«Dans la nuit des temps, IL y a longtemps, très longtemps, les couleurs n’existaient pas. Presque tout était gris et ce qui n’était pas gris était noir…»





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date de publication28.10.2017
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Noir, blanc, une histoire de couleurs
Réflexion sur l’usage et le rôle de la couleur dans la littérature en images

Conférence de Liliane Cheilan



Des magazines illustrés en noir et blanc de jadis aux albums contemporains, l’évolution des techniques a permis à la couleur de donner sa pleine mesure dans les littératures en images d’aujourd’hui : albums, livres illustrés, bandes dessinées. Comment les créateurs contemporains utilisent-ils la couleur ? Quels effets veulent-ils en obtenir ? Quel rôle lui assignent-ils ? C’est à travers une conférence illustrée par un diaporama que Liliane Cheilan a tenté de répondre à ces questions, prenant appui sur de nombreux exemples.

Liliane Cheilan est critique et formatrice à l’Institut international Charles Perrault, co-rédactrice en chef de la revue Hors cadre(s). Sa conférence a été donnée à Volx le 13 mars 2013, dans le cadre de la Fête du Livre organisée par Eclat de lire de Manosque et Croque livres de Forcalquier.

On trouvera, ci-joint, la liste des albums cités durant cette conférence.


« Dans la nuit des temps, il y a longtemps, très longtemps, les couleurs n’existaient pas. Presque tout était gris et ce qui n’était pas gris était noir… »



Ainsi débute Le Magicien des couleurs d’ Arnold Lobel (Ecole des loisirs,1971)
Alors que pendant tout le Moyen Age le livre manuscrit calligraphié était richement illustré et coloré, l’arrivée au 15e siècle du livre imprimé marqua la perte de la couleur.

La gravure dès lors, supplanta l’enluminure et de la miniature qui s’adressait à une élite.

C’est à la fois pour des raisons techniques et de coût que le livre imprimé (dont la vocation était de toucher le plus grand nombre) devint un livre en noir et blanc dont différentes « écoles » de graveurs tentèrent pourtant de renouveler l’esthétique au cours de l’histoire :

D’abord gravure sur bois :

Bois de fil ( c’est-à-dire bois gravé dans le sens des fibres) de l’école allemande, marquée par la force saisissante des productions de Holbein le Jeune ou de Dürer.

Bois de Bout (bois gravé perpendiculairement aux fibres) qui, permettant plus de finesse et de précision, favorisera le succès de la vignette romantique (ex. : Paul et Virginie).

Gravure en relief popularisée au 19e siècle par Thomas Bewick qui donnera un « rendu » supérieur aux illustrations et sera employé notamment par Gustave Doré.

Puis gravure sur métal (sur cuivre ) avec ses procédés d’eau- forte ou de « taille-douce », techniques utilisées dès le 15e siècle en Italie du nord mais prédominantes au 17e/18 e siècles, employées aussi bien par les peintres ( Jacques Callot, Rembrandt) que les encyclopédistes.

Lithographie ,enfin, procédé découvert en 1796 par Aloys Senefelder et qui lui aussi fut à l’origine de productions remarquables.


La couleur, durant tout ce temps, restera cantonnée à la littérature de colportage grâce à la technique du pochoir. (Petite bibliothèque bleue de Troyes, images d’Epinal)

Il faudra attendre l’apparition de la photogravure pour que soient enfin réglés les problèmes de « mise en couleurs » du livre imprimé.

.

Il y eut donc un moment où régnait le noir et blanc.

Par ex. Alice au pays des merveilles dans sa version de 1865 est en noir et blanc

Sa 2e version, 20 ans plus tard, comporte des vignettes colorées mais le dessin reste le même.

Car la couleur dans l’imprimé dépend des coûts de production.

Il y a encore 50 ans la presse enfantine la plupart des feuillets sont en noir et blanc.

Citons : Fillette, Les pieds nickelés, Lépatant, Cricri..

Les premières aventures de Tintin de 1929 à 1940 ont été publiées elles aussi en noir et blanc. (D’ailleurs pour Hergé la couleur n’avait pas beaucoup d’importance !)
Parce que lorsqu’on se trouve en présence de la couleur il faut s’interroger : s’agit-il de couleurs directes ou de couleurs secondes ?

Plaçons-nous au niveau de la planche originale .

  1. Le dessin est en couleur mais la couleur est une couleur différée ou seconde. La couleur est venue remplir un dessin tracé à l’encre de Chine. Cette « mise en couleur » a été faite soit par l’auteur soit par un coloriste mais dans un 2e temps.

  2. La couleur est directe, elle est consubstantielle au dessin, appliquée en même temps que lui…C’est alors le créateur lui-même qui s’occupe de la couleur.

Exemples de dessins colorés : Claude Ponti ou Ilya Green (Le petit chaperon rouge)

Exemples de couleurs directes : Jansen.
Dans l’illustration le dessin est plutôt narratif, nerveux, rapide. La couleur, elle, crée davantage une « atmosphère ». (Cf. Anaïs Vaugelade auteur de La soupe au caillou : « la couleur doit préciser l’atmosphère »)

C’est ainsi que le bleu est souvent vécu comme déprimant ; le jaune, trop lumineux, aveuglant ; le rouge agressif.

Dans Les Chatons barbouilleurs de Marguerite Brown, d’adorables chatons s’amusent à faire des mélanges de couleurs pour trouver la teinte verte source de sensations et d’émotions.

Dans Neige, le blanc et les couleurs ou dans Océan, le noir et les couleurs d’Emilie Vast, il s’agit de planter de petites graines génératrices de couleurs.
Pourtant la symbolique des couleurs n’est pas universelle !

La couleur n’est signifiante que si elle est placée dans un contexte qui lui donne une connotation particulière.

Par ex. dans L’Invité de Marie Dorléans le rouge est de plus en plus envahissant .

Il apparaît d’abord sous la forme d’un cheval d’un beau rouge lumineux, jouant d’abord de sa séduction, en « mettant plein la vue », puis devenant omniprésent au point qu’il faille, pour finir, le chasser.

Ce rouge prend cette force d’expressivité parce qu’il s’inscrit dans un univers tout de noir et de blanc.

Et dans cet univers il représente alors une véritable intrusion.
Comparons L’Invité avec Chien bleu de Nadja. Chez Marie Dorléans le rouge représente une idée, il a une valeur symbolique. Chez Nadja le bleu (un bleu improbable) fait référence aux peintres comme Matisse. Il renvoie aussi à l’univers des contes. Il possède une inquiétante étrangeté.
La couleur n’est pas dissociable non plus de la technique employée

Chez Marie Dorléans le cheval est une forme découpée dans du papier canson, sans contour, qui tranche avec le décor dessiné au stylo noir très fin et le personnage tout gris. Chez Nadja il s’agit de gouache . Chez Sara il y a beaucoup de papier déchiré. Chez Tana Hoban des photographies, des photogrammes. Chez d’autres : des collages, des assemblages de matières diverses, du tissu…
1- La page blanche
Dans l’Invité que nous venons de citer, il y a transfert du motif au support : le cheval devient la page elle-même par envahissement du rouge. De blanche qu‘elle était la page se fait écarlate. Le personnage avons-nous dit, est la représentation symbolique d’une idée. Il y a mise en relief non pas d’une histoire mais d’une obsession.

On retrouve ce même phénomène dans Baba Yaga de Nathalie Parain ou dans Mon chat personnel et privé spécialement réservé à mon usage particulier de Rémy Charlip.

Ces albums sont des compositions libres sur page blanche. Ce qui importe ici c’est plus l’expressivité du dessin posé sur la page que l’histoire en elle-même, que la narration.

De même dans Moi et rien de Kitty Crowther l’aspect minimaliste du décor traduit surtout l’état de deuil ; il évoque l’absence, renvoie à un cheminement intérieur.
Certains albums actuels comme Diapason ou Be-bop sont des livres qui se déplient en accordéon Les motifs s’y déroulent sur fond de page blanche et le rythme du jazz y est rendu par le mouvement des pages.

Quant à Emilie Vast dans Il était un arbre (chez MeMo) elle compose une ode à la nature à partir d’éléments très suggestifs sur fond blanc, à partir de touches de vert, de roux, de brun. Cet album est à mettre en relation avec L’Arbre, le loir et l’oiseau de Iela Mari.

Dans Raymond rêve de Crausaz, on assiste à une simple présentation de couleurs et d’émotions. De même dans Drôle d’oiseau de Jennifer Yerkes où l’oiseau se camoufle dans le paysage. Ici, on n’est pas loin du blanc absolu.

C’est un cas limite où l’album semble se condamner lui-même !

Ce blanc absolu Rémy Charlip l’ose dans deux ouvrages : Rien ou dans On dirait qu’il neige (le texte se situe en bas de pages résolument blanches). Mais également Aoi Huber-Kono dans C’était l’hiver (que des pages vierges !). Ou même Anne Herbauts dans Lundi où l’auteur joue avec le grammage des feuilles de plus en plus fines mais dans lesquelles la perte de matière est compensée par l’impression de flocons bien matériels.
2- La page noire
Le noir, dans les albums de littérature de jeunesse, c’est essentiellement le noir de la nuit et c’est peut-être surtout la peur du noir dans la nuit.(cf. Munari). Mais c’est plus que cela.

Alors que la page blanche (et la fameuse angoisse qui va avec !) évoque le livre non encore écrit, la page noire, elle, renvoie plutôt au deuil ou à l’enfer (dans ses aspects négatifs) mais aussi (dans ses aspects positifs) à « une matrice, à un monde non encore créé mais déjà en préparation. »

Citons ici le numéro 7 de février 2011 de la revue Hors cadres : Le noir.

« Comme la manière noire en gravure sur cuivre – qui consiste à grainer la plaque pour obtenir un fond noir permettant de détacher les formes gravées comme si elles sortaient de l’ombre - l’utilisation de la page noire, monochrome ou en tant que fond noir, favorise peut-être davantage que la page blanche une espèce de surgissement de l’image »
Ce surgissement de l’image on peut le saisir dans un album comme Les cerveaux lents des cerfs volants de Raymond Perrin qui symboliquement, au début de l’ouvrage, fait pénétrer Roussel, son héros, dans l’univers noir de la page par une fente en demi lune et en fin d’ouvrage, le fait ressortir du noir par une autre fente.

De même dans Zoom d’Istvan Banyai où chaque effet de zoom arrière est accompagné d’une page noire monochrome qui fait que chaque présentation de l’image est comme une sorte re-création de celle-ci , bien plus qu’un élargissement du champ de vision.
Dans : 3’’ (Trois secondes) de Marc Antoine Mathieu c’est sur fond noir, un fond très inquiétant, que se déploie son univers constitué d’affaires, de crimes, ou de complots.

Et dans Cinéma Panopticum de Thomas Ost, c’est également sur fond noir (celui des salles obscures !) que sont projetées les séances muettes fantastiques, macabres, terrifiantes, que visionnent l’héroïne de l’album et, dans le même temps …le lecteur.

Dans Il fait nuit de Gaétan Doremus le noir est partout : noir de la nuit et des peurs que l’enfant doit affronter, mais qu’il parviendra à surmonter ici grâce aux paroles rassurantes de son grand frère transcrites en blanc en bas de page. La technique de l’auteur consiste à utiliser la sur brillance pour figurer des formes noires sur fond noir.

Dans la nuit noire de Munari l’impression de noir est atténuée par l’utilisation du bleu nuit avec des intermèdes colorés.
Mais ce qui se passe dans la nuit peut malgré tout apparaître dans des pages colorées !

C’est le cas de l’ouvrage de Wolf Erlbruch : Allons voir la nuit !

C’est le cas aussi des Prédateurs d’ Antoine Guillopé où l’auteur joue des contrastes du noir et blanc, le noir et le blanc étant ici traités comme de véritables couleurs.

La Nuit de Betty Bone, par ses papiers découpés et ses silhouettes superposées, permet elle aussi une double lecture de son album soit qu’on fixe son regard sur le blanc soit sur le noir. Par contre, Bec-en-l’air, du même auteur, nous fait pénétrer dans un monde très sombre où un oiseau, seul, perdu dans l’immensité de la nuit, ne peut communiquer avec le monde clair et coloré de l’arbre qu’à travers des trous qu’ils auront l’un et l’autre découpés dans le ciel nocturne.

Rien d’effrayant, en revanche, dans Le Ballon de Zebulon, d’Alice Brière-Haquet, un conte randonnée pourtant en rouge et noir, qui met en scène la quête d’un enfant à la recherche de son jouet perdu et à qui les animaux, croisés sur son chemin, répètent :

« Un de perdu, dix de retrouvés ! ». Ce conte superbe sur papier de soie, dessiné à l’encre de Chine, aéré de rouge et de blanc, est d’une grande douceur et d’une grande poésie.



Dans Rouge, rouge, petit chaperon rouge, Isabelle Vandenabeele, donne une version nouvelle, tout en rouge et noir là aussi, du Petit Chaperon rouge mais les couleurs violentes donnent au récit une tonalité cruelle et sanglante.

A l’opposé, La Nuit du visiteur de Jacques Benoît, malgré le noir des planches, propose une interprétation ludique et réjouissante de ce même conte avec une grand’mère sourde et un loup qui perd patience…

Donc, richesse de la couleur noire aux tonalités vraiment diverses !

Beauté de ce noir qui peut ne pas être…si noir que cela !

Alors que Lorenzo Mattoti, dans Hänsel et Gretel, par ses entrelacs inextricables, cette forêt où pointe juste une faible lueur dans une lointaine trouée, parvient à donner une impression de noir si forte qu’on dirait que ses pages à lui sont noires…

3- Et la couleur ?
Pages blanches et pages noires, on l’a vu, peuvent être traitées comme des couleurs.

Mais elles peuvent aussi être des fonds sur lesquels se détachent d’autres couleurs.
Prenons l’exemple des Trois Brigands de Tomi Ungerer, album novateur publié en 1961 aux Etats-Unis et 10 ans plus tard en France.

Dans cet album c’est le noir qui s’impose : dès la 1ère de couverture, on est saisi par la masse noire des manteaux dans lesquels les brigands sont drapés, par la masse noire aussi de leurs chapeaux ronds sous lesquels perce à peine le blanc de leurs yeux encerclant une pupille noire. Seule couleur : le rouge de leur hache qui éclate au-dessus de leur tête !

Le caractère nocturne de l’histoire est rendu par ce noir intense : noir des personnages à peine esquissés, noir des pages de textes sur lesquelles s’inscrivent des paragraphes blancs. Mais si on observe bien, ici la nuit est bleue, un bleu d’une grande douceur.

Bien différent est La Grosse bête de Monsieur Racine du même auteur, un livre très haut en couleurs (avec beaucoup de teintes secondaires) et un dessin qui par sa variété crée une impression de mouvement.
Anaïs Vaugelade dans Le Secret, fait varier la couleur selon les temps de l’histoire : C’est la dominante jaune qui correspond au matin, le vert à l’après-midi, le rouge enfin au soir. L’emploi de l’aquarelle se veut ni réaliste ni naturaliste, seulement sensible.

Dans La Laisse rouge, album sans texte de Sara, le fond est gris, noir ou blanc sauf les éléments importants qui sont en rouge : ici la laisse du chien et les escarpins de sa maîtresse à laquelle il est relié.

De même dans Dudu de Betty Bone le rouge constitue le fil directeur dans la recherche de la petite sœur qui vient de s’égarer. Fil qui conduit finalement à la mère vêtue elle-même d’une robe écarlate.

Dans L’Heure du facteur de la même Betty Bone on a une opposition entre le paysage extérieur dépouillé, terne, tout en noir et blanc et la découverte d’un intérieur de plus en plus coloré : le feu rougeoie dans le poêle, le chat rose joue, les perruches multicolores s’animent, le personnage principal vêtu d’un pull à fleurs réalise avec des crayons de couleurs un dessin qu’il va envoyer.

Autour d’une histoire très simple la couleur suffit à traduire l’atmosphère chaleureuse d’un foyer.
En fin de séance : La projection de quelques images montre combien l’utilisation de la couleur et le dessin participent de l’univers d’un artiste, combien ils contribuent à sa signature puisqu’ils nous permettent de le découvrir avant même qu’on nous l’ait révélé.

Quelques exemples :

1- Dessins et couleurs suggestives pour des paysages mythiques et c’est L’Atlas des géants de François Place.

2- Lumière diffuse, impression ouatée, silhouettes de personnages un peu floues, peinture à l’aquarelle, intimiste : Il va neiger d’Anne Brouillard.

3- Dessin net et précis, dominance du brun et du marron. Chaque arbre semble recevoir la lumière. Il y a un fort contraste entre la frondaison et le pied de l’arbre ou le sol. Nous sommes chez Claude Ponti : La forêt de l’enfant perdu.

4- Hamac entre 2 arbres avec 2 lapins. Les tons sont violents. La couleur est brute, directe. Pas de recherche de profondeur. Le trait est appuyé. Un contour noir cerne les objets.

C’est Un jour un loup de Solotareff.

Josette Maldonado

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