Notes pour une histoire de l’opinion publique comme catégorie du discours politique





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1546, 164-169]. Structurée sur la base de la dichotomie entre savants et ignorants, la doctrine de Pomponazzi s’oppose à l’opinion commune sur les miracles qui trouve son fondement aussi bien dans l’autorité de l’Eglise que dans l’ignorance du peuple. Par ce biais, il parvient à préciser indirectement les qualités et la force d’une opinion populaire dont les croyances, basées sur des fantaisies ou des impostures, constituent un tout irréductible à la raison [DOUGLAS, 1910 ; GARIN, 1978, 531].

Ce contexte de critique de l’opinion probable issue des autorités traditionnelles, est une condition favorable à la redécouverte des vertus cognitives et politiques de l’opinion de la multitude. L’un des terrains les plus propices est celui de la dispute sur les preuves de la noblesse [ESPOSITO, 1980]. La position exprimée par Baldassar Castiglione dans le Livre du courtisan (1528) est exemplaire. D’un côté, Castiglione réactualise l’image platonicienne d’une sagesse instinctive de la multitude (Lois) tout en l’assimilant à la communis opinio qui fonde la présomption sociale de noblesse. Cette opinion « commune » ou « universelle », « qui sent, par un instinct de nature, une certaine odeur du bien et du mal », est finalement l’unique autorité susceptible d’évaluer un individu, voire un ouvrage et elle constitue, par conséquent, la forme de jugement propre à un public [CASTIGLIONE, 1991, 14]. De l’autre, à travers la notion de « désinvolture » (sprezzatura), qui à elle seule résume l’existence sociale d’un noble, Castiglione opère un bouleversement dans le rapport vérité/opinion. En effet, si la sprezzatura est l’art de faire paraître vrai et naturel ce qui à l’origine ne l’est pas, l’opinion que la multitude construit à partir des apparences d’un individu se trouve élevée au rang de seule vérité effective [FERRONI, 1980 ; PONS, 2004].

L’analyse machiavélienne des vertus propres à l’opinion du peuple emprunte, en partie, les mêmes chemins. Machiavel est conscient que fantaisies et opinions collectives représentent une partie essentielle de la réalité. Sa correspondance le montre souvent aux prises avec des opinions qui, tout en étant invraisemblables, se révèlent néanmoins effectives, c'est-à-dire vraies eu égards aux effets produits. De ce point de vue, la formule célèbre « vérité effective de la chose » (Prince, 15), loin d’opposer les choses réelles aux choses imaginaires, postule plutôt la vérité de toute chose effective, soit elle réelle ou imaginaire [LANDI, 2009]. L’attention spécifique que Machiavel porte à la capacité de jugement du peuple relève de cette même perception de la réalité. Une riche casuistique montre que le peuple se trompe dans ses jugements. Et pourtant il est dit dans les Discours sur la première décade de Tite Live (I, 58) que la voix du peuple est comparable à celle de Dieu, car, « par une vertu occulte », « l’opinion universelle » est susceptible de produire « des effets merveilleux » et de prévoir « le bien et le mal qui l’attendent ». Réminiscences platoniciennes et vétérotestamentaires se combinent dans ce texte pour donner forme et sens à un acteur politique qui n’est plus simplement le peuple mais ce que le peuple, conçu dans sa globalité, pense ; non plus le peuple, donc, mais ses opinions, sans doute fausses, mais toujours effectives [LANDI, 2006, 19-46]. Selon Machiavel, cet acteur joue un rôle primordial dans les dynamiques de légitimation de toute autorité qui, s’éloignant de l’héritage républicain, aspire au pouvoir « absolu » (Prince, 9). De façon paradoxale mais décisive, Machiavel rapproche la « majesté de l’Etat » de l’opinion du « grand nombre » (Prince, 18) : l’une soutient l’autre et leur réciprocité crée les conditions pour un gouvernement « absolutiste » de l’opinion [LANDI, 2008, 171].

La connaissance de l’opinion du peuple s’impose donc comme un enjeu de taille dans la culture politique et gouvernementale de la première moitié du XVIe siècle. A cet effet, un apport théorique non négligeable vient de la connaissance de populations dont la culture est en apparence radicalement étrangère. Largement diffusées, les lettres qui relatent les voyages d’Amerigo Vespucci au Nouveau Monde, révèlent au public européen les usages étranges et monstrueux de peuples vivant selon l’état de nature [NEUBER, 2009]. Vespucci se distingue des autres observateurs car il ne se limite pas à décrire le cannibalisme ordinaire de ces peuplades : de façon paradoxale il compare cette pratique aux habitudes alimentaires quotidiennes des paysans européens [VESPUCCI, 1993, 117]. Dans les deux cas, des normes ancestrales semblent façonner et justifier les comportements individuels. Vespucci pense probablement la société sauvage à la lumière de la catégorie grecque de nomos, l’opinion qui structure en profondeur un groupe humain : mais le nomos des indiens d’Amérique devient à son tour un outil de connaissance permettant la compréhension de toute altérité proche, come, par exemple, les opinions des sociétés du Vieux Monde.

4. Connaître et distinguer les opinions des hommes est une des tâches qui incombent à la censure. Indissolublement liée, dans son acception ancienne (census), à la fonction de situer à sa juste place « un homme, un acte, une opinion » [BENVENISTE, 145], la censure fait l’objet, au cours du XVIe siècle, d’une véritable redécouverte. Chez Machiavel elle désigne une lacune dans les formations politiques modernes qui ne connaissent pas de dispositifs de gouvernement similaires [LANDI, 2007]. Chez Bodin ou chez les théoriciens italiens de la raison d’Etat, la restauration de la censure participe de la définition de compétences propres à l’autorité absolue du prince [SENELLART 1997 ; CATTEEUW, 2008]. La censure entretient un rapport étroit avec l’émergence de l’opinion publique. Les transformations de la censure contribuent en effet à préciser différents types d’opinion. Le développement extraordinaire, à la suite du Concile de Trente, d’un appareil ecclésiastique visant à repérer, corriger, supprimer des textes, s’il assimile de façon décisive la censure à la censure des livres, comporte une séparation entre les opinions écrites et imprimées d’autres formes d’opinion [ROGGERO, 2006]. La censure des livres – qu’elle soit l’expression d’autorités religieuses ou séculières – concourt en somme à l’autonomisation de l’opinion savante par rapport à l’opinion populaire. Le jeu complexe qui s’instaure entre les interdictions manifestes et les permissions tacites d’imprimer, participe, en outre, d’un processus de publicisation qui rend possible, à la longue, une certaine uniformisation du discours public. Au-delà du champ décrit par la censure des imprimés, se dessinent les contours mal définis d’un espace public « populaire », un espace où les opinions du peuple ne font qu’un qu’avec ses goûts et ses coutumes. Celui-ci constitue le terrain privilégié où va se développer, dans les différents contextes européens, la censure moderne des mœurs, autrement dit les techniques de police visant à la bonne administration des peuples [STOLLEIS, 1998 ; MANNORI, 1990 ; NAPOLI, 2003].

L’existence d’espaces d’opinion contigües mais inconciliables, est perçue clairement par les écrivains politiques des XVIIe et XVIIIe siècles. Cette perception est même à l’origine de stratégies d’écriture et de publication très diversifiées [JOUHAUD-VIALA, 2002]. La conscience du fort décalage séparant les « sages » du « vulgaire » et que nul progrès humain ne peut modifier, justifie une communication « oblique » ou sélective de certaines vérités philosophiques [STRAUSS, 2003, 39-40]. « Ecrire entre les lignes », écrire de façon dissimulée, implique l’existence d’un public en mesure de lire et de décrypter ; un public, voire un « petit nombre » dépositaire d’une opinion « droite », qui constitue le destinataire privilégiée d’une publication - manuscrite ou imprimée - confidentielle. Dans ses Considérations politiques sur les coups d’État (1639) Gabriel Naudé précise que son « livre n’a pas été composé pour plaire à tout le monde » [NAUDÉ, 2004, 63], mais seulement pour ceux qui, parce qu’ils connaissent les secrets de l’État, sont capables d’opérer les vrais changements. A cette minorité s’oppose, à toute époque, « le jugement du commun peuple » qui étant « doué de raison, en abuse en mille sortes, et devient par son moyen le théâtre où les orateurs, les faux prophètes, les imposteurs […], bref tous ceux qui ont quelque nouveau dessein, représentent leurs plus furieuses et sanglantes tragédies » [Ibidem, 155]. Le jugement que Naudé porte sur cet acteur est ambigu : l’opinion du peuple, réceptacle parfait, selon l’image platonicienne réactualisée, de toute forme d’imposture, est toutefois susceptible d’être canalisée à des fins qui la transcendent ; son altérité gnoséologique fonde donc, en quelque sorte, son potentiel politique considérable [CAVAILLE, 2002, 213].
5. La dichotomie opinion savante/opinion populaire est fondatrice, dans l’Europe continentale, du statut et du régime de l’opinion publique au XVIIIe siècle. Elle l’est moins dans le cas anglais où pour des raisons complexes, qui relèvent avant tout de la théologie politique, le peuple, au sens biblique de peuple élu, et sa « voix » participent de la construction de la souveraineté. Significativement, dès le XIe siècle, l’adage Vox populi, vox Dei, se transforme en « véritable énoncé collectif de la nation anglaise » [BOUREAU, 1992, 1084 ; 2001, 39-72]. Sans doute, le statut politique différent de l’opinion en Angleterre n’est-il pas sans relation avec la culture juridique de la common law qui, faisant appel à la transmission, sur une longue durée, d’un « héritage intellectuel et affectif, d’un arrière-plan informulé […] », légitime opinions et savoir-faire tacites [LEGRAND-SAMUEL, 2008, 25]. Le caractère socialement diffus de normes non écrites s’exprime dans la notion même d’ « économie morale », qui implique l’existence, à l’intérieur d’une communauté, de droits traditionnels permettant de définir les rôles et les obligations sociales ; un background pré-politique, en quelque sorte, susceptible de s’activer politiquement lors des moments de crise [THOMPSON, 1971]. Loin de constituer un tout séparé du reste, les coutumes et les opinions implicites du peuple non seulement participent d’une configuration identitaire mais semblent aussi contribuer à la conceptualisation de l’opinion publique. La law of opinion formulée par John Locke dans l’Essai sur l’entendement humain (1690), implique l’existence, dans les différents groupes humains, d’une culture politique profonde capable d’orienter le jugement des individus : « la mesure de ce que l’on appelle partout vertu et vice, c’est cette approbation ou cette désapprobation […] qui par consentement tacite et secret s’installe en diverses sociétés, tribus et associations humaines à travers le monde : des actions y acquièrent ainsi crédit ou disgrâce, selon le jugement, les normes ou les habitudes du lieu » [LOCKE, 2001, 551]. Proche du nomos et de la publica fama, la loi de l’opinion, étrangère à la preuve et à la raison, constitue néanmoins la base du processus de communication sociale. Dans le livre IV (chapitre 20) de l’Essai sur l’entendement, Locke explique que l’opinion s’apparente à l’enthousiasme et à l’erreur mais que l’essence de l’opinion est le droit de refuser ou de douter de l’opinion des autres [LOCKE, 2006, 581-582]. Le statut épistémologiquement faible de l’opinion fonde ainsi le libre débat d’opinions.

La position de Locke à ce sujet s’inscrit, par ailleurs, dans le débat sur l’abolition de la censure préventive, très vif dès l’époque de Charles Ier (1625-1649) [JOHNS 1998, 265]. Elle est solidaire avec l’argument, avancé par John Milton dans Areopagitica (1644), selon lequel la divulgation des opinions, même des plus fausses, est le moyen le plus rapide pour atteindre la vérité [MILTON,1956, 146 ; SMEND,1995, 167]. Quant à Hobbes, il partage le scepticisme de Locke sur les qualités cognitives de l’opinion, mais il s’en sépare au sujet de ses corollaires politiques. Dans le Leviathan (1651), Hobbes explique en effet qu’il est prioritaire, pour prévenir les dissensions civiles, d’éviter l’existence publique d’opinions nuisibles et que la manière pour y parvenir est de déclarer « publique » la seule opinion exprimée in foro externo par le souverain [JAUME, 232]. Il en découle une doctrine absolutiste de l’opinion : « [puisque] les actions des hommes procèdent de leurs opinions, […] le bon gouvernement des hommes en vue de leur paix et de leur concorde repose sur le bon gouvernement de leurs opinions » [HOBBES, 1999, 184]. Le rôle de paradigme joué à l’échelle européenne par l’opinion hobbesienne, contraste avec l’institutionnalisation progressive de l’opinion en Angleterre notamment après le Copyright Act (1710) et la libéralisation de la presse. L’autre paradigme d’opinion est bien sûr celui qui se fonde sur la libre circulation d’opinions, même celles qui s’opposent au gouvernement, et que Hume range (Essais, 1741) parmi les caractères de la politique anglaise les plus difficile à comprendre pour un étranger [HUME, 2006, 8].
6. Il faut souligner que lorsque Hume affirme que tout gouvernement se fonde sur l’opinion (Essais, IV), il ne fait pas, pour autant, appel à l’ « opinion publique » et s’il fait souvent référence à l’ « esprit public » (public spirit), c’est dans le sens traditionnel d’amour pour la patrie. Le syntagme « opinion publique » qui s’affirme d’abord en France puis dans l’Europe continentale dès le milieu du XVIIIe siècle est le résultat de trajectoires difficiles à reconstituer. De plus, même lorsque l’expression devient d’usage courant vers la fin du siècle, elle ne possède pas la dignité et la stabilité d’un concept : elle est concurrencée par des expressions similaires (cri public, murmure public, esprit public, conscience publique), toutes caractérisées par une profonde oscillation de sens [OZOUF, 1987, 420]. Rendre compte de ces trajectoires signifie donc s’intéresser moins à l’occurrence d’ « opinion publique » dans le lexique européen qu’aux conditions diverses qui rendent possible l’émergence d’un public que l’on suppose titulaire de droits et d’une raison politique. De ce point de vue, même si l’apparition de cet acteur politique devient partout significative dans le contexte de l’absolutisme tardif, il est inexact de réduire ce contexte à la crise et à la contestation du pouvoir absolu [BAKER, 1987, 44 ; 1993, 219-265]. Il existe, en revanche, une relation directe entre les réformes de l’absolutisme et l’émergence dans l’espace politique d’un public raisonnable, comme le montre notamment, le cas d’États italiens sous influence autrichienne ou bien encore de certains États allemands. L’un des textes qui témoignent de ces transformations est sans aucun doute l'ouvrage de Lodovico Antonio Muratori, De la félicité publique (1749). Texte pragmatique visant à soutenir les réformes véhiculées par la Maison d’Autriche, la Félicité publique postule la nécessité d’une transparence du pouvoir politique dont la tâche suprême est la réalisation du « bien public ». Si l’identité politique du « public » reste floue, son usage est essentiellement polémique : de même qu’il affirme la légitimité des intérêts des sujets, il sert à disqualifier tout modèle politique fondé sur le secret et la censure comme contraire à « l'intérêt du public » [MURATORI 1964 ; LANDI 2009]. L’une des conséquences majeures de la nouvelle idéologie du « public » est ainsi la dynamique qu’il s’instaure entre la « publication » et la « publicité » du pouvoir. La réforme absolutiste de la censure, crée les conditions d’une circulation réglementée des livres et des doctrines, à tel point que la censure civile devient dans certains États, comme en Toscane ou en Prusse, le principal vecteur de formation d’un public de lecteurs que l’on imagine solidaire des orientations politiques des souverains [LANDI 2000 ; TORTAROLO 2003, 154-175]. La publicité par le biais de la publication sélective des matières d’Etat, si elle est indispensable à l’idéologie absolutiste de la transparence du pouvoir, n’implique pas, pour autant, une confrontation totalement libre des opinions : en témoigne la tension qui subsiste, dans le discours politique, entre la notion de public et celle d’opinion. Le
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