10e Rencontres de La Dur@nce





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Actes des 10e Rencontres de La Dur@nce



10e Rencontres de La Dur@nce :

l'Afrique

Sommaire :

  • Afrique ... Afrique (s), avant-propos par Gérald ATTALI (IA-IPR)

  • Afrique et développement durable par Gérard GRANIER (conférence)

  • Les indépendances africaines par Catherine COQUERY-VIDROVITCH (conférence)

  • Pour survivre, l’Afrique dévore son capital naturel par Alain GASCON (conférence)

  • Sunjata Keita et Sumaworo Kanté, fondateurs de l’empire du Mali par Francis SIMONIS (conférence)

  • Education et développement durable en Afrique par Christine COLARUOTOLO (atelier)

  • Traite négrière et esclavage par Sandrine KHALED et Dominique SANTELLI (atelier)

  • L'Algérie indépendante (1962-1999) par Muriel MASSE (atelier)

  • Être citadin dans une grande ville d’Afrique noire : entre représentations et réalités par Brigitte MANOUKIAN et Frédérique PLATANIA (atelier)

  • Regards sur le Monomotapa par Patrick PARODI (mise au point)

  • L'histoire de l'Empire du Songhaï (XIIe - XVIe siècles) par Patrick PARODI (mise au point)

  • Sahara, eau et développement durable par Véronique BLUA et Claude MARTINAUD (atelier)

  • L'Afrique dans le regard du peintre par Patrick PARODI (atelier)

  • L'empire du Mali par Daniel GILBERT (atelier)





Afrique ... Afrique (s)


Gérald Attali

Le 13 octobre 2010
IA-IPR d’histoire-géographie
Académie d’AIX-MARSEILLE
gerald.attali@ac-aix-marseille.fr






Aussi longtemps que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires se feront à la gloire des chasseurs. (Proverbe africain)
Une page se tourne ! L’Afrique qui fut si longtemps présente en tant que continent, notamment dans le programme de géographie de 5e, disparait dans le nouveau. Inutile de chercher ailleurs trace d’une étude générale dans les autres classes, il n’y en a pas. Pourtant l’Afrique maintient sa présence, mais de manière différente, sous forme d’études de cas en géographie ou par une approche étendue et novatrice de ses spécificités dans les programmes d’histoire. Consacrer les 10e Rencontres de la Dur@nce au continent africain c’était donner l’impression d’aller à rebours de la rénovation en cours dans nos enseignements et risquer d’entretenir un illusoire parfum de nostalgie. Elles ont conduit exactement à l’inverse et imposé une lecture plurielle du continent.

Le caractère massif d’un continent en grande partie à cheval sur la zone intertropicale a sans doute contribué à fixer une apparence d’unité qui a encouragé une approche globalisante de l’Afrique ; approche qui fut longue à disparaître des pratiques pédagogiques. À présent, cette représentation vole en éclats. Le continent bénéficie depuis quelques années d'une conjoncture économique favorable — qui semble persister malgré la crise — liée à la bonne santé des cours des matières premières et à l’augmentation rapide des exportations ; celles-ci ont favorisé une expansion qui draine les investissements extérieurs et accélère l’intégration du continent dans les échanges mondiaux. Ici comme ailleurs, la mondialisation introduit toujours plus de diversité entre les États et entre les régions. Les transformations profondes que connaissent à l'heure actuelle les territoires sous l’effet de la mondialisation nécessitent — aujourd’hui plus qu’hier — de tenir compte de leur pluralité. De ce dynamisme qui contredit l’afro-pessimisme traditionnel, la récente coupe du monde de football qui s’est tenue en Afrique du Sud a témoigné.

L’évolution démographique constitue un autre facteur de différenciation. Après avoir traversé une phase d’exceptionnelle croissance démographique, l’Afrique enregistre à son tour une diminution sensible de la fécondité. Cette nouvelle situation s’est d’abord imposée aux pays du Maghreb avant de s'étendre à l’Afrique subsaharienne, à un rythme certes encore lent, mais qui devrait s’accroître à l’avenir. Cette tendance ne remet pas en cause l’extrême jeunesse des populations ; elle s’accompagne d’une urbanisation accélérée. Si l’Afrique demeure le continent le moins urbanisé — la proportion de la population vivant en ville est jusqu'à maintenant à peine supérieure à 40 % —, c’est aussi celui qui a connu ces dernières années le rythme de croissance le plus élevé. Ce bouleversement de grande ampleur place les villes devant des problèmes d’aménagement considérables, mais ceux-ci ne tarissent pas l’exode rural qui alimente l’explosion urbaine. Cette dernière a pour conséquence d’ancrer toujours plus l’Afrique dans la modernité.

Il n’y a pas si longtemps encore, l’opposition entre l’Afrique au nord du Sahara et l’Afrique subsaharienne dessinait une différence majeure dans notre connaissance du passé africain. Tandis que la première pouvait s’appuyer sur de puissantes traditions académiques, l’égyptologie ou l’islamologie, la seconde restait peu connue et mal dégagée de l’exotisme imprimé par l’histoire coloniale. L’histoire de cette Afrique-là est une conquête récente. Sa connaissance confirme le caractère artificiel d’une frontière désertique qui fut autrefois perçue comme étanche aux déplacements des hommes et aux échanges de produits, alors qu’elle ne fut jamais un obstacle au commerce d’esclaves ; les historiens insistent aujourd’hui sur l’ampleur de cette traite musulmane qui précéda celle que les Européens développèrent dans l’Atlantique. La recherche historique révèle surtout la variété des cultures et des sociétés dont le passé est dorénavant mieux connu grâce à la fréquentation des rares sources écrites et à l’intérêt accordé aux traditions orales.

Ces renouvellements trouvent désormais leur place dans les programmes. Les 10e Rencontres de la Dur@nce avaient pour ambition de promouvoir leur intégration dans les pratiques pédagogiques et d’aider à une lecture des réalités africaines — passées et présentes — dégagée des lieux communs et des préjugés. Espérons que le pari a été tenu. Les textes qui composent ces Actes vous en font juges. Bonne lecture !

Afrique et développement durable


Gérard Granier

Le 13 octobre 2010
Agrégé de géographie
IA-IPR honoraire

Cette intervention se décomposera en deux temps :

- un premier temps d’approches générales visant à tenter de répondre à 3 questions : quelle place pour Afrique dans les nouveaux programmes de géographie ? Qu’est-ce que le développement durable ? Ce terme peut-il avoir un sens dans le cas de l’Afrique ?

- un second temps d’approches thématiques permettant d’aborder concrètement quelques problématiques de développement durable particulièrement importantes pour le continent africain. Dans le temps disponible, on abordera seulement la question démographique et la question agricole qui se rencontrent autour de l’interrogation : nourrir les hommes.

I. Trois questions préalables

1. Quelle place pour l’Afrique dans les programmes de géographie ?

Le développement durable occupe une place considérable dans les nouveaux programmes de géographie, aussi bien au collège qu’au lycée. En même temps, l’Afrique, en tant que continent, traditionnellement présente en classe de cinquième, disparait de ces mêmes programmes. Mais comme le montrent les tableaux ci-dessous (doc 1), par le biais de la démarche privilégiée de l’étude de cas, l’Afrique peut être présente à de multiples reprises dans le cursus d’un élève, à condition que le professeur veille scrupuleusement à répartir les choix de ces études de cas parmi les différents continents. C’est une recommandation qui figure d’ailleurs en toutes lettres dans les programmes. Car, sans cette vigilance, l’Afrique pourrait être totalement absente puisqu’elle n’est jamais citée comme point d’appui obligatoire.

Afrique et développement durable dans les programmes de géographie

Classe de 6e

« Connaissances »Thème d’étude

« Démarches » Etude de cas

Habiter la ville

2 villes dans 2 aires culturelles différentes

Habiter le monde rural

2 espaces ruraux dans deux aires culturelles différentes

Habiter un littoral

Un littoral touristique

Habiter un espace à fortes contraintes

Un désert chaud

Classe de 5e

« Connaissances » Thème d’étude

« Démarches » Etudes de cas ou exemples

Croissance démographique et développement

Un front pionnier en Afrique

Santé et développement

Les infrastructures sanitaires dans un pays pauvre

Education et développement

Exemple : alphabétisation et accès à l’éducation dans un pays pauvre

Risques et développement

Une catastrophe naturelle dans un pays pauvre

Pauvreté et développement

Décrire les conditions de vie de populations pauvres

La sécurité alimentaire mondiale

Etude comparée de la situation alimentaire dans deux sociétés différentes

La ressource en eau

L’exploitation, la consommation et la distribution de l’eau dans un pays du Maghreb

Classe de seconde (rentrée 2010)

Etude de cas sur thèmes d’études

Nourrir les hommes

L’eau, ressource essentielle

L’enjeu énergétique

Villes et développement durable

Les espaces soumis aux risques majeurs

2. Qu’est-ce que le développement durable ?

Le développement durable fait l’objet d’une définition officielle déjà ancienne puisqu’elle figure dans le célèbre rapport Brundtland, Notre avenir à tous, publié par l’ONU en 1987 : « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Cette « formule magique « (Paul Arnould) se décline en trois volets : un volet économique : poursuivre le développement (à distinguer d’une simple croissance), tout en préservant l’environnement et en réduisant les inégalités (volet social). Un développement durable implique une certaine forme de gouvernance, démocratique et participative, d’où le schéma de «la fleur du développement durable », proposé par la géographe Anne Jegou1, la gouvernance participative constituant la sève indispensable à la vitalité des différents pétales…

Le mot de développement durable est donc né au sein de la sphère onusienne, dans le cadre de rapports internationaux et non pas dans des écrits d’universitaires ou de chercheurs, ni dans des programmes politiques nationaux. Il faut aussi être bien conscient du fait que cette notion a été dès le départ fortement promue et soutenue par quelques puissantes ONG, protectrices de la Nature, à forte culture anglo-saxonne On peut citer notamment l’UICN (Union internationale pour la conservation de la Nature) ou le WWF. De manière significative, le terme de « sustainable development » est paru pour la première fois en 1980 dans un rapport commun du PNUE (programme des Nations-Unies pour l’environnement, une institution créée à l‘issue du premier « Sommet de la Terre » de Stockholm en 1972) de WWF et de l’UICN.

Cette notion a ensuite été progressivement intégrée dans tous les programmes et rapports officiels et comme critère de financement des projets de développement par les « bailleurs ». Mais il a quand même fallu de nombreuses années pour que ce mot s’impose dans un pays comme la France (première mention dans loi Pasqua sur l’aménagement du territoire en 1995 puis généralisation dans le grand public dans les années 2000).

Le développement durable ne prétend pas être une réalité d’aujourd’hui. C’est principalement un cadre pour l’action (la notion offre une grille de lecture pour évaluer un projet d’aménagement ou la réalité d’un territoire), un projet politique au sens noble du terme, voire une sorte d’utopie créatrice. Cette notion doit se décliner à différentes échelles et à ce titre elle intéresse particulièrement l’analyse géographique :

- à l’échelle mondiale, on est encore très loin d’un développement durable, faute d’une gouvernance mondiale et de l’égoïsme des nations,

- au niveau local, les perspectives sont plus encourageantes. Les agendas 21, qui se développent rapidement en Europe, constituent un excellent outil d’aménagement durable. En Afrique, des opérations dites de micro-développement, peuvent aussi satisfaire à des critères de développement durable (cf exemple de Guelack présenté ci-dessous)

3. La notion de développement durable peut-elle avoir un sens en Afrique ?

- Au premier abord, la notion de développement durable ne pourrait-elle pas sembler un luxe pour une population africaine qui doit majoritairement d’abord chercher à survivre ? L’idéologie du développement durable, qui distingue voire oppose l’Homme de la Nature, pourrait aussi paraître étrangère aux traditions africaines nourries par l’animisme, pour lequel l’Homme est une composante de la Nature.

- Pourtant, le développement durable doit être un impératif pour ce continent, comme pour les autres, au moins pour trois raisons :

- l’Afrique est fortement concernée par les enjeux mondiaux : changement climatique, épuisement des ressources non renouvelables, etc.

- le développement durable implique le développement humain et cherche d’abord à répondre aux « besoins du présent » qui sont dans le cas de l’Afrique des besoins élémentaires : être en bonne santé, se nourrir, se loger, etc.

- l’Afrique sera à l’avenir le continent le plus concerné par la question de l’équilibre à préserver entre croissance démographique et conservation des ressources puisque sa population devrait encore doubler d’ici 2050.

- Allant plus loin, certains auteurs estiment même que les africains seraient des « précurseurs du développement durable » (Sylvie Brunel, A qui profite le développement durable ? Larousse, 2008) en pratiquant déjà, faute de moyens, cette « économie légère » à laquelle aspire nombre d’écologistes.

II. Deux questions de développement durables posées à l’Afrique

1. La question de la croissance démographique : faut-il craindre une « bombe P » 2?

Le retour d’un certain néo-malthusianisme accompagne la montée de l’idée de développement durable au moins dans certains pays comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis. Or une des spécificités du continent africain est de présenter la plus forte croissance démographique au monde associée à la plus forte présence de pays les moins avancés (PMA).

La question du rapport croissance démographique/développement a donc une certaine légitimité même si les réponses à cette question peuvent varier.

a. La situation démographique actuelle en Afrique

Remarque préalable : il existe un gros problème de fiabilité des données statistiques compte tenu de la désorganisation de nombreux Etats. Par exemple, que peut signifier le nombre de 70 millions d’habitants en 2010 pour la République démocratique du Congo alors que le dernier recensement remonte à 1984 et que sévit dans ce pays une situation de guerre larvée depuis de nombreuses années ?

En 2009, la population africaine aurait passé le cap du milliard d’habitants selon l’ONU (contre seulement 225 millions d’hab. en 1950), soit un quadruplement en 60 ans !

L’Afrique affiche en effet les taux de croissance les plus élevés de la planète : de l’ordre de 3% par an, car, globalement, elle n’est pas encore entrée dans la deuxième phase de la transition démographique.

La mortalité a baissé tardivement (après la seconde guerre mondiale) mais fortement. Avec un taux de 16 pour mille en 2007, elle affiche le taux le plus élevé de la planète (moyenne mondiale : 9 pour mille) et ceci pour 3 raisons principales :

- la forte mortalité infantile (2 à 3 enfants sur 10 meurent avant l’âge de 5 ans)

- la mortalité directe ou indirecte due aux guerres

- le rôle du SIDA : 1, 4 millions de morts en Afrique subsaharienne en 2008

La fécondité, bien qu’en baisse, demeure très forte : encore près de 5 enfants par femme (moyenne mondiale : 2,5).



(Doc. 3 La fécondité dans le monde en 2005.)3

Même avec une baisse de la fécondité, la natalité demeure exceptionnellement élevée du fait de l’importance des populations en âge de se reproduire. Avec 6 millions de naissances par an, le Nigéria est au 3ème rang mondial en valeur absolue. Le Mali affiche encore un taux de natalité de 43 pour mille.

Cette situation d’ensemble masque cependant une hétérogénéité croissante entre les Etats :

- L’Afrique du Nord est en train de terminer sa transition démographique : en Tunisie, la fécondité est tombée à moins de 2 enfants par femme ; en Algérie, le décrochage a été brutal pour atteindre actuellement 2,4 enfants par femme. Fait nouveau, l’évolution de la fécondité est donc maintenant déconnectée de l’évolution du niveau de vie.

- L’Afrique australe se rapproche aussi de l’achèvement de la transition démographique (Fécondité : 2, 8)

- Avec ses niveaux de fécondité exceptionnellement élevés (Niger : 7,15, Ouganda 6, 38) l’Afrique subsaharienne fait donc un peu exception.

L’hétérogénéité villes/campagnes mérite aussi d’être soulignée. L’indice synthétique de fécondité (ISF) est en moyenne de 4 dans les villes contre 6 dans les campagnes. Dans les villes du Kenya, cet indice est passé en quelques années de 7 à 3,5. Mais la population urbaine reste moins importante en Afrique que dans les autres continents.

b. Croissance démographique et développement durable

Cette croissance démographique forte est-elle un obstacle au développement ou au développement durable ? A cette question ancienne, les réponses des auteurs restent divergentes. Roland Pourtier (2009) parle de « bombe démographique ». Sylvie Brunel (2004) annonce pourtant « la fin de l’exception démographique africaine ».

- La croissance démographique peut-elle conduire au surpeuplement ?

La notion de « surpeuplement » est à utiliser avec la plus grande précaution même si le succès de l’indicateur « empreinte écologique » la réactive indirectement. Il en va d’ailleurs de même pour la notion de « capacité de charge des terres ».

La définition de l’INED montre bien ses limites : « Etat d’un territoire ou d’un espace où les ressources disponibles ne sont plus suffisantes pour subvenir aux besoins de la population qui y réside ». Cette définition semble ne pas tenir compte des échanges extérieurs d’un territoire ou bien elle conviendrait davantage pour caractériser une situation alimentaire conjoncturelle de disette ou de famine. En fait, on sait bien qu’il n’existe pas de lien déterministe entre densité de population et surpeuplement : les Pays-Bas ne sont pas surpeuplés ! Dans une économie ouverte, les échanges commerciaux peuvent compenser des insuffisances locales.

Cependant un « surpeuplement relatif » peut être admis dans le cas d’une croissance rapide dans un contexte d’agriculture extensive. Des tensions entre éleveurs et agriculteurs ayant des pratiques différentes sur une même espace, comme au Sahel, peuvent en résulter. On peut plus rarement déboucher sur une guerre civile : la faim de terres a été évoquée comme une des causes possibles du conflit rwandais de 1994.

- le poids considérable des jeunes

L’Afrique subsaharienne compte 41% de moins de 15 ans dans sa population (moyenne mondiale : 28 %). Il est évidemment difficile de scolariser la totalité d’une population aussi abondante et en croissance rapide. Mais surtout l’insertion sur le marché du travail est problématique. Le secteur informel prolifère (par exemple nombreux enfants ou jeunes cherchant à profiter des embouteillages des grandes villes pour vendre quelques produits aux automobilistes). La dilution des vieilles solidarités familiales explique les multiples formes de déviance (prostitution, drogue, violences). L’émigration à l’étranger apparaît alors souvent comme le seul espoir mais la « forteresse Europe » se protège relativement bien.

Face à cette situation le géographe Roland Pourtier (2009) porte un jugement sans nuance : « il n’ya pas d’autre choix que le préservatif aujourd’hui ou la kalachnikov demain».

c. Quels scénarios démographiques pour demain ?

Selon le « Population Reference Bureau », organisation indépendante basée à Washington, le continent africain pourrait compter deux milliards d’hab en 2050, soit un doublement en 40 ans. Il représenterait alors 20 % de la population mondiale, retrouvant approximativement la part relative qu’il occupait au milieu du XVIIeme siècle, avant les ravages de la traite et de l’esclavage.

Mais quel crédit peut-on accorder à cette projection ?

- Il est certain que les populations subsahariennes semblent peut concernées par les politiques antinatalistes (rôle de l’Islam et des églises évangéliques). Mais après l’Afrique du Nord, l’Afrique australe (Zimbabwe, Afrique du Sud) est maintenant touchée par des politiques de contrôle des naissances. L’urbanisation s’accompagne aussi toujours d’une diminution de la fécondité. Si elle baissait pus vite que prévu, les 2 milliards d’habitants ne seraient pas atteints.

- Une grosse incertitude concerne les effets démographiques du SIDA. L’Afrique subsaharienne est le sous continent le plus touché (5,2 % de la population contre seulement 0,8 % au niveau mondial).


(doc 4 carte Taux de prévalence du VIH dans le monde) 4

Mais, tout récemment, grâce a la diffusion des trithérapies et à la politique de prévention, on observe une stabilisation du taux de prévalence. Les scénarios catastrophes prévoyant une diminution de la population de certains pays comme le Bostwana pourraient donc ne pas se réaliser.

2. Les campagnes d’Afrique noire face au développement durable

L’Afrique noire reste majoritairement rurale et agricole malgré une urbanisation galopante : ¾ des pauvres en Afrique occidentale et centrale vivent dans les campagnes, le secteur agricole représente entre 50 et 70 % de la population active (72% au Sénégal) et fournit une part importante du PIB (31% au Burkina Faso). Il n’y aura donc pas de développement durable sans une évolution forte des systèmes agricoles et des campagnes.

a- Des insuffisances notoires demeurent

Problème majeur, la croissance de la production agricole est demeurée inférieure à celle de la population (contrairement à ce qui s’est passé en Asie ou en Amérique latine). Il en résulte un accroissement de la dépendance alimentaire.

L’Afrique est ainsi le continent le plus frappé par la malnutrition. Sur le milliard d’humains concernés, selon la FAO, 236 millions sont en Afrique. Une personne sur trois est sous-nutrie et, plus grave, la disponibilité alimentaire par habitant n’a pas progressé depuis 50 ans (2100 cal/jour/hab. en 1961-63 et 2100 cal/jour/hab. en 2010).


(Doc 5 carte la sous-alimentation dans le monde)5

L’absence de progrès tient en partie à ce que les méthodes agricoles sont restées très extensives : très peu d’irrigation (5% des terres contre 37 % en Asie), très peu d’engrais (11 kg par ha contre 67 kg en Amérique latine et 129 kg en Asie), des rendements faibles (10 à 12 qx/ha).

Pour augmenter la production, on a privilégié deux autres choix : réduction des jachères, avec le risque de baisse des rendements et de dégradation des sols qui l’accompagne, mise en culture de nouvelles terres (le programme de 5e invite à étudier un «front pionnier » africain).

Cette stagnation agricole répond à des facteurs généraux multiples (insuffisance de la formation des agriculteurs, manque d’investissements, désintéressement des Etats, etc.). On pourrait aussi retenir deux données spécifiquement africaines : le statut foncier, défavorable à l’initiative individuelle, l’effet pervers de l’aide alimentaire en blé ou riz importés à faible prix, qui ne permet pas une juste rémunération des producteurs locaux.

b- Mais des leviers de changement existent.

On peut citer notamment :

- les marchés urbains locaux, qui constituent un débouché considérable et en croissance rapide. Le dynamisme des agricultures péri-urbaines (voire intra-urbaines) est réel et n’empêche pas des spécialisations rémunératrices dans des régions plus éloignées des grandes villes (exemple de la culture des oignons en pays dogon au Mali). Cette explosion du « vivrier marchand » rend largement obsolète la vieille distinction cultures vivrières/cultures commerciales.

- les marchés mondiaux peuvent offrir aussi de réelles opportunités de développement. Certes le débat idéologique sur le caractère « durable » d’une mondialisation des échanges agricoles est posé. Mais pourquoi l’Afrique devrait-elle rester à l’écart d’un mouvement qui a largement profité à d’autres pays du Sud (Brésil, Asie du sud-est par exemple) ? Certains marchés traditionnels (café, cacao, huile de palme) sont menacés par la concurrence d’autres pays du Sud. Mais l’Afrique peut connaître aussi des succès spectaculaires sur des marchés de « niche » comme celui des roses au Kenya. La culture des roses est devenue la première source de devises du pays et offre 80 000 emplois directs et 500 000 emplois indirects. Les exportations sont massives vers les Pays-Bas, plaque tournante du marché mondial. Les effets pervers en terme de développement durable ne sont cependant pas négligeables : problème de l’utilisation massive de pesticides, surconsommation d’eau pour l’irrigation des plants, etc. (cf. Le Monde du 14-15 février 2010, Le parfum sulfureux des roses kenyanes).

L’Afrique offre donc des potentialités réelles si on combine :

- l’importance des surfaces cultivables non encore exploitées. Selon Sylvie Brunel, l’Afrique compterait 220 millions d’ha cultivés pour 1000 millions d’ha cultivables. On comprend que l’Afrique soit actuellement le continent de prédilection pour l’acquisition de terres par des intérêts étrangers. Le Soudan a fait paraître en août 2008, dans le Financial Times, l’annonce suivante : « Etat cède 880 000 ha de terres arables pour 670 millions d’euros ».

- les fortes réserves d’intensification. Les plantes africaines n’ont pas fait l’objet des mêmes efforts de recherches que le blé ou le riz. Leurs rendements pourraient donc fortement progresser.

Selon Sylvie Brunel, l’Afrique est « un continent qui, demain, pourrait tout à fait devenir un des greniers du monde » mais il faut pouvoir garantir à l’agriculteur des prix suffisamment rémunérateurs et stables.

c. L’exemple du terroir de Guelack au Sénégal

Pour terminer cette intervention sur une note positive et moins misérabiliste que nombre de reportages médiatiques sur l’Afrique, j’évoquerai en quelques mots un exemple de développement local au Sénégal (non loin de Saint-Louis). Dans des conditions climatiques difficiles (précipitations moyennes annuelles de l’ordre de 300 mm seulement), sous l’impulsion de deux leaders locaux et avec l’appui technique et financier de la coopération décentralisée (ONG, collectivités locales), cette communauté peule, donc au départ composée d’éleveurs, a réalisé des progrès substantiels au plan du développement humain (amélioration de la santé publique, généralisation de l’enseignement primaire, amélioration de l’habitat) en diversifiant ses activités économiques (introduction d’un élevage bovin et d’un élevage caprin sédentaire plus intensif que l’élevage semi-nomade traditionnel, développement de cultures irriguées, artisanat, tourisme solidaire).



(Doc. 6 Cases pour hôtes de passage dans le village de Guelack. Photo G. Granier).

Pour garantir la durabilité de son développement, la population locale a aussi compris qu’elle devait prendre soin de son environnement naturel malgré une réelle pression démographique. D’où la mise en œuvre d’une politique de reboisement, des méthodes agricoles limitant l’usage des pesticides et même des efforts d’enfouissement des déchets plastiques, qui sont devenus une des plaies de l’Afrique.

(Pour plus de précisions, voir le manuel de géographie seconde Magnard, édition 2010, p 44-45)

Conclusion

Souvent moins citée que d’autres continents, l’Afrique n’en reste pas moins un enjeu majeur de développement durable car elle doit faire face à des problématiques très contradictoires. Les environnementalistes y voient d’abord un des derniers terrains de conservation d’une nature sauvage et s’attachent à préserver les écosystèmes, la biodiversité au risque d’une « patrimonialisation » abusive (voir les travaux d Marie-Christine Cormier-Salem de l’IRD). A l’inverse les géographes urbanistes soulignent les énormes difficultés pour aller vers une ville africaine plus durable face aux dégâts d’une urbanisation galopante et incontrôlée (voir les travaux d’Elisabeth Dorier-Aprill). Au cœur de l’avenir africain demeure d’abord le défi d’une croissance démographique qui reste à maîtriser.

Quelques ressources documentaires sur l’Afrique subsaharienne

Les travaux de Sylvie Brunel, en particulier

  • L’Afrique, un continent en réserve de développement, Bréal, 2004

  • L’Afrique dans la mondialisation, Documentation photographique n°8048, 2005

  • Le développement durable, Que sais-je n°3719, PUF, 3ème éd., 2009

  • A qui profite le développement durable ?, Larousse, 2008

  • Nourrir le monde, vaincre la faim, Larousse, 2009

Pourtier Roland (sous la direction de), Géopolitique de l’Afrique et du Moyen-Orient, Nathan, 2ème éd. 2009. Ouvrage destiné à la préparation des concours d’entrée dans les écoles de commerce

Dubresson Alain, Raison Jean-Pierre, L’Afrique subsaharienne, une géographie du changement, Coll. U, A. Colin, 2ème éd., 2003

Courade Georges, L’Afrique des idées reçues, Belin, 2006

http://pedagogie.ac-amiens.fr/histoire_geo_ic/?-L-Afrique-et-le-developpement-

Compte-rendu d’un stage de formation continue en 2007 sur « Afrique et développement durable »

Les indépendances africaines


Catherine Coquery-Vidrovitch

Le 13 octobre 2010
Professeure émérite
Université PARIS-Diderot (PARIS VII)
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