Leçon inaugurale de la Chaire «Grands enjeux stratégiques»





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MINISTÈRE DE LA DÉFENSE

M. Jean-Yves Le Drian,

Ministre de la défense

La stratégie de défense française à un tournant
Leçon inaugurale

de la Chaire « Grands enjeux stratégiques »

Université Panthéon-Sorbonne, le 18 janvier 2016
Seul le prononcé fait foi –

[longueur prévue : 1 heure]

Monsieur le Président, cher Philippe BOUTRY,

Monsieur le Secrétaire général, et directeur de la Chaire, cher Louis GAUTIER,

Mesdames et Messieurs,

Chers étudiants,
C’est pour moi un plaisir et un honneur d’avoir été invité à prononcer la leçon inaugurale de la Chaire « Grands enjeux stratégiques contemporains », pour le cycle de l’année 2016, et je dois dire que je suis très heureux d’être avec vous ce soir.
Je le suis d’autant plus que l’université Paris-1 est l’un des grands partenaires académiques du ministère de la Défense. De nombreux liens nous unissent. Et je sais qu’un nouveau partenariat vient d’être conclu avec l’enseignement militaire supérieur, pour créer, à l’Ecole militaire, un poste de maître de conférences en histoire, et offrir, aux officiers-élèves, la possibilité de faire un doctorat en formation continue. Ce sont là deux très belles initiatives. Je ne doute pas que d’autres suivront dans les prochains mois et je fais pleine confiance à la DGRIS pour œuvrer en ce sens. Je voudrais profiter de cette occasion pour saluer le président Philippe BOUTRY qui nous accueille ce soir. Je n’ose pas dire que je suis historien comme lui, car mon parcours, au moment de la thèse, m’a mené vers d’autres chemins que ceux qu’il a suivis avec plus de persévérance ! Je veux en tout cas le remercier, avec ses équipes, pour leur action au profit du rapprochement entre le monde universitaire et celui de la défense. Ce dialogue entre nous est plus important que jamais.
Je veux également exprimer ma gratitude à Louis GAUTIER, qui a joué un rôle pionnier dans ce dialogue, et continue de le faire en animant cette Chaire, à côté de ses fonctions de SGDSN. Le programme de cette année, avec Hubert VEDRINE dès la semaine prochaine, et plusieurs grands noms de la recherche stratégique, s’annonce tout à fait passionnant.
*
Dans le domaine stratégique, je pense que la France est à un tournant, et c’est l’analyse que je voudrais partager avec vous ce soir.
On est tenté de dire qu’une première période qui s’était ouverte avec la fin de la guerre froide vient de se refermer.
C’est en tout cas en prenant pleinement la mesure, à la fois de la nature des menaces qui pèsent sur notre pays, et des évolutions majeures qui transforment le monde sous nos yeux, que nous pourrons y faire face, préparer l’avenir, et permettre ainsi à la France de conserver la place qui doit être la sienne.


  1. Des menaces majeures


Je commencerai par les menaces.
Le Président de la République a rappelé que la France avait un seul ennemi au Moyen Orient, Daech. Pour autant, nous ne devons pas perdre de vue les autres facteurs de rupture qui menacent potentiellement la sécurité de l’Europe, à court terme comme dans la durée. C’est pourquoi, après Daech et l’irruption du terrorisme militarisé, je parlerai également de la Russie, mais aussi d’un danger plus abstrait et trop souvent sous-estimé, la diffusion des capacités militaires avancées.
1er tournant : l’irruption du terrorisme militarisé
Au cours de l’année 2015, les Français ont, dans leur immense majorité, compris qu’ils avaient un ennemi, malgré eux. Cet ennemi, ce sont bien entendu les groupes terroristes d’inspiration djihadiste, qui nous attaquent, non pas pour ce que nous faisons comme d’aucuns le laissent croire, mais bien pour ce que nous sommes, et plus simplement aussi parce qu’ils ne peuvent, eux, exister sans se désigner sans cesse des ennemis : les « croisés », les Juifs, les chiites, les apostats, les hérétiques…
Le terrorisme qu’incarne Daech et ses émules au Moyen Orient, et d’autres mouvements peut-être demain, a profondément changé. Ce terrorisme nouveau se caractérise d’abord par une virulence idéologique sans équivalent, du moins dans notre histoire récente.
Virulence idéologique
L’idéologie djihadiste prend bien entendu racine dans un terreau religieux, politique et socioéconomique favorable. Ce n’est ainsi pas un hasard si Daech a émergé entre l’Irak sunnite marginalisé par le gouvernement chiite de M. Maliki, et la Syrie sunnite, majoritaire celle-là, mais martyrisée par le régime Assad.
Ce poison est activement répandu par la machine de propagande de Daech, qui fonctionne 24h/24 et 7j/7, en arabe, en anglais, en français, ou encore en russe. Propagande qui produit textes et vidéos tous les jours, se diffuse via Internet et les réseaux sociaux, qu’on élimine régulièrement de la Toile mais qui se reconstitue tout aussi vite. Cette propagande produit en moyenne 15 fois plus de contenus en français que l’administration française ne parvient à en faire pour mettre à nu le message djihadiste. Et ces contenus se diffusent dans le monde entier, en Europe en particulier.
La diffusion de l’idéologie radicale intervient de multiples manières, y compris en France : lieux de sociabilité, programmes télévisés venus d’ailleurs, mais la virulence idéologique du phénomène djihadiste a été démultipliée par Internet et les réseaux sociaux. C’est cela qui produit directement de la radicalisation au sein de notre jeunesse. Même lorsque les premières dérives ont lieu au sein d’un groupe d’amis ou d’une famille, ces réseaux permettent de prendre des contacts, d’organiser un voyage, de trouver des méthodes – bref, ils accélèrent des processus plus lents et expliquent un phénomène de radicalisation en masse et de la banalisation du passage à l’acte violent, notamment parce qu’ils permettent l’accès sans limitation à des contenus ultra-violents, que Daech s’évertue d’ailleurs à produire et à diffuser, en reprenant les codes graphiques auxquels sont habitués nos jeunes, ceux des blockbusters ou des jeux vidéo.
Des modes d’actions militaires
Deuxième caractéristique de Daech : nous avons affaire à un ennemi extrêmement violent, barbare, mais également très organisé, qui planifie froidement. Daech théorise l’utilisation tactique de la sauvagerie. Il dispose de modes d’actions et de capacités militaires significatives – c’est pourquoi nous avons parlé, avec le Président de la République, « d’armée terroriste ». En outre, son ancrage territorial, ses ressources et son projet totalitaire lui confèrent des capacités de nuisance équivalentes à celle d’un Etat. Ces caractéristiques sont celles de Daech en Irak et en Syrie, qui peut compter sur 30 000 à 40 000 combattants, dont certains très aguerris, et de nombreuses armes lourdes. Mais c’est également vrai, dans une mesure moindre, de plusieurs capacités djihadistes hors du territoire moyen-oriental. Qu’il s’agisse de l’entraînement reçu, des armes de guerre utilisées, y compris des armes chimiques, ou des procédures de planification et de commandement de l’ennemi, nous sommes ainsi confrontés sur notre sol à de véritables commandos terroristes. Et comme l’attaque du 13 novembre l’a tragiquement montré, ils ne viennent pas prendre des otages, ou négocier quelque chose ; ils recherchent délibérément le plus grand carnage possible. L’irruption d’un terrorisme purement destructif dans ses buts, et militarisé dans ses moyens, comme le caractère constant de la menace : voilà la rupture majeure à laquelle nous sommes confrontés. Au passage, c’est l’intensité proprement militaire de cette menace qui justifie le déploiement permanent de 7 000 militaires sur le territoire national, pouvant monter, comme c’est le cas actuellement, jusqu’à 10 000, dans le cadre de l’opération Sentinelle.
Diffusion globale
La troisième caractéristique de Daech, c’est bien entendu la diffusion mondiale du phénomène. On savait depuis Al Qaïda que le terrorisme d’inspiration djihadiste était susceptible de recruter et de frapper pratiquement n’importe où, avec des opérations inspirées et parfois montées depuis les repaires de l’organisation. On découvre avec Daech un mouvement suffisamment riche et attractif pour susciter non seulement les ralliements individuels, mais encore les affiliations collectives de mouvements nationaux ou régionaux aussi divers que Boko Haram au Nigéria, ou Ansar Beit Al-Makdis dans le Sinaï. De la région « AfPak » à l’Afrique, en passant par le Golfe et le Levant, « l’arc de crise» identifié il y a presque 15 ans ne s’est pas résorbé. Au contraire, il touche désormais l’Europe et le territoire national, et aussi l’Asie. La mondialisation du terrorisme djihadiste n’est donc pas uniquement informationnelle. Elle engendre des métastases, qui menacent directement la vie de nos ressortissants, et parfois la stabilité de certains Etats comme le Liban ou la Tunisie, et même de sous-régions entières comme l’ensemble Libye-Tunisie ou la région du Lac Tchad.
Voilà donc le 1er tournant. Al Qaïda, Daech et leurs affiliés représentent une menace grave, une menace répandue, une menace durable. Même si la coalition réduit le pseudo-Etat islamique au Levant, comme nous sommes en train de le faire, non sans difficultés mais avec beaucoup de détermination, il ne fait guère de doute qu’une nouvelle tête de l’hydre djihadiste puisse repousser après ailleurs.
2ème tournant : la sécurité en Europe
Pour autant, on aurait tort de penser que le djihadisme est le seul phénomène susceptible d’engendrer des risques sérieux pour notre pays. Le contexte stratégique de l’Union européenne a changé. A l’Est, en Ukraine, une tension géopolitique grave est née de la violation des principes du droit international et de l’intégrité territoriale ; au Sud, l’instabilité et les flux massifs de réfugiés, sont principalement l’effet de conflits, de violations des droits de l’Homme et de l’absence de développement socioéconomique. L’Europe est donc elle-même à un tournant, doublement ébranlée par la crise des réfugiés comme par la remise en cause des frontières et des principes qui ont régi sa sécurité depuis bien plus de 25 ans.
Crise des frontières
Il est clair que l’afflux de demandeurs d’asile provoqué par l’instabilité croissante aux frontières de l’Europe, mais aussi les actes terroristes commis sur son territoire, ou encore la multiplication des menaces globales, nourrissent, chez les citoyens européens, la demande que leurs Etats assurent leur obligation essentielle, assurer la sécurité, la stabilité et la préservation de leurs modes de vie. L’année 2015 a ainsi été celle du retour des murs et des barbelés, mettant en lumière l’insuffisance de notre dispositif de contrôle de nos frontières extérieures, de la coopération avec nos partenaires et donc globalement une insuffisance des instruments de l’espace Schengen. Les pays européens en sont venus, les uns après les autres, en plus dans le désordre, à rétablir les frontières nationales et à mettre entre parenthèses la belle idée d’un espace européen à la fois uni et ouvert.
Les tensions avec la Russie
L’Europe est également ébranlée en sens inverse, en quelque sorte, par l’effacement par la force de frontières pourtant agréées en commun. En annexant illégalement la Crimée, en soutenant militairement les rebelles du Donbass, c’est un fait que la Russie a remis en cause non seulement la souveraineté de l’Ukraine, et donc son intégrité mais aussi les fondements de l’ordre de sécurité sur tout le continent. Les militaires russes ont par exemple développé un modèle dangereux, ce qu’ils appellent les « opérations non linéaires », explicitement mis en application en Crimée, qui consiste entre autres à effacer la distinction entre temps de paix, temps de crise et temps de guerre.
Plus généralement, l’attitude de la Russie ne peut laisser la France indifférente. D’un côté, je note avec satisfaction la participation russe au processus de négociation de Minsk et les offres de coopération contre Daech au Levant – je me suis d’ailleurs rendu à Moscou il y a peu de jours, pour explorer des pistes de coordination avec mon homologue russe et l’inciter à une action résolue contre Daech, qui est notre ennemi commun. De l’autre, c’est avec inquiétude que je constate que la méfiance traditionnelle de la Russie à l’égard de l’OTAN comme parfois de l’Union européenne s’est muée depuis deux ans en une forme d’hostilité déclarée.
La France continue naturellement d’appeler au dialogue avec la Russie. Elle montre la voie en ce sens. Cependant, nous ne pouvons pas négliger le retour en Europe des « menaces de la force », autrement dit la posture ambiguë d’une grande puissance nucléaire qui se réarme significativement.
3e tournant : la fin de la domination techno-militaire sans partage de l’Occident
Je voudrais, pour terminer ce rapide tour d’horizon des dangers, évoquer une menace certes plus diffuse, mais qui n’en est pas moins prégnante aujourd’hui, et qui sera certainement structurante demain. Le tournant technologique et stratégique que nous vivons marque sans doute la fin de la domination militaire occidentale sans partage que nous avons connue depuis 1991. Cette année-là avait été marquée par deux événements en miroir : la guerre du Golfe, qui consacrait le retour des opérations militaires décisives et l’avantage écrasant des Occidentaux emmenés par les Américains ; et la désintégration de l’URSS, c'est-à-dire la disparition d’un rival de rang équivalent. Depuis lors, nous avons toujours été engagées dans des opérations « asymétriques », c'est-à-dire caractérisées par un net avantage technologique et militaire du côté occidental. Avantage contrebalancé, il est vrai, par la détermination souvent plus grande de nos adversaires militairement plus faibles. A mon sens, cette longue parenthèse est en train de se fermer.
Rattrapage conventionnel et diffusion des capacités avancées
Permettez-moi de faire ici quelques constats simples dans le domaine conventionnel. Au niveau tactique, nombreux sont les acteurs, y compris non étatiques, capables d’utiliser des technologies dites « nivelantes », ce qui signifie pas nécessairement perfectionnées, mais suffisamment efficaces pour mettre en question, remettre en cause, l’avantage technologique occidental. Les IED (engins explosifs improvisés), tristement célèbres depuis l’Afghanistan mais qui se sont répandus sur d’autres théâtres, illustrent bien ce point.
Au-delà de ces capacités « nivelantes », j’observe également une diffusion, beaucoup plus rapide qu’autrefois, des capacités avancées. Plus d’une vingtaine de pays possèdent ou sont en train de développer des missiles de croisière – en 1991, les Etats-Unis étaient les seuls. Il en va de même pour les missiles balistiques. Ces derniers ont été, pendant longtemps, l’apanage des seules puissances nucléaires ; aujourd’hui, même les rebelles Houthis au Yémen peuvent les mettre en œuvre. Dans le domaine de ce qu’on appelle le « C4-ISR », l’avance occidentale demeure considérable. Et cependant, de plus en plus de pays et même de proto-Etats savent élaborer des réseaux informatiques sophistiqués, utiliser des mini-drones low-cost, achetés par exemple en Chine, à des fins d’observation, ou même guider des munitions à partir de technologies commerciales. Comme chacun peut l’observer avec les derniers modèles de téléphone portable, il n’est plus nécessaire de disposer de connaissances poussées, ou d’une lourde infrastructure de soutien, pour bénéficier d’une puissance de calcul et de possibilités multimédias qui, hier encore, étaient inimaginables sur le terrain. Il en va de même pour les groupes et les Etats qui veulent s’équiper : ils peuvent désormais, sans industrie nationale, acquérir presque tout le spectre des capacités militaires, en passant par quelques Etats fournisseurs bien connus pour leurs capacités de haut de spectre, et ayant recours au marché privé pour le reste, y compris les armes lourdes « rustiques » comme l’artillerie. On peut également louer de l’expertise militaire auprès de sociétés militaires privées, pour former ses soldats voire pour mettre en œuvre les matériels.
Le déni d’accès
Je voudrais vous donner un exemple qui me semble particulièrement préoccupant, car il se vérifie dès aujourd’hui et pourrait se répandre plus encore demain, sur des théâtres où notre liberté d’action est aujourd’hui incontestée. Il s’agit de la posture militaire dite de « déni d’accès », c'est-à-dire l’utilisation d’une combinaison de moyens défensifs et offensifs visant à interdire l’accès à une zone ou le mouvement à l’intérieur de celle-ci. Imaginez des bulles antiaériennes et antinavires et dont l’étendue ne cesse de s’allonger au fur et à mesure que s’accroît la portée de ces systèmes (on parle de 200 à 350 km pour l’antiaérien). Ainsi, la Russie dans la Baltique et la Chine dans la mer qui porte son nom, déploient et mettent en réseau des systèmes très sophistiqués, afin de rendre prohibitif le coût d’un éventuel déploiement occidental en cas de crise – prohibitif au point de dissuader les puissances extérieures d’intervenir dans la région est-il en tout cas espéré. Or, les capacités qui rendent possible de telles stratégies, et d’ailleurs les postures elles-mêmes, commencent à se diffuser – j’en veux pour preuve la prolifération des systèmes antinavires et antiaériens avancés, russes et chinois. Aujourd’hui en Baltique, en mer Noire ou en mer de Chine, demain peut-être dans tout le Golfe ou même en Méditerranée, il va devenir de plus en plus difficile de se déployer et donc d’opérer.
La banalisation des ADM
Le même phénomène de diffusion est malheureusement à l’œuvre dans le domaine non conventionnel. Je pense naturellement au dernier essai nucléaire nord-coréen, qui illustre que la possession d’armes nucléaires, même peu avancées et peu nombreuses, permet de conduire dans la durée une stratégie de chantage à l’égard de la communauté internationale. Je pense plus généralement au danger que représenterait une banalisation des armes de destruction massive, les ADM. Nous n’y sommes pas encore, mais nous nous en rapprochons, puisque le régime de Damas a pu impunément utiliser des armes chimiques, imité aujourd’hui par Daech.
Bref, en tendance, les capacités d’agression et de destruction d’acteurs de second et même de troisième rang, y compris infra-étatiques, vont en augmentant, qu’il s’agisse de systèmes sophistiqués et ciblés ou de moyens non discriminants.
Le cyber
Je veux enfin, pour achever ce tour des menaces auxquelles nous sommes confrontés, évoquer la menace cybernétique.
Souvent, elle provient de groupes d’activistes non étatiques, dont les liens éventuels avec un Etat sont parfois difficiles à établir. Toutefois, les plus performants d’entre eux agissent rarement sans une forme de soutien étatique. Pour les grandes puissances comme pour les acteurs non étatiques, le cyber constitue désormais une « 5e dimension » (avec les milieux terrestre, maritime et aérien, et l’espace exo-atmosphérique). Nous devons donc, et c’est une de mes préoccupations majeures, considérer le cyberespace comme un espace de confrontation à part entière, dans lequel sont conduites des opérations cyber, souvent combinées avec des interventions dans les autres milieux. Les dommages potentiels d’une attaque cyber sont colossaux comme en témoigne le cas récent, pour la première fois, de paralysie d’une centrale électrique ukrainienne ou celui, plus ancien, plus connu, d’action contre le programme nucléaire iranien. Les moyens conventionnels à utiliser pour atteindre le même résultat auraient été considérables. Et le cyber permet en outre un plus grand anonymat. C’est donc une menace majeure d’aujourd’hui et de demain, un milieu à part entière. C’est bien la perspective du ministère dont j’ai la charge, sachant que le défi pour les armées est de réussir non seulement à combattre dans ce nouvel espace, mais aussi et en même temps d’intégrer le combat numérique dans les opérations conventionnelles dans le cadre d’une manœuvre intégrée. Et, sur le territoire national, la cyberdéfense s’ajoute depuis peu aux postures de défense terrestre, maritime et aérienne.
L’intensité de la menace djihadiste, autant que la montée de périls et de risques distincts mais concomitants, indiquent assez que la première période de l’après-guerre froide est derrière nous. De même, les analyses un peu faciles de l’époque, qui diluaient défense et guerre dans une conception molle de la sécurité. Je le répète donc, la France est à mon sens à un tournant stratégique, ce que les services de la Défense savent depuis quelque temps, et ce que plus un Français ne doit ignorer depuis l’ignoble agression du 13 novembre 2015.


  1. Notre environnement large


Si maintenant nous dépassons les seules questions de défense, pour considérer plus généralement le monde comme il va, il faut, là encore, constater que le système international lui-même est à un tournant, qu’il connaît des évolutions aussi rapides que profondes, mais que malheureusement l’Europe n’a pas su s’organiser et s’unir suffisamment en retour.
Un environnement bouleversé
Je prendrai trois exemples de cet environnement bouleversé : le Moyen-Orient, les « émergents » et l’Occident.
Le Moyen-Orient en péril
Depuis des décennies, le Moyen-Orient nous a malheureusement habitués aux crises. Certains, d’ailleurs, en ont cyniquement pris leur parti. Je crois qu’il faut dire d’emblée que c’est désormais tout le Moyen-Orient qui est en crise et peut-être en péril : chaos durable ou embrasement plus général, les hypothèses les plus noires, si elles demeurent improbables, ne peuvent plus, désormais, être complètement écartées. On compte en effet quatre Etats en situation de guerre civile : l’Irak, la Syrie, le Yémen, à quoi j’ajoute la Libye. Il faut également prendre en compte les tensions qui travaillent le Liban, la Jordanie, Bahreïn, l’Egypte ou la Tunisie, pour des raisons à la fois internes ou pour des raisons de voisinage immédiat de zones de guerre. S’y déploient notamment la poussée de l’extrémisme et du terrorisme djihadiste, les tensions interconfessionnelles, en particulier sunnites-chiites, et à un autre niveau la rivalité entre l’Arabie saoudite, leader du monde arabe et sunnite, et l’Iran perse et chiite. Et l’ombre portée d’un conflit entre Israéliens et Palestiniens où, dans les faits, la perspective de solution à deux Etats semble s’éloigner chaque jour.
Se surajoutent par ailleurs des facteurs plus structurels, comme le boom démographique de la région et, en sens inverse, sa relative stagnation économique ; enfin les frustrations politiques qui s’accumulent en l’absence de démocratie et parce que les droits fondamentaux des individus sont trop souvent bafoués. Tout cela crée une situation de crise majeure.
Chacun connaît la formule du général de Gaulle, dont on retient aujourd’hui qu’il vaut mieux éviter d’aborder « l’Orient compliqué » avec des « idées simples ». Permettez-moi tout de même d’en partager trois avec vous, fruit de mon expérience et notamment de mes nombreuses rencontres dans la région :

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