Discours prononcé par Antoine bories-azeau





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Hommage à Claude ROMIEU (1915 - 1981)
Discours prononcé par Antoine BORIES-AZEAU (membre du club de Montpellier)
lors de la conférence annuelle du 170ème district à MONTPELLIER les 22, 23 et 24 avril 1983




Le 24 juillet 1981, au terme d'un long calvaire, notre ami Claude ROMIEU, Professeur à la Faculté de Médecine, rendait le dernier soupir. Deux jours plus tard, tandis que la foule des vacanciers déferlait sur l'autoroute voisine, ses proches, ses amis l'escortaient en silence jusqu'à son ultime demeure : le sol de notre campagne montpelliéraine où son passé le ramenait irrésistiblement. La clarté lumineuse de l'été méditerranéen contrastait avec la tristesse et le désarroi de tous ceux qui l'entouraient une dernière fois.
Les années passent mais le souvenir demeure, inaltérable et affectueux : il nous dicte aujourd'hui cet hommage à l'adresse de l'Universitaire de haute lignée, du Rotarien exemplaire, et beaucoup plus simplement, de l'homme et l'ami que fut pour nous Claude Romieu. Issu d'une vieille famille montpelliéraine profondément enracinée dans notre cité, Claude s'oriente dès 1932 vers la Faculté de Médecine. Pour ceux qui ont alors le privilège de l'approcher dans un foyer où tout est toléré sauf la médiocrité, sa culture déjà très vaste, l'originalité de son caractère, la distinction de son comportement se seraient accomodés tout aussi bien d'une destinée juridique ou littéraire.

Nous ne saurions détailler ici les étapes successives, franchies sans le moindre faux pas, de sa carrière universitaire, depuis le diplôme de Doctorat en Médecine obtenu en 1939, jusqu'à l'ascension, en 1965, à la chaire de Clinique Carcinologique, suprême consécration qui le voit succéder à son maître le Professeur Louis Lamarque. Entre temps, la guerre lui permet d'affirmer, d'abord en Lorraine d'où il s'évade après avoir été fait prisonnier, puis en Savoie et en Italie, son courage et son esprit d'initiative : ils seront honorés par la Croix de guerre avec étoile de vermeil, par la Croix du combattant volontaire, par une citation à l'ordre de la Division en 1944 et par le titre de Chirurgien consultant de l'armée des Alpes en Mai 1945. La deuxième césure date de 1949 : à l'occasion d'un séjour au Mémorial Hospital de New-York, temple mondial de la cancérologie, il côtoie pendant deux ans les plus grands noms de cette discipline et revient en France avec une vocation définitivement affirmée.

Directeur du centre anticancéreux de Montpellier dès 1963, il contribue sans relâche à son extension, - dont témoigne la toute récente clinique du Val d'Aurèle -, et à sa notoriété par la présentation des nombreux travaux issus de son école. Grand voyageur au service de notre Faculté, il en est à maintes reprises le distingué représentant, bien au-delà de nos frontières : les portes les plus étroites s'ouvrent largement à tous ceux qui peuvent se prévaloir de sa recommandation. L'idéal de servir se manifeste encore, chez lui, par les responsabilités qu'il assume au sein des Commissions nationales de Cancérologie, d'Hygiène sociale, de Chirurgie plastique, pour ne citer que les plus importantes : sa voix y est toujours écoutée, ses options nuancées souvent prépondérantes. Malgré cette vie débordante, il réussit à sauvegarder sa dilection pour la culture au sens le plus vaste du terme : elle fait de lui un membre assidu de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier - où ses communications séduisent l'auditoire - et de la Société Française d'Histoire de la Médecine dont il devient le président régional en 1965.

Dès lors, Claude Romieu ne peut échapper à l'avalanche des honneurs, mais, s'il les reçoit volontiers, il n'en tire jamais la moindre vanité. Craignant de vous lasser en voulant tout vous dire, nous nous limiterons à ceux qui lui tenaient le plus à coeur : son élection à l'Académie de Chirurgie, à l'Académie Nationale de Médecine, au Collège américain de chirurgie, sa désignation en 1980 aux présidences du Congrès de l'Association Française de Chirurgie et du Collège International de Chirurgie, enfin, comme un bouquet terminal en hommage à tant de mérites, la rosette de la Légion d'Honneur épinglée à son revers, en 1980, par Monsieur le Préfet de Région.
Cette carrière éblouissante fut servie par un atout majeur dont Claude, à part entière, disposait : la plus vive, la plus ouverte et la plus subtile des intelligences. Assimilant aussitôt qu'il se documentait, concevant aussitôt qu'il méditait, expliquant aussitôt qu'il avait lui-même compris, il en étonna plus d'un par la promptitude et la pertinence de son esprit de synthèse. Une telle facilité lui valut de certains la réputation de dilettante, voire de paresseux, alors que nul moins que lui n'eut à supporter "le pénible fardeau de n'avoir rien à faire". Homme de pensée plus que de geste, il fit tôt la preuve de ses qualités opératoires mais il ne peut se résoudre aux seules satisfactions techniques, il refuse de voir dans le chirurgien "un simple marchand de sursis ou de charlatan de l'espérance". Ainsi préféra-t-il au maniement du bistouri le comportement d'un vrai chef d'école, vivant plus la chirurgie à travers son but qu'à travers ses moyens, sélectionnant ses élèves parmi les meilleurs et, avec une étonnante préscience, leur suggérant la plupart des travaux qui assurent aujourd'hui leur notoriété.

Toute médaille a son revers : à l'égard de Claude, ce fut l'envie, mère de l'ingratitude et du dénigrement. cette rançon de la gloire l'attrista plus d'une fois, surtout lorsque le débiteur de la veille se muait en impitoyable créancier ; il souffrit en silence et, avec la sérénité des grandes âmes, pardonna, faisant sienne la pensée de Maurice Martin du Gard : "La vie serait impossible si l'on se souvenait, le tout est de choisir ce que l'on doit oublier".
Tout comme l'intelligence, les convictions rotariennes de Claude Romieu tenaient, à l'évidence, de l'hérédité parentale. Nous nous en voudrions de ne pas évoquer ici la mémoire de François Romieu, président fondateur - voici plus de cinquante - du club de Montpellier : il le voulut élitique mais non malthusien, homogène dans la diversité, efficace dans la discrétion, tolérant dans le jugement mais surtout, afin de mieux en assurer la pérennité, rigoureux dans l'observance de la Charte. L'éminente personnalité de François Romieu a marqué d'une empreinte indélébile, tous ceux qui peuvent encore aujourd'hui s'honorer de son estime et de son affection. Il est rare qu'une ressemblance physique presque gemellaire entre père et fils soit assortie d'une aussi parfaite harmonie de pensée, il est presque naturel que le départ de l'un ait entrainé, à court terme, celui de l'autre, il est superflu d'affirmer que tous deux sont unis désormais dans la fidélité de notre souvenir.
A ceux d'entre vous, chers amis, qui seraient tentés de considérer cet hommage comme un propos de circonstance, qu'il nous soit permis de rappeler brièvement les étapes rotariennes de Claude : membre du Club de Montpellier en 1953, il est porté à sa présidence dès 1964 avec le qualificatif, devenu parmi nous légendaire, de "bien aimé" autant pour son rayonnement que pour sa constante aménité. En 1969, l'estime de ses pairs le porte au Gouvernorat mais le conduit aussi à négliger les prémisses du mal qui, sournoisement, commence à le ronger : proche de lui au centre hospitalier pendant cette période délirante d'activité, nous admirons chaque jour les efforts qu'il s'impose pour concilier, en dépit de maintes embuches, les devoirs de sa charge et ceux de ses fonctions universitaires.

Constamment tourné vers l'avenir, il envisage déjà la création d'un deuxième club montpelliérain, il sollicite, pour y parvenir, le concours de quelques inconditionnels et, proche du but, nous confie un soir avec une satisfaction non dissimulée : "si vous nourrissez un projet, entourez-vous d'hommes occupés, c'est le meilleur moyen de le mener à bien". Ainsi, naquit, en 1977, le club de Montpellier-Maguelone dont la vitalité honore la mémoire de son Président Fondateur. Désormais, à la manière d'une réaction en chaine savamment programmée, les distinctions se succèdent les unes aux autres : en 1978, c'est l'appartenance à la Commission Environnement du Rotary International, en 1979 la présidence d'honneur du Cofidam, en 1980 la vice-présidence du Comité France-Maghreb auquel il consacre les derniers élans de sa vitalité chancelante.

Conférencier de qualité, sollicité de toutes parts, il se fait un devoir de répondre, bien au-delà de notre district, aux nombreuses invitations suscitées par son talent : au mépris de misères physiques sans cesse plus astreignantes, sa dernière prestation, consacrée au Club de Marseille et datée de Février 1981, a pour titre : "Chicago et la naissance du Rotary". Profondément imprégné d'histoire, il y affirme que, dans toute communauté, le passé rejoint le présent pour mieux orienter l'avenir, il pressent la place d'un humanisme ressuscité dans la société industrielle qui aujourd'hui nous étrangle, il rappelle que "c'est proprement ne rien valoir que de n'être utile à personne" et vénère la main tendue, dès 1905, par Paul Harris à tous les hommes dignes de ce nom.

Mieux qu'un long propos, l'anecdote suivante, vécue à ses côtés en 1980, illustre le rayonnement de notre ami, elle eut Mexico pour cadre. A l'occasion de son vingt et unième Congrès Mondial, le Collège International de Chirurgie avait organisé sous l'égide du président de l'O.M.S., une table ronde consacrée à l'avenir de la santé dans les pays sous développés. Après avoir écouté, dans une ambiance quelque peu pharisaïque, maints orateurs vanter leurs réalisations ponctuelles, Claude, lorsque vient son tour, fait référence à la Rochefoucauld et suggère que "l'on a toujours assez de force pour supporter les maux d'autrui" : étonnant l'auditoire par la pertinence de son discours, il jette en quelques phrases les bases d'une action concertée, pouvant seule prétendre à l'efficacité, de sorte qu'à l'heure des conclusions la France, à travers sa personne, est la mieux écoutée... Cédant à un enthousiasme cocardier, bien naturel au-delà de nos frontières, nous nous prenions à penser ce soir là que Claude était à la fois le plus rotarien des universitaires et le plus universel des rotariens !

Les qualités humaines de Claude furent à la mesure de celles qui ont assuré son rayonnement. S'il est vrai que "l'intelligence toute nue est une disgrâce", notre ami sut parer la sienne des plus beaux atours et en parfaire la séduction. Original, parfois jusqu'à l'extrême, il adorait les situations imprévues et les qualifiait volontiers de "cocasses", il lui arrivait même de les provoquer malicieusement pour donner libre cours à son sens de l'humour et de la répartie. Un moniteur de ski, impatienté par la lenteur de ses progrès, s'entendait répondre, tout médusé : "Attention mon ami, je suis moi aussi professeur et sais ce qu'il en coute pour instruire les autres !" Plus sérieusement, dans son discours d'ouverture au 81ème Congrès de l'Association Française de Chirurgie, il célébrait l'esprit d'initiative, il fustigeait en termes de velours la paresse intellectuelle et, s'adressant aux universitaires présents, n'hésitait pas à évoquer les paroles féroces de Bernard Shaw : "ceux qui peuvent font, ceux qui ne peuvent pas enseignent !"

Curieux de tout, il savait, lors de ses innombrables voyages professionnels, distraire les instants propices à l'élargissement de sa vaste culture : de Florence ou de Manhattan, d'Athènes ou de Tokyo, il conservait un souvenir précis, illustré par de judicieux commentaires. Eclectique mais tolérant, il ne cachait pas sa préférence à l'égard des expressions diverses de notre civilisation gréco-latine, mais il ne s'indignait pas pour autant devant les réalisations parfois démesurées de l'architecture moderne. Brillant causeur, esthète du langage comme de la pensée, il émaillait ses propos de références choisies avec discernement, il refusait toute concession à la vulgarité, déplorant qu'elle ait tendance à devenir aujourd'hui un gage de maturation sociale. Fidèle à ses amis et à ses élèves, il ne reculait devant rien lorsque leur défense lui paraissait juste ou leur promotion méritée : sa distinction, sa diplomatie gagnaient là ou la force avait dû baisser les bras. Sa philosophie le situait bien loin d'un paternalisme désuet : s'il acceptait les manifestations de gratitude, il ne les provoquait jamais. D'une extrême sensibilité, il percevait, à travers la moindre modification du regard ou du comportement, les joies d'autrui aussi bien que ses peines et s'employait discrètement à les partager. Tourmenté par un esprit sans cesse en éveil, il cédait épisodiquement à de légendaires foucades : les taire serait trahir sa mémoire ! Soudaines et inattendues pour la plupart, ses intimes seuls en devinaient les prémisses, telle une explosion gestuelle ou un regard fulgurant sur sa victime désemparée : la violence de l'ouragan n'avait d'égale que sa brièveté, il suffisait d'attendre l'accalmie et de céder, malgré soi, à l'exquise manière qu'il avait de se faire pardonner.

Séducteur enfin, il exerçait son art, à plein talent, dans sa demeure de l'hôtel Cambacères, largement ouverte à ceux qu'il considérait comme ses amis : invités de Montpellier ou d'ailleurs, français ou étrangers, trouvaient à son commerce égal agrément et ce n'était pas l'effet du hasard si notre ville fut, plus d'une fois, choisie par tel ou tel comme l'étape d'un soir. Sitôt franchi le porche, la cour intérieure - à la luminosité savamment dosée - l'escalier majestueux, les murs chargés d'histoire, l'ordonnancement harmonieux de l'ensemble impressionnaient aussi bien l'habitué des lieux que le nouveau venu. Mais il y avait beaucoup plus, il y avait l'élan chaleureux de l'accueil, il y avait l'art consommé de guider la conversation, il y avait la distinction, la grâce et la spontanéité d'une exceptionnelle maitresse de maison, il y avait Marcelle !
Nous pardonnerez-vous, très chère Marcelle, de mettre à l'épreuve, un bref instant, votre exquise modestie : subjuguée par l'intelligence et la culture de Claude, amusée par ses originalités, tolérante envers ses fantaisies, solidaire de ses joies comme de ses déceptions, vous l'avez jusqu'au terme accompagné d'une présence attentive et discrète, en silence vous avez souffert avec lui et pour lui, vous l'avez maintes fois réconforté d'un sourire, d'un mot, d'un geste, vous avez stimulé son courage déclinant, vous avez merveilleusement sublimé la vie chancelante de l'homme souffrant... Sans vous, Marcelle, Claude n'aurait jamais été ce qu'il fut ! Hier soir au Crès, méditant sur sa tombe et assailli par tant de souvenirs, l'aveu de Montaigne nous revenait d'abord en mémoire : "si l'on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant : parce que c'était lui, parce que c'était moi". Abandonnant la prière, nous contemplions ensuite l'environnement de son éternel repos : vers le Sud, la brume crépusculaire nous laissait deviner l'opulente plaine melgorienne où s'épanouirent les vertes années de notre ami, vers le Nord, surplombés par le Pic Saint-Loup, se dessinaient les toits rougeoyants du Mas du Pont où il venait volontiers retrouver ses beaux parents et leurs amis d'exceptionnelle qualité, vers l'Ouest enfin la colline chamarrée de Substancion dissimulait à nos regards l'hôtel Cambacères, temple de son rayonnement et, plus loin, le nouveau centre anticancéreux qui, si la justice était de ce monde, mériterait son parrainage. Nous reprenions alors à notre compte et à son intention la pensée toute rotarienne de Lanza del Vasto : "l'homme reste toujours plus noble que ce qu'il conçoit, plus grand que ce qu'il fait, plus précieux que ce qu'il a".

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