des maux et des besoins du Canada ; mais ils ne pouvaient plus les soulager que faiblement. Ils ne réparaient rien. Les dépenses de la colonie en 1757 avaient dépassé de beaucoup les crédits accordés ; les lettres de change tirées sur le trésor avaient monté à douze millions trois cent trente-huit mille francs. Les correspondances signalaient toujours des abus, des dilapidations déplorables. Bigot attirait le premier les regards parmi les fonctionnaires coupables. Les embarras de la situation, la guerre, la famine, l’éloignement de la métropole, tout semblait multiplier pour lui les occasions de voler l’État impunément. Possédant le pouvoir nécessaire pour se livrer à toutes ses passions, il n’y mettait plus aucun frein. Les lettres de Montcalm, enfin mieux éclairé, celles de Lévis, de Bougainville, de Montreuil, major général de l’armée, de Doreil, de Pontleroy, ingénieur en chef, renfermaient les accusations les plus accablantes contre lui. Doreil écrivait au marquis de Paulmy, ministre de la guerre, le 22 octobre 1757, une lettre chiffrée dans laquelle il disait : « Je ne blâme pas seulement le munitionnaire (Cadet) ; il y aurait tant de choses à dire là-dessus que je prends, par prudence, le parti de me taire. Je gémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées, par la cupidité de certaines personnes, à mourir de faim et de misère. M. le marquis de Montcalm s’étendra peut-être davantage, je lui laisse le soin. Rien n’échappe à sa prévoyance ni à son zèle. Mais que peut-il faire, ainsi que moi ? des représentations contre lesquelles on est toujours en garde et qui ne sont presque jamais écoutées. »

Trois jours après, Doreil, rappelant la famine qui régnait en Canada, une épidémie que les dernières troupes avaient apportée au commencement de l’été, revint sur les agissements de Bigot et de ses complices. « Les remèdes, dit-il, doivent être puissants et prompts... Je n’aspire qu’au moment heureux où, avec la permission du roi, je pourrais repasser en France et n’être plus spectateur inutile de choses aussi monstrueuses que celles qui se passent sous nos yeux... M. de Moras, ministre de la marine, ignore la véritable cause de notre triste situation ; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l’en instruire, d’autant plus que nos représentations ne parviendraient vraisemblablement pas jusqu’à lui. »

Montcalm, dans une lettre du 4 novembre 1757, disait que le munitionnaire avait acheté beaucoup d’eau-de-vie et de vin et très peu de farine, « parce qu’il y a plus à gagner sur l’eau-de-vie et le vin... ; mais, ajoutait-il, couvrons cette matière d’un voile épais ; elle intéresserait peut-être les premières têtes ici... ».

Mais l’origine et la nomination européenne des agents coupables, les préoccupations du ministère, la vivacité de la guerre, tout cela faisait alors reculer une investigation devenue si nécessaire pourtant, et la Cour se tint encore à des recommandations d’économie. Les Canadiens avaient prié avec insistance le roi d’envoyer des vivres. Le nouveau ministre de la marine, M. de Moras, expédia seize mille quintaux de farine et douze tonneaux de blé, indépendamment des approvisionnements demandés par le munitionnaire Cadet, qui s’élevaient à soixante-dix mille quintaux de farine. L’ordre fut transmis en même temps de tirer des provisions de l’Ohio, de l’Illinois et de la Louisiane. Les transports partirent de France au printemps (1758) ; mais la plupart furent enlevés en chemin par les corsaires anglais ; le reste ne commença d’arriver que vers la fin de mai. Ce retard, combien inquiétant pour la colonie, avait décidé Vaudreuil à dépêcher trois navires vers la France, coup sur coup, pour presser l’envoi des vivres. Le 16 juin, il n’y avait encore rendus à Québec qu’une frégate et une vingtaine de vaisseaux avec douze mille barils de farine. Quant aux secours en troupes, il n’était plus guère possible d’en faire passer au Canada. Le gouvernement ne donna que de mauvaises recrues pour compléter les bataillons à quarante hommes par compagnie, et encore n’en arriva-t-il que trois ou quatre cents dans tout le cours de l’été.

La France avait éprouvé des vicissitudes dans la campagne de 1757. Alternativement victorieuse et vaincue en Europe, elle avait été heureuse en Amérique et malheureuse dans l’Inde. [Sous un prince dénué de tout sens national et qui laissait les affaires de l’État aller au gré de ses favorites influentes et de ses ministres dont il se défiait,] les efforts que la France faisait à la fois sur terre et sur mer avaient presque épuisé ses forces. Il fallait se résigner, pour la campagne suivante, à laisser prendre aux Anglais dans le Nouveau-Monde une supériorité numérique double de celle qu’ils possédaient déjà depuis le commencement de la guerre. Au mois d’octobre 1757, il n’y avait en Canada que huit bataillons de ligne, composant quatre mille deux cents officiers et soldats. Ils avaient été obligés de se recruter en partie dans le pays pour remplir leurs vides. Les troupes d’infanterie et de la marine se montaient à deux mille six cents soldats environ ; ce qui faisait en tout six mille huit cents hommes de troupes réglées ; et l’on avait à défendre cinq cent lieues de frontière. Il était évident que les Canadiens formeraient la majorité de l’armée qui allait s’opposer aux forces écrasantes de l’ennemi.

Les échecs des Anglais en Amérique, compensés par leurs victoires dans l’Inde, ne firent que les exciter à de plus grands efforts pour vaincre et conquérir le Canada par la force seule du nombre. Cela paraissait d’autant plus facile que leurs finances étaient florissantes, et qu’ils avaient l’empire de la mer. Le génie de Pitt, devenu enfin maître des conseils de la Grande-Bretagne, allait trancher la question de rivalité entre les deux peuples dans le Nouveau-Monde. Ce ministre voulait que sa patrie y dominât seule, ne prévoyant point les événements décisifs de 1775 ; et il fit un armement formidable pour y détruire la puissance française. Il remplaça lord Loudoun par le major-général Abercromby à la tête de l’armée de terre, qui fut encore renforcée de douze mille hommes de troupes réglées sous le major-général Jeffrey Amherst. Il invita toutes les colonies à armer autant de milices qu’elles pourraient. En peu de temps le nouveau général en chef eut le commandement d’environ cinquante mille hommes [dont vingt-trois à vingt-quatre mille] soldats réguliers, outre des milices de réserves nombreuses. C’était un hommage éclatant à la valeur française, et reconnaître la détermination invincible des défenseurs du Canada, car ces forces égalaient le chiffre de sa population entière, hommes, femmes et enfants.

Bibliographie


Aux sources et ouvrages indiqués dans la bibliographie précédente joindre : Journal de la campagne de M. de Léry dans la collection Lévis. – Journal de Bougainville. Rapports des Archives canadiennes, 1897-1898, 1902, 1911, 1926. – Collection des manuscrits relatifs à la Nouvelle-France, tome IV. – Lettres de Montcalm à Lévis, collection Lévis. – Journal des campagnes de Lévis, ibid. – Journal du comte de Malartic, 1755-1760, Paris, 1890. – Documents de Paris, 1ère série, tome XIV.– Abbé Gabriel, Le maréchal de camp Desandrouins, Verdun, 1887. – B. Williams, The life of William Pitt, London 1913-1914, 2 vol. – W. L. Grant, The colonial Policy of Chatham, Kingston, 1911.
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